Et par le fait, c'était une jeune femme pleine de grâce et de beauté qui
accompagnait l'heureux comte Hector.
Sous son voile on apercevait sa figure un peu pâle mais souriante, et
ses grands yeux avaient cet éclat mouillé qui n'appartient qu'à la
jeunesse.
Saladin était si près que le comte Hector fut obligé d'arrêter son
cheval pour ne le point heurter.
--Rangez-vous donc, imbécile, dit involontairement le jeune gentilhomme.
Saladin ne se dérangea ni ne se fâcha. Il était sous le coup d'un
étonnement qui allait jusqu'à la stupéfaction.
Sa seconde pensée fut celle-ci: «C'est elle, toute pareille à autrefois!
Elle n'a pas même vieilli!»
La ressemblance avec mademoiselle Saphir, sur laquelle il comptait pour
reconnaître cette fée qui allait lui donner la richesse, n'existait même
pas. Point n'était besoin de cela. Saladin retrouvait par une sorte de
miracle, malgré l'injure de quatorze années, la jeune et belle créature
qui s'était assise à quelques pas de lui jadis sur les pauvres
banquettes du Théâtre Français et Hydraulique, et qui, le lendemain,
avait embrassé en pleurant Petite-Reine, sa fillette adorée que, par le
fait de lui, Saladin, elle ne devait jamais revoir.
Il n'y avait qu'une seule différence, encore était-elle produite par le
costume que portait la Gloriette.
La troisième pensée de Saladin fut un hommage rendu à l'aisance
merveilleuse avec laquelle l'ancienne Gloriette portait ce costume
nouveau.
--On dirait qu'elle n'a jamais fait autre chose! grommela-t-il entre ses
dents, tandis que les deux beaux chevaux remontaient au pas le faubourg
Saint-Honoré.
--Gare! lui cria un cocher d'omnibus.
Saladin, qui était resté au milieu de la rue, sauta de côté vivement.
--Gare! lui cria un cocher de fiacre.
Saladin n'eut que le temps de bondir sur le trottoir, et de là son
regard, tourné par hasard vers la boutique où naguère il s'était appuyé,
rencontra la fenêtre de l'entresol. Le bonhomme noir avait repoussé les
persiennes. Il s'accoudait commodément au balcon et suivait d'un oeil
content mais un peu moqueur la promenade du cavalier et de l'amazone.
Une étrange gaieté entrouvrait sa large bouche et montrait, au milieu de
ce visage si sombre, une rangée de dents blanches qui brillaient comme
celles d'un carnassier.
Dans ces maisons que l'imagination bâtit à force d'hypothèses et qui
tremblent au vent comme des châteaux de cartes, quand une des
suppositions fondamentales arrive à devenir une vérité, tout l'édifice
se consolide instantanément.
L'identité de la Gloriette, devenue dame et maîtresse de l'hôtel de
Chaves, établissait par contrecoup l'identité du bonhomme noir et blanc
qui était bien évidemment monsieur le duc de Chaves, surpris dans ses
fonctions de mari jaloux.
Saladin ne savait pas encore à quoi cette circonstance pourrait lui
servir, et il se demandait pour quelle raison monsieur le duc louait un
entresol pour regarder sa femme, tandis qu'il eût pu la voir aussi bien
derrière les persiennes de son cabinet.
Il était à la source des renseignements et voulut savoir, car pour les
diplomates de sa sorte rien n'est à négliger. Il pesa sur l'éblouissant
bouton de cuivre qui mettait en mouvement la sonnette de l'hôtel de
Chaves, la porte s'ouvrit aussitôt.
Saladin entra d'un air dégagé et demanda au concierge, bien mieux
habillé que lui, s'il était possible de voir monsieur le duc.
--Son Excellence est en voyage depuis deux jours, répondit le
fonctionnaire avec majesté, et quand on veut avoir l'honneur d'être reçu
par Son Excellence, on écrit pour demander audience.
Saladin remercia, salua et s'en alla. En s'en allant, comme il avait
l'habitude de ne rien laisser traîner, il ramassa au coin d'une borne,
dans un petit tas de poussière, un objet brillant qui pouvait être en
or, et le glissa dans sa poche.
Ainsi le grand monsieur Jacques Laffitte, celui qui demanda un jour
pardon à Dieu et aux hommes d'avoir fait la révolution de Juillet,
commença-t-il sa fortune légendaire en sauvant une épingle.
Saladin était fixé désormais sur les motifs qu'avait eus Son Excellence
pour choisir, en qualité d'observateur, cette fenêtre d'entresol.
Son Excellence jouait décidément tout au long la vieille comédie de
l'époux soupçonneux qui veut surprendre sa femme.
Elle était fermée maintenant cette fenêtre. Monsieur le duc avait achevé
sa besogne comme Saladin la sienne.
