N'étant pas forcé, comme les musulmans, de dormir tout le jour et de
passer la nuit entière dans les plaisirs pendant le bienheureux mois
du Ramazan, à la fois carême et carnaval, j'allais souvent à Péra pour
reprendre langue avec les Européens. Un jour, mes yeux furent frappés
d'une grande affiche de théâtre posée sur les murs, et qui annonçait
l'ouverture de la saison théâtrale. C'était la troupe italienne qui
allait commencer trois mois de représentations, et le nom qui brillait
en grosses lettres comme l'étoile dramatique du moment, c'était celui
de la Ronzi-Tacchinardi, cette cantatrice des plus beaux temps de
Rossini, à laquelle Stendhal a consacré de belles pages. La Ronzi
n'était plus jeune, hélas! Elle venait à Constantinople, comme y avait
passé, quelques années auparavant, l'illustre tragédienne mademoiselle
Georges, qui, après avoir paru au théâtre de Péra, et aussi devant
le sultan, était allée donner ensuite des représentations en Crimée,
et jouer _Iphigénie en Tauride_ aux lieux mêmes où s'élevait jadis
le temple de Thoas. Les artistes éminents, comme les grands génies
de toute sorte, ont le sentiment profond du passé; ils aiment aussi
les courses aventureuses et sont attirés toujours vers le soleil
d'Orient, comme se sentant de la nature des aigles. Donizetti présidait
l'orchestre, par une permission spéciale du sultan, qui l'a depuis
longtemps engagé comme chef de sa musique.
Il est vrai que ce nom rayonnant n'était que celui du frère de ce
compositeur que nous avons tant admiré; mais il n'en brillait pas moins
sur l'affiche avec un charme particulier pour les Européens; aussi la
ville franque n'était-elle occupée que de la représentation prochaine.
Les billets, distribués d'avance dans les hôtels et dans les cafés,
étaient devenus difficiles à obtenir. J'eus l'idée d'aller voir le
directeur du principal journal français de Constantinople, dont les
bureaux étaient à Galata. Il parut charmé de ma visite, me retint à
dîner et me fit ensuite les honneurs de sa loge.
--Si vous n'avez pas oublié, me dit-il, votre ancien métier de
feuilletoniste, vous nous ferez les comptes rendus du théâtre et vous y
aurez vos entrées.
J'acceptai un peu imprudemment peut-être; car, lorsqu'on demeure à
Stamboul, il n'est pas commode d'y retourner tous les deux jours en
pleine nuit, après la fin du spectacle.
On jouait _Buondelmonte_; la salle de spectacle, située dans le haut
de Péra, est beaucoup plus longue que large; les loges sont déposées
à l'italienne, sans galeries; elles étaient occupées presque toutes
par les ambassadeurs et les banquiers. Les Arméniens, les Grecs et
les Francs composaient à peu près tout le parquet, et, à l'orchestre
seulement, on distinguait quelques Turcs, de ceux sans doute que leurs
parents ont envoyés de bonne heure à Paris ou à Vienne; car, si aucun
préjugé n'empêche, au fond, un musulman d'aller à nos théâtres, il
faut songer que notre musique ne les ravit que médiocrement; la leur,
qui procède par quarts de ton, nous est également incompréhensible, à
moins d'être, pour ainsi dire, traduite selon notre système musical.
Les airs grecs ou valaques paraissent seuls être compris de tous.
Donizetti avait chargé son frère d'en recueillir le plus possible et
les utilisait sans doute dans ses opéras.
Le directeur du _Journal de Constantinople_ voulait me présenter
à l'ambassadeur français; mais je déclinai cet honneur, attendu
qu'il m'aurait invité à dîner, et l'on m'avait prévenu contre cette
éventualité.
Ce fonctionnaire habitait tout l'été à Thérapia, village situé sur le
Bosphore, à six lieues de Constantinople. Il faut, pour s'y rendre,
louer un caïque avec six rameurs pour une demi-journée, ce qui coûte
environ vingt francs. On le voit, c'est un dîner assez cher que vous
offre l'ambassadeur.... On peut ajouter aussi, aux chances fâcheuses
de cette invitation, l'ennui de revenir par mer à une heure assez
avancée, quelquefois par le mauvais temps, dans une barque en forme de
poisson, épaisse comme la main, et accompagnée d'un chœur infatigable
de marsouins qui dansent ironiquement à la pointe des vagues, dans
l'espérance de souper aux dépens des convives attardés de l'ambassadeur
de France.
