La chanson de l'avaleur

Monsieur le marquis de Rosenthal ayant prononcé ces paroles remarquables

prit un siège et vint se placer en face du divan où étaient Comayrol et

le bon Jaffret.

--Messieurs, poursuivit-il d'un ton décent et plein de modestie, vous

êtes une association illustre et moi je ne suis qu'un simple paltoquet,

c'est pourquoi il était bien naturel que je fisse toilette pour avoir

l'honneur de me présenter devant vous: toilette de corps, toilette

d'esprit, toilette de situation. Je ne m'habille pas comme cela tous les

jours; je suis préparé comme un candidat qui va passer son examen, et

j'ai choisi pour la circonstance le plus joli de tous mes noms. Vous

aurez, je l'espère, quelque indulgence en faveur d'un néophyte qui vous

veut le plus grand bien, mais qui ne peut pas pousser la courtoisie

jusqu'à vous dire hypocritement que, selon lui, sa jeunesse ne vaut pas

votre décrépitude.

--Vayadioux! s'écria Comayrol, nous ne détestons pas la plaisanterie,

monsieur Saladin, mais nous avons autre chose à faire ici que de vous

voir avaler des sabres!

Le Prince et le Dr Samuel s'étaient rapprochés; le vicomte Gioja se

tenait à l'écart d'un air superbe.

--Je suis flatté, dit Saladin en mordillant le bec de son stick, que

vous ayez pris la peine de rassembler quelques informations sur ma

personne. J'en vaux la peine, soit dit sans fausse modestie, et j'espère

vous le prouver bientôt abondamment. Vous végétez depuis bien des années

déjà, mes chers messieurs, vous n'avez pas de chef. Je pense vous en

avoir trouvé un.

--Il a du talent comme orateur, dit le fils de Louis XVII à demi-voix.

--Où veut en venir ce garçon? demanda Gioja de l'autre bout de la

chambre.

--Je crois, dit Saladin, en se retournant vers lui poliment, que j'ai

l'avantage de parler au valet de coeur de monsieur le duc de Chaves?

--Tiens! tiens! murmura Comayrol qui dressa l'oreille.

--Mon petit monsieur!... commença Gioja avec hauteur.

--Chut! fit Saladin doucement; nous reviendrons tout à l'heure au rôle

honorable que vous jouez auprès de monsieur le duc et qui pourrait

éventuellement gêner les affaires de l'association. C'est vous qui avez

le Scapulaire?

Gioja ne répondit pas. Les autres membres du club se regardaient d'un

air véritablement étonné.

--J'ai fréquenté les bureaux de la préfecture, dit le marquis de

Rosenthal entre parenthèses, en amateur et pour perfectionner mon

éducation; je suis un peu docteur en toutes facultés et sais

parfaitement vos petites histoires.

--Vous n'êtes pas venu ici pour nous menacer, dites donc? prononça

Comayrol dont la joue sanguine prit une nuance rouge plus foncée.

Jaffret lui toucha le bras et murmura:

--Il m'intéresse.

--Mon cher monsieur, répondit Saladin en s'adressant à Comayrol, je suis

une nature indépendante et je désire faire mon chemin en dehors de

l'administration. Seulement, il me plaît de vous faire savoir tout de

suite que je suis gardé à carreau. Vous me voyez seul, vous êtes cinq,

il est bon que la liberté de la discussion soit entre nous pleinement

assurée.

--Eh bien! dit Comayrol avec une rudesse contenue, entamons la

discussion, je vous prie, et rondement!

--De tout coeur, répondit Saladin... seulement encore on n'a pas répondu

à la question que j'ai faite. Est-ce le vicomte Annibal Gioja qui est

maître du Scapulaire?

--C'est ici le secret même de notre confrérie, fit observer le Dr Samuel

qui n'avait pas encore parlé.

Saladin le salua.

--Messieurs, reprit-il, le Scapulaire est votre sceptre, je connais cela

et bien d'autres choses. Quoique je ne voie ici aucune de ces grandes

physionomies qui ont illustré l'histoire ancienne de votre ordre,

j'aurais quelque répugnance à poser ma candidature en face de

personnages tels que messieurs Jaffret, Comayrol et Samuel, qui sont à

tout le moins très capables et très expérimentés.

