LE CHAT MALTAIS

Ils avaient, tous les douze, bon motif de se montrer orgueilleux, et

motif meilleur encore d’avoir le trac; car, bien qu’ils se fussent,

partie par partie, taillé la voie à travers les teams engagés pour le

tournoi de polo, ils se rencontraient, cet après-midi-là, dans le match

final, avec les Archanges. Or, les hommes des Archanges jouaient avec

une demi-douzaine de poneys par tête, et, comme la partie était divisée

en six quarts de huit minutes chacun, c’était un poney frais à chaque

reprise. Alors que le team des Skidars, même en supposant qu’il ne

survînt pas d’accidents, n’était en mesure de fournir qu’un poney toutes

les deux reprises. Et deux contre un, cela constitue un sérieux

avantage. D’autre part, ainsi que le fit remarquer Shiraz, le syrien

gris, ils se rencontraient avec le dessus du panier des poneys de polo

de l’Inde Supérieure; des poneys qui pour le moins avaient coûté mille

roupies chacun, alors qu’il ne fallait voir en eux-mêmes qu’un lot de

roquentins sans valeur, pris un peu partout, et souvent à des charrettes

de campagne, par leurs maîtres, lesquels appartenaient à un régiment

pauvre, mais honnête, d’infanterie indigène.

«L’argent, cela veut dire l’allure et le poids, déclara Shiraz, en

frottant d’un air malheureux son nez noir et soyeux le long de sa guêtre

bien ajustée; et, suivant les maximes du jeu, tel que je le connais...

--Ah, mais nous ne jouons pas les maximes, repartit le Chat Maltais.

C’est le jeu, que nous jouons, et nous possédons l’incontestable

avantage de le connaître, le jeu. Réfléchissez donc d’une enjambée,

Shiraz. En deux semaines nous sommes partis de rien pour décrocher la

seconde place contre tous ces gaillards que vous voyez là sur le

terrain, et cela, parce que nous jouons avec la tête tout autant qu’avec

les pieds.

--N’empêche que je me sens aussi mal en forme que mal en train, déclara

Cendrillon, une jument gris souris, qui possédait un frontal rouge et la

paire de jambes la plus nette qu’on vit oncques à un poney hors d’âge.

Ils ont le double de notre taille, ces personnages-là.»

Cendrillon regarda l’assemblée, et soupira. Le terrain de polo

d’Umballa, dur et poudreux, était encadré de milliers de soldats,

blancs, noirs, sans compter les centaines et centaines d’équipages, de

mail-coachs, de dog-carts, d’ombrelles aux couleurs brillantes,

d’officiers avec ou sans uniforme, et les foules d’indigènes derrière

eux; et les ordonnances à dos de chameau, qui avaient fait halte pour

assister à la partie, au lieu de porter les missives du haut en bas de

la ville; et les marchands de chevaux indigènes, qui couraient de côté

et d’autre sur des juments de Biluchi aux oreilles délicates, cherchant

l’occasion de vendre quelques poneys de polo de tout premier ordre. Puis

c’étaient les poneys d’une trentaine de teams éliminés, qui avaient été

engagés pour la «Upper India Free For All Cup[2]»--presque tous poneys

de valeur et de renom entre Mhow et Peshawer, entre Allahabad et

Moultan; poneys primés, arabes, syriens, barbes, de Deccanee, de Waziri,

du pays, et des poneys de Caboul de toutes les couleurs, toutes les

formes, tous les caractères imaginables. Quelques-uns d’entre eux se

trouvaient dans des écuries toiturées de nattes, près du terrain de

polo; mais la plupart étaient sellés, et leurs maîtres, les vaincus des

parties précédentes, s’en servaient pour trotter de ci de là, et se

conter mutuellement la façon précise de jouer le jeu.

[2] Coupe de l’Inde Supérieure, ouverte à tous.

C’était un beau spectacle, et le va et vient des prompts petits sabots,

ainsi que les salutations incessantes des poneys qui s’étaient déjà

rencontrés sur d’autres terrains de polo ou champs de course, eussent

suffi à mettre n’importe quel quadrupède dans tous ses états.

Mais le team des Skidars s’arrangeait pour ne pas avoir l’air de

connaître ses voisins, quoique la moitié des poneys qu’on voyait sur le

terrain fussent curieux de se frotter l’épaule à celle des petits

gaillards venus du Nord et qui jusqu’ici avaient tout balayé sur leur

passage.

