LES ORIENTAUX[1]

Il existe chez nous un préjugé qui présente les nations orientales

comme ennemies des tableaux et des statues. C'est là une vieille

récrimination bonne à ranger près de celle qui attribue au lieutenant

d'Omar la destruction de la bibliothèque d'Alexandrie, laquelle, bien

longtemps auparavant, avait été dispersée après l'incendie et le ravage

du Sérapéon.

Les journaux d'Orient nous ont appris cependant que le sultan avait

consacré de fortes sommes à la restauration de Sainte-Sophie; au moment

où la civilisation européenne semble si peu s'intéresser aux merveilles

de l'imagination et de l'exécution artistiques, il serait beau que les

Muses trouvassent à se réfugier sur ces rives de Bosphore, d'où elles

nous sont venues. Rien ne peut empêcher cela, en vérité.

Nous savons tous qu'il existe des tableaux peints sur parchemin à

l'Alhambra de Grenade, et que l'un des rois maures de cette ville

avait fait dresser la statue de sa maîtresse dans un lieu qu'on appela

_Jardin de la Fille_. J'ai dit déjà que l'on rencontrait dans une

des salles du sérail, à Constantinople, une collection de portraits

des sultans, dont les plus anciens ont été peints par les Bellin, de

Venise, qu'on avait, à grands frais, conviés à ce travail.

J'ai eu même l'occasion d'assister à une exposition de tableaux qui

eut lieu, à Constantinople, pendant les fêtes du Ramazan, dans le

faubourg de Galata, près de l'entrée du pont de bateaux qui traverse

la Corne-d'or. Il faut avouer toutefois que cette exhibition aurait

laissé beaucoup à désirer à la critique parisienne. Ainsi l'anatomie

y manquait complètement, tandis que le paysage et la nature morte

dominaient avec uniformité.

Il y avait là cinq ou six cents tableaux encadrés de noir, qui

pouvaient se diviser ainsi: tableaux de religion, batailles, paysages,

marines, animaux. Les premiers consistaient dans la reproduction des

mosquées les plus considérables de l'empire ottoman; c'était purement

de l'architecture avec tout au plus quelques arbres faisant valoir

les minarets. Un ciel d'indigo, un terrain d'ocre, des briques rouges

et des coupoles grises, voilà jusqu'où s'élevaient ces peintures

peu variées, tyrannisées par une sorte de convention hiératique.

Quant aux batailles, l'exécution en était gênée singulièrement par

l'impossibilité établie par le dogme religieux de représenter aucune

créature vivante, fût-ce un cheval, fût-ce un chameau, fût-ce même

un hanneton. Voici comment s'en tirent les peintres musulmans: ils

supposent le spectateur extrêmement éloigné du lieu de la lutte; les

plis de terrain, les montagnes et les rivières se dessinent seuls

avec quelque netteté; le plan des villes, les angles et les lignes

des fortifications et des tranchées, la position des carrés et des

batteries sont indiqués avec grand soin; de gros canons faisant feu

et des mortiers d'où s'élance la courbe enflammée des bombes animent

le spectacle et représentent _l'action_. Quelquefois, les hommes

sont marqués par des points. Les tentes et les drapeaux indiquent

les nationalités diverses, et une légende inscrite au bas du tableau

apprend au public le nom du chef victorieux. Dans les combats de mer,

l'effet devient plus saisissant par la présence des navires, dont

la lutte a relativement quelque chose d'animé; le mouvement de ces

tableaux gagne aussi beaucoup d'effet, grâce à certains groupes de

souffleurs et d'amphibies qu'il est permis de rendre spectateurs des

triomphes maritimes du croissant.

Il est, en effet, assez singulier de voir que l'islamisme permet

seulement la représentation de quelques animaux rangés dans la classe

des monstres. Telle est une sorte de sphinx dont on rencontre les

représentations par milliers dans les cafés et chez les barbiers

de Constantinople. C'est une fort belle tête de femme sur un corps

d'hippogriffe; ses cheveux noirs à longues tresses se répandent sur

le dos et sur le poitrail, ses yeux tendres sont cernés de brun, et

ses sourcils arqués se rejoignent sur son front; chaque peintre peut

lui donner les traits de sa maîtresse, et tous ceux qui la voient

peuvent rêver en elle l'idéal de la beauté; car c'est, au fond, la

représentation d'une créature céleste, de la jument qui emporta Mahomet

au troisième paradis.