--Vous êtes bien bon, grommela l'ancien clerc de notaire.

--Je parle comme je pense... mais s'il ne s'agit que de détrôner ce

faquin, les choses changent, et je vous dis franchement qu'une société

comme la vôtre ne doit pas avoir pour gérant un homme de paille.

Annibal Gioja jeta le journal qu'il tenait à la main et fit un pas vers

Saladin. Le bon Jaffret l'arrêta du geste en disant:

--Mon cher bon enfant, laissez parler l'orateur.

--D'autant mieux, reprit Saladin en se tournant vers Gioja, que

l'orateur causera avec vous en tête à tête quand ce sera votre bon

plaisir.

Le bon Jaffret prit encore la parole.

--Mon cher monsieur, dit-il, je vous ferai observer qu'ici nos réunions

sont toujours paisibles.

--Il faut, mon cher monsieur, interrompit Saladin, que vos réunions

redeviennent fructueuses comme elles l'étaient autrefois. Je compte

apporter ici, il faut bien vous le dire, un peu de ce sang jeune et

actif qui coule dans mes veines. Mon intention, pourquoi vous le

cacherais-je? est de restaurer la grande famille des Habits Noirs.

Il y eut un mouvement, comme on dit dans le compte rendu des séances

parlementaires, et le fils de Louis XVII s'écria malgré lui:

--Écoutez, morbleu! Écoutez!

--J'ai beau écouter, gronda Comayrol, le fils de ce coquin de Similor

est aussi bavard que son père. Il a beaucoup parlé, mais, que je sache,

il n'a encore rien dit.

--Le fait est que c'est bien vague, murmura le bon Jaffret, bien vague,

bien vague...

--Je vais préciser, reprit Saladin, soyez tranquilles. Mais avant

d'entrer en matière, il serait bon de balayer le terrain. Tenez-vous au

Gioja, oui ou non?

--Non, répondirent à la fois tous les membres présents, excepté Gioja

lui-même.

--Donneriez-vous le Scapulaire, continua Saladin, à un jeune homme de

courage et d'espérance qui vous apporterait, comme prime de joyeux

avènement, une affaire toute faite de quinze cent mille francs comptant

sans escompte ni retenues?

Il y eut un moment d'hésitation, puis Comayrol répondit:

--C'est selon.

--C'est selon, répéta paternellement le bon Jaffret, selon, selon,

selon.

Le Prince et le docteur approuvèrent du bonnet.

--Vous comprenez, reprit Comayrol, qu'il y a des épreuves... des

garanties...

--Il ne suffit pas ici, ajouta le vicomte Annibal avec un amer mépris,

de savoir avaler les sabres!

Saladin sauta sur cette interruption comme sur une proie.

--Messieurs, s'écria-t-il en se levant et en passant sa main dans

l'entournure de son gilet, dans notre ordre social, depuis le plus

infime degré de l'échelle jusqu'au plus élevé, permettez-moi de vous le

dire, je ne vois partout qu'avaleurs de sabres. Le monarque prussien

attirant l'Autriche dans la guerre contre le Danemark...

--Écoutez! fit le Prince, vivement intéressé.

Au contraire, Comayrol s'écria:

--Mon bon, nous ne nous occupons pas ici de politique, hé! Et Jaffret

ajouta d'un accent plaintif:

--Le cher jeune homme avait préparé une tirade... gare!

--Le candidat électoral faisant sa profession de foi, voulut poursuivre

Saladin, le ministre équilibrant le budget, les rois gênés qui enfilent

des tirages comme des perles autour de leurs emprunts...

--Et les philanthropes qui vous forcent à vous assurer sur la vie,

déclama Comayrol en imitant son accent. Hé donc! Pécaire! Et les apôtres

qui arrachent les dents avec un pistolet...

--Et les bons coeurs, privés de capitaux, qui déclament contre

l'usure... insinua le bon Jaffret.

--Et les anciens de Clichy qui ont mis la lance en arrêt contre la

contrainte par corps..., glissa le Dr Samuel.