«Voyons, dit au Chat Maltais un arabe soyeux, à la robe dorée, qui avait

joué fort mal le jour précédent, dites-moi, ne nous sommes-nous pas

rencontrés dans l’écurie d’Abdul Rahman, à Bombay, il y a quatre

saisons? J’ai gagné la coupe de Paikpattan à la saison suivante, vous

devez vous rappeler.

--Ce n’est pas moi, répondit poliment le Chat Maltais. J’étais alors à

Malte, à tirer la charrette. Je ne cours pas dans les courses. Je joue

le jeu.

--O-oh! repartit l’arabe, en dressant la queue, et en s’éloignant d’un

air crâne.

--Tenez-vous sur la réserve, dit à ses compagnons le Chat Maltais. Nous

n’avons pas besoin de nous frotter le nez à tous ces demi-sang panards

de l’Inde Supérieure. Dès que nous aurons gagné cette coupe-ci, ils

vendront leurs fers pour nous connaître.

--Ce n’est pas nous qui gagnerons la coupe, déclara Shiraz. Comment vous

sentez-vous?

--Médiocre, comme la ration d’hier au soir, après que ce rat musqué eut

passé dessus, répondit Polaris, un poney gris à l’avant-main quelque peu

lourd.»

Et le reste du team se montra d’accord avec lui.

«Plus tôt on oublie cela, mieux cela vaut, dit le Chat Maltais d’un ton

de bonne humeur. Ils ont fini le tiffin[3], dans la grande tente. C’est

le moment où on va nous réclamer. Si vos selles ne sont pas mises comme

il faut, ruez. Si vos mors vous gênent, cabrez-vous, et laissez les

_saïs_ voir si vos guêtres sont trop serrées.»

[3] Déjeuner, dans l’Inde.

Chaque poney avait son _saïs_, son groom, lequel habitait, mangeait et

dormait avec lui, et toujours avait parié beaucoup au-delà de ses moyens

sur le résultat de la partie. Rien à craindre, tout irait bien, et afin

d’en être sûr, chaque _saïs_ frictionnait les jambes de son poney

jusqu’à la dernière minute. Derrière les _saïs_ se tenaient assis tous

ceux du régiment des Skidars qui avaient obtenu une permission pour

assister au match, la moitié environ des officiers indigènes, et cent ou

deux cents hommes à la peau brune, à la barbe noire, sans parler des

musiciens du régiment, dont le doigt parcourait nerveusement les grosses

cornemuses enrubannées[4]. Les officiers indigènes tenaient des

faisceaux de sticks de polo, de longs maillets emmanchés de bambou; et

comme, après le tiffin, la grande tribune officielle se remplissait, ils

se disposèrent soit isolément, soit deux par deux, en différents points

autour du terrain, de façon qu’un stick se trouvât-il brisé, le joueur

n’eût pas loin à galoper pour s’en voir remettre un autre. Une fanfare

de cavalerie britannique entonna un air populaire, et les deux arbitres,

en légers cache-poussière, firent leur apparition sur deux petits poneys

fort excités. Les quatre joueurs du team des Archanges suivirent, et le

spectacle de leurs belles montures fit gémir Shiraz de nouveau.

[4] Les cornemuses furent très répandues primitivement dans l’Inde

elle-même, l’Asie Mineure et la Chine, et se trouvent être

l’instrument de musique national de certains régiments indigènes de

l’Inde tout aussi bien que celui des Highlanders.

«Attendez, nous allons voir, dit le Chat Maltais. Deux d’entre eux

jouent avec des œillères, et cela indique qu’ils ne voient pas comment

_se tirer des pieds lorsqu’ils gênent les leurs_, ou que les poneys des

arbitres sont susceptibles de leur donner de l’ombrage. Ils ont aussi

_tous_ des rênes de tresse blanche qui sûrement vont s’allonger!

--Et les hommes ont leur fouet à la main au lieu de l’avoir au poignet.

Ha! dit Cendrillon, en dansant pour se dégourdir.

--Véridique. Il n’est guère possible de manier son stick et ses rênes en

même temps que le fouet tenu de cette façon-là, dit le Chat Maltais. Il

n’est pas un mètre carré du terrain de Malte sur lequel _je n’aie pris

une pelle_, et _je_ dois savoir.»