La représentation se passa comme dans un théâtre italien quelconque.
La Ronzi fut couverte de bouquets, rappelée vingt fois; elle tint être
satisfaite de l'enthousiasme byzantin. Puis chacun ralluma sa lanterne,
les ambassadeurs et les banquiers firent avancer leurs voitures,
d'autres montèrent à cheval; pour moi, je me disposai à regagner
Ildiz-Khan; car, à Péra, on ne trouverait pas à loger pour une seule
nuit.
Je connaissais assez le chemin fort long qui conduit à Stamboul par le
pont de bateaux qui traverse la Corne d'Or, pour ne pas craindre de m'y
engager à la pure clarté de la lune du Ramazan, par une de ces belles
nuits qui valent nos aurores. Les chiens, qui font si exactement la
police des rues, n'attaquent jamais que les imprudents qui, au mépris
des ordonnances, se dispensent de porter une lanterne. Je m'engageai
donc à travers le cimetière de Péra par un chemin qui conduit à la
porte de Galata, correspondante aux bâtiments de la marine; l'enceinte
fortifiée se termine là; mais on ne peut traverser la Corne d'Or sans y
pénétrer. On frappe à un guichet, et le portier vous ouvre moyennant un
bakchis; on répond au salut des gens du corps de garde par un _aleihoum
al salam_; puis, au bout d'une rue qui descend vers la mer, on gagne ce
magnifique pont, d'un quart de lieue, qu'a fait construire le sultan
Mahmoud.
Une fois sur l'autre rive, j'ai retrouvé avec plaisir les illuminations
de la fête, tableau des plus réjouissants quand on vient de faire une
lieue, la nuit, à travers les cyprès et les tombes.
Ce quai du Fanar, encombré de vendeurs de fruits, de pâtissiers, de
confiseurs, de frituriers ambulants, de Grecs vendant de l'anisette
et du rosolio, est très-fréquenté des matelots, dont les navires sont
rangés par centaines dans la baie. Les cabarets et les cafés, illuminés
de transparents et de lanternes, se voient encore quelque temps dans
les rues environnantes, puis les lumières et le bruit diminuent peu à
peu, et il faut traverser une longue série de quartiers solitaires et
calmes, car la fête n'a lieu que dans les parties commerçantes de la
ville. Bientôt apparaissent les hautes arches de l'aqueduc de Valens,
dominant de leur immense construction de pierre les humbles maisons
turques toutes bâties en bois. Parfois, le chemin s'élève en terrasses
dominant d'une cinquantaine de pieds la rue qui se croise avec lui ou
qui le suit quelque temps avant de monter ou de descendre vers les
collines ou vers la mer.
Stamboul est une ville fort montueuse et où l'art a fait bien peu de
chose pour corriger la nature. On se sent sur un meilleur terrain quand
on a pris le bout de cette longue rue des Mosquées, qui forme l'artère
principale, et qui aboutit aux grands bazars. Elle est admirable,
la nuit surtout, à cause des magnifiques jardins, des galeries
découpées, des fontaines de marbre aux grilles dorées, des kiosques,
des portiques et des minarets multipliés qui se dessinent aux vagues
clartés d'un jour bleuâtre; les inscriptions dorées, les peintures de
laque, les grillages aux nervures brillantes, les marbres sculptés et
les ornements rehaussés de couleurs éclatent çà et là, relevant de
teintes vives l'aspect des jardins d'un vert sombre, où frémissent
les festons de la vigne suspendue sur de hautes treilles. Enfin la
solitude cesse, l'air se remplit de bruits joyeux, les boutiques
brillent de nouveau. Les quartiers populeux et riches se déploient dans
tout leur éclat; les marchands de jouets d'enfant étalent sur leurs
devantures mille fantaisies bizarres qui font la joie des mères et des
braves pères de famille, heureux de rentrer chez eux, soit avec un
polichinelle de fabrique française, soit avec des jouets de Nuremberg,
ou encore avec de charmants joujoux chinois apportés par les caravanes.
Les Chinois sont le peuple du monde qui comprend le mieux ce qu'il faut
pour amuser les enfants.