IV--LES DANSEUSES D'ÉGYPTE

De toutes les danseuses de l'Égypte, les plus renommées sont les

_Ghawazies_, ainsi désignées du nom de leur tribu. Une femme de cette

tribu est appelée _Gaziyeh_, un homme _Ghazy_, et le pluriel _Ghawazys_

est généralement appliqué aux femmes. Leur danse n'est pas toujours

gracieuse. D'abord elles commencent avec une sorte de réserve; mais

bientôt leur regard s'anime, le bruit de leurs castagnettes de cuivre

devient plus rapide, et, par l'énergie croissante de tous leurs

mouvements, elles finissent par donner la représentation exacte de la

danse des femmes de Gadès, telle qu'elle est décrite par Martial et par

Juvénal. Le costume dans lequel elles se montrent ainsi est semblable à

celui que les Égyptiennes de la classe moyenne portent dans l'intérieur

du harem. Il consiste dans le _yalek_ ou _an tery_, le _shintyan_,

etc., composés de belles étoffes, et auxquels elles ajoutent des

ornements variés. Le tour de leurs yeux est nuancé d'un collyre noir;

l'extrémité des doigts, la paume de la main et certaine partie du pied

sont colorées avec la teinture rouge du henné, selon l'usage commun aux

Égyptiennes de toutes les conditions. En général, ces danseuses sont

suivies de musiciens appartenant pour la plupart à la même tribu; leurs

instruments sont le _kemenyeh_ ou le _rebab_, le _tar_ ou _tarabouk_

et le _zorah_. Mais le _tar_, en particulier, est ordinairement entre

les mains d'une vieille femme. Il arrive souvent qu'à l'occasion de

certaines fêtes de famille, telles que mariages ou naissances, on

laisse les Ghawazies danser dans la cour des maisons, ou, dans la rue,

devant les portes, mais sans jamais les admettre dans l'intérieur

d'un harem honnête, tandis qu'au contraire il n'est pas rare qu'on

les loue pour le divertissement d'une réunion d'hommes. Dans ce cas,

comme on peut l'imaginer, leurs exercices sont encore plus lascifs que

nous ne le disions plus haut. Quelques-unes d'entre elles ne portent

pour tout vêtement, dans ces réunions privées, que le _shintyan_ (ou

caleçon) et le _tob_, c'est-à-dire une chemise ou robe très-ample en

gaze de couleur, demi-transparente, et ouverte par devant à peu près

jusqu'à mi-jupe. S'il arrive alors qu'elles affectent encore un reste

de pudeur, cela ne tient pas longtemps contre les liqueurs enivrantes

qu'on leur verse abondamment.

Est-il besoin d'ajouter que ces femmes sont les plus misérables

courtisanes de l'Égypte? Cependant, quelques-unes sont d'une grande

beauté, la plupart sont richement vêtues, et ce sont, en résumé, les

plus belles femmes de la contrée. Il est à remarquer qu'un certain

nombre d'entre elles ont le nez légèrement aquilin, bien qu'à tous

autres égards on retrouve en elles le type originaire. Les femmes,

aussi bien que les hommes,. prennent plaisir à se rassembler autour

d'elles dans les rues; mais les honnêtes gens et les personnes des

hautes classes se détournent d'elles.

Quoique les Ghawazys diffèrent légèrement, dans l'aspect, du reste des

Égyptiens, nous doutons fortement qu'ils soient d'une race distincte

comme ils l'affirment eux-mêmes. Toutefois, leur origine est enveloppée

de beaucoup d'incertitude. Ils prétendent s'appeler _Bara'mikeh_ ou

_Bormekeh_, et se vantent de descendre de la fameuse famille des

Barmécides, qui fut l'objet des faveurs et ensuite de la capricieuse

tyrannie de Haroun-al-Raschid, dont il est question plusieurs fois dans

les contes arabes des _Mille et une Nuits_. Mais, comme on l'a remarqué

plus haut, ils n'ont d'autres droits à porter le nom de _Bara'mikeh_,

que parce qu'ils leur ressemblent en libéralité, bien que la leur soit

d'une espèce toute différente.

Sur beaucoup des anciens tombeaux égyptiens, l'on a représenté des

Ghawazies (femmes) dansant de leur allure la plus libre aux sons de

divers instruments, c'est-à-dire d'une manière analogue à celle des

Ghawazies modernes, ou peut-être encore plus licencieuse; car une

ou plusieurs de ces figures, bien que placées à côté de personnages

éminents, sont ordinairement représentées dans un état de nudité

complète. Cette coutume d'orner ainsi les monuments dont nous parlons,

et qui, pour la plupart, portent les noms d'anciens rois, montre

combien ces danses ont été communes à toute l'Égypte dans les temps les

plus reculés, même avant la fuite des Israélites. Il est donc probable

que les Ghawazies modernes descendent de cette classe de danseuses

qui divertissaient les premiers pharaons. On pourrait inférer, de la

ressemblance du _fandango_ avec les danses des Ghawazies, qu'il fut

introduit en Espagne par les conquérants arabes; mais on sait que les

femmes de Gadès (actuellement Cadix) étaient renommées pour ces sortes

d'exercices dès les premiers temps des empereurs romains.

