La troisième pièce décorée, qui dans nos usages représenterait le
salon, était meublée de divans couverts de soie aux couleurs vives et
variées. Sur le divan du fond trônaient quatre belles personnes qui,
par un hasard pittoresque ou un choix particulier, se trouvaient
présenter chacune un type oriental distinct.
Celle qui occupait le milieu du divan était une Circassienne,
comme on pouvait le deviner tout de suite à ses grands yeux noirs
contrastant avec un teint d'un blanc mat, à son nez aquilin d'une
arête pure et fine, à son cou un peu long, à sa taille grande et
svelte, à ses extrémités délicates, signes distinctifs de sa race.
Sa coiffure, formée de gazillons mouchetés d'or et tordus en turban,
laissait échapper des profusions de nattes d'un noir de jais, qui
faisaient ressortir ses joues avivés par le fard. Une veste historiée
de broderies et bordée de fanfreluches et de festons de soie, dont
les couleurs bariolées formaient comme un cordon de fleurs autour de
l'étoffe; une ceinture d'argent et un large pantalon de soie rose lamée
complétaient ce costume, aussi brillant que gracieux. On comprend que,
selon l'usage, ses yeux étaient accentués par des lignes de _surmeh_,
qui les agrandissent et leur donnent de l'éclat; ses ongles longs et
les paumes de ses mains avaient une teinte orange produite par le
henné; la même toilette avait été faite à ses pieds nus, aussi soignés
que des mains, et qu'elle repliait gracieusement sur le divan en
faisant sonner de temps en temps les anneaux d'argent passés autour de
ses chevilles.
A côté d'elle était assise une Arménienne, dont le costume, moins
richement barbare, rappelait davantage les modes actuelles de
Constantinople; un fezzi pareil à ceux des hommes, inondé par une
épaisse chevelure de soie bleue, produite par la houppe qui s'y
attache, et posé en arrière, paraît sa tête au profil légèrement
busqué, aux traits assez fiers, mais d'une sérénité presque animale.
Elle portait une sorte de spencer de velours vert, garni d'une épaisse
bordure en duvet de cygne, dont la blancheur et la masse donnaient
de l'élégance à son cou entouré de fins lacets, où pendaient des
aigrettes d'argent. Sa taille était cerclée de plaques d'orfèvrerie,
où se relevaient en bosse de gros boutons de filigrane, et, par
un raffinement tout moderne, ses pieds, qui avaient laissé leurs
babouches sur le tapis, se repliaient, couverts de bas de soie à coins
brodés.
Contrairement à ses compagnes, qui laissaient librement pendre sur
leurs épaules et leur dos leurs tresses entremêlées de cordonnets et
de petites plaques de métal, la juive, placée à côté de l'Arménienne,
cachait soigneusement les siens, comme l'ordonne sa loi, sons une
espèce de bonnet blanc, arrondi en boule, rappelant la coiffure des
femmes du temps du XVIe siècle, et dont celle de Christine
de Pisan peut donner une idée. Son costume, plus sévère, se composait
de deux tuniques superposées, celle de dessus s'arrêtant à la hauteur
du genou; les couleurs en étaient plus amorties, et les broderies
d'un éclat moins vif que celles des tuniques portées par les autres
femmes. Sa physionomie, d'une douceur résignée et d'une régularité
délicate, rappelait le type juif particulier à Constantinople, et qui
ne ressemble en rien aux types que nous connaissons. Son nez n'avait
pas cette courbure prononcée qui, chez nous, signe un visage du nom de
Rébecca ou de Rachel.
La quatrième, assise à l'extrémité du divan, était une jeune Grecque
blonde ayant le profil popularisé par la statuaire antique. Un taktikos
de Smyrne aux festons et aux glands d'or, posé coquettement sur
l'oreille et entouré par deux énormes tresses de cheveux tordus formant
turban autour de la tête, accompagnait admirablement sa physionomie
spirituelle, illuminée par un œil bleu où brillait la pensée, et
contrastant avec l'éclat immobile et sans idée des grands yeux noirs de
ses rivales en beauté.
--Voici, dit le vieillard, un échantillon parfait des quatre nations
féminines qui composent la population byzantine.
Nous saluâmes ces belles personnes, qui nous répondirent par un salut
à la turque. La Circassienne se leva, frappa des mains, et une porte
s'ouvrit. Je vis au delà une autre salle où des joueurs, en costumes
variés, entouraient une table verte.
--C'est ici tout simplement le _Frascati_ de Péra, me dit mon
compagnon. Nous pourrons jouer quelques parties en attendant le souper.
--Je préfère cette salle, lui dis-je, peu curieux de me mêler à cette
foule--émaillée de plusieurs costumes grecs.
Cependant, deux petites filles étaient entrées, tenant, l'une un
compotier de cristal posé sur un plateau, l'autre une carafe d'eau
et des verres; elle tenait aussi une serviette bordée de soie lamée
d'argent. La Circassienne, qui paraissait jouer le rôle de _khanoun_
ou maîtresse, s'avança vers nous, prit une cuiller de vermeil qu'elle
trempa dans des confitures de roses, et me présenta la cuiller devant
la bouche avec un sourire des plus gracieux. Je savais qu'en pareil
cas il fallait avaler la cuillerée, puis la faire passer au moyen
d'un verre d'eau; ensuite, la petite fille me présenta la serviette
pour m'essuyer la bouche. Tout cela se passait selon l'étiquette des
meilleures maisons turques.
--Il me semble, dis-je, voir un tableau des _Mille et une Nuits_
et faire en ce moment le rêve du _dormeur éveillé_. J'appellerais
volontiers ces belles personnes: Charme-des-cœurs, Tourmente,
Œil-du-jour, et Fleur-de-jasmin....