Il fit trembler son petit garrot tout pelé, rien que pour montrer la

satisfaction qu’il éprouvait, mais, au fond du cœur, il ne se sentait

pas plus gai que cela. Depuis le jour où, pris avec un vieux fusil, en

acompte sur le paiement d’une dette de jeu provenant d’un pari aux

courses, il avait échoué dans l’Inde, amené sur un transport, le Chat

Maltais avait toujours joué et prôné le polo sur le dur terrain des

Skidars, dans le team des Skidars. Or, le poney de polo tient quelque

peu du poète. Est-il né avec l’amour du jeu, qu’on peut en faire quelque

chose. Le Chat Maltais savait que s’il existait des bambous, c’était à

seule fin de se servir de leurs racines pour tourner des balles de polo;

que si l’on donnait du grain aux poneys, c’était pour les tenir en bonne

condition, et que si on les ferrait, c’était pour les empêcher de

glisser dans un report en arrière. Mais, outre tout cela, il n’était pas

un tour, pas une ruse du plus beau jeu du monde, qu’il ne connût, et au

cours de deux saisons il avait enseigné aux autres tout ce qu’il savait

ou devinait.

«Rappelez-vous, dit-il pour la centième fois, au moment où les cavaliers

arrivaient, qu’il nous _faut_ jouer avec ensemble, et qu’il vous _faut_

jouer avec votre cervelle. Quoi qu’il arrive, suivez la balle. Qui

est-ce qui ouvre la marche?»

On était en train de sangler Cendrillon, Shiraz, Polaris, ainsi qu’un

petit bai tout court, haut sur jambes, pourvu de jarrets formidables et

d’un garrot insignifiant (on l’appelait Bouchon), tandis qu’à

l’arrière-plan les soldats regardaient de tous leurs yeux.

«Je tiens, vous autres, les hommes, à ce que vous restiez tranquilles,

dit Lutyens, le capitaine du team, et surtout à ce qu’on ne fasse pas

piailler les cornemuses.

--Même si nous gagnons, capitaine sahib? demanda un musicien.

--Si nous gagnons, vous pourrez faire ce que vous voudrez», repartit

Lutyens avec un sourire, tout en se glissant autour du poignet la boucle

de son stick et en faisant demi-tour pour regagner sa place au petit

galop.

Les poneys des Archanges, en raison de la foule bigarrée qui se tenait

là, si près du terrain, se montraient quelque peu au-dessus d’eux-mêmes.

Leurs cavaliers étaient d’excellents joueurs, mais c’était un team de

joueurs hors ligne au lieu d’être un team hors ligne, ce qui n’est pas

du tout la même chose. Ils avaient honnêtement l’intention de jouer avec

ensemble, mais il est bien difficile pour quatre hommes, dont chacun est

le meilleur du team où on l’a pris, de se rappeler qu’au polo, dût-on

faire des exploits de coups de maillet ou d’équitation, rien ne vous

excuse de jouer pour votre propre compte. Leur capitaine les interpella

un à un pour leur crier ses ordres, et il est curieux de remarquer que

lorsqu’on appelle un Anglais par son nom en public, le voilà devenu

nerveux et agité. Lutyens ne dit rien à ses hommes, attendu que tout

avait été dit à l’avance. Il retint Shiraz, car il jouait «arrière»,

pour garder le goal. Powell sur Polaris était demi-arrière, et Macnamara

ainsi que Hughes sur Bouchon et Cendrillon étaient premier et deuxième

avant. La dure petite balle en racine de bambou fut mise au milieu du

terrain, à cent cinquante mètres des extrémités, et Hughes croisa les

sticks, le maillet en l’air, avec le capitaine des Archanges, lequel

jugea bon de jouer «avant», place d’où l’on ne peut aisément contrôler

ce que fait le team. Le petit clic que firent les manches de bambou en

se rencontrant s’entendit d’un bout à l’autre du terrain; et c’est alors

que Hughes, opérant quelque rapide coup de poignet, envoya rouler

doucement la balle à quelques mètres. Cendrillon, qui connaissait de

longue date ce coup appelé «dribbling», suivit comme le chat suit la

souris. Tandis que le capitaine des Archanges faisait évoluer son poney

sur place, Hughes tapa de toutes ses forces, et à peine le coup était-il

donné que Cendrillon se trouvait déjà loin, suivie de près par Bouchon,

leurs petits sabots fouettant le sol durci à l’instar de gouttes de

pluie sur des carreaux de vitre.