--C'est égal, se dit ce dernier, il n'a pas fait une si bonne journée
que moi!
Content de lui et voyant l'horizon couleur d'or, il entra au restaurant
dont l'étalage lui avait donné le supplice de Tantale et, contre ses
habitudes d'économie, il se paya un plantureux déjeuner dînatoire.
Pendant cela, le comte Hector et sa belle compagne, qui était bien
réellement madame la duchesse de Chaves, avaient tourné le coin de
l'avenue Marigny et gagné la grande avenue des Champs-Elysées.
Le comte Hector était un charmant cavalier, assurément, mais madame la
duchesse revenait d'un pays où les femmes font des miracles à cheval.
C'était une amazone accomplie. La foule élégante qui encombrait à cette
heure la grande route du lac la connaissait et lui faisait un succès de
curiosité.
Ce sont, dit-on, des boîtes à médisances tous ces équipages coquets qui
vont cueillir chaque jour, à la même heure, la plus enviée de toutes les
voluptés parisiennes: la promenade au bois.
Ces bouquets de femmes, qui émaillent si brillamment l'avenue de
l'Étoile, ont la réputation de cacher de longues et innombrables épines.
Peut-être, en effet, médisaient-elles de madame la duchesse et de son
trop jeune chevalier servant, mais il n'y paraissait point en vérité au
milieu de tant de saluts empressés et de bienveillants sourires.
Par exemple, on ne ménageait pas monsieur le duc absent. Toutes les
dames s'accordaient à dire que c'était un sauvage d'autant plus
disgracieux qu'il pouvait passer pour un ancien bel homme, la chose la
plus détestée qui soit au monde. C'était un joueur effréné, un duelliste
de farouche humeur qui gardait sur le terrain la sombre mine d'un tyran
de mélodrame. C'était un buveur que le vin ne savait pas égayer et ses
histoires galantes elles-mêmes avaient je ne sais quelle funèbre couleur
de tragédie.
Ah! certes, dans ces charmants comités qui roulaient en ressassant
l'éternel radotage des nouvelles à la main, la malveillance n'était pas
pour madame la duchesse. Elle eût été radicalement excusable si on avait
su à peu près d'où elle venait.
Mais on ne le savait pas et c'était terrible. Vous figurez-vous une
duchesse dont on ne peut dire le nom de demoiselle?
Du reste, elle se tenait «à sa place», et on lui en savait gré. Le monde
ne la voyait guère que dans les circonstances officielles, et, malgré
l'immense fortune de son mari, elle n'était jamais entrée dans la lice
où combattent les éblouissantes.
À l'Arc de Triomphe, Hector et sa belle compagne cessèrent de suivre le
chemin de tout le monde. Tandis que la cohue moutonnière des équipages
tournait à gauche et s'engouffrait fidèlement dans l'avenue de
l'Impératrice qui est le seul couloir authentique par où l'on puisse
arriver au bois, Hector et la duchesse, suivant droit leur chemin,
prirent un temps de galop sur la route de Neuilly.
Ce fut là seulement qu'ils commencèrent à causer.
--Il y a quelque chose d'heureux dans l'air, dit la duchesse. Il me
semble que je vais apprendre de bonnes nouvelles. Je n'ai jamais cessé
de chercher parce que cet amour était tout pour moi et que rien, rien au
monde ne pourrait le remplacer; mais j'ai souvent désespéré. À mesure
que le temps passait, je me disais: les chances diminuent, et plus d'une
fois je me suis éveillée, la nuit, oppressée par une angoisse
inexprimable. J'avais rêvé qu'elle était morte.
--Elle a été toute votre vie, murmura Hector, pensif. Comme vous
l'aimez!
--Oui, mon bel amoureux, toute ma vie, et je ne saurais exprimer
l'ardeur de ma tendresse. Il y a dans mes souvenirs un homme sincèrement
aimé, un seul. Il est des heures où je doute encore de son abandon,
parce que son caractère était noble et que, chez lui, une lâcheté ne me
semble pas possible... C'est une chose singulière que la vivacité de ces
impressions après tant d'années écoulées! Loin d'aller s'éteignant les
souvenirs de cette époque, qui fut en réalité toute ma vie, sont plus
nets de jour en jour. J'ai fait ce travail charmant et cruel de voir
grandir ma Petite-Reine, de suivre en elle le changement que produit
chaque semaine, chaque mois, de deviner en quelque sorte comment elle a
grandi, embelli; comment elle s'est transformée, et il me semble qu'à
l'aide de ce pauvre calcul où j'ai dépensé tant d'heures, si je la
voyais là, devant moi, je la reconnaîtrais.
Hector souriait, tout ému.
--Comme vous auriez été heureuse, belle cousine, pensa-t-il tout haut,
et comme cet homme eût été heureux!
