Le lendemain matin, à l'heure où tout dormait encore dans
l'établissement de madame Canada, Saladin quitta son lit et se glissa
hors de la maison roulante pour pénétrer dans la baraque. En passant
près du matelas de Similor, il tâta un peu les poches de cet homme
aimable mais débauché. Elles étaient vides.
Dans la baraque, à gauche, mademoiselle Freluche était couchée sur un
sac de paille, à droite Cologne et Poquet, dit Atlas, s'étendaient tout
habillés sur deux tas de rubans de menuisier.
Tous les trois ronflaient.
Saladin savait ramper comme une couleuvre. Il s'approcha sans bruit du
trombone et de la clarinette et profita des premiers rayons du jour pour
inspecter les poches de leurs pantalons. Poquet, malgré les folies qu'il
faisait pour les dames, avait la prudence des bossus. Dans le gousset,
où d'autres mettent leur montre, il cachait trois pièces de vingt sous,
ressource amassée pour les jours difficiles.
Saladin les lui emprunta sans remords.
Cologne ne possédait que soixante-dix centimes. C'était peu. Saladin les
préleva tout de même.
Après quoi, toujours rampant, il traversa la scène et se rendit auprès
de mademoiselle Freluche.
Dieu a permis que les jeunes filles eussent le sommeil léger, afin de
les garder des mille dangers qui menacent leur innocence. Au moment où
Saladin éprouvait d'un doigt délicat la poche ménagée dans les plis du
jupon de Freluche, elle ouvrit ses beaux yeux languissants et lui dit:
--À la fin te voilà donc un homme, petite drogue! Saladin, malgré son
audace, resta déconcerté.
--As-tu toujours ta pièce de deux francs percée? demanda-t-il.
Le front de mademoiselle Freluche se rembrunit.
--Ça ne te regarde pas, répondit-elle. File, ou je vais appeler! Saladin
lui caressa les deux mains qu'elle avait grandes et rouges.
--Ma petite Freluche, murmura-t-il en donnant à sa voix des inflexions
plus douces que les sons même de la clarinette de Cologne, quant à la
chose de t'idolâtrer, ça y est, tu le sais bien, mais j'ai besoin de ta
pièce pour une affaire.
--Nix! répliqua formellement la danseuse de corde. Elle ajouta d'un ton
solennel:
--Je ne donnerais pas ma pièce de deux francs pour cinquante sous!
Il faut une religion: Voltaire lui-même a bien voulu en convenir.
Freluche ne s'inquiétait pas de Dieu, mais elle croyait aux pièces
percées. Saladin croyait à toutes les pièces.
--Écoute, reprit-il, papa Échalot ne me refuserait pas une avance sur
mes appointements du mois prochain, mais j'ai voulu te faire profiter de
l'affaire. C'est superbe, quoi!
Saladin avait le don de persuader. Malgré sa prudence, mademoiselle
Freluche était déjà ébranlée.
--Qu'est-ce qui est superbe? demanda-t-elle pourtant.
--La combinaison de gagner cent francs avec tes quarante sous.
--Et combien j'aurai?
--Dix francs.
--Je veux vingt francs.
--Tope!
Saladin sortit de la baraque avec cinq francs quatorze sous.
Il arpenta la place du Trône d'un air important et qui sentait d'une
lieue son capitaliste.
Déjà quelques-uns de messieurs les artistes en foire commençaient leurs
préparatifs de départ. Saladin passa derrière les tentes et alla frapper
à la porte d'une maison roulante qui desservait le grand théâtre de _La
Pie voleuse,_ situé à l'autre bout du rond-point.
N'ayant point reçu de réponse, il prit la rue des Ormeaux, qui mène au
boulevard de Montreuil, et entra dans l'échoppe d'un marchand de
bric-à-brac, au lieu dit «La Petite-Allemagne».
C'est là, sans contredit, un des plus curieux coins du Paris indigent.
