Si l’on admet qu’on n’a pas le droit d’entrer dans son salon dès le
matin, quand la bonne remet les choses en ordre et balaie la poussière,
on accordera que les gens civilisés qui mangent dans de la porcelaine et
font usage de porte-cartes n’ont pas le droit de juger un pays non
civilisé suivant leur façon de distinguer le bien du mal. Lorsque
l’endroit est préparé pour les recevoir, par ceux qui se trouvent
désignés pour ce genre de travail, ils peuvent s’en venir, en apportant
dans leurs malles leur milieu social, le décalogue, et toute la
boutique. Mais où la Loi de la Reine ne porte pas, il n’est guère
rationnel de s’attendre à voir observer d’autres et plus faibles
règlements. Les hommes qui courent en tête des chars de la Décence et de
la Bienséance, et _rendent droits les sentiers_ de la jungle, ne peuvent
se voir jugés de la même façon que les gens casaniers qui n’ont jamais
quitté le coin du feu.
Il n’y a pas tant de mois que la Loi de la Reine s’arrêtait à quelques
milles au nord de Thayetmyo, sur l’Iraouaddy. A pareille distance,
l’Opinion Publique n’avait guère de poids; elle existait cependant
suffisamment pour tenir les gens dans le devoir. Lorsque le gouvernement
déclara qu’il fallait que la Loi de la Reine portât jusqu’à Bhamo et la
frontière chinoise, l’ordre en fut donné, et des hommes, dont le désir
était de devancer un tant soit peu l’arrivée de la Décence, se portèrent
en avant avec les troupes. C’étaient ceux qui n’avaient jamais pu passer
d’examens, et qui eussent manifesté des idées trop prononcées pour
l’administration de provinces régies par le rond de cuir. Le
gouvernement suprême intervint aussitôt que possible, avec codes et
règlements, et fit de son mieux pour amener la Nouvelle Birmanie au
niveau banal de l’Inde; mais il y eut un court moment où il fallut des
hommes vigoureux, lesquels en profitèrent pour tirer à leur profit
personnel le meilleur parti possible de la situation.
Parmi les avant-coureurs de la civilisation se trouva Georgie Porgie,
considéré comme un homme à poigne par tous ceux qui le connaissaient.
Lorsqu’il se rendit en Haute Birmanie, Georgie Porgie se moquait un peu
du tiers et du quart, mais savait se faire respecter et se tirer des
fonctions à la fois militaires et civiles qui, en ces périodes-là,
incombaient à la plupart. Il s’acquitta de son travail de bureau, et de
temps à autre hébergea les détachements de soldats minés par la fièvre,
qui erraient dans ses parages, à la recherche de quelque parti de
dacoïts en fuite. Parfois il lui arrivait de sortir lui-même et de saler
quelques dacoïts pour son propre compte; car le feu couvait encore sous
la cendre, et le pays était toujours prêt à s’embraser au moment où on
s’y attendait le moins. Georgie Porgie goûtait fort ces petits coups de
chambard, dont les dacoïts tiraient quelque peu moins de plaisir. Les
personnages officiels qui entraient en relations avec lui s’en allaient
tous avec l’idée que Georgie Porgie était un homme de valeur, très apte
à se débrouiller seul; et, grâce à cette croyance, on le laissa faire à
sa guise.
Au bout de quelques mois, il se fatigua de la solitude, et se mit en
quête de compagnie et de bien-être. La Loi de la Reine commençait à
peine à faire sentir ses effets dans le pays, et l’Opinion Publique, de
plus de poids qu’elle, était encore à venir. De plus, il existait dans
le dit pays une coutume suivant laquelle l’homme blanc pouvait prendre
épouse à lui parmi les filles de Heth contre paiement. Si le mariage
n’obligeait pas autant que la cérémonie _nikkah_ chez les Mahométans,
l’épouse était du moins fort agréable.
Lorsque toutes nos troupes seront de retour de Birmanie, elles
répandront le proverbe: «Aussi économe qu’une épouse birmane», et les
jolies ladies anglaises se demanderont ce que cela peut vouloir dire.
