II--LE SULTAN

En redescendant vers le port, j'ai vu passer le sultan dans un

cabriolet fort singulier; deux chevaux attelés en flèche tiraient cette

voiture à deux roues, dont la large capote, carrée du haut connue

un dais, laisse tomber sur le devant une pente de velours à crépine

d'or. Il portait la redingote simple et boutonnée jusqu'au col, que

nous voyons aux Turcs depuis la réforme, et la seule marque qui le

distinguât était son chiffre impérial brodé en brillants sur son

tarbouch rouge. Un sentiment de mélancolie est empreint sur sa figure

pâle et distinguée. Par un mouvement machinal, j'avais oté mon chapeau

pour le saluer, ce qui n'était au fond qu'une politesse d'étranger,

et non certes la crainte de me voir traiter comme l'Arménien de

Balik-Bazar.... Il me regarda alors avec attention, car je manifestais

par là mon ignorance des usages. On ne salue pas le sultan.

Mon compagnon, que j'avais un instant perdu de vue dans la foule, me

dit:

--Suivons le sultan; il va comme nous à Péra; seulement, il doit passer

par le pont de bateaux qui traverse la Corne d'or. C'est le chemin

le plus long, mais on n'a pas besoin de s'embarquer, et la mer en ce

moment est un peu houleuse.

Nous nous mîmes à suivre le cabriolet, qui descendait lentement par

une longue rue bordée de mosquées et de jardins magnifiques, au bout

de laquelle on se trouve, après quelques détours, dans le quartier

du _Fanar_, où demeurent les riches négociants grecs, ainsi que les

princes de la nation. Plusieurs des maisons de ce quartier sont de

véritables palais, et quelques églises ornées à l'intérieur de fraîches

peintures s'abritent à l'ombre des hautes mosquées, dans l'enceinte

même de Stamboul, la ville spécialement turque.

Chemin faisant, je parlais à mon ami de l'impression que m'avaient

causée l'aspect inattendu d'Abdul-Medjid et la pénétrante douceur

de son regard, qui semblait me reprocher de l'avoir salué comme un

souverain vulgaire. Ce visage pâle, effilé, ces yeux en amande jetant,

au travers de longs cils, un coup d'œil de surprise, adouci par la

bienveillance, l'attitude aisée, la forme élancée du corps, tout cela

m'avait prévenu favorablement pour lui.

--Comment, disais-je, a-t-il pu ordonner l'exécution de ce pauvre homme

dont nous avons vu le corps décapité à Balik-Bazar?

--Il n'y pouvait rien, me dit mon compagnon: le pouvoir du sultan est

plus borné que celui d'un monarque constitutionnel. Il est obligé de

compter avec l'influence des ulémas, qui forment à la fois l'ordre

judiciaire et religieux du pays, et aussi avec le peuple, dont les

protestations sont des révoltes et des incendies. Il peut sans doute,

au moyen des forces armées dont il dispose, et qui souvent ont opprimé

ses aïeux, exercer un acte d'arbitraire; mais qui le défendra ensuite

contre le poison, arme de ceux qui l'entourent, ou l'assassinat, arme

de tous? Tous les vendredis, il est obligé de se rendre en public à

l'une des mosquées de la ville, où il doit faire sa prière, afin que

chaque quartier puisse le voir tour à tour. Aujourd'hui, il se rend au

_téké_ de Péra, qui est le couvent des derviches tourneurs.

Mon ami me donna encore sur la situation de ce prince d'autres détails,

qui m'expliquèrent jusqu'à un certain point la mélancolie empreinte sur

ses traits. Il est peut-être, en effet, le seul de tous les Turcs qui

puisse se plaindre de l'inégalité des positions. C'est par une pensée

toute démocratique que les musulmans ont placé à la tête de leur nation

un homme qui est à la fois au-dessus et différent de tous.

A lui seul, dans son empire, il est défendu de se marier légalement. On

a craint l'influence que donnerait à certaines familles une si haute

alliance, et il ne pourrait pas davantage épouser une étrangère. Il se

trouve donc privé des quatre femmes légitimes accordées par Mahomet à

tout croyant qui a le moyen de les nourrir. Ses sultanes, qu'il ne peut

appeler épouses, ne sont originairement que des esclaves, et, comme

toutes les femmes de l'empire turc, Arméniennes, Grecques, catholiques

ou juives, sont considérées comme libres, son harem ne peut se recruter

que dans les pays étrangers à l'islamisme, et dont les souverains

n'entretiennent pas avec lui de relations officielles.

