J'éprouve quelque embarras à parler si souvent de funérailles
et de cimetières, à propos de cette riante et splendide cité de
Constantinople, dont les horizons mouvementés et verdoyants, dont les
maisons peintes et les mosquées si élégantes, avec leurs dômes d'étain
et leurs minarets frêles, ne devraient inspirer que des idées de
plaisir et de douce rêverie. Mais c'est qu'en ce pays la mort elle-même
prend un air de fête. Le cortège grec dont j'ai parlé tout à l'heure
n'avait rien de cet appareil funèbre de nos tristes enterrements. Les
popes, au visage enluminé, aux habits éclatants de broderies, de jeunes
ecclésiastiques venant ensuite, en longues robes de couleurs vives;
--puis leurs amis vêtus de leurs costumes les plus riches, et au milieu
la morte, jeune encore, d'une pâleur de cire, mais avec du fard sur
les joues, et étendue sur des fleurs, couronnée de roses, vêtue de ses
plus beaux ajustements de velours et de satin, et couverte d'une grande
quantité de bijoux en diamants, qui probablement ne l'accompagnent pas
dans la fosse; tel était le spectacle, plus mélancolique que navrant,
présenté par ce cortège.
La vue que l'on a du couvent des derviches tourneurs s'étend sur le
petit champ des Morts, dont les allées mystérieuses, bordées d'immenses
cyprès, descendent vers la mer jusqu'aux bâtiments de la marine. Un
café, où viennent volontiers s'asseoir les derviches, hommes de leur
nature assez gais et assez causeurs, étend en face du téké ses rangées
de tables et de tabourets, où l'on boit du café en fumant le narghilé
ou la chibouk. On jouit là de la vue des passants européens. Les
équipages des riches Anglais et des ambassadeurs circulent souvent dans
cette rue, ainsi que les voitures dorées des femmes du pays ou leurs
_arabas_,--qui ressemblent à des charrettes de blanchisseuses, sauf
les agréments qu'y ajoutent la peinture et la dorure. Les arabas sont
traînés par des bœufs. Leur avantage est de contenir facilement tout
un harem qui se rend à la campagne. Le mari n'accompagne jamais ses
épouses dans ces promenades, qui ont lieu le plus souvent le vendredi,
ce jour étant le dimanche des Turcs.
Je compris, à l'animation et à la distinction de la foule, que l'on se
dirigeait vers le théâtre d'une fête quelconque, situé probablement au
delà du faubourg. Mon compagnon m'avait quitté pour aller dîner chez
des Arméniens qui lui avaient commandé un tableau, et avait bien voulu
m'indiquer un restaurant viennois situé dans le haut de Péra. A partir
du couvent et de l'espace verdoyant qui s'étend de l'autre côté de la
rue, on se trouve entièrement dans un quartier parisien. Des boutiques
brillantes de marchandes de modes, de bijoutiers, de confiseurs et de
lingers, des hôtels anglais et français, des cabinets de lecture et
des cafés, voilà tout ce qu'on rencontre pendant un quart de lieue.
Les consulats ont aussi, pour la plupart, leurs façades sur cette rue.
On distingue surtout l'immense palais, entièrement bâti en pierre, de
l'ambassade russe. Ce serait, au besoin, une forteresse redoutable qui
commanderait les trois faubourgs de Péra, de Tophana et de Galata.
Quant à l'ambassade française, elle est moins heureusement située, dans
une rue qui descend vers Tophana; et ce palais, qui a coûté plusieurs
millions, n'est pas encore terminé.
En suivant la rue, on la voit plus loin s'élargir et l'on rencontre
à gauche le théâtre italien, ouvert seulement deux fois par semaine.
Ensuite viennent de belles maisons bourgeoises donnant sur des jardins,
puis à droite les bâtiments de l'Université turque et des écoles
spéciales; puis encore plus loin, à gauche, l'hôpital français.
Le faubourg se termine au delà de ce point, et la route élargie se
trouve encombrée de frituriers et de marchands de fruits, de pastèques
et de poissons; les guinguettes commencent à se montrer plus librement
que dans la ville. Elles ont en général d'immenses proportions. C'est
d'abord une salle vaste comme l'intérieur d'un théâtre, avec une
galerie haute à balustres de bois tournés. Il y a d'un côté un comptoir
où se distribuent les vins blancs et rouges dans des verres à anse
que chaque buveur emporte à la table qu'il a choisie; de l'autre, un
immense fourneau chargé de ragoûts, qu'on vous distribue également
dans une assiette qu'il faut emporter jusqu'à sa table. Dès lors, il
faut s'habituer à manger sur ce petit meuble, qui ne monte pas à la
hauteur du genou. La foule qui se presse dans ces sortes de lieux ne
se compose que de Grecs, reconnaissables à leurs tarbouchs plus petits
que ceux des Turcs, de juifs portant de petits turbans entourés d'une
étoffe grise, et d'Arméniens au kalpak monstrueux, qui semble un
bonnet de grenadier enflé par le haut. Un musulman n'oserait pénétrer
publiquement dans ces établissements bachiques.