--Avaleurs de sabres! s'écria le Prince, enchanté, avaleurs de sabres!

Tout le monde répéta triomphalement en regardant Saladin:

--Avaleurs de Sabres!

Monsieur le marquis de Rosenthal avait été d'abord légèrement

déconcerté, mais, à la fin de la manifestation, il avait repris son

sourire vainqueur; il frappa l'un contre l'autre ses gants

sang-de-boeuf, et dit:

--Bravo, mes chers seigneurs! vous êtes moins vieux que je ne croyais,

je vous dois cette justice, et vous avez sabré ma chanson avec

infiniment d'esprit. Bravo! encore, et tant mieux! Entre gens d'esprit

on a moins de peine à se comprendre. Venons donc au fait. Demain

monsieur le duc de Chaves, déjà nommé, aura, dans son hôtel du faubourg

Saint-Honoré, une somme ronde de quinze cent mille francs.

--Vous vous trompez, mon petit monsieur, s'empressa de dire Annibal

Gioja, la somme ronde est de deux millions.

Saladin se tourna vers lui avec lenteur:

--Ah! fit-il.

Puis son regard revint vers le groupe qui lui faisait face, comme pour

lui demander: est-ce vrai?

Comayrol lui adressa un petit signe de tête moqueur que le bon Jaffret

traduisit ainsi:

--Cher jeune homme, vous avez personnellement toutes mes sympathies;

mais vous arrivez un peu trop tard.

Saladin resta un instant pensif, puis il se demanda tout haut à

lui-même:

--Y aurait-il donc à l'hôtel de Chaves trois millions cinq cent mille

francs?

--C'est cent mille piastres que vous vouliez glisser dans votre poche,

dit Annibal Gioja qui n'avait pas entendu sa dernière observation.

--Comment! s'écria au contraire Comayrol, trois millions cinq cent mille

francs! Où prenez-vous ce calcul?

--Je suis sûr du chiffre de quinze cent mille francs, répliqua Saladin;

vous paraissez être sûrs du chiffre de deux millions. Les deux sommes

doivent être distinctes, évidemment.

Jaffret dressa l'oreille comme un bon cheval de bataille qui entend le

son de la trompette.

--Il a du talent! répéta-t-il. Tirons la chose au clair. D'où viennent

vos quinze cent mille francs, jeune homme?

--Du Brésil, répondit Saladin, sans hésiter. Et maintenant que j'y

songe, vos deux millions doivent venir de Paris.

«J'ai deviné! ajouta-t-il, interprétant comme une réponse le jeu des

physionomies qui l'entouraient. Avez-vous les moyens de vous appliquer

les deux millions?

Comayrol eut un geste noble.

--Nous ne sommes pas tout à fait des manchots, monsieur le marquis,

répondit-il.

--Je précise, insista Saladin; nous ne plaisantons plus, mes maîtres.

Pouvez-vous regarder les deux millions comme étant dès à présent à votre

avoir?... Vous hésitez! donc vous cherchez encore... Ne cherchez plus!

Quand je dis: j'apporte une affaire, c'est que j'apporte l'affaire.

Il appuya sur ce dernier mot et ses yeux ronds firent le tour de

l'assistance, piquant chacun d'un regard perçant et froid.

Jaffret, Comayrol et le docteur avaient l'air étonné. Gioja baissa les

yeux; le Prince se frotta les mains et cria tout seul:

--Très bien! ça me va!

--Qu'il y ait quinze cent mille francs, comme je l'ai cru, ou trois

millions cinq cent mille francs, comme c'est désormais l'apparence,

continua Saladin, je dis que l'affaire est faite, puisque à partir de

demain je puis introduire à l'hôtel de Chaves autant d'hommes que vous

le voudrez, à l'heure de jour ou de nuit que vous choisirez.

--Peste! fit le bon Jaffret, c'est bien gentil de votre part cela, mon

cher enfant.

--Quel est votre moyen? demanda Comayrol.

--Je sollicite la permission, repartit Saladin, de le garder pour moi,

jusqu'au moment où nous aurons conclu notre arrangement.

