LE JUGEMENT DE DUNGARA

L’histoire se raconte encore aujourd’hui dans les bocages du Mont

Berbulda, et pour preuve on désigne la maison sans toit ni fenêtres de

la Mission. C’est au grand Dieu Dungara, le Dieu des Choses Telles

qu’Elles Sont, le Terrible parmi les Terribles, Pourvu d’Un Œil Unique,

Porteur de la Défense d’Éléphant Rouge, qu’il faut tout attribuer; et

celui qui refuse de croire en Dungara se verra certainement frappé de la

Folie de Yat--la folie qui s’appesantit sur les fils et les filles des

Buria Kol lorsqu’ils se détournèrent de Dungara pour se mettre à porter

des vêtements. Ainsi déclare Athon Dazé, lequel est Grand Prêtre de

l’autel et Gardien de la Défense d’Éléphant Rouge. Mais si vous

questionnez l’aide-percepteur et agent du gouvernement auprès des Buria

Kol, il se mettra à rire--non point parce qu’il en veut aux missions,

mais parce qu’il était là, en personne, lorsque Dungara exerça sa

vengeance sur les enfants spirituels du Révérend Justus Krenk, Pasteur

de la Mission de Tubingen, et sur Lotta, sa vertueuse épouse.

Si jamais homme, toutefois, mérita bon traitement de la part des Dieux,

ce fut le Révérend Justus, sorti de Heidelberg, lequel, sur la foi d’une

vocation, s’en alla dans le désert et prit avec lui la blonde Lotta aux

yeux bleus. «Nous allons rentre meilleurs ces baïens, dont les bratiques

itolâtres obscurcissent en ce moment l’esprit», dit Justus, dès les

premiers temps de sa carrière. «Foui», ajouta-t-il avec conviction, «ce

seront de pons envants, et ils abbrentront à trafailler de leurs mains.

Car tout pon grétien toit trafailler.» Et avec un salaire plus modeste

encore que celui d’un simple bedaud anglais, Justus Krenk tint ménage

par delà Kamala et la gorge de Malair, par delà la rivière de la

Berbulda, près du pied de la montagne bleue de Panth au sommet de

laquelle se dresse le temple de Dungara--au cœur du pays des Buria

Kol--les Buria Kol tout nus, bons enfants, timides, effrontés,

indolents.

Sait-on ce que c’est que la vie dans un avant-poste de mission? Qu’on

tâche d’imaginer une solitude surpassant celle du plus petit poste dans

lequel le gouvernement ait jamais envoyé fonctionnaire dans l’Inde--un

isolement qui au réveil vous pèse sur les paupières et vous pousse de

force tête baissée au labeur journalier. Il n’y a personne de votre

couleur, à qui parler. Il y a, c’est vrai, de quoi manger pour vous

tenir en vie, mais qui n’est guère plaisant à manger. Et tout le bien,

toute la beauté, tout l’intérêt de votre vie, il vous faut les tirer de

vous-même et de la grâce qui peut en vous avoir été placée.

Le matin, avec un tambourinement de pieds mollets, les convertis, les

indécis et les railleurs déclarés avancent en troupe jusqu’à la

verandah. Il vous faut être infiniment patient et bon, et, par-dessus

tout, clairvoyant, attendu que c’est à la simplicité de l’enfance, à

l’expérience de l’homme et à la ruse du sauvage que vous avez affaire.

Votre congrégation a cent besoins matériels à considérer; et c’est à

vous, qui croyez à une responsabilité personnelle vis-à-vis de votre

Créateur, à tirer de la foule vociférante le grain de spiritualité qui

peut s’y trouver déposé. Si, à la cure des âmes, vous ajoutez celle des

corps, votre tâche n’en sera que plus difficile, car les malades et les

estropiés professeront n’importe quelle foi pour guérir, et se moqueront

de vous qui avez la simplicité de les croire.