Le chef du village voisin du poste de Georgie Porgie possédait une jolie
fille, laquelle avait aperçu Georgie Porgie, et l’aimait de loin. Quand
la nouvelle se répandit que l’Anglais à la poigne d’acier, qui habitait
derrière la palissade, cherchait une gouvernante, le chef s’en vint chez
lui et lui expliqua que pour cinq cents roupies comptant il confierait
sa fille à la garde du jeune homme, à charge par celui-ci de la
maintenir en honneur, respect et bien-être, sans oublier les belles
robes, suivant la coutume du pays. L’affaire fut conclue, et Georgie
Porgie jamais ne s’en repentit.
Il trouva sa maison, naguère sens dessus dessous, mise en ordre et
confort, ses dépenses jusqu’alors sans contrôle réduites de moitié, et
lui-même l’objet des caresses et des prévenances de sa nouvelle
acquisition, laquelle s’asseyait au haut bout de la table, lui chantait
des chansons, faisait marcher ses domestiques de Madras, et se montrait
en toutes façons la plus douce, la plus joyeuse, la plus honnête et la
plus séduisante petite femme que le plus exigeant des célibataires pût
désirer. Nulle race, suivant ceux qui sont au courant de la chose, ne
produit de femmes aussi bonnes épouses et aussi bonnes maîtresses de
maison que la race birmane. Lorsque s’en vint par là le premier
détachement en route sur le sentier de la guerre, le lieutenant qui le
commandait trouva à la table de Georgie Porgie une hôtesse vis-à-vis de
qui montrer de la déférence, une femme à traiter en tout comme quelqu’un
qui occupe une position assurée. En rassemblant ses hommes au petit
jour, le lendemain, pour replonger dans la jungle, il accorda un regret
au gentil petit dîner et au joli minois, et du fond du cœur envia
Georgie Porgie. Il était cependant fiancé à une jeune fille, au pays,
mais c’est comme cela que certains hommes sont bâtis.
Le nom de la jeune Birmane n’était pas de ces plus coulants, mais, comme
elle ne tarda point à se trouver baptisée du nom de Georgina par Georgie
Porgie, le mal n’était pas grand. Georgie Porgie prit en excellente
opinion les prévenances et le confort général, et jura n’avoir jamais
dépensé cinq cents roupies dans un meilleur but.
Au bout de trois mois de ménage, il fut pris d’une idée géniale. Le
mariage--le bon mariage anglais--ne pouvait, après tout, être une
mauvaise chose. S’il goûtait un bien-être si complet au fin fond du
monde avec cette petite Birmane qui fumait des cheroots, combien ce
bien-être gagnerait à la compagnie de quelque aimable jeune Anglaise qui
ne fumerait pas de cheroots, et jouerait du piano au lieu de jouer du
banjo? En outre, il se sentait pris du désir de retourner aux gens de sa
race, d’entendre encore une fois une musique militaire et de voir ce
qu’on éprouvait à rendosser le frac. Décidément, il se pouvait que le
mariage fût une excellente chose. Il passa la soirée à ruminer
l’affaire, pendant que Georgina chantait pour lui, ou lui demandait la
cause de son silence, et si par mégarde elle l’avait offensé. Tout en
réfléchissant il fumait, et tout en fumant il regardait Georgina, que
dans son imagination il transformait en une belle petite Anglaise,
économe, plaisante et gaie, aux cheveux en bouclettes sur le front, et
peut-être la cigarette aux lèvres. En tout cas, pas un de ces grands
cheroots birmans de la marque que Georgina fumait. Il épouserait une
jeune fille qui aurait les yeux de Georgina et le plus possible de ses
façons, mais pas tout. On pouvait obtenir mieux. Sur quoi il chassa
d’épaisses volutes de fumée par les narines et s’étira. Il goûterait du
mariage. Georgina l’avait aidé à économiser quelque argent, et il avait
droit à six mois de congé.
«Écoute, petite femme, dit-il, il nous faut mettre encore de l’argent de
côté durant les trois mois qui vont venir. J’en ai besoin.»
C’était un reproche gratuit au gouvernement domestique de Georgina,
attendu qu’elle tirait quelque fierté de son épargne; mais, puisque son
dieu avait besoin d’argent, elle ferait de son mieux.
«Il te faut de l’argent? dit-elle avec un léger rire. J’en ai, de
l’argent. Tiens! Regarde!»
Elle courut à sa chambre et en rapporta un petit sac de roupies.
«Sur tout ce que tu me donnes, j’en garde un peu. Vois! Cent sept
roupies. Tu ne peux avoir besoin de plus que cela? Prends. Je suis trop
heureuse que cet argent te soit utile.»