«Tirez à gauche, dit Cendrillon entre ses dents, elle vient de notre

côté, Bouchon!»

L’arrière et le demi-arrière des Archanges fondaient sur Cendrillon

juste au moment où le poney se trouvait à portée de la balle. Hughes se

pencha en avant, la bride lâche, et presque sous les pieds de Cendrillon

la fit dévier à gauche; elle s’en alla folâtrer à petits bonds du côté

de Bouchon, lequel comprit que, s’il n’était prompt, elle irait rouler

hors des limites. Ce coup en longueur donna aux Archanges le temps de

faire demi-tour et d’envoyer trois hommes à travers le terrain pour

bousculer Bouchon. Cendrillon resta où elle était, car elle connaissait

le jeu. Bouchon était sur la balle un quart de seconde avant l’arrivée

des autres, et Macnamara, d’un revers, la renvoya à Hughes, qui vit le

passage libre jusqu’au goal des Archanges, et claqua la balle entre les

goals avant qu’on sût exactement ce qui était arrivé.

«Cela peut s’appeler de la veine, dit Bouchon, comme ils changeaient de

côté. Un goal en trois minutes et en trois coups, et sans pour ainsi

dire nous faire travailler.

--Je ne sais pas, dit Polaris, mais il me semble que nous les avons

émoustillés trop tôt. Serais pas étonné que, la prochaine fois, ils

essaient de nous mettre sur les dents.

--Empêchez la balle de rouler, alors, dit Shiraz. Cela vient à bout de

tout poney qui n’en a pas l’habitude.»

La fois suivante, ce ne fut plus le galop allègre à travers le terrain.

Tous les Archanges se refermèrent comme un seul homme, mais restèrent

là, attendu que Bouchon, Cendrillon et Polaris étaient l’un ou l’autre

sur la balle, à marquer le pas parmi le cliquetis des sticks, tandis que

Shiraz tournait tout autour, guettant une occasion.

«Nous pouvons, nous autres, faire cela toute une journée durant, dit

Polaris, en donnant de la croupe dans les côtes d’un autre poney.

Qu’est-ce que vous avez à pousser comme cela?

--Qu’... qu’on m’attelle entre deux brancards d’ekka si je le sais, lui

fut-il répondu à bout de souffle, et je donnerais bien une semaine de

provende pour voir mes œillères au diable. Je n’y vois goutte.

--En effet, il n’y a pas mal de poussière. Pan! Dans le jarret. Où est

la balle, Bouchon?

--Sous ma queue. Il y a là, en tout cas, un homme en train de la

chercher. C’est merveilleux. Ils ne peuvent pas se servir de leurs

sticks, et cela les met en rogne. Bourrez donc un peu le vieux porteur

d’œillères, qu’il fasse la culbute!

--Eh là, ne me touchez pas. Je ne vois rien. J’ai... j’ai bien envie de

reculer», dit le poney aux œillères, lequel savait qu’il ne faut pas

songer à soutenir un choc lorsqu’on ne peut voir tout autour de soi.

Bouchon était en train de guetter la balle, là, dans la poussière, près

de son sabot antérieur droit, tandis que Macnamara, le stick raccourci

dans la main, la tapotait de temps à autre. Quant à Cendrillon, elle

essayait de se faufiler hors de la mêlée, agitant d’un mouvement fébrile

ce qui lui restait de queue.

«Hé! Ils l’ont, hennit-elle. Faites-moi place!»

Et elle partit au galop, droit comme balle de fusil, à la suite d’un

grand poney efflanqué appartenant aux Archanges, et dont le cavalier

brandissait son stick, prêt à donner le coup.

«Ce sera pour une autre fois», dit Hughes, comme le coup glissait le

long de son stick levé.

Et Cendrillon, donnant de l’épaule contre le flanc du grand poney, le

poussa de côté juste au moment où Lutyens sur Shiraz renvoyait la balle

à l’endroit d’où elle était venue et où le grand poney s’éloignait sur

la gauche, en glissant des quatre pieds. Cendrillon, voyant que Polaris

avait rejoint Bouchon dans la poursuite de la balle du côté du goal,

alla se camper à sa place, et c’est alors qu’on annonça la fin de la

reprise.

