VII--QUATRE PORTRAITS

La troisième pièce décorée, qui dans nos usages représenterait le

salon, était meublée de divans couverts de soie aux couleurs vives et

variées. Sur le divan du fond trônaient quatre belles personnes qui,

par un hasard pittoresque ou un choix particulier, se trouvaient

présenter chacune un type oriental distinct.

Celle qui occupait le milieu du divan était une Circassienne,

comme on pouvait le deviner tout de suite à ses grands yeux noirs

contrastant avec un teint d'un blanc mat, à son nez aquilin d'une

arête pure et fine, à son cou un peu long, à sa taille grande et

svelte, à ses extrémités délicates, signes distinctifs de sa race.

Sa coiffure, formée de gazillons mouchetés d'or et tordus en turban,

laissait échapper des profusions de nattes d'un noir de jais, qui

faisaient ressortir ses joues avivés par le fard. Une veste historiée

de broderies et bordée de fanfreluches et de festons de soie, dont

les couleurs bariolées formaient comme un cordon de fleurs autour de

l'étoffe; une ceinture d'argent et un large pantalon de soie rose lamée

complétaient ce costume, aussi brillant que gracieux. On comprend que,

selon l'usage, ses yeux étaient accentués par des lignes de _surmeh_,

qui les agrandissent et leur donnent de l'éclat; ses ongles longs et

les paumes de ses mains avaient une teinte orange produite par le

henné; la même toilette avait été faite à ses pieds nus, aussi soignés

que des mains, et qu'elle repliait gracieusement sur le divan en

faisant sonner de temps en temps les anneaux d'argent passés autour de

ses chevilles.

A côté d'elle était assise une Arménienne, dont le costume, moins

richement barbare, rappelait davantage les modes actuelles de

Constantinople; un fezzi pareil à ceux des hommes, inondé par une

épaisse chevelure de soie bleue, produite par la houppe qui s'y

attache, et posé en arrière, paraît sa tête au profil légèrement

busqué, aux traits assez fiers, mais d'une sérénité presque animale.

Elle portait une sorte de spencer de velours vert, garni d'une épaisse

bordure en duvet de cygne, dont la blancheur et la masse donnaient

de l'élégance à son cou entouré de fins lacets, où pendaient des

aigrettes d'argent. Sa taille était cerclée de plaques d'orfèvrerie,

où se relevaient en bosse de gros boutons de filigrane, et, par

un raffinement tout moderne, ses pieds, qui avaient laissé leurs

babouches sur le tapis, se repliaient, couverts de bas de soie à coins

brodés.

Contrairement à ses compagnes, qui laissaient librement pendre sur

leurs épaules et leur dos leurs tresses entremêlées de cordonnets et

de petites plaques de métal, la juive, placée à côté de l'Arménienne,

cachait soigneusement les siens, comme l'ordonne sa loi, sons une

espèce de bonnet blanc, arrondi en boule, rappelant la coiffure des

femmes du temps du XVIe siècle, et dont celle de Christine

de Pisan peut donner une idée. Son costume, plus sévère, se composait

de deux tuniques superposées, celle de dessus s'arrêtant à la hauteur

du genou; les couleurs en étaient plus amorties, et les broderies

d'un éclat moins vif que celles des tuniques portées par les autres

femmes. Sa physionomie, d'une douceur résignée et d'une régularité

délicate, rappelait le type juif particulier à Constantinople, et qui

ne ressemble en rien aux types que nous connaissons. Son nez n'avait

pas cette courbure prononcée qui, chez nous, signe un visage du nom de

Rébecca ou de Rachel.

La quatrième, assise à l'extrémité du divan, était une jeune Grecque

blonde ayant le profil popularisé par la statuaire antique. Un taktikos

de Smyrne aux festons et aux glands d'or, posé coquettement sur

l'oreille et entouré par deux énormes tresses de cheveux tordus formant

turban autour de la tête, accompagnait admirablement sa physionomie

spirituelle, illuminée par un œil bleu où brillait la pensée, et

contrastant avec l'éclat immobile et sans idée des grands yeux noirs de

ses rivales en beauté.