A mesure que la journée avance et que tombe l’entrain du matin, vous

sentirez vos épaules se courber sous l’impression que votre tâche est

inutile. Il s’agit de lutter contre ce sentiment, et le seul éperon que

vous ayez au flanc, c’est de croire qu’avec l’âme pour enjeu vous jouez

une partie contre le Démon. C’est une grande et réjouissante croyance;

mais il faut à celui qui peut sans défaillir la garder vingt-quatre

heures consécutives, être doué d’une rude dose de force physique et d’un

nerf peu commun.

Demandez aux chefs grisonnants de la Bannockburn Medical Crusade quel

genre de vie mènent leurs prédicants; dites-en deux mots à l’agence

Racine Gospel, ces longs et maigres Américains qui se sont fait une

gloire d’aller où nul Anglais n’ose les suivre; tâchez... si vous

pouvez, qu’un pasteur de la Mission Tubingen vous parle de ses

expériences. On vous renverra aux rapports imprimés, mais ceux-ci ne

font aucune mention des hommes qui ont perdu jeunesse et santé, tout ce

qu’un homme peut perdre sauf la foi, dans les déserts; des jeunes

Anglaises qui sont parties et ont trouvé la mort dans la jungle

pestilentielle du Mont Panth, sachant à l’avance qu’elles allaient à un

trépas certain. Il y aura peu de pasteurs pour vous révéler ces choses,

et moins encore pour parler de ce jeune David de Saint-Bees, qui, dévolu

au service du Seigneur, échoua dans la suprême solitude, et revint

presque dément à la maison mère, criant:--«Dieu n’est pas, mais j’ai

fait route avec le Diable!»

Les rapports gardent ici le silence, parce que l’héroïsme, l’insuccès,

le doute, le désespoir et le renoncement de la part d’un simple blanc

cultivé, sont choses de nul poids, comparés au salut d’une âme à peine

humaine, lorsqu’il s’agit d’arracher celle-ci à la foi fantastique qui

consiste à adorer les génies des bois, les lutins des rochers et les

démons des rivières.

Or, Gallio, l’aide-percepteur du pays en question, «ne faisait nul cas

de ces choses». Il était depuis longtemps dans le district, et les Buria

Kol l’aimaient et lui apportaient des offrandes de poisson harponné,

d’orchidées cueillies au cœur obscur et moite des forêts, et d’autant de

gibier qu’il en pouvait manger. En retour, il leur donnait de la

quinine, et en compagnie d’Athon Dazé, le Grand Prêtre, gérait leurs

petites affaires.

«Au bout de quelques années que vous êtes dans le pays, disait Gallio à

la table de Krenk, vous finissez par trouver que toutes les croyances se

valent. Je vous aiderai de tout mon pouvoir, cela va sans dire, mais

n’allez pas froisser mes Buria Kol. Ce sont de braves gens, et ils ont

confiance en moi.

--Che leur enseignerai la Barole du Seigneur, répondit Justus, sa face

ronde toute rayonnante d’enthousiasme, et che ne ferai assurément augun

tort à leurs préjugés en achissant sans révlexion. Mais, ô mon ami, cet

état d’esbrit qui gonsiste à recarder doutes les groyances afec la même

imbartialité est très maufais.

--C’est bon! repartit Gallio. Pour moi, j’ai à veiller sur leurs corps

et sur le district; quant à vous, essayez ce que vous pouvez pour leurs

âmes. Seulement, ne vous conduisez pas comme votre prédécesseur, sans

quoi je craindrais de ne pouvoir répondre de votre vie.

--Qu’a-t-il fait? demanda Lotta, hardiment, en lui tendant une tasse de

thé.