Sur une longueur de cinq cents pas, depuis le Trône jusqu'au centre de
Charonne, tous les chignons sont blonds, tous les jupons courts, tous
les corsages lacés à l'alsacienne. On n'y parle point français. J'y ai
vu des barbes pointues et des houppelandes pelées qui eussent fait
honneur à la Judengasse de Francfort.
Le marchand de bric-à-brac était juif, jaune et maigre; sa femme était
grasse, courte, blonde et juive. Il y avait dans la poussière, jonchée
de débris, six ou huit enfants bien dodus qui grouillaient.
Saladin expliqua qu'il avait une vieille mère, dont il était le seul
soutien. Fils pieux, mais peu favorisé sous le rapport de la fortune, il
voulait remonter à peu de frais la garde-robe maternelle.
Ces juifs allemands sont très souvent de braves gens. L'homme maigre et
la femme grasse furent touchés par la piété filiale de Saladin. Pour
cinq francs, ils trouvèrent moyen de lui composer un trousseau complet
qui ne valait rien, mais qui avait une sorte d'apparence. Il y avait
surtout un béguin à voile bleu (la vieille mère de Saladin s'en allait
aveugle) qui était une véritable trouvaille. Saladin fit du tout un
paquet qu'il emporta sous son bras.
Il était dix heures quand il acheva son marché. Il faisait jour enfin
chez ces sybarites de _La Pie voleuse_. Saladin entra dans la voiture et
demanda monsieur Languedoc, grand premier rôle, ophicléide, régisseur et
peintureur.
Ce dernier métier est double: il consiste à rechampir les décors et à
_faire des têtes_ aux artistes.
À l'aide de tous ces talents réunis, M. Languedoc gagnait de quoi
maigrir, et depuis dix ans, il n'avait pas pu saisir l'opportunité de
boucher les trous de sa redingote. Il était gai comme un pinson et plus
généreux que Guzman.
--Ça va au Français et Hydraulique! s'écria-t-il en apercevant Saladin.
La Canada a une chance de raté. Vous aviez six francs passés à la
dernière d'hier, et nous n'avons eu que vingt-huit sous. La grêle! Je
paye à déjeuner, si tu avances les capitaux, jeune homme.
Saladin jeta son paquet sur la table et répondit:
--Voici des effets qui m'ont coûté trente francs comptant. J'en ai
besoin seulement pour aujourd'hui, qu'ils doivent me servir à pénétrer
chez celle que j'adore, malgré la jalousie de son bourgeois qui me
poignarderait s'il connaissait mon sexe. Demain, le tour sera joué. Je
mettrai les hardes au clou et nous irons déjeuner à la Râpée. Fais-moi
une tête analogue au costume.
Languedoc le regarda avec admiration.
--N'y a plus d'enfant! dit-il. C'est gredin avant d'avoir fait sa crue!
est-elle calée, ta chacune?
--Mieux que ça! répliqua Saladin. Elle est nourrie dans le faste, linge
fin, chaussure vernie, fiacre à l'heure et prisant du tabac à la rose!
--Alors, soupira Languedoc, elle va t'en payer un repas de corps, ce
matin, petite racaille!
Tout en parlant, il avait atteint une boîte carrée et plate dont
l'intérieur était divisé en une quantité de petits compartiments.
Saladin s'assit sur le pied du lit et l'opération commença aussitôt.
La tête demandée était celle d'une brave femme de 45 à 50 ans.
Saladin fut d'abord coiffé avec la maladresse voulue; un oeil de poudre
grisonna ses cheveux; puis le pinceau joua, et l'estompe, et le pouce,
et la houppe. Ce Languedoc n'était pas de l'école de Meissonier, il
peignait à grands traits.
--Si c'était pour le soir, à la lumière, dit-il en se mettant au point
pour juger l'effet, on pousserait à la couleur; mais pas de bêtise! Le
jour, il faut ménager sa marchandise... Regarde voir si ça te va, petit.
