Un assez long temps se passa. Les yeux ronds de Saladin dévoraient les
comestibles étalés derrière les carreaux d'un restaurant voisin, mais il
était trop prudent pour courir la chance de perdre une occasion pareille
en écoutant le cri de son appétit. Il chercha bien du regard un
boulanger qui fût en vue de l'hôtel; n'en trouvant point, il se résigna
stoïquement à supporter la faim, plutôt que d'abandonner son poste.
Son point de départ était assurément assez vague. La somnambule de la
rue Tiquetonne ne lui avait pas dit autre chose, sinon qu'une grande
dame semblait prête à dépenser des sommes considérables pour retrouver
un petit bracelet sans valeur. Un seul nom avait été prononcé, celui du
jeune Hector de Sabran. Quant à la grande dame, Saladin n'avait aucun
motif assuré de penser qu'il fût réellement à la porte de sa demeure; et
à supposer même que l'hôtel fût réellement à elle, Saladin n'en pouvait
conclure que la maîtresse de l'hôtel fût justement la Gloriette,
c'est-à-dire madame la duchesse de Chaves.
D'un autre côté, cet incident du prétendu millionnaire qui l'avait
heurté tout à l'heure en passant, n'acquérait de valeur que si l'hôtel
d'en face appartenait bien véritablement aux Chaves.
Toutes ces choses tournaient dans un cercle vicieux.
Et pourtant Saladin, à mesure que les minutes s'ajoutaient aux minutes,
sentait grandir en lui une conviction profonde. Il avait beau se
gourmander lui-même et se dire qu'aucun fait positif n'étayait son
espoir, ce n'était plus de l'espoir qu'il avait, c'était presque une
certitude.
Il était aux environs de midi quand le comte Hector avait renvoyé sa
voiture devant la porte de l'hôtel. Deux heures sonnèrent à une horloge
voisine.
Saladin se dit résolument:
--On passera la nuit s'il le faut. On a le temps.
Il ajouta:
--Mon bonhomme noir n'a pas eu la même patience que moi; il s'est lassé
de faire faction.
L'allée en effet était vide derrière lui.
Mais un cigare à moitié fumé tomba aux pieds de Saladin. Il leva la tête
instinctivement et vit briller deux gros yeux derrière les persiennes
entrouvertes d'une fenêtre de l'entresol.
--Tiens, tiens, murmura-t-il, ça se complique, mon richard a trouvé une
autre guérite.
La porte cochère de l'hôtel s'ouvrit en ce moment à deux battants.
Dans la vie du marquis Saladin les émotions n'abondaient pas. Il n'avait
jamais aimé ni père, ni mère, ni frère, ni soeur; mais le coeur peut
battre sans cela. Saladin s'aimait lui-même incomparablement; il
s'agissait en ce moment de lui-même; il fut obligé de s'appuyer aux
volets d'une boutique, parce que ses jambes faiblissaient sous lui.
Qu'allait-il voir? Sa fortune? Sa ruine? Avait-il gagné ou perdu la
première manche de cette romanesque partie qu'il préparait depuis tant
d'années?
La porte cochère restait ouverte et rien ne paraissait.
Derrière les persiennes de l'entresol, l'homme à la barbe couleur
d'encre moisie toussait en allumant un second cigare.
L'âme entière de Saladin était dans ses yeux. Il ne se faisait pas
d'illusion; il y avait quatorze ans qu'il n'avait vu la Gloriette, et
encore pouvait-on dire qu'il l'avait entrevue seulement: une fois à la
baraque de madame Canada, une fois sur la place Mazas, au moment où elle
confiait Petite-Reine à madame Noblet, la Bergère.
Il n'avait pas l'espoir de la reconnaître dans le sens ordinaire du mot;
c'était pour cela un esprit bien trop sage, mais il avait présente dans
ses moindres détails la figure de mademoiselle Saphir, et il se disait
avec une certaine apparence de raison: je reconnaîtrai la mère par la
fille.
Le pavé de la cour sonna sous des pas de chevaux, et deux palefreniers
se montrèrent habillés de leurs longues camisoles groseille; ils vinrent
jusqu'à la porte, maintenant deux fringants chevaux.
Le comte Hector était sur l'un, l'autre portait une amazone vêtue de
drap noir, avec le chapeau mexicain entouré d'un voile.
Saladin, par un mouvement irrésistible où il y avait plus que de la
curiosité, traversa la moitié de la rue à la rencontre du cavalier et de
l'amazone, derrière lesquels se refermait le portail de l'hôtel.