Le Père-à-tous

On sonna le garçon pour renouveler les rafraîchissements. À l'exception

de Gioja, tout le monde était, sinon joyeux, du moins émoustillé par une

curiosité très vive. Le bon Jaffret voulait offrir à monsieur le marquis

un petit ambigu fin, genre Pompadour, mais cet austère Saladin préféra

un bock de bière. Chacun se fit donc servir à sa guise. Le Prince

demanda un carafon de douceurs.

--_Il fait jour_, dit Saladin d'un ton cassant quand les portes furent

refermées, attention! Je ne vous ai pas vanté ma marchandise, au

contraire, cette maison-là m'appartient depuis le rez-de-chaussée

jusqu'aux mansardes, et pour ne pas vous faire languir, je vous

expliquerai ma situation d'un seul mot: je suis l'amant heureux de

mademoiselle de Chaves.

--Par exemple! s'écria Gioja, elle est forte! Le duc et la duchesse

n'ont pas d'enfants.

--Le fait est, murmura le bon Jaffret, que je n'ai jamais entendu parler

de mademoiselle de Chaves.

Comayrol dit:

--Le Maître ne peut pas se blouser comme cela du premier coup; il a son

idée.

--Il a bien plus d'une idée, repartit Saladin, et commençons par établir

une chose, c'est que je n'ai plus aucune espèce d'intérêt à vous

tromper, puisque je n'attends rien de vous.

--C'est juste, fit-on à la ronde.

Et le Prince ajouta:

--Quel gaillard! écoutez!

--En conséquence, reprit Saladin, quand je vous dis une chose, c'est

qu'elle est vraie, à moins que je ne fasse erreur moi-même. Tout homme

est sujet à s'égarer. Mais ici, comme il s'agit d'une charmante personne

qui m'a confié le soin de son bonheur, comme je suis d'accord avec

madame la duchesse et comme madame la duchesse est d'accord avec

monsieur le duc, je crois pouvoir vous affirmer, messieurs et chers

subordonnés, que je ne suis pas le jouet d'un rêve. Mademoiselle de

Chaves vous sera présentée demain.

--Elle n'est donc pas à l'hôtel? demanda Gioja.

--Mon brave, répondit Saladin, ouvrez vos deux oreilles, nous allons

nous occuper de vous. Il n'y a pas de sot métier, je suis de cet

avis-là; mais votre industrie particulière auprès de cet honnête sauvage

qu'on nomme M. de Chaves est une gêne pour nous dans le présent, et peut

devenir un danger dans l'avenir.

--Écoutez! fit le Prince qui avait dû habiter l'Angleterre et assister

aux séances du Parlement.

--Le Maître, dit Gioja, ignore sans doute que cette industrie dont on

parle a été le trait d'union entre le conseil et monsieur le duc.

--Je n'ignore rien, mon brave, et il y a du temps que je vous suis tous,

à portée de voir et d'entendre. Les services d'un genre spécial que vous

rendez à M. de Chaves ont pu entrouvrir une porte à nos respectables

amis Jaffret et Comayrol; c'est parfait, je vous en remercie au nom de

l'association; mais la porte est grande ouverte et je vous répète que

vous nous gênez désormais. Vous marchez en aveugle le long d'une route

où notre poule aux oeufs d'or a coutume de pondre.

--Voyons, voyons, dit Comayrol, comprends pas!

--Le jeune maître est ami des métaphores, ajouta le bon Jaffret.

Mais le Dr Samuel murmura:

--Moi, je crois comprendre.

Le fil de Louis XVII ouvrait des yeux énormes.

--Il ne me plaît pas tout à fait, reprit Saladin, de mettre les points

sur les «i». Je pense que je n'excède pas les bornes de mon autorité en

donnant au vicomte Annibal Gioja un avis paternel. Toute cette histoire

de mademoiselle Saphir est mauvaise pour nous.

--Mademoiselle Saphir! répétèrent quelques voix étonnées.

--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda Comayrol.

Le bon Jaffret caressait Saladin du regard.

--Il monte ses petits coups en perfection! soupira-t-il. Quel joli jeune

homme!

Gioja avait tressailli vivement.

--J'ignore qui a pu vous apprendre... commença-t-il.

--C'est peut-être le roi Louis XIX, répondit Saladin qui tendit la main

en riant au Prince, enchanté de cet honneur. En tout cas, au nom du

conseil qui m'écoute et qui m'approuve, je vous ordonne d'enrayer.

--Chacun de nous, objecta l'Italien, garde sa liberté d'action pour ses

affaires particulières.

--Non pas! dit Comayrol.