--Ah! oui, fit-elle, je l'aurais bien aimé, à cause d'elle. C'était un
gentilhomme aussi, mais non pas un grand seigneur comme monsieur le duc.
Je trouvais qu'il m'aimait trop, pauvre folle que j'étais, parce que je
ne pouvais lui donner, en échange de sa passion, que mon coeur, où ma
Justine tenait une si grande place... Ne parlons que d'elle. On ne meurt
pas de joie; sans cela j'aurais peur de ne lui donner qu'un baiser, si
Dieu m'exauce enfin et la rend à ma folie!
--Vous n'avez jamais songé, demanda le jeune comte, à chercher ce pauvre
bon Médor dont vous m'avez raconté le dévouement si simple et si
touchant?
--Depuis mon retour en France, répondit madame de Chaves, j'ai fait
l'impossible pour retrouver Médor. Tout a été inutile. Il a disparu; il
est mort, sans doute.
--Et mon oncle a cessé de vous prêter son aide?
--Monsieur le duc est toujours bon pour moi. Tous mes désirs sont
devancés par sa courtoisie. Seulement la grande passion qui l'a entraîné
vers moi jadis est éteinte, et une sorte de galanterie respectueuse l'a
remplacée. Il a repris sa liberté sans me rendre la mienne, et puisque
nous en sommes sur ce sujet, Hector, nous allons causer sérieusement. Je
ne sais pas si votre oncle est jaloux ou s'il feint d'être jaloux,
mais...
--Comment! s'écria le jeune homme vivement, vous seriez soupçonnée!
--Écoutez-moi, reprit madame de Chaves, nos bons jours sont passés.
Avant de partir, monsieur le duc m'a fait comprendre que vos assiduités
à l'hôtel lui portaient ombrage.
--Mais ce n'est pas possible! dit Hector, c'est lui qui a fait naître,
c'est lui qui a favorisé ces assiduités, et maintenant que j'ai pour
vous, belle cousine, une amitié de frère...
--Dites une tendresse de fils, interrompit madame de Chaves.
--J'ai dit de frère, répéta Hector en rougissant.
Puis il se tut.
La belle duchesse secoua la tête en souriant.
--Voilà le danger, murmura-t-elle, de rester jeune si longtemps. Mais
vous me comprenez, Hector. Que monsieur le duc ait tort ou raison, je
suis à sa merci; j'ai besoin de son influence et de sa fortune pour
continuer mes recherches.
--Vous parlez, dit Hector qui la regarda d'un air étonné, comme s'il
dépendait de mon oncle de changer votre situation.
La duchesse ralentit le pas de son cheval brusquement; ils étaient à la
hauteur de la porte Maillot.
--Vous voulez entrer au bois? demanda le jeune comte.
--Il y a moins de monde à la porte d'Orléans, répondit madame de Chaves,
qui remit son cheval au trot.
Un instant la route se poursuivit en silence.
Hector de Sabran, qui appelait madame la duchesse ma belle cousine et le
duc, son mari, mon oncle, était en réalité le neveu propre de monsieur
de Chaves, dont la soeur cadette avait épousé, à Rio de Janeiro,
monsieur le comte de Sabran, attaché de l'ambassade française sous le
règne de Louis-Philippe. Hector était le fruit de cette union; il avait
perdu fort jeune son père et sa mère. À part un cousin du côté paternel
qu'on avait nommé son tuteur, il n'avait pas d'autres parents que
monsieur de Chaves.
Monsieur de Chaves, à son retour en France, l'avait appelé près de lui;
son accueil avait été tout paternel, et il l'avait présenté à sa femme
en disant:
--Lilias, voici le fils de ma soeur chérie dont je vous ai parlé si
souvent.
Or, monsieur de Chaves, depuis douze ans que Lilias ou Lily le
connaissait, n'avait jamais prononcé le nom de sa soeur chérie.
C'était un étrange caractère que ce monsieur de Chaves. Lily avait dit
vrai en parlant de sa bonté; sa générosité n'avait pas de bornes, mais
il semblait parfois qu'il y eût une lacune dans son intelligence et que
sa nature morale fût affectée d'une maladie.
Son père, avant lui, avait fait comme lui; il s'était mésallié. Monsieur
le duc de Chaves était le fils d'une créature splendide qui avait ébloui
Rio de Janeiro, quelque quarante ans auparavant, et qui était soupçonnée
d'avoir du sang mêlé dans les veines.
Ce roman de fougueux amour avait eu un dénouement sombre, sur lequel
planait, du reste, le mystère le plus complet.
Monsieur de Chaves, le père, avait été trouvé mort dans son lit en un
grand vieux château qu'il possédait dans la province de Coïmbre, en
Portugal.
Il fut constaté que sa femme avait quitté le château la veille au soir,
emmenant avec elle son fils, alors âgé de onze ans, et une petite fille,
plus jeune de deux ans.
