EN TEMPS DE CRUE

Il ne faut pas songer à traverser la rivière ce soir, Sahib. On dit

qu’un char à bœufs a été déjà emporté, et l’_ekka_, qui est partie une

demi-heure avant votre arrivée, n’a pas encore atteint l’autre bord. Le

Sahib est pressé? Je vais conduire l’éléphant du gué pour montrer au

Sahib. Ohé, _mahout_[33], là dans le hangar! Amène Ram Pershad, et s’il

affronte le courant, parfait. L’éléphant ne ment jamais, Sahib, et Ram

Pershad est séparé de son ami Kala Nag. Lui aussi voudrait bien passer

de l’autre côté. Bravo! Bravo! mon roi! Va jusqu’au milieu, _mahout-ji_,

et vois ce que dit la rivière. Bravo, Ram Pershad! Perle entre les

éléphants, va dans la rivière! Tape-lui sur la tête, imbécile! Est-ce

pour te gratter ton gros dos que l’aiguillon a été fait, bâtard? Frappe!

Frappe! Que t’importent les cailloux, Ram Pershad, mon Rustum[34], ma

montagne de force? Entre dedans! Entre dedans!

[33] Cornac, en hindou.

[34] Un des plus anciens héros de la Perse. Voir le _Shah Nama_ du

poète persan Ferdousi.

Non, Sahib! C’est inutile. Vous l’entendez trompeter. Il est en train de

dire à Kala Nag qu’il lui est impossible de traverser. Tenez! Il a fait

demi-tour, et il secoue la tête. Ce n’est point un sot. Il sait ce que

le Barhwi veut dire lorsqu’il est en colère. Ah, ah! Non, mon enfant, tu

n’es point un sot! _Salaam_, Ram Pershad, Bahadour! Emmène-le sous les

arbres, _mahout_, et veille à ce qu’il ait ses épices. Bravo, toi, le

chef d’entre les chefs de porteurs de défenses. Salaam au Sirkar, et

va-t’en dormir.

Ce qu’il faut faire? Il faut que le Sahib attende que la rivière baisse.

Elle diminuera demain matin, s’il plaît à Dieu, ou le jour suivant au

plus tard. Mais pourquoi le Sahib est-il si en colère? Je suis son

serviteur. Dieu en soit témoin, ce n’est pas moi qui ai créé ce torrent!

Ce que je peux faire? Ma hutte avec tout ce qu’il y a dedans est au

service du Sahib, et il commence à pleuvoir. Venez-vous-en, Fils du

Ciel. Ce n’est pas en lui lançant des injures que la rivière baissera.

Au temps jadis, les Sahibs n’étaient pas comme cela. Le char à feu les a

amollis. Au temps jadis, quand ils s’amenaient, traînés par des chevaux,

que ce fût de jour, que ce fût de nuit, une rivière barrait-elle la

route, une voiture s’asseyait-elle dans la boue, qu’ils ne disaient

rien. C’était la volonté de Dieu--pas comme un char à feu qui va, va, et

irait toujours alors même qu’il aurait tous les diables du pays pendus à

la queue. Le char à feu a gâté le sahib. Après tout, qu’est-ce qu’un

jour de perdu, ou, à tout prendre, qu’est-ce que deux jours? Le Sahib se

rend-il à ses propres noces, qu’il est si fort pressé? Ho! Ho! Ho! Je

suis un vieillard et ne vois que peu de sahibs. Pardonnez-moi si j’ai

oublié le respect qui leur est dû. Le Sahib n’est pas fâché?

Ses propres noces! Ho! Ho! Ho! L’esprit d’un vieillard est comme le

_numah_. Fruit, bouton, fleur, ainsi que les feuilles mortes de toutes

les années du passé, fleurissent de compagnie. Le vieux et le neuf, et

ce qui s’en est allé de la mémoire, tous trois sont là! Asseyez-vous sur

la couchette, Sahib, et buvez du lait. Ou... le Sahib, en vérité, se

soucierait-il de boire mon tabac[35]? C’est du bon tabac, du tabac de

Nuklao. Il m’a été envoyé par mon fils, qui est au service là-bas. Buvez

alors, Sahib, si vous savez vous servir du tuyau. Le Sahib le prend en

vrai musulman. Ouah! Ouah! Où a-t-il appris cela? Ses propres noces! Ho!