Les poneys des Skidars ne perdirent de temps ni en ruades ni en

esbrouffes. Ils savaient que chaque minute de repos se traduisait par

autant de profit, et ils trottèrent dans la direction des barrières pour

retrouver leurs _saïs_, lesquels aussitôt se mirent à les étriller, les

couvrir et les masser.

«Pouah! dit Bouchon, en se raidissant sous le gros racloir de vulcanite,

pour ne rien perdre de son chatouillement. Si nous jouions poney pour

poney, nous tomberions ces Archanges en une demi-heure. Mais on va en

amener de frais, et encore de frais, et puis encore après cela... Vous

comprenez?

--Qu’est-ce que cela fiche? répliqua Polaris. Nous avons la première

manche... Est-ce que je n’ai pas le jarret qui enfle?

--Il a l’air un brin bouffi, déclara Bouchon. Vous devez avoir reçu

plutôt un pain, Ne le laissez pas se raidir. On va avoir encore besoin

de vous dans une demi-heure.

--Que pensez-vous du terrain? demanda le Chat Maltais.

--Le terrain est comme votre fer, sauf aux endroits où on a mis trop

d’eau, repartit Cendrillon. Alors, il devient glissant. Ne jouez pas au

centre. Il y a là un marais. Je ne sais pas comment leurs quatre

nouveaux vont se conduire, mais nous avons empêché la balle de rouler,

et les avons fait suer pour la peau. Qui est-ce qui sort? Deux arabes et

deux du pays! Cela ne vaut rien. Comme c’est bon, de se gargariser!»

Cendrillon causait, le goulot d’une bouteille à soda recouverte de cuir

entre les dents, tout en essayant de regarder par-dessus son garrot. Et

cela lui donnait un petit air fort coquet.

«Qu’est-ce qui ne vaut rien? demanda Aube Grise, en se rétrécissant le

ventre dans sa ventrière et en admirant ses épaules bien prises.

--Vous autres, arabes, ne pouvez galoper assez vite pour vous

réchauffer... c’est ce que Cendrillon veut dire, déclara Polaris, en

boitant pour montrer que son jarret demandait quelque attention. Est-ce

que vous jouez «arrière», Aube Grise?

--Cela m’en a tout l’air», répondit Aube Grise, comme Lutyens enjambait

sa selle.

Powell monta le Lapin, un simple bai du pays, qui ressemblait beaucoup à

Bouchon, mais avec des oreilles de mulet. Macnamara prit Faiz Ullah, un

bon petit arabe roux, à dos court, et pourvu d’une longue queue; et

Hughes enfourcha Benami, vieille bête brune et maussade, sous elle du

devant plus que ne doit l’être un poney de polo.

«Benami n’a pas l’air commode, dit Shiraz. Êtes-vous bien luné, Ben?»

Le brave vétéran s’éloigna d’un pas raide sans répondre, et le Chat

Maltais regarda les nouveaux poneys des Archanges en train de se pavaner

sur le terrain. C’étaient quatre beaux poneys noirs, et ils semblaient,

à leur allure, de taille à manger le team des Skidars et à s’éloigner au

galop ce repas dans le ventre.

«Encore des œillères, dit le Chat Maltais. Bien, cela!

--Ce sont des chevaux de bataille--des chevaux de grosse cavalerie!

déclara Cendrillon d’un ton indigné. Ils ne retrouveront plus jamais

leur «un mètre quarante».

--Ils ont tous été bien et dûment mesurés, et sont tous pourvus de leurs

certificats, repartit le Chat Maltais, sans quoi ils ne seraient pas

ici. Ce qu’il faut, c’est accepter les choses telles qu’elles se

présentent, et ne pas perdre la balle de vue.»

Le jeu reprit; mais, cette fois, les Skidars se trouvèrent parqués dans

leur propre camp, ce dont les poneys spectateurs ne conclurent rien de

bon.

«Faiz Ullah est en train de faire le feignant, comme d’habitude, dit

Polaris avec un hennissement de mépris.

--Aussi, Faiz Ullah trinque», repartit Bouchon.