Il mit dans la main de Saladin un tesson de miroir.
--Ça y est! s'écria celui-ci. Je reconnais ma tendre mère! aide-moi à
m'habiller; le bourgeois de mon idole n'y verra que du feu!
Dix minutes après, madame Saladin, la mère, descendait le boulevard
Mazas d'un pas tranquille et discret. Similor et Échalot l'auraient
croisée sur le trottoir sans reconnaître en elle leur coupable fils qui
se disait:
--Je vas manger deux sous de pain, et il me restera 60 centimes pour
acheter du sucre d'orge à la petite. Ah! elle me trouve laid! Va bien!
l'affaire mitonne.
C'était une maison de chétive apparence, située à une trentaine de
mètres de l'angle formé par la rue Lacuée et la place Mazas. Tout ce
quartier était alors en voie de reconstruction et l'angle lui-même,
entouré d'une barrière en planches, attendait une bâtisse nouvelle.
Au troisième étage de la maison, il y avait une petite chambre, éclairée
par deux fenêtres dont l'une s'ouvrait au levant, l'autre au midi. Comme
aucun obstacle ne masquait ces croisées, la seconde regardait le Jardin
des Plantes et toute une part du vieux Paris, la première voyait,
par-dessus Bercy et Ivry, les campagnes riveraines de la Seine.
Tout était clair, net et propre dans cette chambrette où la pauvreté
avait je ne sais quel air d'élégance. Petite-Reine dormait dans un
berceau d'osier, entouré de rideaux blancs comme neige et qui cachait à
demi la couchette de sa mère: un de ces lits en fer qui ont atteint, ce
semble, le dernier degré du bon marché.
Une commode, une table de couturière et quelques chaises formaient
l'ameublement. Tout cela souriait, inondé de gai soleil. Il n'y avait de
triste qu'un meuble en bois de rose qui restait là, parlant d'un luxe
évanoui, et faisant contraste avec tout ce qui l'entourait.
La Gloriette était levée depuis longtemps déjà. On le voyait à l'ordre
établi dans le modeste ménage. Elle avait savonné des chemises, des
collerettes, des bas mignons appartenant à Petite-Reine; les souliers de
Petite-Reine étaient cirés et sa gentille toilette attendait, bien
brossée.
Que disions-nous qu'il était triste le meuble en bois de rose! Il était
joyeux plutôt et, certes, Lily ne regrettait rien en le regardant.
C'était l'armoire de Petite-Reine, il contenait tous les objets à
l'usage de l'enfant adoré qui était l'âme de cette demeure.
Ah! qui pourrait dire comme on la chérissait, comme on était follement
fière d'elle, et heureuse, et facile à glisser sur la pente d'or des
beaux rêves d'avenir!
Il y avait un deuil dans le passé, un grand amour brisé, une douleur que
rien ne devait éteindre.
Mais supposez le coeur le mieux doué, vous y trouverez un battement qui
domine. Chaque femme surtout a une corde qui vibre plus passionnément,
un attrait, un élan supérieur à tous autres: une vocation dans la
passion.
Celle-là est mère avant tout, celle-ci, avant tout, est amante.
La Gloriette était mère jusqu'au culte, jusqu'au délire.
Elle avait aimé Justin, elle avait pleuré Justin, son premier, son
unique ami, mais ce berceau, cette allégresse, cette idolâtrie!
J'en ai vu qui restaient inconsolables et mornes à regarder l'enfant
dont le père n'était plus; j'en ai vu qui regrettaient le père avec
assez d'emportement furieux pour prendre l'enfant en horreur.
La Gloriette avait souri parmi ses larmes, dès le premier jour de son
veuvage, penchée qu'elle était en un recueillement dévot au-dessus du
sommeil de Petite-Reine.
Elle s'était dit peut-être après le départ de Justin, tant il peut y
avoir de joie jalouse dans le spasme de cette folie maternelle:
Petite-Reine sera à moi toute seule.