--Cette doctrine, ajouta Jaffret, est complètement subversive du grand

principe d'association!

--C'est mon avis, appuya le Dr Samuel.

--Et le Gioja, ajouta le Prince avec zèle, est expressément chargé de

faire le mort!

--Il ferait le mort au naturel, reprit Saladin dont la voix baissa, si,

par hasard, fantaisie lui venait de désobéir à son chef... Veuillez me

regarder, Annibal Gioja, s'interrompit-il. De ce qui s'est dit ici, ce

soir, un mot répété par vous aux oreilles de M. de Chaves pourrait non

seulement faire manquer l'affaire, mais encore mettre en péril toute la

confrérie. En conséquence, on pourrait présentement vous ficeler comme

un paquet et vous placer par précaution en lieu sûr. Ce serait peut-être

de la prudence.

--Je jure..., voulut interrompre Gioja.

--Taisez-vous! Je n'attache pas plus de prix que vous à vos serments. Ce

qui m'arrête, c'est que, d'un autre côté, le duc, habitué à vous voir

tous les jours, pourrait concevoir des soupçons ou des craintes, si vous

disparaissiez ainsi subitement. Il y a une chose en laquelle je crois,

c'est l'amour déréglé que vous avez pour votre peau. Cela vous sauve.

Il y eut un sourire sur toutes les lèvres. Gioja était livide.

--Vous êtes poltron, continua froidement Saladin, c'est là une garantie

certaine et dont je me contente, en prenant soin de vous dire: il vous

est enjoint par le conseil de laisser mademoiselle Saphir en repos, et

je vous tuerai comme un chien si votre commerce nous barre la route!

Il y eut un silence. Le conseil approuvait évidemment, et le bon Jaffret

exprima l'opinion générale en disant à ses deux voisins:

--Il a la sagesse précoce de Salomon, ce cher enfant. Comayrol hocha la

tête et murmura:

--Vayadioux! il met de l'animation dans nos séances.

--C'est Dieu qui l'a envoyé, s'écria le Prince, pour régénérer une

grande institution!

--Un point final! dit Saladin. Gioja est réglé, n'en parlons plus.

Docteur Samuel, je vais vous adresser une question scientifique:

connaissez-vous les envies?

--Il y en a de différentes sortes, en médecine, commença le praticien.

--Fort bien, interrompit Saladin, vous connaissez les envies. Je

suppose, en effet, qu'il y en a de plus d'une sorte, car j'en ai vu,

moi, de toutes les couleurs. La question scientifique est celle-ci:

pensez-vous qu'il soit possible d'imiter une envie sur le corps d'une

personne saine? Je m'explique: vous voudriez, par exemple, reproduire,

sur le sein d'une jeune femme, un de ces signes qui sont les plus

habituels, à cause de la gourmandise des filles d'Eve, une moitié de

pêche, une prune de reine-claude, une grappe de groseilles, le

pourriez-vous?

--Très certainement, répondit Samuel, nous avons des caustiques et des

réactifs.

--Parfait! et la légère différence de plan qui existe à la surface de

ces envies?

--Eh! eh! dit le docteur en souriant, vous êtes décidément un

observateur. Ceci est peut-être plus difficile, mais néanmoins je puis

affirmer que le moyen de produire cette légère extumescence, sans nuire

à la santé, n'est pas introuvable.

--Et savez-vous un peu dessiner, docteur? demanda encore Saladin.

--Je crois deviner..., voulut dire le docteur.

--Devinez tant que vous voudrez, interrompit Saladin, je n'ai pas

l'intention de vous parler en paraboles, mais répondez.

--Eh bien! oui, fit le docteur, s'il s'agit d'un fruit je le

dessinerais, je le peindrais même, ayant cherché autrefois dans les arts

une distraction et un délassement.

Saladin se leva.

--Messieurs, dit-il, je suis tout particulièrement satisfait d'avoir

noué avec vous des relations qui ne peuvent manquer d'être fructueuses

pour vous et pour moi. La séance est levée, à moins que vous n'ayez

quelques communications à me faire.

--Mais, dit Comayrol, nous n'avons arrêté aucune mesure.

--En effet, soupira Jaffret, notre jeune Maître nous laisse dans un

crépuscule un peu inquiétant.

Saladin leur tendit la main à tous les deux.

--Nous ne nous séparons pas pour longtemps, mes très chers, répondit-il;

dormez bien seulement cette nuit, car je ne répondrais pas de votre

sommeil pour la nuit qui viendra.

--Il fera jour? demanda le Prince.

