VI--UN VILLAGE GREC

Nous étions arrivés sur une hauteur qui domine San-Dimitri. C'est un

village grec situé entre le grand et le petit champ des Morts. On y

descend par une rue bordée de maisons de bois, fort élégantes et qui

rappellent un peu le goût chinois dans la construction et dans les

ornements extérieurs.

Je pensais que cette rue raccourcissait le chemin que nous avions à

faire pour gagner Péra. Seulement, il fallait descendre jusqu'à une

vallée dont le fond est traversé par un ruisseau. Le bord sert de

chemin pour descendre vers la mer. Un grand nombre de casinos et de

cabarets sont élevés des deux côtés.

Mon compagnon me dit:

--Où voulez-vous aller?

--Je serais bien aise de m'aller coucher.

--Mais, pendant le Ramazan, on ne dort que le jour. Terminons la

nuit.... Ensuite, au lever du soleil, il sera raisonnable de regagner

son lit. Je vais, si vous le permettez, vous conduire dans une maison

où l'on joue le baccara.

Les façades des maisons entre lesquelles nous descendions, avec leurs

pavillons avancés sur la rue, leurs fenêtres grillées, éclairés au

dedans, et leurs parois vernies de couleurs éclatantes, indiquaient, en

effet, des points de réunion non moins joyeux que ceux que nous venions

de parcourir.

Il faudrait renoncer à la peinture des mœurs de Constantinople, si l'on

s'effrayait trop de certaines descriptions d'une nature assez délicate.

Les cinquante mille Européens que renferment les faubourgs de Péra et

de Galata, Italiens, Français, Anglais, Allemands, Russes ou Grecs,

n'ont entre eux aucun lien moral, pas même l'unité de religion, les

sectes étant plus divisées entre elles que les cultes les plus opposés.

En outre, il est certain que, dans une ville où la société féminine

mène une vie si réservée, il serait impossible de voir même un visage

de femme née dans le pays, s'il ne s'était créé de certains casinos

ou cercles dont, il faut l'avouer, la société est assez mélangée. Les

officiers des navires, les jeunes gens du haut commerce, le personnel

varié des ambassades, tous ces éléments épars et isolés de la société

européenne sentent le besoin de lieux de réunion qui soient un terrain

neutre, plus encore que les soirées des ambassadeurs, des drogmans et

des banquiers. C'est ce qui explique le nombre assez grand des bals par

souscription qui ont lieu souvent dans l'intérieur de Péra.

Ici, nous nous trouvions dans un village entièrement grec, qui est la

Capoue de la population franque. J'avais déjà, en plein jour, parcouru

ce village sans me douter qu'il recélât tant de divertissements

nocturnes, de casinos, de wauxhalls, et même, avouons-le, de tripots.

L'air patriarcal des pères et des époux, assis sur des bancs ou

travaillant à quelque métier de menuiserie, de tuilerie ou de tissage,

la tenue modeste des femmes vêtues à la grecque, la gaieté insouciante

des enfants, les rues pleines de volailles et de porcs, les cafés aux

galeries hautes à balustres, donnant sur la vallée brumeuse, sur le

ruisseau bordé d'herbages, tout cela ressemblait, avec la verdure des

pins et des maisons de charpente sculptée, à quelque vue paisible des

basses Alpes.--Et comment douter qu'il en fût autrement, la nuit, en ne

voyant aucune lumière transpirer à travers les treillages des fenêtres?

Cependant, après le couvre-feu, beaucoup de ces intérieurs étaient

restés éclairés au dedans, et les danses, ainsi que les jeux, devaient

s'y prolonger du soir au matin. Sans remonter jusqu'à la tradition des

hétaïres grecques, on pourrait penser que la jeunesse pouvait attacher

parfois des guirlandes au-dessus de ces portes peintes, comme au temps

de l'antique Alcimadure.--Nous vîmes passer là, non pas un amoureux

grec couronné de fleurs, mais un homme à la mine anglaise, marin

probablement, mais entièrement vêtu de noir, avec une cravate blanche

et des gants, qui s'était fait précéder d'un violon. Il marchait

gravement derrière le ménétrier chargé d'égayer sa marche, ayant

lui-même la mine assez mélancolique. Nous jugeâmes que ce devait être

quelque maître d'équipage, quelque _bossman_, qui dépensait sa paye

généreusement après une traversée.

Mon guide s'arrêta devant une maison aussi soigneusement obscure au

dehors que les autres, et frappa à petits coups à la porte vernie. Un

nègre vint ouvrir avec quelques signes de crainte; puis, nous voyant

des chapeaux, il salua et nous appela _effendis_.

La maison dans laquelle nous étions entrés ne répondait pas, quoique

gracieuse et d'un aspect élégant, à l'idée que l'on se forme

généralement d'un intérieur turc. Le temps a marché, et l'immobilité

proverbiale du vieil Orient commence à s'émouvoir au contre-coup de

la civilisation. La réforme, qui a coiffé l'Osmanli du tarbouch et

l'a emprisonné dans une redingote boutonnée jusqu'au col, a amené

aussi, dans les habitations, la sobriété d'ornements où se plaît le

goût moderne. Ainsi, plus d'arabesques touffues, de plafonds façonnés

en gâteaux d'abeille ou en stalactites, plus de dentelures découpées,

plus de caissons de bois de cèdre, mais des murailles lisses à teintes

plates et vernies, avec des corniches à moulures simples; quelques

dessins courants pour encadrer les panneaux des boiseries, quelques

pots de fleurs d'où partent des enroulements et des ramages, le tout

dans un style, ou plutôt dans une absence de style qui ne rappelle que

lointainement l'ancien goût oriental, si capricieux et si féerique.

Dans la première pièce se tenaient les gens de service; dans une

seconde, un peu plus ornée, je fus frappé du spectacle qui se présenta.

Au centre de la pièce se trouvait une sorte de table ronde couverte

d'un tapis épais, entourée de lits à l'antique, qui, dans le pays,

s'appellent _tandours_; là s'étendaient à demi couchées, formant comme

les rayons d'une roue, les pieds tendus vers le centre où se trouvait

un foyer de chaleur caché par l'étoffe, plusieurs femmes, que leur

embonpoint majestueux et vénérable, leurs habits éclatants, leurs

vestes bordées de fourrures, leurs coiffures surannées montraient être

arrivées à l'âge où l'on ne doit pas s'offenser du nom de matrone, pris

en si bonne part chez les Romains; elles avaient simplement amené leurs

filles ou nièces à la soirée, et en attendaient la fin comme les mères

d'Opéra attendant au foyer de la danse. Elles venaient, la plupart, des

maisons voisines, où elles ne devaient rentrer qu'au point du jour.

Voyage en Orient, Volume 2: Les nuits du Ramazan; De Paris à Cythère; Lorely · 第 19 / 136 题