--Ce qu’il a fait? Eh bien, il est monté au Temple de Dungara--c’est

vrai qu’il était nouveau venu dans le pays--et s’est mis à taper sur la

tête du vieux dieu avec un parapluie; sur quoi les Buria Kol sont sortis

en masse, et l’ont tapé, lui, quelque peu brutalement. J’étais dans le

district, et il me dépêcha un courrier avec cette note:--«Persécuté pour

la cause du Seigneur. Envoyez détachement de soldats.» Les troupes le

plus près étaient à environ deux cents milles de là, mais je devinai ce

qu’il avait fait. Je me rendis à cheval à Panth, et parlai comme un père

au vieil Athon Dazé, lui disant qu’un homme de sa sagesse devait s’être

rendu compte que le sahib avait reçu un coup de soleil et était fou.

Jamais de votre vie vous n’avez vu gens plus désolés. Athon Dazé fit des

excuses, envoya du bois, du lait, des poulets, et cent autres choses.

Puis je donnai cinq roupies au sanctuaire et déclarai à Macnamara qu’il

avait manqué de tact. Il prétendit que je m’étais prosterné dans la

Maison de Rimmon; mais s’il eût seulement franchi le sommet de la

montagne pour aller insulter Palin Deo, l’idole des Suria Kol, on l’eût

empalé sur un bambou passé au feu bien avant que je pusse agir, ce qui

m’eût obligé à faire pendre quelques-uns des pauvres diables. Soyez-leur

aimable, Padri[32]... mais je ne crois pas que vous arriviez à

grand’chose.

[32] _Padri_, titre familier qu’en s’adressant à eux l’on donne aux

prêtres et pasteurs, dans l’Inde.

--Bas moi, répliqua Justus, mais mon Maître. Nous gommencerons avec les

bedits envants. Maints d’entre eux seront malades--cela fa sans tire.

Abrès les envants, les mères; et alors les hommes. Mais crandement

eussè-je brévéré que fous fussiez afec nous sur un pied de symbathie

interne.»

Gallio partit, pour, au risque de sa vie, raccommoder les ponts de

bambou pourris de son petit monde, tuer par ci par là quelque tigre trop

opiniâtre, coucher dehors dans la jungle fumante, ou traquer les

déprédateurs Suria Kol qui avaient pris quelques têtes de bétail à leurs

frères du Clan de Buria. Un jeune homme cagneux, à la démarche gauche,

que ce Gallio, naturellement dépourvu de toute croyance ou de tout

respect, soupirant après le pouvoir absolu, que du reste lui accordait

son peu enviable district.

«Personne ne désire mon poste, disait-il d’un air sardonique, et mon

chef ne vient fourrer son nez chez moi que lorsqu’il est sûr qu’il n’y a

pas de fièvre. Je suis roi sur mes terres, et Athon Dazé est mon

vice-roi.»

Attendu que Gallio se faisait gloire de son suprême mépris de la vie

humaine--quoiqu’il n’étendît jamais au delà de la sienne cette

théorie,--il trouva tout naturel de faire quarante milles à cheval pour

se rendre à la mission avec un tout petit bébé brun sur l’arçon de sa

selle.

«Voici quelque chose pour vous, Padri, dit-il. Les Buria Kol laissent

mourir le trop plein de leurs enfants. Personnellement, je ne vois pas

pourquoi ils s’abstiendraient de le faire, mais vous pouvez peut-être

élever celui-ci. Je l’ai recueilli passé la bifurcation de Berbulda.

J’ai idée que, depuis, la mère n’a cessé de me suivre à travers les

bois.

--C’est le bremier du droupeau», dit Justus.

Et Lotta s’empara du petit être hurlant pour le presser contre son sein,

et s’employa à le calmer, pendant qu’à l’instar d’un loup en suspens

dans les champs Matui, qui lui avait donné naissance, et, conformément à

la loi de sa tribu, l’avait exposé pour mourir, haletait, lasse et les

pieds écorchés, dans le fourré de bambous, guettant de ses yeux de mère

affamée la maison du pasteur. Que ferait le tout-puissant

aide-percepteur? Le petit homme en tunique noire allait-il manger sa

fille toute vivante, comme Athon Dazé disait que telle était la coutume

de tous les hommes en tunique noire?