--Pour conclure un arrangement, il faut savoir, que diable!

--Ne tombons pas dans un cercle vicieux, dit Saladin, dont la voix

reprit une autorité véritable. D'ailleurs, nous n'avons pas achevé les

préliminaires. En qualité de Maître, de Père, puisque c'est votre mot,

je prétends avoir la part du lion, et je ne travaillerai que si je suis

Maître.

--C'est carré, dit Comayrol.

--Il est franc comme l'or, appuya le bon Jaffret.

--Qu'entendez-vous par la part du lion? demanda le Dr Samuel.

--S'il s'était agi seulement de mes quinze cent mille francs, répondit

Saladin, j'aurais exigé moitié.

--À la bonne heure! s'écria l'assistance en choeur, moitié! ne nous

gênons pas!

--Mais, poursuivit Saladin, puisqu'il y a en outre les deux millions,

chacun de nous gardera sa part: vous aurez, vous, les deux millions et

j'aurai, moi, les quinze cent mille francs.

Le bon Jaffret souffla dans ses joues.

--Diable! dit le Prince.

--Vous êtes fou, mon bon, décida Comayrol.

Gioja riait dans sa barbe teinte.

--C'est comme cela, dit tranquillement Saladin, à prendre ou à laisser.

--Avec quinze cent mille francs, fit observer Samuel, on achèterait

toute la serrurerie de Paris.

--Vous n'y êtes pas! riposta Comayrol en riant, notre nouveau Maître

veut nous faire payer ainsi le jeune et joli sang qu'il va infuser dans

nos vieilles veines.

--Juste! fit Saladin. Je ne vous défends pas de trouver cela cher, mais

c'est mon prix.

--Et si ce n'est pas le nôtre? dit Comayrol en le regardant fixement.

Ses joues étaient écarlates jusqu'aux oreilles. Saladin soutint son

regard et répondit froidement:

--Ce serait fâcheux, monsieur Comayrol; j'ai mis dans ma tête que vous

en passeriez ce soir par mon caprice, sinon je vous abandonne.

Les membres du club essayèrent de rire, mais Saladin répéta en scandant

les mots:

--Je vous abandonne... d'abord; et puis je me fais une carrière dans

l'administration en découvrant votre pot aux roses.

Il était assis, comme nous l'avons dit, vis-à-vis d'un groupe formé par

le docteur, Jaffret, Comayrol et le Prince. En face de lui, au-dessus du

divan qui servait de siège à ces messieurs, il y avait une grande glace.

Derrière lui, touchant le dossier de sa chaise, se trouvait une table

qui soutenait un flambeau.

Au-delà de la table, se tenait Annibal Gioja tantôt immobile, tantôt se

promenant de long en large.

Aux dernières paroles prononcées par Saladin, celui-ci vit les yeux de

ses quatre interlocuteurs se fixer simultanément sur Gioja.

Saladin savait où était Gioja. La glace, fumeuse et tachée, lui

renvoyait confusément l'image de l'Italien qu'il ne perdait pas un seul

instant de vue.

Quelque chose brilla dans la main droite de ce dernier qui fit un pas

vers la table. Les yeux des quatre membres du Club des Bonnets de soie

noire se baissèrent en même temps, et le bon Jaffret eut un tout petit

frisson.

--Tiens! dit Saladin, le vicomte Annibal n'a pas perdu l'habitude du

stylet napolitain.

Il tourna la tête négligemment. L'Italien qui marchait sur lui s'arrêta

court. Mais quand Saladin reprit sa position vis-à-vis de ses quatre

interlocuteurs, la scène avait changé complètement. Chacun d'eux, même

le bon Jaffret, avait le couteau à la main.

--Et que dirait monsieur Massenet? demanda Saladin en riant.

--Massenet ne dira rien, répondit Comayrol qui se mit sur ses pieds, _il

en mange._ Tu es frit, mon petit!

Sans se retourner, Saladin prit sur la table le flambeau, qui était à

portée de sa main, et l'éleva au-dessus de sa tête.

Au même instant trois petits coups furent frappés aux carreaux de la

fenêtre qui donnait sur la ruelle.