Elle n'aura que moi au monde. Je lui donnerai ma vie. Elle me payera
avec tout son amour.
Elle aimait encore Justin, surtout parce que Justin était le père de
Petite-Reine; elle le regrettait, parce qu'il eût si bien admiré la
chère enfant du matin au soir; mais son coeur était plein, et quand elle
parlait à Dieu, c'était un long cantique d'actions de grâces. Elle
remerciait la bonté de Dieu qui faisait sourire sa fille, si jolie dans
ce pauvre berceau: elle s'agenouillait, ne sachant plus si elle adorait
Dieu ou la frêle créature endormie, calme, rose, et dont les lèvres
fraîches, entrouvertes pour laisser passer le souffle si doux des
petits, semblaient appeler le baiser en murmurant: Maman chérie!
Elle se trouvait heureuse: il n'y avait pas au monde une créature
humaine dont elle enviât le sort, car la pauvreté est légère à supporter
quand une grande joie soutient l'âme, ou un grand orgueil, et la
Gloriette avait pour exalter sa jeune âme la plus grande de toutes les
joies, le plus grand de tous les orgueils.
La Gloriette avait appris à Petite-Reine une prière bien courte, mais si
belle! pour demander à la bonne Vierge, qui est mère aussi, le retour de
son papa. Elle était sûre que Justin reviendrait, non point pour elle
peut-être, mais pour Petite-Reine. Elle avait un moyen sûr, infaillible!
Encore quelques semaines d'amour sans partage; puis, quand l'enfant
grandissant devait avoir des besoins que le travail acharné de ses mains
ne pourrait plus satisfaire, elle comptait se rendre chez un de ces
photographes qui font si beaux les amours dans les bras de leur mère.
Si vous saviez combien de fois elle s'était arrêtée à regarder tous ces
chérubins qui rient aux vitrines de Nadar et de Carjat, jolis comme des
anges, mais moins jolis que Petite-Reine.
Elle comptait donc aller chez Carjat ou chez Nadar avec Petite-Reine
habillée comme l'enfant Jésus; elle comptait enlever le filet qui tenait
captifs ces cheveux blonds où elle baignait, le matin et le soir, ses
baisers affolés.--Et alors, sur la vitre miraculeuse le rayon de soleil
devait fixer un sourire d'ange, suave et doux, encadré dans les boucles
d'or de cette chevelure, glorieuse comme une auréole.
Et, fût-il au bout de l'univers, que vouliez-vous que fit Justin,
ouvrant la lettre et voyant ce portrait, sinon revenir, revenir bien
vite pour s'agenouiller de l'autre côté du berceau?
Vous souriez? mais Lily savait mieux que vous comment était fait ce
pauvre beau Justin de Vibray, le roi des étudiants, noble intelligence,
faible volonté. On devait le retenir prisonnier quelque part, et Lily ne
maudissait point le geôlier de cette prison, qui était encore une mère.
D'ailleurs, Lily, cette belle petite dame que nous vîmes hier, si
discrète et si sage dans le rôle de maman, était un enfant aussi.
Ce matin, à l'heure où l'âge des femmes saute aux yeux, vous lui auriez
donné dix-huit ou dix-neuf ans à toute peine.
Elle avait son déshabillé de travail: une jupe de bazin, une camisole de
percale; ses cheveux, plus riches et plus doux que ceux de l'enfant,
allaient où ils voulaient en un désordre charmant et lui faisaient une
coiffure que nulle ne pourrait acheter, fût-ce au prix d'un trône.
Elle avait bien quelque pâleur aux joues, mais vous l'en eussiez mieux
aimée, tant cette pâleur, délicate et douce, se mariait heureusement aux
lumières de sa chevelure et à cette profonde étincelle qui jaillissait
de ses grands yeux noirs.
