III--FÊTES PARTICULIÈRES

Il y a fête chez les Égyptiens lorsqu'un fils est admis comme membre

d'une société de marchands ou d'artisans. Parmi les charpentiers, les

tourneurs, les barbiers, les tailleurs, les relieurs et gens d'autres

états, l'admission a lieu de la manière suivante.

Le jeune homme qui doit être admis dans le corps de métier, accompagné

de son pére, se rend chez le cheik et lui donne connaissance de

l'intention qu'il a que son fils son admis comme membre de la

corporation. Alors, le cheik envoie convier les maîtres du métier dont

il est le néophyte et quelques-uns des amis du candidat pour assister

à sa réception. Un officier, appelé _nakib_, porte alors une botte

d'herbes vertes ou de fleurs qu'il distribue à chacune des personnes

invitées en disant: «Répétez le fattah pour le prophète.» A quoi le

nakib ajoute: «Venez à pareil jour et à pareille heure ici pour prendre

une tasse de café. »

Les personnes ainsi invitées se rassemblent soit chez le père, soit

chez le jeune homme, et quelquefois à la campagne où ils sont régalés

de café et où on leur donne à dîner.

Le néophyte est conduit devant le cheik; on récite des vers à la

louange du prophète, puis on lui met autour de la taille un châle noué

par un nœud aux extrémités. On récite des versets du Coran, puis on

fait au châle un second nœud; au troisième nœud, qui se fait après

qu'on a dit encore quelques versets du Coran, on fait une rosette au

châle, et le jeune homme est admis comme membre du corps de métier

auquel il se voue. Alors, il baise la main du cheik et de chacune des

personnes présentes; il donne une légère contribution et fait partie du

corps de métier.

Les Égyptiens, qui vivent habituellement de la manière la plus frugale,

mettent dans leurs festins le plus de variété et de profusion; mais lé

temps consacré au repos est très-court. Dans les réunions de ce genre,

ordinairement on fume, on boit à petits coups du café ou des sorbets,

et on fait la conversation.

Pendant la lecture du Coran, les Turcs s'abstiennent, en général, de

fumer, et les honneurs qu'ils rendent au livre sacré ont fait dire

d'eux que «Dieu a mis la race d'Othman au-dessus des autres musulmans,

parce qu'ils honorent le Coran plus que ne le font les autres! »

Les seuls amusements de ces réunions sont quelques récits ou quelques

contes; mais tous prennent un plaisir extrême aux danses et aux

concerts des musiciens que l'on fait exécuter pendant ces jours de

fêtes.

Il est à remarquer qu'un Égyptien s'amuse à jouer n'importe à quel

jeu, à moins qu'il ne soit en petit comité de deux ou trois personnes

ou dans sa famille. Quoique sociable, l'Égyptien donne rarement de

grandes fêtes, et il faut pour cela des événements extraordinaires,

comme un mariage, une naissance, etc. Ce n'est aussi qu'alors qu'il est

convenable de faire venir des danseuses dans les maisons particulières;

en toute autre circonstance, on considère cela comme blessant les

usages.

Il y a aussi des fêtes à l'occasion des mariages. Le septième jour

(appelé _yom es suboua_) après le mariage, l'épousée reçoit les femmes

ses amies, le matin et l'après-midi. Quelquefois, pendant ce temps,

le mari reçoit ses amis, qu'il amuse le soir au moyen de concerts et

de danses. La coutume établie en Égypte veut que le mari s'abstienne

des droits que lui donne le mariage jusqu'après le septième jour, si

celle qu'il épouse est une jeune vierge. A l'issue de ce temps, il

est d'usage de donner une fête et de réunir des amis. Quarante jours

après le mariage, la jeune mariée se rend au bain avec quelques-unes de

ses amies. En revenant chez elle, la mariée leur donne une collation,

puis elles s'en vont. Pendant ce temps, le mari donne un repas et fait

exécuter des danses et un concert.

Le lendemain de la naissance d'un enfant, deux ou trois danseurs ou

danseuses exécutent des pas devant la maison ou dans la cour. Les fêtes

à la naissance d'un fils sont plus belles qu'à celles d'une fille.

Les Arabes conservent encore en cela le sentiment qui portait leurs

ancêtres à détruire leurs enfants du sexe féminin.

Trois ou quatre jours après la naissance d'un enfant, les femmes de

la maison, si l'accouchée appartient à l'une des classes élevées ou

à l'aise, préparent des mets composés de miel, de beurre clarifié,

d'huile de sésame, d'épices et d'aromates, auxquels on ajoute parfois

des noisettes grillées[1].

L'enfant est ensuite proclamé par des femmes ou des jeunes filles dans

tout le harem; chacune d'elles porte des cierges allumés de couleurs

différentes: ces cierges, coupés en deux, sont placés dans des mottes

d'une certaine pâte formée de henné; on en met plusieurs sur un

plateau. La sage-femme, ou une autre des dames présentes, jette à terre

du sel mêlé avec de la graine de fenouil. Ce mélange, placé la veille

à la tête du berceau de l'enfant, sert à le préserver des maléfices.

La femme qui répand de ce sel dit. «Que ce sel se loge dans l'œil de

celui qui ne bénit pas le prophète!» ou bien: «Que ce sel impur tombe

dans l'œil de l'envieux!» et chacune des personnes présentes répond: «O

Dieu! protège notre seigneur Mahomet! »

Un plateau en argent est présenté à chacune des femmes; elles disent à

haute voix: «O Dieu! protège notre seigneur Mahomet! que Dieu t'accorde

de longues années! etc.» Les femmes donnent ordinairement un mouchoir

brodé, dans l'un des coins duquel se trouve une pièce d'or; ce mouchoir

est le plus souvent placé sur la tête de l'enfant ou à ses côtés. Le

don d'un mouchoir est considéré comme une dette contractée que l'on

acquitte en pareille occasion, ou qui sert à payer une dette contractée

en une semblable occasion. Les pièces de monnaie ainsi recueillies

servent à orner pendant plusieurs années la coiffure de l'enfant. Outre

ces largesses, on donne aussi à la sage-femme. La veille du septième

jour, une carafe remplie d'eau, et dont le goulot est entouré d'un

mouchoir brodé, est placé à la tête du berceau de l'enfant endormi. La

sage-femme prend ensuite une carafe qu'elle place sur un plateau, et

elle offre à chaque femme qui vient visiter la femme en couche un verre

de cette eau, que chacune d'elles paye au moyen d'une gratification.

Pendant un certain temps après l'accouchement, et qui diffère selon la

position ou les doctrines des diverses sectes, mais qui d'ordinaire est

de quarante jours, la femme qui a mis au monde un enfant est considérée

comme impure. Après le temps appelé _nifa_, elle va au bain, et dès

lors elle est purifiée.

[1] Quelques femmes joignent encore à ces mets, s'ils ne sont pas

destinés à des amies, une pâte composée d'escargots qui doit, à ce

qu'elles croient, engraisser les femmes.

Voyage en Orient, Volume 2: Les nuits du Ramazan; De Paris à Cythère; Lorely · 第 57 / 136 题