On entendait la cravache de polo à boucle de cuir cingler le ventre

arrondi du petit compère. Puis, le hennissement aigu de Lapin s’en vint

jusqu’à eux à travers le terrain.

«Je ne peux pas faire toute la besogne, criait-il.

--Jouez. Ne parlez pas», hennit le Chat Maltais.

Et tous les poneys surexcités se tortillèrent, tandis que les soldats et

les grooms empoignaient les barrières et se mettaient à hurler. Un poney

noir muni d’œillères avait mis le grappin sur le vieux Benami, et

s’efforçait par tous les moyens en son pouvoir de le gêner. On voyait

Benami encenser et faire claquer sa lèvre supérieure.

«Attention à la culbute, dit Polaris. Benami commence à se fâcher.»

Le jeu ondoya de haut en bas, de goal à goal, et les poneys noirs

prirent confiance en sentant qu’ils avaient de meilleures jambes que les

autres. La balle sortit d’une petite mêlée, et Benami ainsi que le Lapin

la suivirent, Faiz Ullah trop content d’avoir la paix un instant.

Le poney aux œillères noires arriva comme un faucon, avec deux des siens

derrière lui, et l’œil de Benami brilla comme ils disputaient ensemble

de vitesse. La question était de savoir lequel des deux poneys céderait

la place à l’autre, chacun des cavaliers parfaitement consentant à

risquer une chute pour la bonne cause. Le noir, que ses œillères avaient

presque rendu fou, se fiait à son poids et à sa fougue; mais Benami,

lui, savait comment l’employer, son poids, et comment la régler, sa

fougue. Ils se rejoignirent, et ce ne fut plus que poussière. Le noir

gisait sur le flanc, hors d’haleine. Le Lapin était à cent mètres de là,

en haut du terrain avec la balle, et Benami se trouvait assis. Il avait

glissé sur une longueur de près de dix mètres, mais il avait eu sa

revanche, et resta donc assis de la sorte, en claquant des narines,

jusqu’à ce que le poney noir se levât.

«Voilà ce que vous y gagnez, avec votre intervention. Vous en faut-il

davantage?» demanda Benami.

Et il plongea dans le jeu. Il n’y eut rien de fait, attendu que, malgré

les corrections que lui administrait Macnamara toutes les fois qu’il en

trouvait le temps, Faiz Ullah ne voulait pas galoper. Toutefois, la

chute du poney noir avait fortement impressionné ses compagnons, ce qui

empêcha les Archanges de profiter de la mauvaise allure de Faiz Ullah.

Mais, comme le déclara le Chat Maltais, lorsqu’on annonça la fin de la

reprise et que les quatre poneys s’en revinrent tout soufflants et

dégouttants de sueur, Faiz Ullah eût dû se voir poursuivi à coups de

pied tout autour d’Umballa. Si, la prochaine fois, il ne se conduisait

pas mieux, le Chat Maltais promit de lui arracher par la racine sa jolie

queue d’arabe pour la lui manger.

Le temps manqua pour causer, car on appelait la troisième équipe.

Le troisième quart d’une partie est généralement le plus chaud, attendu

que chaque clan adverse s’imagine que l’autre est exténué; et c’est le

moment où en général la victoire dépend de chaque coup que l’on porte.

Lutyens prit d’un mot et d’une caresse possession du Chat Maltais, car

il le prisait plus que tout au monde. Powell eut Shikast, un petit rat

gris sans race et sans manières en dehors du polo; Macnamara monta

Bambou, le plus grand du team, et Hughes prit Qui Êtes-Vous, autrement

dit l’Insecte. On supposait à ce dernier du sang australien dans les

veines, mais il avait l’air d’un tréteau, et on eût pu lui taper sur les

jambes avec une barre de fer sans lui faire de mal.

Ils s’en allèrent à la rencontre de la fine fleur du team des Archanges,

et lorsque Qui Êtes-Vous aperçut les jambes élégamment bottées de ces

derniers et leurs belles robes satinées, il grimaça un sourire à travers

sa bride amincie par l’usure.

«Ma parole! dit-il, il faut leur faire faire un peu de football. Ces

messieurs ont besoin de recevoir une frottée.

--Pas mordre, déclara le Chat Maltais sous forme d’avis, attendu que Qui

Êtes-Vous passait pour s’être, une ou deux fois dans sa carrière, oublié

de cette façon-là.