--Vous ne sauriez croire, répondit Saladin, comme ces vieilles formules,

reste d'un temps qui était l'enfance de l'art, me semblent puériles...

mais enfin ne changeons rien: il est des traditions qui sont

respectables. Je vous laisse. Chacun de vous entendra parler de moi

demain avant midi. Si dans vos sagesses vous trouviez qu'il est bon

d'attacher le Gioja ici présent par la patte, je vous laisse carte

blanche. Docteur, préparez vos caustiques, vos réactifs et toute votre

boîte à couleurs; demain, à la première heure, je serai chez vous. Et à

propos de cela, s'interrompit-il, voulez-vous bien me donner votre

adresse?

Le Dr Samuel lui tendit sa carte.

--Je me rendrai chez vous, poursuivit Saladin, avec une charmante jeune

personne très douillette, je vous en préviens, et qu'il ne faudra pas

faire crier, à laquelle vous aurez la bonté, remplaçant en ceci la

Providence, d'appliquer sur le sein droit une cerise de l'espèce dite

bigarreau, qui lui vient d'une envie de sa mère.

Il salua à la ronde et prit la porte.

Un grand silence régna, après sa sortie, dans le petit salon qui servait

de sanctuaire aux membres du Club des Bonnets de soie noire. Le docteur

tournait ses pouces, Jaffret buvait son punch à petites gorgées, et

Comayrol allumait une forte pipe qu'il avait gardée jusqu'alors dans sa

poche, peut-être par respect. Ce fut le fils de Louis XVII qui rompit le

silence.

--Il paraît, dit-il, que nous allons être menés grand train!

--Peuh! fit Comayrol.

--Il a de l'acquit pour son âge, dit le bon Jaffret, mais si l'ami Gioja

n'était pas une poule mouillée de qualité supérieure, l'affaire du

flambeau n'était pas forte.

--J'attendais un regard pour frapper, dit l'Italien d'un air sombre.

--La force du petit, fit observer Samuel, est évidemment dans le mépris

qu'il a pour nous. Je ne déteste pas cette façon de raisonner et, en

définitive, nous avions besoin d'un homme.

--Est-ce un homme? demanda Gioja.

--Ma foi, répondit le docteur, je n'en sais rien, mais je sais que ce

n'est pas tout à fait un ignoble poltron comme toi, ami Gioja.

--Qui vivra verra, gronda celui-ci.

Comayrol et Jaffret le regardèrent en même temps.

--Moi, dit Comayrol, je suis content que Gioja n'ait pas frappé.

--Moi de même, fit le bon Jaffret.

Samuel ajouta:

--Sans être décrépits, nous ne sommes plus de la première jeunesse, et

il n'est pas mauvais d'avoir un gaillard qui se mette en avant.

Aucun d'eux évidemment ne disait ce qu'il avait sur le coeur.

--Voici vingt-cinq ans, reprit Jaffret en frappant doucement sur

l'épaule de Comayrol, quand tu prononças ton discours à propos du

portefeuille de l'homme assassiné, là-bas, au cabaret de la Tour de

Nesle, derrière la Chaumière, tu avais un bagou dans ce genre-là,

sais-tu?

--Un peu plus élégant, je suppose! répliqua l'ancien clerc de notaire,

et je remuais des idées qui auraient de la peine à entrer dans la

cervelle étroite de cet arlequin-là!

--Il faut dire pourtant, continua Jaffret, qu'il y eut là deux personnes

pour te river ton clou: Toulonnais-l'Amitié et Marguerite de Bourgogne.

--On avait six pieds de plus en ce temps-là! s'écria Comayrol l'oeil

brillant et le sang aux joues.

--Ce qui n'empêche pas, poursuivit paisiblement Jaffret, qu'il

s'agissait alors de vingt misérables billets de mille francs, et

qu'aujourd'hui nous parlons de millions. Messieurs et chers amis, nous

étions jeunes, ardents, nous avions toutes les illusions, tous les

espoirs, tous les désirs. Avec vingt mille francs, on peut commencer une

fortune à cet âge; à l'âge que nous avons, il faut la fortune faite,

beaucoup d'argent et peu d'ouvrage. Ce jeune coquin est venu vers nous

juste à son temps.

--Il coûte cher, fit observer Comayrol.

--C'est en ceci, répondit Jaffret, que nous pourrons avoir recours

contre lui dans la question du partage. Il a eu raison de nous dire

qu'il était le maître de la situation au point de vue du travail à

faire; mais l'opération faite, les rôles changent. Le bas peuple de

notre confrérie ne connaît que nous.

--J'y songeais, fit l'ancien clerc de notaire.

--Moi de même, appuya le Dr Samuel; nous sommes vieux, mais...

Il se prit à rire et les autres l'imitèrent.