Ho! Ho! Le Sahib dit que les noces n’ont rien à voir là-dedans? Mais,

avec cela que le Sahib parlerait vrai parler avec moi qui ne suis qu’un

noir? Peu étonnant, alors, qu’il soit pressé. Trente ans j’ai battu le

gong à ce gué, mais jamais n’ai-je vu Sahib si pressé. Trente ans,

Sahib! C’est un temps très long. Il y a trente ans, ce gué était sur le

chemin des _bunjaras_[36], et j’ai vu deux mille bœufs de charge

traverser en une seule nuit. Maintenant, la voie de fer est venue, et le

char à feu fait _buz-buz-buz_, et cent lacks de _maunds_[37] à la fois

glissent le long de ce grand pont. C’est très merveilleux; mais le gué

est solitaire maintenant qu’il n’y a pas de _bunjaras_ à camper sous les

arbres.

[35] On dit «boire une pipe» pour «fumer un narghileh», lequel, on le

sait, ne laisse passer la fumée qu’à travers de l’eau odorante.

[36] Mot hindou qui signifie «caravanes».

[37] Poids de l’Inde, qui équivaut à 57.143 kilogrammes.

Non, pas la peine d’aller regarder le ciel. Il pleuvra jusqu’à l’aube.

Prêtez l’oreille! Les cailloux bavardent, cette nuit, dans le lit de la

rivière. Écoutez-les! Ils seraient en train de vous décortiquer les os,

Sahib, si vous aviez essayé de traverser. Voyez, je vais fermer la

porte, de sorte que la pluie ne pourra entrer. _Wahi! Ahi! Ugh!_ Trente

ans sur les rives du gué! Un vieux homme je suis... Où est l’huile de la

lampe?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Bien pardon, mais, à cause de mes ans, je ne dors que d’un œil; et vous

êtes allé à la porte. Regardez donc, Sahib. Regardez et écoutez. Le

torrent a bien maintenant un bon demi-_kos_ d’une rive à l’autre--vous

pouvez le voir à la lueur des étoiles--et là-dedans il y a dix pieds

d’eau. Ce n’est pas la colère de vos yeux qui le fera diminuer, ni vos

malédictions qui le feront taire. Qui donc crie le plus haut,

Sahib--votre voix ou la voix de la rivière? Parlez-lui--peut-être

qu’elle aura honte. Couchez-vous et dormez de nouveau, Sahib. Je connais

la colère du Barhwi lorsqu’il a plu au pied des montagnes. J’ai passé le

débordement à la nage jadis, par une nuit dix fois pire que celle-ci, et

grâce à la Faveur du Ciel j’échappai à la mort alors que j’en étais aux

portes mêmes.

Puis-je raconter l’histoire? C’est du très bon parler. Je vais remplir

la pipe de nouveau.

Cela se passait il y a trente ans, alors que j’étais un jeune homme et

nouveau venu au gué. J’étais fort, alors, et les _bunjaras_ n’avaient

aucun doute lorsque je leur disais: «Ce gué-ci est libre.» J’ai peiné

des nuits entières, de l’eau jusqu’aux épaules dans le courant

torrentueux au milieu de cent bœufs fous de terreur, et les ai fait

passer sans perte d’un sabot. Quand c’était fini, j’allais chercher les

hommes tout tremblants, et ils me donnaient pour récompense le choix de

leur bétail--le porteur de cloche du troupeau. Tant était grand

l’honneur dans lequel ils me tenaient! Mais aujourd’hui, alors que la

pluie tombe et que la rivière monte, je rampe dans ma hutte et gémis

comme un chien, La force s’en est allée de moi. Je suis un vieil homme,

et le char à feu a fait du gué un lieu désolé. Ils avaient coutume de

m’appeler le Fort du Barhwi.

Considérez mon visage, Sahib. C’est le visage d’un singe. Et mon bras.

C’est le bras d’une vieille femme. Je vous jure, Sahib, qu’une femme a

aimé ce visage et reposé au creux de ce bras. Il y a vingt ans, Sahib.

Croyez-moi, c’était vrai parler... il y a vingt ans.

Venez à la porte et regardez sur l’autre rive. Voyez-vous un

imperceptible feu très loin en aval du courant. C’est le feu du temple,

dans le sanctuaire de Hanuman, du village de Pateera. Au nord, sous la

grande étoile, est situé le village lui-même; mais il se trouve caché

par un coude de la rivière. Est-ce loin à gagner à la nage, Sahib?