--Voici, dit le vieillard, un échantillon parfait des quatre nations

féminines qui composent la population byzantine.

Nous saluâmes ces belles personnes, qui nous répondirent par un salut

à la turque. La Circassienne se leva, frappa des mains, et une porte

s'ouvrit. Je vis au delà une autre salle où des joueurs, en costumes

variés, entouraient une table verte.

--C'est ici tout simplement le _Frascati_ de Péra, me dit mon

compagnon. Nous pourrons jouer quelques parties en attendant le souper.

--Je préfère cette salle, lui dis-je, peu curieux de me mêler à cette

foule--émaillée de plusieurs costumes grecs.

Cependant, deux petites filles étaient entrées, tenant, l'une un

compotier de cristal posé sur un plateau, l'autre une carafe d'eau

et des verres; elle tenait aussi une serviette bordée de soie lamée

d'argent. La Circassienne, qui paraissait jouer le rôle de _khanoun_

ou maîtresse, s'avança vers nous, prit une cuiller de vermeil qu'elle

trempa dans des confitures de roses, et me présenta la cuiller devant

la bouche avec un sourire des plus gracieux. Je savais qu'en pareil

cas il fallait avaler la cuillerée, puis la faire passer au moyen

d'un verre d'eau; ensuite, la petite fille me présenta la serviette

pour m'essuyer la bouche. Tout cela se passait selon l'étiquette des

meilleures maisons turques.

--Il me semble, dis-je, voir un tableau des _Mille et une Nuits_

et faire en ce moment le rêve du _dormeur éveillé_. J'appellerais

volontiers ces belles personnes: Charme-des-cœurs, Tourmente,

Œil-du-jour, et Fleur-de-jasmin....

Le vieillard allait me dire leurs noms, lorsque nous entendîmes un

bruit violent à la porte, accompagné du son métallique de crosses de

fusil. Un grand tumulte eut lieu dans la salle de jeu, et plusieurs des

assistants paraissaient fuir ou se cacher.

--Serions-nous chez des sultanes? dis-je en me rappelant le récit que

m'avait fait le vieillard[1], et va-t-on nous jeter à la mer?

Son air impassible me rassura quelque peu. --Écoutons, dit-il.

On montait l'escalier, et un bruit de voix confuses s'entendait déjà

dans les premières pièces, où se trouvaient les matrones. Un officier

de police entra seul dans le salon, et j'entendis le mot _Franguis_

que l'on prononçait en nous désignant; il voulut encore passer dans

la salle de jeu, où ceux des joueurs qui ne s'étaient pas échappés

continuaient leur partie avec calme.

C'était simplement une patrouille de cavas (gendarmes) qui cherchait

à savoir s'il n'y avait pas de Turcs ou d'élèves des écoles

militaires dans la maison. Il est clair que ceux qui s'étaient enfuis

appartenaient à quelqu'une de ces catégories. Mais la patrouille avait

fait trop de bruit en entrant pour qu'on ne pût pas supposer qu'elle

était payée pour ne rien voir et pour n'avoir à signaler aucune

contravention. Cela se passe ainsi, du reste, dans beaucoup de pays.

L'heure du souper était arrivée. Les joueurs heureux ou malheureux,

se réconciliant après la lutte, entourèrent une table servie à

l'européenne. Seulement, les femmes ne parurent pas à cette réunion

devenue cordiale, et s'allèrent placer sur une estrade. Un orchestre

établi à l'autre bout de la salle se faisait entendre pendant le repas,

selon l'usage oriental.