Elle répandit les pièces sur la table et les poussa vers lui de ses
agiles petits doigts d’or pâle.
Georgie Porgie ne revint plus sur la question de l’économie dans le
ménage.
Trois mois plus tard, après avoir envoyé et reçu plusieurs lettres
mystérieuses que Georgina ne put comprendre, et par cela même détesta,
Georgie Porgie annonça qu’il s’en allait, et qu’il fallait à la jeune
femme retourner à la maison de son père et y rester.
Georgina se mit à pleurer. Elle irait avec son dieu jusqu’au bout du
monde. Pourquoi le quitterait-elle? Elle l’aimait.
«Je vais simplement à Rangoun, dit Georgie Porgie. Je serai de retour
dans un mois, mais c’est plus sûr de rester avec ton père. Je te
laisserai deux cents roupies.
--Si tu t’en vas pour un mois, qu’ai-je besoin de deux cents roupies?
Cinquante sont plus que suffisantes. Il y a quelque chose là-dessous. Ne
t’en va pas, ou alors laisse-moi aller avec toi.»
Georgie Porgie, encore aujourd’hui, n’aime guère se remémorer cette
scène. Il finit par se débarrasser de Georgina, en transigeant pour
soixante-dix roupies. Elle ne voulait pas prendre davantage. Sur quoi il
se rendit par bateau et chemin de fer à Rangoun.
Les lettres mystérieuses lui avaient accordé un congé de six mois. Sur
le moment le fait de la fuite en elle-même et l’idée qu’il pouvait
s’être montré perfide lui furent assez pénibles; mais, dès que le grand
paquebot fut bien là-bas dans le bleu, les choses se montrèrent sous un
jour plus riant, le visage de Georgina, avec l’étrange petite maison
entourée de palissades et le souvenir des irruptions, la nuit, de
dacoïts hurlants, du cri suivi d’un soubresaut chez le premier homme
qu’il eût jamais tué de sa propre main, et de cent autres choses plus
intimes, s’effaça petit à petit du cœur de Georgie Porgie, et la vision
de l’Angleterre approchante prit sa place. Le paquebot était plein de
gens en congé, tous dans l’exubérance de la joie, qui venaient de
secouer la poussière et la sueur de la Haute Birmanie, et se montraient
gais comme des écoliers. Ils aidèrent Georgie Porgie à oublier.
Puis vint l’Angleterre avec ses voluptés, ses convenances et ses aises,
et Georgie arpenta dans un aimable rêve des trottoirs dont il avait
presque oublié le son, en se demandant comment des hommes de bon sens
pouvaient quitter la capitale. Il accepta l’âpre joie de ses vacances
comme la récompense de ses services. La Providence, en outre, lui
ménagea une autre et plus grande joie--tous les plaisirs dont
s’accompagnent de tranquilles fiançailles anglaises, fort différentes de
ces marchés effrontés de la vie des fonctionnaires dans l’Inde, où la
moitié de la communauté regarde faire en pariant sur le résultat, tandis
que l’autre moitié se demande ce que Madame une telle en dira.
La jeune fille était agréable; l’été, accompli, et grande, la maison de
campagne près Petworth, où l’on pouvait s’égarer dans des hectares et
des hectares de bruyère pourprée et de prairies remplies de hautes
herbes. Georgie Porgie sentit qu’il avait enfin trouvé quelque chose qui
donnait à la vie une raison d’être, et tout naturellement en conclut que
la première chose à faire était de demander à la jeune fille de partager
son sort dans l’Inde. Elle, en son ignorance, était toute prête à
partir. Il ne fut pas, ici, question de marchander avec un chef de
village. Ce fut le beau mariage bourgeois à la campagne, avec le
corpulent beau-père et la belle-mère en larmes, le garçon d’honneur tout
vêtu de pourpre et de fin lin, et les six petites communiantes au nez
retroussé pour jeter des roses sur le chemin bordé de tombes qui menait
au portail de l’église. La feuille locale raconta tout au long la chose,
jusqu’à donner les cantiques in extenso.
Puis vint la lune de miel à Arundel; et ensuite, la belle-mère versa des
pleurs copieux avant de laisser sa fille unique s’embarquer pour l’Inde
sous la garde de Georgie Porgie, le Nouveau Marié. Il ne fait point
doute que Georgie Porgie était on ne peut plus amoureux de sa femme, et
qu’elle voyait en lui le meilleur et le plus grand homme du monde.