Enlèveriez-vous vos vêtements pour tenter l’aventure. Et cependant, j’ai

nagé jusqu’à Pateera--pas une fois, mais maintes fois; et encore il y a

des muggers[38] dans la rivière.

[38] Crocodiles, en hindou.

L’amour ne connaît pas de caste; autrement eussé-je, moi, un musulman,

fils de musulman, recherché une femme hindoue--veuve d’Hindou--la sœur

du chef de Pateera? Mais il en fut ainsi. Ceux de la maison du chef

vinrent en pèlerinage à Muttra, alors qu’Elle n’était encore que

nouvelle mariée. Il y avait des bandes d’argent aux roues du char à

bœufs, et des rideaux de soie cachaient la femme. Sahib, je ne mis nulle

hâte à les transporter, attendu que le vent écarta les rideaux et que je

La vis. Lorsqu’ils revinrent du pèlerinage, le jeune garçon qu’Elle

avait pour époux était mort, et je La revis dans le char à bœufs. Dieu

que ces Hindous de par ici sont bêtes! Que m’importait qu’Elle fût

hindoue ou jain--balayeuse, lépreuse ou tout ce qu’on voudra? Je L’eusse

épousée et Lui eusse créé un foyer au gué. Le Septième des Neuf

Commandements déclare qu’un homme ne peut épouser une idolâtre? Est-ce

vérité? Les Shiahs et les Sunnis déclarent, les uns et les autres, qu’un

musulman ne peut épouser une idolâtre? Le Sahib est-il prêtre, qu’il en

sait autant que cela? Je vais lui dire quelque chose qu’il ne sait pas.

Il n’y a, en Amour, ni Shiah ni Sunni, ni interdit ni idolâtre; et les

Neuf Commandements ne sont que neuf petits fagots que la flamme de

l’Amour réduit à l’état de cendre. En vérité, je L’eusse prise; mais que

pouvais-je faire? Le chef eût envoyé ses gens me briser la tête à coups

de bâton. Je n’ai pas--je n’avais pas--peur de cinq hommes, quels qu’ils

fussent; mais contre la moitié d’un village, qui donc peut prévaloir?

Je pris par conséquent l’habitude, après qu’il en eût été ainsi convenu

entre nous deux, de me rendre la nuit au village de Pateera, et là, nous

nous rencontrions dans les récoltes, la chose n’étant connue d’âme qui

vive. Écoutez, maintenant! J’avais coutume de traverser ici, de longer

la jungle au coude de la rivière où se trouve le pont du chemin de fer,

et, de là, de traverser la langue de terre pour gagner Pateera. La

lumière du sanctuaire était mon guide par les nuits noires. Cette jungle

près de la rivière est toute remplie de serpents--de petits karaits qui

dorment sur le sable--et, en outre, ses frères m’eussent égorgé s’ils

m’eussent trouvé dans les récoltes. Mais personne ne savait--personne ne

savait; à part Elle et moi; et le sable sorti du lit de la rivière

couvrait sous l’effort du vent la trace de mes pas. Durant les mois de

chaleur, il fut aisé de passer du gué à Pateera, et durant les premières

pluies, quand la rivière grossit lentement, ce fut aisé de même.

J’opposais la force de mon corps à la force du courant; et toutes les

nuits, je mangeais dans ma hutte, ici, et buvais à Pateera, là-bas. Elle

avait dit que certain Hirnam Singh, un chenapan, L’avait recherchée, et

qu’il était d’un village situé en amont de la rivière, mais sur la même

rive. Tous les Sikhs sont des chiens, et ils ont en leur folie refusé ce

don parfait de Dieu--le tabac. J’étais prêt à exterminer Hirnam Singh,

rien que parce qu’il avait osé s’approcher d’Elle; et surtout parce

qu’il lui avait juré qu’elle avait un amant, qu’il se mettrait aux

aguets et en livrerait le nom au chef, à moins qu’elle ne partît avec

lui. Quels chiens abâtardis, que ces Sikhs!

A partir de ce moment-là, je ne nageai jamais sans un petit couteau bien

aiguisé dans ma ceinture, et mal s’en fût trouvé l’homme qui m’eût

arrêté. Je ne connaissais pas de vue Hirnam Singh, mais j’eusse tué

quiconque s’en fût venu entre Elle et moi.