Lily était belle, bien plus qu'autrefois; plus belle même que
Petite-Reine n'était jolie. Un peintre connaisseur vous eût dit qu'elle
devait devenir encore plus belle.
Mais je ne sais comment exprimer cela. Ce n'était point son exquise
beauté qui frappait le coeur ni le regard, c'était sa gentillesse de
jeune mère, active à la besogne. En elle la mère emportait tout. Les
grâces enchantées de sa taille, la splendeur de ses traits n'étaient en
une sorte que des charmes accessoires auprès de la séduction attendrie
qui s'épandait autour de son travail.
Elle allait, elle venait, leste comme un oiseau, et gaie, et commençant
un doux chant, interrompu par une distraction maternelle.
C'était une petite chemise, raide de savon, qu'il fallait retourner sur
la corde où elle séchait, le manteau à brosser, le chapeau dont la plume
coquette demandait un coup de doigt, puis les brillantes bottines,
mignonnes comme des jouets--puis un regard au berceau, et après chaque
regard, vous pensez, l'irrésistible besoin d'un baiser, puis, que
sais-je?
Le soleil reluisait si joyeusement! On s'accoudait une minute à la
fenêtre... Psst! La laitière! Et le déjeuner de Petite-Reine!
Paresseuse!
La laitière, figurez-vous cela, montait chaque matin les trois étages
pour quatre sous, ou plutôt pour madame Lily et pour la petite.
En bas, la laitière avait la voix rauque et mettait je ne sais quoi dans
ses pots de fer-blanc; mais en haut, elle apportait de la vraie crème,
et sa voix changeait.
Y avait-il quelque chose d'assez bon, d'assez doux pour ces deux chères
créatures! Tout le quartier était comme la laitière. On les aimait, on
les respectait.
--Madame Hureau, dit la Gloriette quand la paysanne entra, vous nous
trompez, je m'aperçois bien de cela: vous faites trop bonne mesure.
Madame Hureau était déjà à regarder Petite-Reine dans son berceau.
Elle rabattit la corne de son tablier et l'enfant s'éveilla, inondée de
lilas tout frais, tout mouillés, de bons gros lilas de campagne, qui
réjouissent l'oeil, protégés par de robustes feuillées.
Les lilas de Paris sont chauves.
Le réveil de l'enfant fut un cri d'allégresse. Tant de fleurs! tant de
feuilles! et toute la chambre embaumée!
La paysanne se sauva, riant de sa niche et la larme à l'oeil.
Sur le réchaud, près de la porte, il y eut un petit poêlon d'argent.
J'ai dit d'argent: c'était pour l'adorée. Le lait chauffa pendant que la
mère et la fille jouaient avec les lilas. On s'embrassait à travers les
feuillages humides qui secouaient leurs perles sur ces fronts d'anges.
--Mère, le lait monte!
Et le gros bouquet presque achevé fut jeté à la diable pour sauver le
lait.
Se peut-il que deux choses soient si dissemblables? Nous avons vu la
brave Canada faire dans une marmite l'effrayante cuisine qu'elle
appelait «son café». Ici, le contenu d'un mince cornet de papier blanc
fut versé dans un joujou de verre sous lequel l'esprit-de-vin s'alluma.
L'arôme se dégagea, pur et pénétrant, de cette mignonne cornue. La crème
sucrée prit une nuance presque aussi fine que celle des lilas épars sur
le berceau, et Petite-Reine déjeuna de grand appétit avec ce mélange
dont Échalot n'aurait pas voulu, le sybarite.
Il y manquait l'oignon et l'arrière-goût de chou.
Notre pensée est revenue vers ce digne couple de la foire, à cause de
Petite-Reine, si délicieusement gentille en grignotant son pain rôti.
C'était en prenant leur café noir que madame Canada et Échalot avaient
émis ce souhait de posséder une jolie fillette pour leur tournée de
province.
Et, en vérité, imaginez-vous les recettes que pourrait faire un amour
comme Petite-Reine, si elle savait danser sur la corde moitié si bien
seulement que mademoiselle Freluche?