Le vieillard allait me dire leurs noms, lorsque nous entendîmes un
bruit violent à la porte, accompagné du son métallique de crosses de
fusil. Un grand tumulte eut lieu dans la salle de jeu, et plusieurs des
assistants paraissaient fuir ou se cacher.
--Serions-nous chez des sultanes? dis-je en me rappelant le récit que
m'avait fait le vieillard[1], et va-t-on nous jeter à la mer?
Son air impassible me rassura quelque peu. --Écoutons, dit-il.
On montait l'escalier, et un bruit de voix confuses s'entendait déjà
dans les premières pièces, où se trouvaient les matrones. Un officier
de police entra seul dans le salon, et j'entendis le mot _Franguis_
que l'on prononçait en nous désignant; il voulut encore passer dans
la salle de jeu, où ceux des joueurs qui ne s'étaient pas échappés
continuaient leur partie avec calme.
C'était simplement une patrouille de cavas (gendarmes) qui cherchait
à savoir s'il n'y avait pas de Turcs ou d'élèves des écoles
militaires dans la maison. Il est clair que ceux qui s'étaient enfuis
appartenaient à quelqu'une de ces catégories. Mais la patrouille avait
fait trop de bruit en entrant pour qu'on ne pût pas supposer qu'elle
était payée pour ne rien voir et pour n'avoir à signaler aucune
contravention. Cela se passe ainsi, du reste, dans beaucoup de pays.
L'heure du souper était arrivée. Les joueurs heureux ou malheureux,
se réconciliant après la lutte, entourèrent une table servie à
l'européenne. Seulement, les femmes ne parurent pas à cette réunion
devenue cordiale, et s'allèrent placer sur une estrade. Un orchestre
établi à l'autre bout de la salle se faisait entendre pendant le repas,
selon l'usage oriental.
Ce mélange de civilisation et de traditions byzantines n'est pas le
moindre attrait de ces nuits joyeuses qu'à créées le contact actuel de
l'Europe et de l'Asie, dont Constantinople est le centre éclatant, et
que rend possible la tolérance des Turcs. Il se trouvait réellement
que nous n'assistions là qu'à une fête aussi innocente que les soirées
des cafés de Marseille. Les jeunes filles qui concouraient à l'éclat
de cette réunion étaient engagées, moyennant quelques piastres, pour
donner aux étrangers une idée des beautés locales. Mais rien ne
laissait penser qu'elles eussent été convoquées dans un autre but
que celui de paraître belles et costumées selon la mode du pays. En
effet, tout le monde se sépara aux premières lueurs du matin, et nous
laissâmes le village de San-Dimitri à son calme et à sa tranquillité
apparentes.--Rien n'était plus vertueux au dehors que ce paysage
d'idylle vu à la clarté de l'aube, que ces maisons de bois dont les
portes s'entr'ouvraient çà et là pour laisser paraître des ménagères
matinales.
Nous nous séparâmes. Mon compagnon rentra chez lui dans Péra, et, quant
à moi, encore ébloui des merveilles de cette nuit, j'allai me promener
aux environs du téké des derviches, d'où l'on jouit de la vue entière
de l'entrée du détroit. Le soleil ne tarda pas à se lever, ravivant
les lignes lointaines des rives et des promontoires, et à l'instant
même le canon retentit sur le port de Thophana. Du petit minaret situé
au-dessus du téké, partit aussitôt une voix douce et mélancolique qui
chantait:
--_Allah akbar! Allah akbar! Allah akbar!_
Je ne pus résister à une émotion étrange. Oui, Dieu est grand! Dieu
est grand!... Et ces pauvres derviches, qui répètent invariablement ce
verset sublime du haut de leur minaret, me semblaient faire, quant à
moi, la critique d'une nuit mal employée. Le muezzin répétait toujours:
--Dieu est grand! Dieu est grand!
«Dieu est grand! Mahomet est son prophète; mettez vos péchés aux pieds
d'Allah!» voilà les termes de cette éternelle complainte.... Pour
moi, Dieu est partout, quelque nom qu'on lui donne, et j'aurais été
malheureux de me sentir coupable en ce moment d'une faute réelle; mais
je n'avais fait que me réjouir comme tous les Francs de Péra, dans une
de ces nuits de fête auxquelles les gens de toute religion s'associent
dans cette ville cosmopolite.--Pourquoi donc craindre l'œil de Dieu? La
terre imprégnée de rosée répondait avec des parfums à la brise marine
qui passait, pour venir à moi, au-dessus des jardins de la pointe du
sérail dessinés sur l'autre rivage. L'astre éblouissant dessinait au
loin cette géographie magique du Bosphore, qui partout saisit les
yeux, à cause de la hauteur des rivages et de la variété des aspects
de la terre coupée par les eaux. Après une heure d'admiration, je me
sentis fatigué, et je rentrai, en plein jour, à l'hôtel des demoiselles
Péchefté, où je demeurais, et dont les fenêtres donnaient sur le petit
champ des Morts.
[1] Les détails de cette promenade à travers les quartiers de
Constantinople n'auraient aucun mérite s'ils péchaient par
l'exactitude. L'aventure racontée dans le précédent chapitre n'a
pas été inventée. Elle se rapporte, en effet, à la sœur de l'un des
précédents sultans, et remonte probablement à l'époque de Sélim. A
cette époque, les janissaires étaient chargés de la police nocturne,
et pénétraient même dans les palais impériaux s'ils avaient quelques
soupçons. La curiosité des femmes pour les bateleurs et les jongleurs
fut cause aussi d'une scène analogue, à l'époque de Mahmoud. Une troupe
de malheureux écuyers faillit en être victime. Ils furent sauvés par un
batelier de Kourouchesmé qui se trouvait par hasard près du palais.