Lorsqu’il se présenta à Bombay, il se crut fondé à demander un bon poste
à cause de sa femme; et comme il s’était quelque peu distingué en
Birmanie et commençait à être apprécié, il se vit accorder presque tout
ce qu’il demandait, et envoyer dans un poste que nous appellerons
Sutrain. Ce poste occupait plusieurs collines et portait la désignation
officielle de «sanatorium», pour la bonne raison que l’écoulement des
eaux stagnantes s’y trouvait des plus négligés. C’est là que Georgie
Porgie se fixa, et trouva que la vie d’homme marié lui allait comme un
gant. Il ne délira pas, à l’instar de maints jeunes maris, sur
l’étrangeté et le plaisir de voir sa petite femme adorée assise chaque
matin vis-à-vis de lui au petit déjeuner, «comme si c’était la chose la
plus naturelle du monde». «Il avait déjà passé par là», comme on dit,
et, comparant les mérites de sa Maud présente à ceux de Georgina, il
inclinait de plus en plus à penser qu’il avait réussi.
Mais il n’était ni tranquillité ni bien-être de l’autre côté de la Baie
du Bengale, sous les tecks où Georgina demeurait avec son père, et où
elle attendait le retour de Georgie Porgie. Le chef était vieux et se
souvenait de la guerre de 1851. Il était allé à Rangoun, et n’était pas
sans connaître les façons des «Kullahs». Assis le soir devant sa porte,
il enseigna à Georgina une philosophie aride qui ne la consola pas du
tout.
Un jour, elle disparut du village avec toutes les roupies que Georgie
Porgie lui avait données, et une très petite teinture d’anglais--dont
elle était également redevable à Georgie Porgie.
Le chef commença par se sentir furieux; puis il alluma un autre cigare
et dit quelque chose de peu flatteur sur le sexe en général. Georgina
était partie à la recherche de Georgie Porgie, lequel pouvait se trouver
à Rangoun, ou de l’autre côté de l’Eau Noire, sinon être mort, pour ce
qu’elle en savait. La chance la servit. Un vieux policeman sikh lui
raconta que Georgie Porgie avait traversé l’Eau Noire. Elle prit un
billet d’entrepont à Rangoun et se rendit à Calcutta, en gardant pour
elle le secret de son voyage.
Dans l’Inde il ne resta nulle trace de son passage durant six semaines,
et personne n’est là pour dire par quelles tortures de cœur elle dut
passer.
Elle reparut à quatre cents milles au nord de Calcutta, se dirigeant
droit vers le septentrion, exténuée et les traits hagards, mais résolue
dans sa détermination de retrouver Georgie Porgie. Elle ne pouvait
comprendre le langage de la population; mais l’Inde est infiniment
charitable, et la gent féminine, tout le long de la Grand’Route[10], lui
donna à manger. Un je ne sais quoi lui faisait croire que Georgie Porgie
devait se trouver au bout de cette impitoyable route. Peut-être
avait-elle rencontré quelque cipaye qui l’avait connu en Birmanie; mais
cela, personne ne saurait l’affirmer. Elle finit par tomber sur un
régiment dont l’un des officiers était un ancien invité de Georgie
Porgie au temps où l’on faisait la chasse aux dacoïts. On ne s’ennuya
pas dans les tentes lorsque Georgina se jeta à ses pieds et se mit à
pleurer. On s’amusa moins une fois contée l’histoire; et l’on fit une
collecte, ce qui était plus dans la note. L’un des lieutenants savait où
se trouvait Georgie Porgie, mais ignorait son mariage. Aussi donna-t-il
le premier renseignement à Georgina, laquelle continua joyeusement sa
route vers le nord, dans un wagon de chemin de fer qui offrit le repos
aux pieds las et l’ombre à la petite tête poussiéreuse. Les marches, à
partir du chemin de fer et à travers la montagne, pour gagner Sutrain,
furent pénibles, mais Georgina avait de l’argent, et les familles qui
voyageaient en char à bœufs lui accordèrent leur aide. Ce fut un voyage
presque miraculeux, et Georgina ne douta pas que les bons esprits de
Birmanie ne veillassent sur elle. La route de montagne qui mène à
Sutrain est une étape plutôt glacée, et Georgina attrapa un gros rhume.