Il ne faut pas croire, d'après ces coiffures qui distinguent encore
chaque race, dans le peuple surtout, que la Turquie soit autant
qu'autrefois un pays d'inégalité. Jadis les chaussures, comme les
bonnets, indiquaient la religion de tout habitant. Les Turcs seuls
avaient droit de chausser la botte ou la babouche jaune: les Arméniens
la portaient rouge, les Grecs bleue, et et les juifs noire. Les
costumes éclatants et riches ne pouvaient également appartenir qu'aux
musulmans. Les maisons mêmes participaient à ces distinctions, et
celles des Turcs se distinguaient par des couleurs vives; les autres
ne pouvaient être peintes que de nuances sombres. Aujourd'hui, cela
a changé: tout sujet de l'empire a le droit d'endosser le costume
presque européen de la réforme, et de se coiffer du _fezzi_ rouge, qui
disparaît en partie sous un flot de soie bleue, assez fourni pour avoir
l'air d'une chevelure azurée.
C'est ce dont je fus convaincu en voyant un grand nombre de gens qui
se dirigaient ainsi vêtus, à pied ou à cheval, vers la promenade
européenne de Péra, peu fréquentée par les Turcs véritables. Les bottes
vernies ont aussi fait disparaître, pour la plupart des _tchélebys_
(élégants) de toute race, l'ancienne inégalité des chaussures.
Seulement, il faut remarquer que le fanatisme se montre plus persistant
chez les rayas que chez les musulmans. L'habitude ou la pauvreté
n'influe pas moins d'un autre côté sur la conservation des anciens
vêtements qui classifient les races.
Mais qui croirait encore Constantinople intolérante en admirant
l'aspect animé de la promenade franque? Les voitures de toute sorte
se croisent avec rapidité à la sortie du faubourg, les chevaux
caracolent, les femmes parées se dirigent çà et là vers un bois qui
descend à la mer, ou, sur la gauche, vers la route de Buyukdéré, où
sont les maisons de plaisance des négociants et des banquiers. Si vous
allez droit devant vous, vous arrivez en quelques pas à un sentier
creux bordé de buissons, ombragé de sapins et de mélèzes, et d'où,
par éclaircies, vous apercevez la mer et l'embouchure du détroit
entre Scutari et la pointe du sérail qui termine Stamboul. La tour de
Léandre, que les Turcs appellent la tour de la Fille, s'élève entre les
deux villes, au centre du bras de mer qui se prolonge comme un fleuve
à votre gauche. C'est une étroite construction carrée posée sur un
rocher, et qui semble de loin une guérite de sentinelle; au delà, les
îles des Princes se dessinent vaguement à l'entrée de la mer de Marmara.
Je n'ai pas besoin de dire que ce bois si pittoresque, si mystérieux et
si frais est encore un cimetière. Il faut en prendre son parti, tous
les lieux de plaisir à Constantinople se trouvent au milieu des tombes.
Voyez, à travers les massifs d'arbres, de blancs fantômes qui se
dressent par rangées, et qu'un rayon de soleil dessine nettement çà et
là; ce sont des cippes en marbre blanc de la hauteur d'un homme, ayant
pour tête une boule surmontée d'un turban; quelques-uns sont peints et
dorés pour compléter l'illusion; la forme du turban indique le rang ou
l'antiquité du défunt. Quelques-uns ne sont plus à la dernière mode.
Plusieurs de ces pierres figuratives ont la tête cassée: c'est qu'elles
surmontaient des tombes de janissaires, et, à l'époque où cette milice
fut détruite, la colère du peuple ne s'arrêta pas aux vivants, on alla
dans tous les cimetières décapiter aussi les monuments des morts.
Les tombes des femmes sont également surmontées de cippes, mais la
tête y est remplacée par une rosace d'ornements représentant en relief
des fleurs sculptées et dorées. Écoutez aussi les rires bruyants qui
résonnent sous ces arbres funèbres; ce sont des veuves, des mères et
des sœurs qui se réunissent en famille près des tombes d'êtres aimés.