Cent francs! La direction du Théâtre Français et Hydraulique aurait
donné cent francs pour réaliser ce rêve. C'est beaucoup d'argent.
Proportions gardées, le Théâtre-Italien ne paye pas plus cher Adelina
Patti.
Mais, Seigneur Dieu! vous figurez-vous aussi Petite-Reine, le bijou qui
toujours avait dormi dans son ouate parfumée, vous la figurez-vous
s'éveillant au milieu de ce peuple? La voyez-vous au fond de cette
misère assombrie par le vice? entre Cologne, le géant, et Atlas, le
bossu?
Il faut les battre, vous n'ignorez pas cela, les enfants à qui on
enseigne la danse sur la corde.
Oh! certes, de pareilles pensées ne viennent point aux mères amoureuses.
Ce serait folie que de nourrir des craintes si horribles.
Parfois, quand on aime passionnément, l'âme est prise tout à coup d'une
terreur vague, et les yeux de la Gloriette se mouillaient bien souvent à
regarder son trésor. Elle redoutait la misère, une maladie, peut-être,
tout ce qui effraie les mères, mais cette honte extravagante, ce malheur
invraisemblable, sa fille volée, sa fille battue, pâlie, changée par les
larmes et dansant sur la corde comme la petite du pont d'Austerlitz, oh!
certes, certes, la Gloriette n'y avait songé jamais!
Il y a un tableau de sir Thomas Lawrence, peintre de Sa Très Gracieuse
Majesté George III, qui représente l'honorable lady Hamilton de Hamilton
place en train de tremper des mouillettes dans une tasse de chocolat.
L'honorable lady peut être âgée de trois ans. Sa petite figure fière,
d'un blanc rose et transparent, s'inonde de plus de cheveux perlés,
qu'il n'en faudrait pour coiffer l'illustre tête de Louis XIV. Elle est
jolie cette poupée-duchesse, comme tout le talent de Lawrence dont le
pinceau aurait peuplé un paradis d'anges anglais; mais elle ne sourit
pas ou plutôt elle sourit à l'anglaise.
Petite-Reine souriait comme à Paris; à la voir, Thomas Lawrence eût
brisé ses pinceaux, aujourd'hui surtout que ce gai soleil des derniers
jours d'avril envoyait des reflets nacrés à ses joues.
Quand elle eut bien déjeuné, sa mère la mit à genoux, sa mère, dévote à
force de tendresse. Petite-Reine joignit ses douces mains et dit, sans
s'arrêter ni se tromper, cette belle prière dont j'ai parlé, qui avait
deux lignes, ni plus ni moins:
«Mon Dieu, je vous donne mon coeur. Bonne Vierge, mère de Dieu, je vous
aime bien, rendez-moi mon petit père.»
En bas madame Hureau, la laitière, faisait son commerce sous la porte et
racontait aux voisins le réveil du petit ange.
--C'est trop joli, quoi, disait-elle, la fille et la mère, ça fait peur!
À trente pas de là, au milieu des décombres d'une maison démolie, une
femme, pauvrement habillée, et coiffée d'un béguin à voile bleu, vint
s'asseoir sur une pièce de bois. La laitière la montra aux voisines en
disant:
--Depuis ce matin, voilà deux fois qu'elle vient rôder, c'te
paroissienne-là. Elle regarde la maison. Une drôle de touche, pas vrai?
ça doit s'avoir échappé de la Salpêtrière. Je parie qu'on ne lui donne
pas quinze cents livres de rentes à chaque fois qu'elle éternue!
Saladin, grimé et costumé en vieille femme, faisait pourtant de son
mieux pour prendre une tournure décente sous son déguisement. Il
regardait en effet la maison, il avait déjà reconnu la jolie petite dame
de la veille à la fenêtre du troisième étage.
Il attendait. L'affaire marchait.