Matui passa toute la longue nuit à attendre parmi les bambous; et, au

matin, voici que sortit une belle femme blanche, une femme comme Matui

n’en avait jamais vue, et que dans ses bras se trouvait la fille de

Matui, toute revêtue de blanc immaculé. Lotta ne savait pas grand’chose

du langage des Buria Kol, mais lorsqu’une mère fait appel à une autre le

discours est facile à comprendre. Aux mains timidement tendues vers le

bord de sa robe, aux gutturales passionnées et aux yeux débordants de

désir, Lotta comprit à qui elle avait affaire. De sorte que Matui

recouvra son enfant--elle deviendrait la servante, même l’esclave, de la

miraculeuse femme blanche, attendu que sa tribu ne voudrait plus la

reconnaître. Et Lotta pleura avec elle toutes les larmes de son corps, à

la façon teutonne, qui veut que, ce faisant, l’on ne cesse de se

moucher.

«T’abord l’envant, puis la mère, et en ternier l’homme, et le tout à la

Cloire te Tieu», dit Justus l’Enthousiaste.

Et l’homme arriva, armé d’un arc et de flèches, en vérité fort en

colère, attendu qu’il n’avait plus personne pour faire sa cuisine.

Mais l’histoire de la Mission en est une assez longue, et la place me

manque pour montrer comment Justus, oubliant le manque de tact de son

prédécesseur, frappa sans ménagement Moto, le mari de Matui, à cause de

sa cruauté, comment Moto fut atterré, mais, une fois revenu de la

crainte de mourir sur l’heure, reprit courage et devint le fidèle allié

et le premier converti de Justus; comment la petite assemblée grossit, à

l’incommensurable dégoût d’Athon Dazé; comment le prêtre du Dieu des

Choses Telles qu’Elles Sont eut une discussion subtile avec le prêtre du

Dieu des Choses Telles qu’Elles Devraient Être, et succomba; comment les

redevances du temple de Dungara tombèrent à la volaille, au poisson et

au gâteau de miel; comment Lotta allégea la Malédiction d’Ève pour les

femmes, et comment Justus fit de son mieux pour introduire la

malédiction d’Adam; comment les Buria Kol, là-dessus, se rebellèrent, en

déclarant que leur Dieu était un Dieu fainéant, et comment Justus,

surmontant une partie de leurs scrupules, leur enseigna que la bonne

terre brune était riche d’autre chose que de châtaignes.

Tout cela, c’est l’histoire d’un certain nombre de mois, et durant tous

ces mois-là, le noir aux cheveux blancs, qui avait nom Athon Dazé, ne

cessa de méditer vengeance pour l’oubli dont Dungara était l’objet de la

part de la tribu. Avec toute la ruse d’un sauvage il feignit l’amitié

vis-à-vis de Justus, allant jusqu’à faire allusion à sa propre

conversion; mais à la congrégation de Dungara il déclara sourdement:

«Ceux du troupeau du Padri se sont mis à porter des vêtements et adorent

un Dieu travailleur. C’est pourquoi Dungara les châtiera durement, au

point de les envoyer se jeter tout hurlants dans les eaux de la

Berbulda.»

Durant la nuit, la défense d’Éléphant Rouge gronda et mugit dans la

montagne, et les ouailles s’éveillèrent et dirent:

«Le Dieu des Choses Telles qu’Elles Sont mûrit sa vengeance contre les

apostats. Sois miséricordieux, Dungara, vis-à-vis de nous, tes enfants,

et donne-nous toutes leurs récoltes!»

Au temps avancé de la saison froide, le percepteur en personne et sa

femme vinrent au pays des Buria Kol.

«Allez donc jeter un coup d’œil sur la mission de Krenk, dit Gallio. Il

est en train de faire d’assez bonne besogne, à sa façon de voir, et je

crois que cela lui ferait plaisir si vous inauguriez la chapelle de

bambou qu’il est parvenu à bâcler. En tout cas, vous verrez un Buria Kol

civilisé.»