Ce fils était monsieur le duc de Chaves actuel, le mari de la Gloriette;
cette petite fille devait être la mère du comte Hector de Sabran.
Monsieur le duc de Chaves avait été élevé par sa mère au Brésil. Une
sorte de réprobation sourde entourait cette femme malgré son immense
fortune.
C'était à ce point que la soeur du duc, mère d'Hector, belle et pourvue
d'une dot considérable, aurait eu de la peine à trouver un époux, si
monsieur de Sabran, étranger et ignorant la funeste histoire de cette
famille, ne fût devenu amoureux d'elle à la française, et ne l'eût
épousée en quelque sorte par impromptu.
Monsieur le duc, élevé dans les immenses possessions de sa famille, au
fond de la province de Para, n'avait jamais frayé avec les jeunes gens
de son rang. Entouré de serviteurs et de parasites qui, au Brésil,
appartiennent volontiers à la pire espèce d'aventuriers, il avait
dépensé son adolescence à des plaisirs violents, à de sauvages
débauches. Sa mère encourageait ce genre de vie par une conduite plus
que suspecte.
Il y avait à l'habitation des scènes brutales et l'orgie finissait
parfois dans le sang.
Après la mort de sa mère, arrivée lorsque monsieur le duc touchait à sa
vingtième année, il avait quitté ses terres pour se présenter à la cour
où sa fortune et son nom lui assuraient un accueil favorable.
Le décès de la duchesse douairière rejetait du reste dans l'ombre un
passé de malheurs ou de crimes dont le jeune duc ne pouvait être
complice.
La première fois qu'on annonça à l'audience impériale don Hernan-Maria
da Guarda, duc de Chaves, un grand sentiment de curiosité fut excité
parmi les courtisans, et, dans ce sentiment, il y avait déjà de la
jalousie.
Hernan-Maria était un superbe cavalier, mais sa complexion brune et la
couleur basanée de sa peau trahissaient son origine mulâtre, au dire des
courtisans portugais et brésiliens de sang pur, qui sont, par le fait,
trois fois plus basanés que les quarterons.
Dès cette première audience, il demanda d'un ton froid et fier à Sa
Majesté l'honneur d'être employé à son service.
On monte vite là-bas, quand on a derrière soi un nom et des millions. À
vingt-quatre ans, Hernan-Maria, duc de Chaves, était un haut personnage,
et il put doubler d'un seul coup sa fortune en épousant une des plus
belles, une des plus riches héritières de l'empire.
Il fut amoureux pendant six mois et passa ses jours aux pieds de sa
duchesse. C'était ainsi quand il aimait. Il adorait en esclave.
Au bout de six mois, il enleva une chanteuse italienne du Grand-Théâtre
et lui meubla un palais.
Ce fut alors une existence d'orgies à tous crins. Ses folies de joueur
scandalisèrent une ville où toutes les classes de la population poussent
l'amour du jeu jusqu'à la démence.
Un soir, dans une académie de _monte_, il tua un colonel mexicain dans
un duel au couteau, et fut blessé de deux balles par un citoyen des
États-Unis dans un duel au revolver.
Il y avait bal à la cour, il rentra chez lui s'habiller et dansa un
quadrille avec le bras en écharpe. Cela le mit à la mode; une belle
dame, dont les conseils avaient de l'influence sur le chef de l'État,
demanda pour lui une mission diplomatique et l'obtint.
Ce fut ainsi qu'il vint à Paris, chargé de régler officieusement des
indemnités fort importantes.
À Paris, bien qu'il tînt grand état, la différence absolue des moeurs et
la gaucherie qu'il avait à s'exprimer dans notre langue exagérèrent sa
timidité naturelle. Il vécut à l'écart; dans le monde parisien, il passa
pour une sorte de sauvage poussant l'austérité des moeurs jusqu'au
stoïcisme.
Par le fait, ses fredaines se bornaient à payer à une danseuse les
appointements d'un ministre.
Ce fut le hasard qui plaça sur sa route la Gloriette, un jour qu'il
visitait le Jardin des Plantes.
La passion le prenait comme un coup de foudre. Là-bas, au Brésil, il eût
fait enlever la jeune femme dès le soir même. À Paris, il avait peur; il
se mit à jouer le rôle d'un sombre et maladroit Céladon.
Pendant des jours et des semaines, il suivit la Gloriette comme s'il eût
été son ombre.
Nous savons comment se termina sa poursuite et par quel grossier
mensonge il trompa l'amour maternel de la Gloriette.
Nous savons aussi qu'il lui promit mariage.
Nous n'ajouterons plus qu'un mot: il y avait un vivant obstacle à
l'accomplissement de cette promesse: la première duchesse de Chaves
était sur le bâtiment qui emmenait la Gloriette au Brésil.