Après m'être reposé, je m'informai du moyen d'assister aux fêtes
nocturnes qui se donnaient dans la ville turque. Mon ami le peintre,
que je revis dans la journée, familier avec les mœurs du pays, ne
vit pour moi d'autre moyen que de me faire habiter Stamboul; ce qui
présentait de grandes difficultés.
Nous prîmes un caïque pour traverser la Corne d'or, et nous descendîmes
à cette même échelle du marché aux poissons où nous avions été, la
veille, témoins d'une scène sanglante. Les boutiques étaient fermées
partout. Le bazar égyptien, qui vient ensuite, et où se vendent les
épiceries, les couleurs, les produits chimiques, était hermétiquement
fermé. Au delà, les rues n'étaient habitées et parcourues que par les
chiens, étonnés toujours, pendant les premiers jours du Ramazan, de
ne plus recevoir leur pitance aux heures accoutumées. Nous finîmes
par arriver à une boutique voisine du bazar, occupée par un marchand
arménien que connaissait mon ami. Tout était fermé chez lui; mais,
n'étant pas soumis à la loi musulmane, il se permettait de veiller le
jour et de dormir la nuit comme à l'ordinaire, sans en rien faire voir
extérieurement.
Nous pûmes dîner chez lui, car il avait eu la précaution d'acheter
des vivres la veille; autrement, il eût fallu revenir à Péra pour en
trouver. La pensée que j'avais d'habiter Stamboul lui parut absurde
au premier abord, attendu qu'aucun chrétien n'a le droit d'y prendre
domicile: on leur permet seulement d'y venir pendant le jour. Pas
un hôtel, pas une auberge, pas même un caravansérail qui leur soit
destiné; l'exception ne porte que sur les Arméniens, Juifs ou Grecs,
sujets de l'empire.
Cependant, je tenais à mon idée, et je lui fis observer que j'avais
trouvé le moyen d'habiter le Caire, hors du quartier franc, en prenant
le costume du pays et en me faisant passer pour Cophte.
--Eh bien, me dit-il, un moyen seul existe ici, c'est de vous faire
passer pour Persan. Nous avons à Stamboul un caravansérail nommé
Ildiz-Khan (khan de l'Étoile), dans lequel on reçoit tous les marchands
asiatiques des diverses communions musulmanes. Ces gens-là ne sont pas
seulement de la secte d'Ali; il y a aussi des guèbres, des parsis,
des koraïtes, des wahabis; ce qui forme un tel mélange de langages,
qu'il est impossible aux Turcs de savoir à quelle partie de l'Orient
ces hommes appartiennent. De sorte qu'en vous abstenant de parler une
langue du Nord, que l'on reconnaîtrait à la prononciation, vous pourrez
demeurer parmi eux.
Nous nous rendîmes à Ildiz-Khan, situé dans la plus haute partie de la
ville, près de la _Colonne brûlée_, l'un des restes les plus curieux
de l'ancienne Byzance. Le caravansérail, entièrement bâti en pierre,
présentait au dedans l'aspect d'une caserne. Trois étages de galeries
occupaient les quatre côtés de la cour, et les logements, voûtés en
cintre, avaient tous la même disposition: une grande pièce qui servait
de magasin et un petit cabinet parqueté en planches où chacun pouvait
placer son lit. De plus, le locataire avait le droit de mettre un
chameau ou un cheval aux écuries communes.
N'ayant ni monture ni marchandises, je devais nécessairement passer
pour un commerçant qui avait tout vendu déjà, et qui venait dans
l'intention de refaire sa pacotille. L'Arménien était en relation
d'affaires avec des marchands de Mossoul et de Bassora, auxquels il
me présenta. Nous fîmes venir des pipes et du café, et nous leur
exposâmes l'affaire. Ils ne virent aucun inconvénient à me recevoir
parmi eux, pourvu que je prisse leur costume. Mais, comme j'en avais
déjà plusieurs parties, notamment un machlah en poil de chameau, qui
m'avait servi en Égypte et en Syrie, il ne me fallait plus qu'un bonnet
d'astrakan pointu à la persane, que l'Arménien me procura.
Plusieurs de ces Persans parlaient la langue franque du Levant, dans
laquelle on finit toujours par s'entendre, pour peu qu'on ait vécu
dans les villes commerçantes; de sorte que je pus facilement lier
amitié avec mes voisins. J'étais vivement recommandé à tous ceux qui
habitaient la même galerie, et je n'avais à m'inquiéter que de leur
trop grand empressement à me faire fête et à m'accompagner partout.
Chaque étage du khan avait son cuisinier, qui était en même temps
cafetier; nous pouvions donc parfaitement nous passer des relations
extérieures. Cependant, quand venait le soir, les Persans, qui, comme
les Turcs, avaient dormi toute la journée pour pouvoir fêter ensuite
chaque nuit du Ramazan, m'emmenaient avec eux voir la fête continuelle
qui devait durer trente lunes.
Si la ville était illuminée splendidement, pour qui la regardait
des hauteurs de Péra, ses rues intérieures me parurent encore plus
éclatantes. Toutes les boutiques ouvertes, ornées de guirlandes et de
vases de fleurs, radieuses à l'intérieur de glaces et de bougies, les
marchandises artistement parées, les lanternes de couleur suspendues
au dehors, les peintures et les dorures rafraîchies, les pâtissiers
surtout, les confiseurs, les marchands de jouets d'enfant et les
bijoutiers étalant toutes leurs richesses, voilà ce qui, partout,
éblouissait les yeux. Les rues étaient pleines de femmes et d'enfants
plus encore que d'hommes; car ces derniers passaient la plus grande
partie du temps dans les mosquées et dans les cafés.
Il ne faut pas croire même que les cabarets fussent fermés; une fête
turque est pour tout le monde; les rayas cathodiques, grecs, arméniens
ou juifs pouvaient seuls fréquenter ces établissements. La porte
extérieure doit être toujours fermée; mais on la pousse, et l'on peut
ensuite s'abreuver d'un bon verre de vin de Ténédos moyennant dix paras
(cinq centimes).
Partout des frituriers, des marchands de fruits ou d'épis de maïs
bouillis, avec lesquels un homme peut se nourrir tout un jour pour
dix paras;--ainsi que des vendeurs de _baklavas_, sorte de galettes
très-imprégnées de beurre et de sucre, dont les femmes surtout sont
friandes. La place du Sérasquier est la plus brillante de toutes.
Ouverte en triangle, avec les illuminations de deux mosquées à droite
et à gauche, et dans le fond celle des bâtiments de la guerre, elle
présente un large espace aux cavalcades et aux divers cortéges qui
la traversent. Un grand nombre d'étalages de marchands ambulants
garnissent le devant des maisons, et une dizaine de cafés font assaut
d'annonces diverses de spectacles, de baladins et d'ombres chinoises.
Les plus amusants, pour tout homme instruit, sont naturellement ceux
où il se déclame des poëmes,--où il se raconte des histoires et des
légendes.