Grand fut le remue-ménage à la mission.

«Bour lors, Monsieur le Bercebdeur et sa cracieuse tame ferront te leurs

yeux que nous afons vait te la ponne pesogne, et... foui... nous lui

mondrerons nos confertis sous les fêtements neufs qu’ils ont

convectionnés te leurs mains. Ce sera une crande vête--touchours, cela

ba sans tire, pour la cloire tu Seigneur», déclara Justus.

Et Lotta d’ajouter:

«Amen.»

Justus, sans en avoir l’air, s’était senti jaloux de la Mission Basel

section tissage, ses convertis n’étant guère adroits de leurs mains;

mais Athon Dazé avait, dans les derniers temps, décidé quelques-uns

d’entre eux à sérancer les fibres luisantes et soyeuses d’une plante qui

poussait en abondance sur le Mont Panth. Elle donnait un tissu presque

aussi blanc et aussi lisse que le _tappa_ des Mers du Sud, et, ce

jour-là, les convertis devaient pour la première fois porter des

vêtements qui en étaient faits. Justus se montrait fier de son œuvre.

«Ils s’en fientront tout de blanc fêtus à la rengondre du Bercebdeur et

te sa noble tame, en jantant: _Te lautamus, Tomine_. Buis, Monsieur le

Bercebdeur inaucurera le jabelle, et... foui... il n’est bas jusqu’à

Callio qui ne se mettra lui-même à groire. Tenez-fous gomme cela, mes

envants, teux par teux, et... Lotta, bourquoi se grattent-ils ainsi? Il

n’est bas séant, Nala, mon envant, de se tortiller te la sorte. Le

Bercebdeur fa fenir et sera scantalisé.»

Le percepteur, sa femme et Gallio grimpèrent le versant jusqu’au poste

de la mission. Les convertis furent alignés sur deux rangs, brillant

ruban de quarante enfants.

«Ah! fit le percepteur, que son instinct d’accaparement portait à croire

qu’il avait, dès le début, protégé l’institution. Cela avance, je vois,

et à grands pas.»

Jamais parole n’avait été plus vraie! La mission était en train

d’avancer--d’abord par petits sauts timides et déhanchements gênés, puis

bientôt par sauts de cheval piqué des mouches et bonds de kanguroos

affolés. Du Mont Panth la défense d’Éléphant Rouge lança un rugissement

sec et angoissé. Les rangs des convertis oscillèrent, se rompirent et

s’éparpillèrent au milieu de hurlements de douleur, tandis que Justus et

Lotta restaient frappés d’horreur.

La troupe changea de front et gouverna vers les rochers qui surplombent

la Berbulda, se tordant, frappant du pied, arrachant et jetant ses

habits en sa course, poursuivie par le tonnerre de la trompette de

Dungara. Justus et Lotta accoururent presque en larmes auprès du

percepteur.

«Che n’y gomprends rien! Hier, dit Justus hors d’haleine, ils

bossédaient les Tix Gommandements... Qu’est-ce que cela feut tire? Loué

soit le Seigneur en tous temps, en tous lieux. Nala? Oh, fi donc!»

Un bond et un cri, et c’était sur les rochers qui surplombaient leur

tête, Nala, jadis orgueil de la mission, une pucelle de quatorze

printemps, bonne, docile et vertueuse... maintenant nue comme l’aurore

et pestant comme un chat sauvage.

«Est-ce pour cela! cria-t-elle d’une voix de délire, en lançant son

petit jupon à la tête de Justus, est-ce pour cela que j’ai délaissé les

miens et Dungara... pour les feux de votre enfer? Singe aveugle, petit

ver de terre, poisson sec que vous êtes, vous disiez que je ne brûlerais

jamais! O Dungara, voici que je brûle dès maintenant! Grâce, Dieu des

Choses Telles qu’Elles Sont!»