A l'époque où la Porte était en guerre avec l'Europe, le harem du Grand

Seigneur était admirablement fourni. Les beautés blanches et blondes

n'y manquaient pas, témoin cette Roxelane française au nez retroussé,

qui a existé ailleurs qu'au théâtre, et dont on peut voir le cercueil,

drapé de cachemires et ombragé de panaches, reposant près de son époux

dans la mosquée de Solimanié. Aujourd'hui plus de Françaises, plus

même d'Européennes possibles pour l'infortuné sultan. S'il s'avisait

seulement de faire enlever une de ces grisettes de Péra, qui portent

fièrement les dernières modes européennes aux promenades du dimanche,

il se verrait écrasé de notes diplomatiques d'ambassadeurs et de

consuls, et ce serait peut-être l'occasion d'une guerre plus longue que

celle qui fut causée jadis par l'enlèvement d'Hélène.

Quand le sultan traverse, dans la Péra, la foule immense de femmes

grecques se pressant pour le voir, il lui faut détourner les yeux de

toute tentation, car l'étiquette ne lui permettrait pas une maîtresse

passagère, et il n'aurait pas le droit d'enfermer une femme de

naissance libre. Il doit s'être blasé bien vite sur les Circassiennes,

les Malaises ou les Abyssiniennes, qui seules se trouvent dans les

conditions possibles de l'esclavage, et souhaiter quelques blondes

Anglaises ou quelques spirituelles Françaises; mais c'est là le fruit

défendu.

Mon compagnon m'apprit aussi le nombre actuel des femmes du sérail. Il

s'éloigne beaucoup de ce qu'on suppose en Europe. Le harem du sultan

renferme seulement trente-trois cadines ou dames, parmi lesquelles

trois seulement sont considérées comme favorites. Le reste des femmes

du sérail sont des odaleuk ou femmes de chambre. L'Europe donne donc

un sens impropre au terme d'odalisque. Il y a aussi des danseuses et

des chanteuses qui ne s'élèveraient au rang des sultanes que par un

caprice du maître et une dérogation aux usages. De telle sorte que le

sultan, réduit à n'avoir pour femmes que des esclaves, est lui-même

fils d'une esclave,--observation que ne lui ménagent pas les Turcs dans

les époques de mécontentement populaire.

Nous poursuivions cette conversation en répétant de temps à autre:

«Pauvre sultan!» Cependant, il descendit de voiture sur le quai du

Fanar,--car on ne peut passer en voiture sur le pont de bateaux qui

traverse la Corne d'Or à l'un de ses points les plus rétrécis. Deux

arches assez hautes y sont établies pour le passage des barques.

Il monta à cheval, et, arrivé sur l'autre bord, se dirigea par les

sentiers qui côtoient les murs extérieurs de Galata, à travers le petit

champ des Morts, ombragé de cyprès énormes, gagnant ainsi la grande

rue de Péra. Les derviches l'attendaient rangés dans leur cour, où il

nous fut impossible de pénétrer. C'est dans ce téké ou couvent que se

trouve le tombeau du fameux comte de Bonneval, ce renégat célèbre qui

fut longtemps à la tête des armées turques et lutta en Allemagne contre

les armées chrétiennes. Sa femme, une Vénitienne qui l'avait suivi à

Constantinople, lui servait d'aide de camp dans ses combats.

Pendant que nous étions restés arrêtés devant la porte du téké, un

cortège funèbre, précédé par des prêtres grecs, montait la rue,

se dirigeant vers l'extrémité du faubourg. Les gardes du sultan

ordonnèrent aux prêtres de rétrograder, parce qu'il se pouvait qu'il

sortît d'un moment à l'autre, et qu'il n'était pas convenable qu'il se

croisât avec un enterrement. Il y eut quelques minutes d'hésitation.

Enfin l'archimandrite, qui, avec sa couronne de forme impériale et ses

longs vêtements byzantins brodés de clinquant, semblait fier comme

Charlemagne, adressa vivement des représentations au chef de l'escorte;

puis, se retournant, l'air indigné, vers ses prêtres, il fit signe de

la main qu'il fallait continuer la marche, et que, si le sultan avait

à sortir dans ce moment-là, ce serait à lui d'attendre que le mort fût

passé.

Je cite ce trait comme un exemple de la tolérance qui existe à

Constantinople pour les différents cultes.--Il se peut aussi que la

protection de la Russie ne soit pas étrangère à cette fierté des

prêtres grecs.

Voyage en Orient, Volume 2: Les nuits du Ramazan; De Paris à Cythère; Lorely · 第 15 / 136 题