La foi religieuse est si forte dans ce pays, qu'après les pleurs versés
au moment de la séparation, personne ne songe plus qu'au bonheur dont
les défunts doivent jouir au paradis de Mahomet. Les familles font
apporter leur dîner près de la tombe, les enfants remplissent l'air de
cris joyeux, et l'on a le soin de faire la part du mort et de la placer
dans une ouverture ménagée à cet effet devant chaque tombeau. Les
chiens errants, présents d'ordinaire à la scène, conçoivent l'espérance
d'un souper prochain, et se contentent, en attendant, des restes du
dîner que les enfants leur jettent. Il ne faut pas croire non plus que
la famille pense que le mort profitera de l'assiettée de nourriture
qui lui est consacrée; mais c'est une vieille coutume qui remonte à
l'antiquité. Autrefois, des serpents sacrés se nourrissaient de ces
offrandes pieuses; mais, à Constantinople, les chiens aussi sont sacrés.
En sortant de ce bois, qui tourne autour d'une caserne d'artillerie,
bâtie dans de vastes proportions, je me retrouvai sur la route de
Buyukdéré. Une plaine inculte couverte de gazon s'étend devant la
caserne; là, j'assistai à une scène qui ne peut être séparée de ce qui
précède; quelques centaines de chiens se trouvaient réunis sur l'herbe,
exhalant des plaintes d'impatience. Peu de temps après, je vis sortir
des canonniers qui portaient, deux par deux, d'énormes chaudrons,
au moyen d'une longue perche pesant sur leurs épaules. Les chiens
poussèrent des hurlements de joie. A peine les chaudrons furent-ils
déposés à terre, que ces animaux s'élancèrent sur la nourriture qu'ils
contenaient; et l'occupation des soldats était de diviser le trop grand
encombrement qu'ils formaient au moyen des perches qu'ils avaient
gardées.
--C'est la soupe que l'on sert aux chiens, me dit un Italien qui
passait; ils ne sont pas malheureux!
»Je crois bien que, au fond, il n'y avait là que les restes de
la nourriture des soldats. La faveur dont les chiens jouissent à
Constantinople tient surtout à ce qu'ils débarrassent la voie publique
des débris de substances animales qu'on y jette généralement. Les
fondations pieuses qui les concernent, les bassins remplis d'eau qu'ils
trouvent à l'entrée des mosquées et près des fontaines, n'ont pas sans
doute d'autre but.
Il s'agissait d'arriver à des spectacles plus séduisants. Après la
façade de la caserne, on se trouve à l'entrée du grand champ des Morts;
c'est un plateau immense ombragé de sycomores et de pins. On passe
d'abord au milieu des tombeaux francs, parmi lesquels on distingue
beaucoup d'inscriptions anglaises avec des armoiries gravées, le
tout sur de longues pierres plates où chacun vient s'asseoir sans
scrupule, comme sur des bancs de marbre. Un café en forme de kiosque
s'élève dans une éclaircie dont la vue domine la mer. De là, on
aperçoit distinctement le rivage d'Asie, chargé de maisons peintes
et de mosquées, comme si l'on regardait d'un bord à l'autre du Rhin.
L'horizon se termine au loin par le sommet tronqué de l'Olympe de
Bithynie, dont le profil se confond presque avec les nuages. Sur le
rivage, à gauche, s'étendent les bâtiments du palais d'été du sultan,
avec leurs longues colonnades grecques, leurs toits festonnés et leurs
grilles dorées qui brillent au soleil.
Allons plus loin encore. C'est la partie du champ consacrée aux
Arméniens. Les tombes, plates, sont couvertes des caractères réguliers
de leur langue, et, sur le marbre, on voit sculptés les attributs
du commerce que chacun a exercé dans sa vie: là des bijoux, là des
marteaux et des équerres, là des balances, là des instruments de divers
états. Les femmes seules ont uniformément des bouquets de fleurs.
Détournons nos regards de ces impressions toujours graves pour
l'Européen.--La foule est immense; les femmes ne sont point voilées, et
leurs traits, fermement dessinés, s'animent de joie et de santé sous la
coiffure levantine, comme sous les bonnets ou les chapeaux d'Europe.
Quelques Arméniennes seules conservent sur la figure une bande de gaze
légère que soutient admirablement leur nez arqué, et qui, cachant à
peine leurs traits, devient pour les moins jeunes une ressource de
coquetterie. Où va toute cette foule parée et joyeuse?--Toujours à
Buyukdéré.