Mais, au bout de tous ces ennuis, il y avait Georgie Porgie pour la
prendre dans ses bras et la dorloter, comme il faisait au temps jadis,
lorsque la palissade était fermée la nuit et qu’il avait trouvé bon le
repas du soir. Georgina poursuivit sa route de toute la vitesse de ses
pieds; et les bons esprits lui accordèrent une dernière faveur.
[10] _The Grand Trunk Road_, cette route gigantesque de l’Inde
longuement décrite dans _Kim_.
Juste au tournant de la route qui mène à Sutrain, un Anglais l’arrêta,
au crépuscule, avec ces mots:
«Grand Dieu! Qu’est-ce que vous faites ici?»
C’était Gillis, l’ancien adjoint de Georgie Porgie en Haute Birmanie, et
qui occupait le poste voisin de ce dernier dans la jungle. Georgie
Porgie, qui l’appréciait, avait demandé à l’avoir dans son service à
Sutrain.
«Je suis venue, dit Georgina simplement. Il y avait si loin que j’ai mis
des mois à venir. Où est sa maison?»
Gillis resta bouche bée. Il s’était trouvé jadis suffisamment en rapport
avec Georgina pour savoir que toute explication serait superflue. Il n’y
a pas à entrer dans les explications avec un Oriental. Il faut lui
montrer les choses.
Et il fit quitter la route à Georgina pour la guider le long d’un petit
sentier qui grimpait en haut de la falaise et aboutissait à une
plate-forme sur les derrières d’une maison construite en plein versant.
On venait d’allumer les lampes, mais les rideaux n’étaient pas encore
tirés.
«Maintenant, regardez, dit Gillis», en s’arrêtant devant la fenêtre du
salon.
Georgina regarda, et vit Georgie Porgie en compagnie de la Nouvelle
Mariée.
Elle porta la main à ses cheveux, qui étaient sortis du chignon et
s’éparpillaient sur son visage. Elle essaya de remettre de l’ordre dans
sa robe en guenilles; mais la robe ne pouvait retrouver son aplomb, et
Georgina fut prise d’un accès de petite toux bizarre, car c’était
vraiment un fort vilain rhume qu’elle avait attrapé là. Gillis regarda,
lui aussi; mais, alors qu’elle se contenta de regarder une seule fois la
Nouvelle Mariée, ses yeux se tournant toujours sur Georgie Porgie,
Gillis, lui, regardait la Nouvelle Mariée tout le temps.
«Qu’allez-vous faire, demanda Gillis, qui tenait Georgina par le
poignet, afin de prévenir toute irruption inattendue dans le rayon de
lumière. Allez-vous entrer dire à cette Anglaise que vous avez vécu avec
son mari?
--Non, répondit Georgina faiblement. Laissez-moi. Je m’en vais. Je jure
que je m’en vais.»
Elle se dégagea brusquement, et s’éloigna en courant dans l’obscurité.
«Pauvre petite! dit Gillis, en dégringolant jusqu’à la route principale.
J’aurais voulu lui donner quelque chose pour retourner en Birmanie. Ce
que nous l’avons, toutefois, échappé belle! Et cet ange-ci ne l’eût
jamais pardonné.»
Ces derniers mots semblent prouver que le dévouement de Gillis pour
Georgie Porgie n’était pas entièrement dû à son affection pour lui.
La Nouvelle Mariée et le Nouveau Marié sortirent dans la véranda après
dîner, afin que la fumée des cheroots de Georgie Porgie ne demeurât pas
suspendue dans les rideaux neufs du salon.
«Qu’est-ce qu’on entend là en bas?» demanda la Nouvelle Mariée.
Ils écoutèrent tous deux.
«Oh, répondit Georgie Porgie, je suppose que c’est quelque brute de
montagnard qui aura battu sa femme.
--Bat-tu-sa-femme! L’horreur! fit la Nouvelle Mariée. Imaginez que vous
me battiez, moi!
Elle passa le bras autour de la taille de son mari, et, s’appuyant la
tête contre son épaule, regarda de l’autre côté de la vallée remplie de
nuages, en plein contentement, en pleine sécurité.
Mais c’était Georgina qui pleurait, toute seule, au pied du versant,
parmi les pierres du cours d’eau où les blanchisseurs lavent les
vêtements.