Une nuit, au début des pluies, je fus pris de l’envie de traverser la

rivière pour me rendre à Pateera, malgré que la rivière fût en courroux.

Or, tel est la nature du Barhwi, Sahib, que le temps de reprendre

haleine, le voici qui descend des montagnes sous la ferme d’un mur de

trois pieds de haut, et que je l’ai vu, entre l’allumage du feu et la

cuisson d’un _chupatty_, devenir d’un ruisselet un frère de la Jumna.

Quand je quittai cette rive-ci, il existait un haut-fond à un demi-mille

en aval, et je m’arrangeai pour l’atteindre et y reprendre haleine avant

d’aller plus loin; car je sentais peser sur mes talons les mains de la

rivière. Que l’Amour ne fera-t-il faire, toutefois, à un jeune homme? Il

ne tombait des étoiles qu’une faible lumière, et à moitié route du

haut-fond une branche de déodar odorant me frôla la bouche, alors que je

nageais. C’était signe de forte pluie au pied des montagnes et au delà,

car le déodar est un arbre vigoureux, peu facile à déraciner de leurs

flancs. Je me hâtai, aidé en cela par la rivière; mais avant que j’eusse

touché le haut-fond, le pouls du torrent battit, pour ainsi dire,

au-dedans de moi et tout autour, et voici que le haut-fond n’était plus

là, et que je voguais à la crête d’une vague allongée d’une rive à

l’autre. Le Sahib s’est-il jamais trouvé plongé au sein d’une onde en

plein combat et qui ne laisse à l’homme nul usage de ses membres? Pour

moi, la tête au-dessus de l’eau, ce fut comme s’il n’y eût rien que de

l’eau jusqu’au bout du monde, et la rivière m’entraîna parmi sa débâcle.

C’est bien petite chose qu’un homme au ventre d’un déluge. Et ce

déluge-là, quoique je n’en susse rien, c’était la Grande Inondation dont

on parle encore. Mon foie se répandit et je restai étendu comme une

souche sur le dos, dans l’épouvante de la Mort. Il y avait des êtres

vivants dans l’eau, qui criaient et se lamentaient--animaux de la forêt

aussi bien que bétail, et, une fois, la voix d’un homme appelant au

secours. Mais la pluie survint et fouetta l’eau en neige, et je

n’entendis plus que le grondement des cailloux au-dessous de moi et le

grondement de la pluie au-dessus. Et je tourbillonnai de la sorte en

aval du courant, tout en luttant pour reprendre haleine. C’est chose

très difficile que de mourir lorsqu’on est jeune. Le Sahib peut-il, de

là où il est, voir le pont du chemin de fer? Regardez, voilà les

lumières du train-poste qui va à Peshawer! Le pont est en ce moment à

vingt pieds au-dessus de la rivière; mais, cette nuit-là, l’eau

rugissait contre le parapet, et ce fut contre le parapet que je m’en

vins les pieds les premiers. Or, il y avait en cet endroit ainsi que sur

les piles beaucoup de bois amoncelé, et je n’éprouvai pas grand mal. La

rivière se contenta de me presser comme un homme fort en presse un plus

faible. C’est à peine si je pus m’emparer du treillage et me hisser

jusqu’à l’arc-boutant supérieur. Sahib, l’eau écumait d’un pied

au-dessus des rails. Jugez, en conséquence, quelle sorte de crue ce

devait être. Je ne pouvais entendre. Je ne pouvais voir. Je ne pouvais

que rester étendu sur l’arc-boutant et tâcher de reprendre haleine.

Au bout d’un moment, la pluie cessa, et dans le ciel parurent des

étoiles qu’on eût dit sortir de la lessive. A leur lueur, je m’aperçus

que l’eau noire était sans fin aussi loin que le regard circulât, et que

cette eau s’était élevée sur les rails. Il y avait des animaux morts

parmi la débâcle qui se pressait aux piles, d’autres pris par le cou

dans les mailles du parapet, et d’autres pas encore noyés, qui se

débattaient pour trouver pied--buffles, et vaches, et sangliers, un ou

deux daims, et des serpents et des chacals passé toute énumération.

Leurs corps faisaient des taches noires sur le côté gauche du pont, mais

les plus petits d’entre eux se trouvaient forcés à travers le treillage,

et s’en allaient tourbillonner en aval.