Les couteaux disparurent comme par enchantement.

Et tout se tut, même le bruit des respirations.

--Les volets ne sont donc pas fermés aujourd'hui! dit tout bas Comayrol,

au bout de quelques secondes, en ponctuant sa phrase avec un juron du

Midi.

--Comment ne sont-ils pas fermés! ajouta le bon Jaffret.

--Ils étaient fermés, répondit Saladin, bien fermés, mais j'ai fait mon

tour, avant d'entrer, avec papa. On a quelques bons amis ici près.

--Bonjour les vieux! cria une voix au-dehors, dans la ruelle, ça va-t-il

comme vous voulez?

Comayrol se précipita à la fenêtre et l'ouvrit.

--Qui est là? demanda-t-il. Personne ne répondit.

Son regard interrogea la ruelle sombre qui semblait déserte.

Pendant cela, de cette main qui naguère tenait le couteau, le bon

Jaffret prit les doigts de Saladin et les serra affectueusement en

disant tout bas:

--Toute cette petite machinette est remarquablement intelligente, et je

vous donne ma voix de tout mon coeur, mon biribi.

Le Prince, qui avait fait le tour de la table, vint toucher l'épaule du

Dr Samuel:

--Vous demandiez un homme, dit-il, en voici un.

--On ne sait pas, répondit le docteur. On va voir. Saladin répondit au

bon Jaffret:

--Ça n'était pas malaisé à exécuter, vous êtes des bandits âgés et mûrs

pour la retraite. Je m'y serais pris autrement, si vous aviez eu vingt

ans de moins. Fermez voir la fenêtre, papa Comayrol, ajouta-t-il; vous

êtes encore le plus vert de la bande, et, en cherchant bien, on vous

retrouvera du nerf sous la peau. Mais, parole d'honneur, vous aviez

besoin d'être remontés; vos cinq couteaux étaient si drôles! je me suis

cru au salon de cire.

Comayrol restait auprès de la fenêtre et ne cachait point sa mauvaise

humeur.

--Tu dis vrai, petit, prononça-t-il, entre ses dents: voilà quinze ans,

tu n'aurais pas eu le temps de lever la chandelle!

Saladin lui envoya un baiser.

--Mon bon, dit-il, nous ferons une paire d'amis, nous deux, quand tu

m'auras juré obéissance. Voyons! ne nous endormons pas. Faites semblant

de délibérer un petit peu, mes vénérables, pendant que je vais faire

semblant de ne pas écouter, et puis vous me donnerez votre réponse

officielle.

Il s'éloigna du divan et alla prendre _Le Journal des villes et

campagnes_ à l'autre bout de la chambre. Les membres du Club des Bonnets

de soie noire se formèrent en groupe, et le bon Jaffret dit de sa voix

la plus caressante:

--Annibal Gioja, respecté Maître, je vous demande la parole. Vous me

l'accordez, merci. Vous êtes dégommé, mon garçon, et il n'y a pas grand

mal.

Gioja répondit à voix basse quelque chose que Saladin ne put saisir.

La délibération dura juste deux minutes, après quoi l'éloquent Comayrol,

rendu à toute sa belle humeur, s'avança vers lui à la tête du club et

lui dit:

--Maître, le Scapulaire est à vous.

Gioja fit mine d'entrouvrir sa redingote.

--Garde, garde, mon garçon, lui dit Saladin, ce sont des formalités

surannées. Nous ne détruirons rien de vos vieux usages, destinés à

frapper l'imagination grossière de la populace, mais quant à nous

autres, nous sommes au-dessus de tout cela. Est-il bien entendu que vous

me nommez Père-à-tous et Habit-Noir en chef à l'unanimité? Levez la

main!

Toutes les mains s'étendirent, même celle de Gioja.

--Bien! dit Saladin qui se redressa et les enveloppa d'un regard dur.

Vous n'aimez pas les discours, je supprime le sabre que j'avais compté

avaler pour ma bienvenue. C'est fini de rire. Asseyez-vous, nous allons

causer.

X

L'avaleur de sabres Les Habits Noirs Tome VI · 第 72 / 95 题