C'est donc la seule étude de figure possible; un musulman ne peut

donner son portrait à sa bien-aimée ou à ses parents. Cependant, il a

un moyen de les doter d'une image chérie et parfaitement orthodoxe:

c'est de faire peindre en grand et en miniature, sur des boîtes ou des

médaillons, la représentation de la mosquée qui lui plaît le plus à

Constantinople ou ailleurs. Cela veut dire: «Là se trouve mon cœur, il

brûle pour vous sous le regard de Dieu.» On rencontre le long de la

place du Sérasquier, près de la mosquée de Bayézid, où les colombes

voltigent par milliers, une rangée de petites boutiques occupées par

des peintres et des miniaturistes. C'est là que les amoureux et les

époux fidèles se rendent à certains anniversaires et se font dessiner

ces mosquées sentimentales: chacun donne ses idées sur la couleur et

sur les accessoires; ils y font ajouter, d'ordinaire, quelques vers qui

peignent leurs sentiments.

On ne comprend pas trop comment l'orthodoxie musulmane s'arrange des

figures d'ombres chinoises, très-bien découpées et finement peintes,

qui servent dans les représentations de Caragueus. Il faut citer encore

certaines monnaies et médailles d'autrefois et même des étendards de

l'ancienne milice des janissaires qui portaient des figures d'animaux.

Le vaisseau du sultan est orné d'un aigle d'or aux ailes étendues.

Par une autre anomalie singulière, il est d'usage au Caire de couvrir

de peinture la maison de tout pèlerin qui vient de faire le voyage

de la Mecque, dans l'idée sans doute de figurer les pays qu'il a vus;

car en cette seule circonstance on se permet d'y représenter des

personnages qu'on a bien de la peine, du reste, à reconnaître pour

vivants.

Ces préjugés contre les figures n'existent, comme l'on sait, que chez

les musulmans de la secte d'Omar; car ceux de la secte d'Ali ont des

peintures et des miniatures de toute sorte. Il ne faut donc pas accuser

l'islamisme entier d'une disposition fatale aux arts. Le différend

porte sur l'interprétation d'un texte saint qui laisse penser qu'il

n'est pas permis à l'homme de créer des formes, puisqu'il ne peut

créer des esprits. Un voyageur anglais dessinait, un jour, des figures

sous les yeux d'un Arabe du désert, qui lui dit fort sérieusement:

«Lorsqu'au jugement dernier toutes les figures que tu as faites se

présenteront devant toi, et que Dieu te dira: «Les voilà qui viennent

se plaindre d'exister, et cependant de ne pouvoir vivre. Tu leur

as fait un corps; à présent, donne-leur une âme! » Alors, que leur

répondras-tu?--Je répondrai au Créateur, dit l'Anglais: «Seigneur,

quant à ce qui est de faire des âmes, vous vous en acquittez trop bien

pour que je me permette de lutter avec vous.... Mais, si ces figures

vous paraissent dignes de vivre, faites-moi la grâce de les animer. »

L'Arabe trouva cette réponse satisfaisante, ou, du moins, ne sut

que dire pour y répondre. L'idée du peintre anglais m'a paru fort

ingénieuse; et, si Dieu voulait, en effet, au jugement dernier, donner

la vie à toutes les figures peintes ou sculptées par les grands

maîtres, il repeuplerait le monde d'une foule d'admirables créatures,

très-dignes de séjourner dans la Jérusalem nouvelle de l'apôtre saint

Jean.

Il est bon de remarquer, du reste, que les Turcs ont respecté beaucoup

plus qu'on ne croit les monuments des arts dans les lieux soumis à

leur puissance. C'est à leur tolérance et à leur respect pour les

antiquités que l'on doit la conservation d'une foule de sculptures

assyriennes, grecques et romaines que la lutte des religions diverses

aurait détruites dans le cours des siècles. Quoi qu'on en ait pu

dire, la destruction des figures n'a eu lieu qu'aux premières époques

du fanatisme, alors seulement que certaines populations étaient

soupçonnées de leur rendre un culte religieux. Aujourd'hui, la plus

grande preuve de la tolérance des Turcs, à cet égard, nous est

donnée par l'existence d'un obélisque placé au centre de la place de

l'Atméidan, en face de la mosquée du sultan Sélim, et dont la base est

couverte de bas-reliefs byzantins, où l'on distingue plus de soixante

figures parfaitement conservées. Il serait difficile, toutefois, de

citer d'autres sculptures d'êtres animés conservées dans l'intérieur de

Constantinople, hormis celles que contiennent les églises catholiques.