Là-dessus les étoiles s’éteignirent, la pluie se remit à tomber, la

rivière grossit plus encore, je sentis le pont qui commençait à

s’agiter, tel dans son sommeil un homme s’agite avant de s’éveiller.

Mais je n’avais pas peur, Sahib. Je vous jure que je n’avais pas peur,

quoique je n’eusse aucune force dans les membres. Je savais que je ne

mourrais pas sans qu’une fois encore je ne L’eusse revue. Mais j’avais

très froid, et je sentais qu’il fallait que le pont s’en aille.

L’eau eut un tremblement, pareil à celui qui précède la venue d’une

grosse vague, et le pont dressa le flanc contre la charge, de telle

sorte que le parapet de droite plongea sous l’eau tandis que celui de

gauche se dressait hors d’elle. Sur ma barbe, Sahib, je parle la vérité

de Dieu! Tel sous le vent met à la bande un bateau à pierres de

Mirzapore, tel se tourna le pont du Barhwi. Tel absolument et de nulle

autre manière.

De l’arc-boutant je glissai en eau profonde, et derrière moi arriva le

courroux de la rivière. J’entendis sa voix et le cri que poussa le

milieu du pont dans l’instant où il quittait les piles et plongeait, et

je n’eus plus connaissance de rien jusqu’à ce que ma tête émergeât au

centre du déluge. J’étendis la main pour nager, et voici qu’elle tomba

sur les cheveux nattés d’une autre tête d’homme. Il était mort, car nul,

à part moi, le Fort du Barhwi, ne pouvait vivre dans un pareil courant.

Il était mort depuis deux grands jours, car il flottait haut, en se

balançant, et me servit de soutien. Je me pris alors à rire, tenant pour

certitude que je La verrais encore et n’aurais point de mal; et

j’entortillai mes doigts dans les cheveux de l’homme, car j’étais

grandement épuisé, et nous descendîmes le courant de conserve--lui le

mort et moi le vivant. Privé de ce secours j’eusse coulé: j’avais froid

dans les moelles, et la chair ridée, pour ainsi dire, en pâte autour des

os. Mais n’avait point peur celui qui avait éprouvé la rivière au fort

de sa puissance; et je le laissai aller où il voulait. A la fin nous

vînmes au pouvoir d’un courant de côté qui se dirigeait vers la rive

droite, et je tâchai, à l’aide de mes pieds, de me maintenir avec lui.

Mais l’homme mort manœuvrait difficilement dans le tourbillon, et je

craignais que, frappé par quelque branche, il ne s’enfonçât. Des têtes

de tamaris me balayèrent les genoux, et je m’aperçus que nous étions

parvenus dans l’eau qui inondait les récoltes; et, après, je laissai

retomber mes jambes, et sentis le fond--le sommet d’un champ--et, après,

l’homme mort s’arrêta sur un tertre sous un figuier, et je tirai mon

corps de l’eau, la joie au cœur.

Le Sahib sait-il où le clapot de la crue, en remontant, m’avait porté?

Au tertre qui sert de marque de limitation est au village de Pateera! Là

même. Je tirai l’homme mort sur l’herbe, en reconnaissance du service

qu’il m’avait rendu, et aussi parce que j’ignorais si je n’aurais pas

encore besoin de lui. Puis je m’en allai, en poussant à trois reprises

le cri du chacal, à l’endroit convenu, lequel se trouvait près de

l’étable de la maison du chef. Mais là était déjà l’Aimée, à genoux et

toute en larmes. Elle craignait que la crue n’eût balayé ma hutte au Gué

du Barhwi. Lorsque j’arrivai doucement à travers l’eau qui me montait

aux chevilles, elle pensa que c’était une ombre, et fut sur le point de

s’enfuir; mais je l’entourai de mes bras, et... je n’étais point une

ombre, en ce temps-là, quoique maintenant je sois un vieil homme.

Je lui racontai l’histoire de la rupture du Pont du Barhwi, et elle

déclara que j’étais plus grand qu’un mortel, car nul ne peut traverser

le Barhwi en pleine crue, et j’avais vu ce que jamais homme auparavant

n’avait vu. La main dans la main, nous nous dirigeâmes vers le tertre où

gisait le mort, et je lui montrai grâce à quelle aide j’avais passé le

gué. Elle regarda aussi le corps, là sous les étoiles, car la nuit, vers

la fin, était devenue claire, et se cacha le visage dans les mains en

s’écriant: «C’est le corps de Hirnam Singh!» Je dis: «Le porc est de

plus d’utilité mort que vivant, ma Mieux Aimée», et Elle, de répliquer:

«Sûrement, car il a conservé à mon amour la vie la plus chère du monde.