--Pas si décrépits! acheva le bon Jaffret qui humait la dernière goutte

de son punch.

Ainsi était attaqué le véritable état de la question.

--Ma parole! ma parole! dit le Prince, vous êtes encore plus futés que

lui!

--Et puis, reprit Jaffret, je suppose qu'après le coup nous ayons ce

qu'il faut de foin dans nos bottes, eh bien! il nous importe assez peu

vraiment que le Père-à-tous de cette vieillerie, l'association des

Habits Noirs, à laquelle nous n'appartiendrons plus...

--À laquelle nous n'avons jamais appartenu! intercala le Dr Samuel.

--C'est juste... Que le Père-à-tous, disais-je, s'appelle Annibal Gioja

ou monsieur le marquis de Rosenthal. Voici dix heures qui sonnent à

Saint-Jacques-du-Haut-Pas, mes petits, je vais aller me mettre au lit.

Il planta son chapeau à large bord sur son bonnet de soie noire et se

dirigea vers la porte, en s'appuyant sur sa canne.

Ayant de passer le seuil il se tourna vers l'Italien et lui dit sans

rien perdre de sa douceur ordinaire:

--Toi, mon fils, si tu m'en crois, marche droit!

La lourde main de Comayrol touchait en ce moment l'épaule de Gioja.

--Vayadioux! dit-il en le regardant fixement. Marche droit, mon

bonhomme! S'il arrivait quelque chose au petit d'ici demain soir, tu

serais haché menu comme chair à pâté.

Il sortit. Samuel l'imita et ne dit rien, mais son regard parla pour

lui.

Vint enfin le fils de Louis XVII qui donna une poignée de main à

l'Italien en lui disant:

--Il paraît que ta peau ne vaudrait pas deux sous si tu bougeais, ma

vieille! Nous avons enfin un homme.

Annibal Gioja resté seul se laissa choir sur le divan et mit sa tête

entre ses mains.

--Il y a une affaire pourtant! murmura-t-il, et ils n'iront pas me

chercher jusqu'en Italie!

À cette même heure, on eût rencontré Similor et son fils Saladin

marchant bras dessus, bras dessous dans les rues désertes qui sont

au-delà du Luxembourg.

Saladin avait rejoint son honoré père en quittant le café Massenet, et

avait bien voulu le féliciter sur la façon précise et adroite dont

Similor venait de jouer son bout de rôle.

Ils causaient. Monsieur le marquis de Rosenthal, était, ce soir, d'une

humeur expansive.

--Vois-tu, papa, dit-il en arrivant au bout de la rue de l'Ouest, je ne

ferai qu'une seule affaire avec ces momies. Le vol n'est pas ma

vocation. Ça peut servir de point de départ à un honnête homme, mais, en

somme, il n'y a que le commerce. J'ai tout arrangé dans ma tête: trois

mille livres de rentes suffisent à ton bonheur, pas vrai?

--Mais..., voulut dire Similor.

--Faisons ton compte, interrompit Saladin: avec six cents francs de

loyer, tu as un petit paradis, douze cents francs pour ta nourriture,

quatre cents francs pour ta toilette, il te reste six cents francs pour

l'argent de poche et la blanchisseuse. Si tu veux, tu feras des

économies.

--Quand, toi, tu auras un million et demi! s'écria Similor indigné.

--Moi, papa, c'est différent, répondit monsieur le marquis sans s'animer

le moins du monde. Je pourrais avoir les deux autres millions et le

reste, si je voulais, rien qu'en jouant le rôle de gendre. Je serais là

comme un coq en pâte; j'y ai songé; ce qui m'arrête, c'est ma femme. Je

suis né célibataire, vois-tu, on ne se fait pas... et d'ailleurs la

situation ne peut pas se prolonger bien longtemps: cette Saphir nous

jouera quelque méchant tour un de ces matins. Je ne parle pas du Gioja,

mon pied est sur sa tête, mais il y a Échalot et la Canada qui se

remuent. Il faut battre le fer pendant qu'il est chaud et enlever

l'histoire d'un coup. Dans trois jours tout doit être fini, et alors

mademoiselle Saphir pourra montrer sa cerise, la seule vraie et

authentique, je m'en bats l'oeil... Hé! cocher!

Un fiacre passait qui s'arrêta.

--Papa, dit Saladin en enjambant le marchepied, rentre en te promenant

ou monte sur le siège; j'ai à causer avec moi-même.

Il s'installa au fond de la voiture et referma la portière sur le nez de

l'auteur de ses jours.

L'avaleur de sabres Les Habits Noirs Tome VI · 第 73 / 95 题