Ce mélange de civilisation et de traditions byzantines n'est pas le

moindre attrait de ces nuits joyeuses qu'à créées le contact actuel de

l'Europe et de l'Asie, dont Constantinople est le centre éclatant, et

que rend possible la tolérance des Turcs. Il se trouvait réellement

que nous n'assistions là qu'à une fête aussi innocente que les soirées

des cafés de Marseille. Les jeunes filles qui concouraient à l'éclat

de cette réunion étaient engagées, moyennant quelques piastres, pour

donner aux étrangers une idée des beautés locales. Mais rien ne

laissait penser qu'elles eussent été convoquées dans un autre but

que celui de paraître belles et costumées selon la mode du pays. En

effet, tout le monde se sépara aux premières lueurs du matin, et nous

laissâmes le village de San-Dimitri à son calme et à sa tranquillité

apparentes.--Rien n'était plus vertueux au dehors que ce paysage

d'idylle vu à la clarté de l'aube, que ces maisons de bois dont les

portes s'entr'ouvraient çà et là pour laisser paraître des ménagères

matinales.

Nous nous séparâmes. Mon compagnon rentra chez lui dans Péra, et, quant

à moi, encore ébloui des merveilles de cette nuit, j'allai me promener

aux environs du téké des derviches, d'où l'on jouit de la vue entière

de l'entrée du détroit. Le soleil ne tarda pas à se lever, ravivant

les lignes lointaines des rives et des promontoires, et à l'instant

même le canon retentit sur le port de Thophana. Du petit minaret situé

au-dessus du téké, partit aussitôt une voix douce et mélancolique qui

chantait:

--_Allah akbar! Allah akbar! Allah akbar!_

Je ne pus résister à une émotion étrange. Oui, Dieu est grand! Dieu

est grand!... Et ces pauvres derviches, qui répètent invariablement ce

verset sublime du haut de leur minaret, me semblaient faire, quant à

moi, la critique d'une nuit mal employée. Le muezzin répétait toujours:

--Dieu est grand! Dieu est grand!

«Dieu est grand! Mahomet est son prophète; mettez vos péchés aux pieds

d'Allah!» voilà les termes de cette éternelle complainte.... Pour

moi, Dieu est partout, quelque nom qu'on lui donne, et j'aurais été

malheureux de me sentir coupable en ce moment d'une faute réelle; mais

je n'avais fait que me réjouir comme tous les Francs de Péra, dans une

de ces nuits de fête auxquelles les gens de toute religion s'associent

dans cette ville cosmopolite.--Pourquoi donc craindre l'œil de Dieu? La

terre imprégnée de rosée répondait avec des parfums à la brise marine

qui passait, pour venir à moi, au-dessus des jardins de la pointe du

sérail dessinés sur l'autre rivage. L'astre éblouissant dessinait au

loin cette géographie magique du Bosphore, qui partout saisit les

yeux, à cause de la hauteur des rivages et de la variété des aspects

de la terre coupée par les eaux. Après une heure d'admiration, je me

sentis fatigué, et je rentrai, en plein jour, à l'hôtel des demoiselles

Péchefté, où je demeurais, et dont les fenêtres donnaient sur le petit

champ des Morts.

[1] Les détails de cette promenade à travers les quartiers de

Constantinople n'auraient aucun mérite s'ils péchaient par

l'exactitude. L'aventure racontée dans le précédent chapitre n'a

pas été inventée. Elle se rapporte, en effet, à la sœur de l'un des

précédents sultans, et remonte probablement à l'époque de Sélim. A

cette époque, les janissaires étaient chargés de la police nocturne,

et pénétraient même dans les palais impériaux s'ils avaient quelques

soupçons. La curiosité des femmes pour les bateleurs et les jongleurs

fut cause aussi d'une scène analogue, à l'époque de Mahmoud. Une troupe

de malheureux écuyers faillit en être victime. Ils furent sauvés par un

batelier de Kourouchesmé qui se trouvait par hasard près du palais.

Voyage en Orient, Volume 2: Les nuits du Ramazan; De Paris à Cythère; Lorely · 第 20 / 136 题