Pas moins, il ne faut pas qu’il reste ici, car cela ne pourrait

qu’amener la honte sur moi.» Le corps était à moins d’une portée de

fusil de sa porte.

Alors, je dis, en roulant le corps à l’aide de mes mains: «Dieu a jugé

entre nous, Hirnam Singh, de telle sorte que ton sang ne puisse retomber

sur ma tête. Maintenant, si je t’ai fait tort en t’éloignant du bûcher,

c’est chose à régler entre toi et les corbeaux.» Sur quoi je le

repoussai à la dérive, et il fut entraîné au large, toujours branlant

son épaisse barbe noire comme un prêtre sous l’abat-voix de la chaire à

prêcher. Et plus n’entendis parler de Hirnam Singh.

Avant la pointe de l’aube nous nous séparâmes, Elle et moi, et je

m’éloignai dans la direction de ce qui restait de jungle. A la pleine

lumière je vis ce que j’avais fait dans l’obscurité, et me sentis les os

tout déliés dans la chair, car il courait deux _kos_ d’eau mugissante

entre le village de Pateera et les arbres de la rive opposée; et, au

milieu, les piles du Pont du Barhwi prenaient l’apparence de dents

brisées dans la mâchoire d’un vieil homme. Il ne restait plus de vie sur

les eaux--ni oiseaux ni bateaux, rien qu’une armée de choses

noyées--bœufs, chevaux et hommes--et la rivière était plus rouge que du

sang à cause de l’argile du pied des montagnes. Jamais n’avais-je vu

telle crue--jamais, depuis cette année-là, n’ai-je revu la semblable--et

nul homme vivant, ô Sahib, n’eût fait ce que j’ai fait. Il ne fut pas

pour moi de retour possible, ce jour-là. Pour toutes les terres du chef

ne me serais-je une seconde fois aventuré sans le bouclier de

l’obscurité qui masque le danger. Je remontai d’un _kos_ la berge de la

rivière jusqu’à la maison d’un forgeron, et racontai que la crue m’avait

enlevé de ma hutte; sur quoi l’on me donna à manger. Je restai sept

jours avec le forgeron, jusqu’à l’arrivée d’un bateau; et alors, je

retournai à ma demeure. Il ne restait trace de mur, de toit ni de

plancher--rien qu’une plaque de boue visqueuse. Jugez, en conséquence,

Sahib, jusqu’où il fallait que la rivière eût monté.

Il était écrit que je ne mourrais ni dans ma maison, ni au sein du

Barhwi, ni sous les débris du Pont du Barhwi; car Dieu envoya Hirnam

Singh mort depuis deux jours, quoique j’ignore comment l’homme mourut,

pour être à la fois ma bouée et mon soutien. Il doit y avoir vingt ans

que Hirnam Singh est en enfer, et la pensée de cette nuit-là doit être

la fleur de son tourment.

Écoutez, Sahib! La rivière a changé de ton. Elle va dormir avant l’aube,

dont une heure encore nous sépare. Avec le jour, elle descendra de

nouveau. Comment le sais-je? Ai-je donc vécu ici trente ans sans

connaître la voix de la rivière comme un père connaît la voix de son

enfant? Cette voix se fait de moins en moins irritée. Je jure qu’il n’y

aura pas de danger pendant une heure ou, peut-être, deux. Je ne saurais

répondre du matin. Soyez prompt, Sahib! Je vais appeler Ram Pershad, et,

cette fois, il ne va pas refuser. La bâche est-elle solidement ficelée

sur tout le bagage? Ohé, lourdaud de _mahout_! l’éléphant pour le Sahib,

et dis-leur de l’autre côté qu’on ne pourra passer après le lever du

jour.

De l’argent? Non pas, Sahib. Je ne suis pas de cette espèce. Non, pas

même pour donner des bonbons aux petits. Ma maison, regardez, est vide,

et je suis un vieil homme.

Baisse-toi, Ram Pershad! _Dutt! Dutt! Dutt!_ La chance vous accompagne,

Sahib.

Le Chat Maltais · 第 23 / 24 题