Elle fit volte-face et se précipita dans la Berbulda, sur quoi la

trompette de Dungara beugla de triomphe. Le dernier des convertis de la

Mission Tubingen avait mis un quart de mille de rivière torrentueuse

entre lui et ses maîtres.

«Hier, dit Justus avec un sanglot dans la voix, elle abbrenait l’A. P.

C. T. à l’école... Oh! C’est l’œufre de Satan!»

Mais Gallio était en train de regarder avec curiosité le petit jupon de

la jeune fille, tombé là, à ses pieds. Il tâta le tissu, remonta la

manche de sa propre chemise au-dessus de la ligne fortement bronzée de

son poignet, et là, contre la chair, pressa un pli de l’étoffe. Une

ampoule d’un rouge enflammé parut sur la peau blanche.

«Ah! fit Gallio avec calme. Je m’en doutais.

--Qu’est-ce tonc? demanda Justus.

--Moi, j’appellerais cela la Chemise de Nessus, mais... où vous

êtes-vous procuré la fibre de ce tissu?

--C’est Athon Dazé, répondit Justus. Il a montré aux carçons gomment la

vabriquer.

--Le vieux renard! Savez-vous qu’il vous a donné l’ortie de

Nilgiri--dite _bichua_ scorpion--la _Girardenia heterophylla_--à

travailler. Pas étonnant s’ils se tortillaient! Mais, cela pique même

quand on en fait des cordes de pont, si on ne le laisse tremper durant

six semaines. Le madré compère! Une demi-heure environ devait suffire

pour traverser leur épais épiderme, et alors...!»

Gallio partit d’un éclat de rire, mais Lotta pleurait dans les bras de

la femme du percepteur, et Justus s’était de ses mains couvert le

visage.

«La _Girardenia heterophylla_! répéta Gallio. Krenk, pourquoi ne m’en

avoir pas parlé? Je vous eusse épargné tout cela. Du feu tissé! Il

fallait un Buria Kol en sa simplicité pour ne pas le savoir, et, si je

suis bon juge en ce qui les concerne, vous ne les ramènerez jamais.»

Il regarda de l’autre côté de la rivière, là où les convertis étaient

encore à se vautrer et à gémir dans les flaques d’eau, et le rire

s’éteignit dans ses yeux, car il s’aperçut que la Mission Tubingen

n’existait plus pour les Buria Kol.

Jamais, quoique durant trois mois ils errèrent tristement autour de

l’école désertée, jamais il ne fut plus possible à Lotta ou Justus de

ramener, fût-ce à force de caresses, même celle de leurs ouailles qui

promettait le plus. Non! La conversion n’avait pour fin que le feu de

l’enfer--ce feu qui parcourait les membres et rongeait jusque dans les

os. Qui donc oserait une seconde fois provoquer la colère de Dungara?

Que le petit homme et sa femme s’en aillent ailleurs. Les Buria Kol ne

voulaient plus en entendre parler. Un message officieux à l’adresse

d’Athon Dazé, l’avertissant que si on touchait à un cheveu de leurs

têtes, Athon Dazé et les prêtres de Dungara seraient pendus par ordre de

Gallio sur l’autel du temple, protégea Justus et Lotta contre les

flèches trapues et empoisonnées des Buria Kol, mais leur seuil ne vit

plus apporter poisson, volaille ni gâteau de miel, sel ni cochon de

lait. Et l’homme, hélas! ne peut vivre de la grâce toute seule, si les

aliments viennent à manquer.

«Allons-nous-en, ma vemme, dit Justus; il n’y a rien de pon ici, et le

Seigneur a foulu que la dâche à quelque autre ingombe--en temps et

lieu--en Son temps. Nous allons nous en aller, et che me... foui...

mettrai à étudier un beu la potanique.»

Si quelqu’un éprouve le désir de convertir les Buria Kol, il reste au

moins les quatre murs d’une maison de mission sous le Mont Panth. Mais

la chapelle et l’école sont depuis longtemps rendus à la jungle.

Le Chat Maltais · 第 22 / 24 题