Nous étions arrivés sur une hauteur qui domine San-Dimitri. C'est un
village grec situé entre le grand et le petit champ des Morts. On y
descend par une rue bordée de maisons de bois, fort élégantes et qui
rappellent un peu le goût chinois dans la construction et dans les
ornements extérieurs.
Je pensais que cette rue raccourcissait le chemin que nous avions à
faire pour gagner Péra. Seulement, il fallait descendre jusqu'à une
vallée dont le fond est traversé par un ruisseau. Le bord sert de
chemin pour descendre vers la mer. Un grand nombre de casinos et de
cabarets sont élevés des deux côtés.
Mon compagnon me dit:
--Où voulez-vous aller?
--Je serais bien aise de m'aller coucher.
--Mais, pendant le Ramazan, on ne dort que le jour. Terminons la
nuit.... Ensuite, au lever du soleil, il sera raisonnable de regagner
son lit. Je vais, si vous le permettez, vous conduire dans une maison
où l'on joue le baccara.
Les façades des maisons entre lesquelles nous descendions, avec leurs
pavillons avancés sur la rue, leurs fenêtres grillées, éclairés au
dedans, et leurs parois vernies de couleurs éclatantes, indiquaient, en
effet, des points de réunion non moins joyeux que ceux que nous venions
de parcourir.
Il faudrait renoncer à la peinture des mœurs de Constantinople, si l'on
s'effrayait trop de certaines descriptions d'une nature assez délicate.
Les cinquante mille Européens que renferment les faubourgs de Péra et
de Galata, Italiens, Français, Anglais, Allemands, Russes ou Grecs,
n'ont entre eux aucun lien moral, pas même l'unité de religion, les
sectes étant plus divisées entre elles que les cultes les plus opposés.
En outre, il est certain que, dans une ville où la société féminine
mène une vie si réservée, il serait impossible de voir même un visage
de femme née dans le pays, s'il ne s'était créé de certains casinos
ou cercles dont, il faut l'avouer, la société est assez mélangée. Les
officiers des navires, les jeunes gens du haut commerce, le personnel
varié des ambassades, tous ces éléments épars et isolés de la société
européenne sentent le besoin de lieux de réunion qui soient un terrain
neutre, plus encore que les soirées des ambassadeurs, des drogmans et
des banquiers. C'est ce qui explique le nombre assez grand des bals par
souscription qui ont lieu souvent dans l'intérieur de Péra.
Ici, nous nous trouvions dans un village entièrement grec, qui est la
Capoue de la population franque. J'avais déjà, en plein jour, parcouru
ce village sans me douter qu'il recélât tant de divertissements
nocturnes, de casinos, de wauxhalls, et même, avouons-le, de tripots.
L'air patriarcal des pères et des époux, assis sur des bancs ou
travaillant à quelque métier de menuiserie, de tuilerie ou de tissage,
la tenue modeste des femmes vêtues à la grecque, la gaieté insouciante
des enfants, les rues pleines de volailles et de porcs, les cafés aux
galeries hautes à balustres, donnant sur la vallée brumeuse, sur le
ruisseau bordé d'herbages, tout cela ressemblait, avec la verdure des
pins et des maisons de charpente sculptée, à quelque vue paisible des
basses Alpes.--Et comment douter qu'il en fût autrement, la nuit, en ne
voyant aucune lumière transpirer à travers les treillages des fenêtres?
Cependant, après le couvre-feu, beaucoup de ces intérieurs étaient
restés éclairés au dedans, et les danses, ainsi que les jeux, devaient
s'y prolonger du soir au matin. Sans remonter jusqu'à la tradition des
hétaïres grecques, on pourrait penser que la jeunesse pouvait attacher
parfois des guirlandes au-dessus de ces portes peintes, comme au temps
de l'antique Alcimadure.--Nous vîmes passer là, non pas un amoureux
grec couronné de fleurs, mais un homme à la mine anglaise, marin
probablement, mais entièrement vêtu de noir, avec une cravate blanche
et des gants, qui s'était fait précéder d'un violon. Il marchait
gravement derrière le ménétrier chargé d'égayer sa marche, ayant
lui-même la mine assez mélancolique. Nous jugeâmes que ce devait être
quelque maître d'équipage, quelque _bossman_, qui dépensait sa paye
généreusement après une traversée.
Mon guide s'arrêta devant une maison aussi soigneusement obscure au
dehors que les autres, et frappa à petits coups à la porte vernie. Un
nègre vint ouvrir avec quelques signes de crainte; puis, nous voyant
des chapeaux, il salua et nous appela _effendis_.
La maison dans laquelle nous étions entrés ne répondait pas, quoique
gracieuse et d'un aspect élégant, à l'idée que l'on se forme
généralement d'un intérieur turc. Le temps a marché, et l'immobilité
proverbiale du vieil Orient commence à s'émouvoir au contre-coup de
la civilisation. La réforme, qui a coiffé l'Osmanli du tarbouch et
l'a emprisonné dans une redingote boutonnée jusqu'au col, a amené
aussi, dans les habitations, la sobriété d'ornements où se plaît le
goût moderne. Ainsi, plus d'arabesques touffues, de plafonds façonnés
en gâteaux d'abeille ou en stalactites, plus de dentelures découpées,
plus de caissons de bois de cèdre, mais des murailles lisses à teintes
plates et vernies, avec des corniches à moulures simples; quelques
dessins courants pour encadrer les panneaux des boiseries, quelques
pots de fleurs d'où partent des enroulements et des ramages, le tout
dans un style, ou plutôt dans une absence de style qui ne rappelle que
lointainement l'ancien goût oriental, si capricieux et si féerique.
Dans la première pièce se tenaient les gens de service; dans une
seconde, un peu plus ornée, je fus frappé du spectacle qui se présenta.
Au centre de la pièce se trouvait une sorte de table ronde couverte
d'un tapis épais, entourée de lits à l'antique, qui, dans le pays,
s'appellent _tandours_; là s'étendaient à demi couchées, formant comme
les rayons d'une roue, les pieds tendus vers le centre où se trouvait
un foyer de chaleur caché par l'étoffe, plusieurs femmes, que leur
embonpoint majestueux et vénérable, leurs habits éclatants, leurs
vestes bordées de fourrures, leurs coiffures surannées montraient être
arrivées à l'âge où l'on ne doit pas s'offenser du nom de matrone, pris
en si bonne part chez les Romains; elles avaient simplement amené leurs
filles ou nièces à la soirée, et en attendaient la fin comme les mères
d'Opéra attendant au foyer de la danse. Elles venaient, la plupart, des
maisons voisines, où elles ne devaient rentrer qu'au point du jour.