Dans le dôme de Sainte-Sophie, les figures des apôtres en mosaïque

avaient été couvertes d'une couche de peinture où l'on avait représenté

des arabesques et des fleurs. L'_Annonciation de la Vierge_ était

seulement voilée[2]. Dans l'église des Quarante-Martyrs, située près de

l'aqueduc de Valens, les images en mosaïque ont été conservées, bien

que l'édifice soit devenu une mosquée.

Pour en finir avec les figures publiquement exposées, je puis citer

encore un certain cabaret situé à l'extrémité de Péra, au bord d'une

route qui sépare ce faubourg du village de San-Dimitri. --Cette route

est formée par le lit d'un ravin, au fond duquel coule un ruisseau

qui devient fleuve les jours d'orage. L'emplacement est des plus

pittoresques, grâce à l'horizon mouvementé des collines qui s'étendent

du petit champ des Morts jusqu'à la côte européenne du Bosphore.

Les maisons peintes, entremêlées de verdure, consacrées la plupart

à des guinguettes ou à des cafés, se dessinent par centaines sur

les crêtes et les pentes des hauteurs. La foule bigarrée se presse

autour des divers établissements de cette Courtille musulmane. Les

pâtissiers, les frituriers, les vendeurs de fruits et de pastèques

vous assourdissent de leurs cris bizarres. Vous entendez des Grecs

crier le raisin à _déka_ paras (dix paras, un peu plus d'un sou); puis

ce sont des pyramides d'épis de maïs bouillis dans une eau safranée.

Entrons maintenant dans le cabaret: l'intérieur en est immense; de

hautes galeries à balustres de bois tourné régnent autour de la grande

salle; à droite se trouve le comptoir du tavernier, occupé sans relâche

à verser les vins de Ténédos dans des verres blancs munis d'une anse,

où perle la liqueur ambrée; au fond sont les fourneaux du cuisinier,

chargés d'une multitude de ragoûts. On s'assied pour dîner sur de

petits tabourets, devant des tables rondes qui ne montent qu'à la

hauteur du genou; les simples buveurs s'établissent plus près de la

porte ou sur les bancs qui entourent la salle. Là, le Grec au tarbouch

rouge, l'Arménien à la longue robe, au _kalpak_ noir, et le juif au

turban gris, démontrent leur parfaite indépendance des prescriptions

de Mahomet. Le complément de ce tableau est la décoration locale

que je voulais signaler, composée d'une série de figures peintes à

fresque sur le mur du cabaret. C'est la représentation d'une promenade

fashionable, qui, si l'on en croit les costumes, remonterait à la

fin du siècle dernier. On y voit une vingtaine de personnages de

grandeur naturelle, avec les costumes des diverses nations qui

habitent Constantinople. Il y a parmi eux un Français en costume du

Directoire, ce qui donne la date précise de la composition. La couleur

est parfaitement conservée, et l'exécution très-suffisante pour une

peinture néo-byzantine. Un trait de satire que contient le morceau

indique qu'il n'est pas dû à un artiste européen, car on y voit un

chien qui lève la patte pour gâter les bas chinés du merveilleux; ce

dernier tente sans succès de le repousser avec son rotin. Voilà, en

vérité, le seul tableau à personnages publiquement exposé que j'aie pu

découvrir à Constantinople. On voit donc qu'il ne serait pas difficile

à un artiste d'y mettre son talent au service des cabaretiers, comme

faisait Lantara. Il ne me reste qu'à m'excuser de la longueur de cette

note, qui peut servir du moins à détruire deux préjugés européens,

en prouvant qu'il y a dans les pays turcs et des peintures et des

cabarets. Plusieurs de nos artistes y vivent fort bien, du reste, en

faisant des portraits de sainteté pour les Arméniens et les Grecs du

Phanar.

Pour ce qui est de la peinture d'ornements, de la grâce et de

l'agencement des arabesques, on sait quelle est là-dessus la

supériorité des Turcs. La jolie fontaine de Tophana peut édifier les

voyageurs sur le génie de l'ornementation à Constantinople.

[1] Cette étude complète le chapitre IX ci-dessus: _la Peinture chez

les Turcs._ Nous avons pensé que quelques répétitions ne devaient pas

nous la faire écarter. _(Note des Éditeurs.)_

[2] Aujourd'hui, la restauration complète de Sainte-Sophie a été

exécutée par MM. Fossati frères. Les mosaïques sont rétablies d'après

les dessins de M. Fornari. --Il existe sur cette restauration un

très-intéressant travail de M. Noguès.

Voyage en Orient, Volume 2: Les nuits du Ramazan; De Paris à Cythère; Lorely · 第 68 / 136 题