Les Ghawazys, hommes et femmes, se distinguent ordinairement des

autres classes en ce qu'ils ne se marient qu'entre eux; mais on voit

quelquefois une Ghaziyeh faire vœu de pauvreté et épouser quelque Arabe

honorable, qui généralement n'est pas déconsidéré par cette alliance.

Les Ghawazies sont toutes destinées à de misérables professions,

mais toutes ne se consacrent pas à la danse. Le plus grand nombre se

marient, mais jamais avant d'avoir embrassé l'état qu'elles ont choisi.

Le mari est soumis à la femme, il lui sert de domestique et de

pourvoyeur, et généralement, si elle est danseuse, il est aussi son

musicien. Cependant quelques hommes gagnent leur vie comme forgerons,

taillandiers ou chaudronniers.

Quoique quelques-unes des Ghawazies possèdent des biens considérables

et de riches ornements, beaucoup de leurs costumes sont semblables

à celui de ces bohémiens qu'on voit en Europe et que nous supposons

être originaires d'Égypte. Le langage ordinaire des Ghawazys des deux

sexes est le même que celui du reste des Égyptiens; mais, quelquefois,

ils font usage d'un certain nombre de mots particuliers à eux seuls,

afin de se rendre inintelligibles aux étrangers. Quant à la religion,

ils professent ouvertement le mahométisme, et il arrive souvent que

quelques-uns suivent les caravanes égyptiennes jusqu'à la Mecque. On

voit un grand nombre de Ghawazies dans presque toutes les villes

considérables de l'Égypte. En général, leurs habitations sont des

cahutes basses ou des tentes provisoires, car elles voyagent souvent

d'une ville à l'autre. Cependant quelques-unes s'établissent dans

de grandes maisons et achètent de jeunes esclaves noires, puis des

chameaux, des ânes et des vaches sur lesquels elles trafiquent. Elles

suivent les camps et se trouvent à toutes les fêtes religieuses ou

autres; ce qui, pour beaucoup de gens, en forme le principal attrait.

Dans ces occasions, on voit de nombreuses tentes de Ghawazies;

quelques-unes ajoutent le chant à la danse et vont de pair avec les

Awalim, qui sont de la plus basse classe. D'autres encore portent le

_toba_ de gaze par-dessus un autre vêtement avec le shintyan et un

_tarhah_ de crêpe ou de mousseline, et se parent en général d'une

profusion d'ornements, tels que dentelles, bracelets et cercles aux

jambes. Elles portent aussi un rang de pièces d'or sur le front, et

quelquefois un anneau dans l'une des narines, et toutes emploient la

couleur du henné pour teindre leurs mains et leurs pieds.

Au Caire, beaucoup de gens qui affectent de croire qu'il n'y a

d'autre inconvenance, dans ces danses, que celle d'être exécutées par

des femmes, lesquelles ne devraient pas s'exposer ainsi en public,

emploient des hommes pour ces sortes de divertissements; mais le

nombre de ces danseurs, qui sont pour la plupart de jeunes hommes, et

qu'on appelle _khowals_, est fort restreint. Ils sont natifs d'Égypte.

Devant représenter des femmes, leurs danses ont le même caractère que

celles des Ghawazies, et ils agitent leurs castagnettes de la même

manière. Mais, comme s'ils voulaient éviter qu'on ne prît leur rôle

au sérieux, leur costume, qui s'accorde en cela avec leur singulière

profession, est mi-partie masculin et mi-partie féminin: il consiste

principalement en une veste fermée, une ceinture et une espèce de

jupe; toutefois, leur ensemble est plutôt féminin que masculin, sans

doute parce qu'ils laissent croître leurs cheveux et les tressent à la

manière des femmes. Ils imitent les femmes en se nuançant les paupières

et en colorant leurs mains avec le henné. Dans les rues, quand ils ne

dansent pas, ils sont souvent voilés, non par honte, mais simplement

pour mieux imiter les manières féminines. Souvent aussi on les emploie

de préférence aux Ghawazies pour danser dans les cours ou aux portes

des maisons à l'occasion des fêtes de famille. Il y a au Caire une

autre classe de danseurs, tant d'hommes que de jeunes garçons, dont les

exercices, le costume et l'aspect sont presque exactement semblables à

ceux des kowals; mais ils se distinguent de ces derniers par le nom de

_gink_, mot turc qui exprime parfaitement le caractère de ces danseurs,

qui sont généralement juifs, Arméniens, ou Grecs.

Voyage en Orient, Volume 2: Les nuits du Ramazan; De Paris à Cythère; Lorely · 第 58 / 136 题