--Qui a parlé de mordre? Je ne joue pas les apaches. C’est le jeu que je

joue.»

Les Archanges s’en vinrent comme un loup sur la bergerie, attendu qu’ils

étaient fatigués de football et avaient soif de polo. On leur en servit,

du polo. A peine s’était-on remis au jeu que Lutyens frappa sur une

balle qui s’en venait rapidement vers lui, et que cette balle, comme il

arrive parfois, monta en l’air avec le bruissement d’une perdrix

effarouchée. Shikast l’entendit, mais sur le moment ne put la voir,

quoiqu’il regardât partout et même en l’air, comme le lui avait appris

le Chat Maltais. L’ayant enfin aperçue dans le ciel et devant lui, il se

précipita avec Powell, de toute la vitesse de ses jambes. Ce fut alors

que Powell, personnage d’ordinaire calme et pondéré, se trouva inspiré

et tenta un coup parfois suivi de succès dans un tranquille après-midi

de longue pratique. Il prit son stick des deux mains, et, se dressant

tout debout sur ses étriers, frappa au petit bonheur à tour de bras dans

l’air, comme on fait à Munipore. Il y eut comme une seconde de stupeur,

après quoi des quatre coins du terrain partit un hurlement

d’enthousiasme et de plaisir comme la balle filait droit (on eût pu voir

les Archanges étonnés plonger sur leurs selles pour se tenir à l’abri de

la trajectoire, tout en la regardant, la bouche ouverte), et des

balustrades où se tenait la musique militaire des Skidars s’éleva

jusqu’à bout de souffle le piaulement des cornemuses.

Shikast entendit le coup; mais il entendit la tête du stick, dans le

même moment, voler en éclats. Neuf cent quatre-vingt-dix-neuf poneys sur

mille, faisant feu des quatre pieds, fussent partis après la balle, avec

un joueur inutile pour leur tirer sur le mors; mais Powell connaissait

Shikast comme Shikast connaissait Powell, et dès l’instant où le poney

sentit la jambe droite de son cavalier bouger d’un rien sur le quartier

de la selle, il piqua droit sur les limites où un officier indigène

agitait frénétiquement un stick de rechange. Les cris n’étaient pas

éteints, que de nouveau Powell était armé.

Une fois déjà dans sa vie le Chat Maltais avait entendu exactement le

même coup partir de dessus son propre dos, et avait mis à profit la

confusion qui en résultait. Cette fois, il agit par expérience, et,

laissant Bambou garder le goal en cas d’accident, arriva comme un éclair

à travers les autres, tête et queue basses, Lutyens debout sur ses

étriers pour l’alléger,--fila toujours, avant que l’autre côté se rendît

compte de ce qui se passait, et faillit piquer une tête entre les

poteaux des Archanges, tandis qu’il ne restait plus à Lutyens qu’à

pousser la balle après un galop de cent cinquante mètres en droite

ligne. S’il était une chose dont s’enorgueillît plus que d’une autre le

Chat Maltais, c’était de cette prompte échappée de flèche à travers le

terrain. Il n’était pas de l’école de ceux qui promènent la balle autour

du champ, à moins qu’on eût clairement le dessous. Après cela, ils

accordèrent aux Archanges cinq minutes de football, ce football que

déteste un poney rapide, tout poney de prix, parce que cela l’énerve.

Qui Êtes-Vous se montra en cette façon de jouer meilleur même que

Polaris. Il ne permit pas à la balle de s’échapper, et se fourra

joyeusement dans la mêlée comme s’il mettait le nez dans la mangeoire à

la recherche de quelque bon morceau. Quant au petit Shikast, il bondit

sur la balle dès qu’elle se trouva dégagée, et chaque fois qu’un poney

des Archanges s’imagina de la suivre, Shikast se trouvait là, debout sur

elle, demandant ce qu’on voulait.

«Si nous pouvons tenir jusqu’à la fin de ce quart, dit le Chat Maltais,

je me fiche du reste. Ne vous esquintez pas. Laissez-les suer pour

nous.»

Sur quoi les poneys, ainsi que leurs cavaliers l’expliquèrent plus tard,

«se refermèrent». Les Archanges les maintinrent la bride serrée sur le

devant de leur goal, ce qui acheva d’enlever aux petites bêtes ce qui

leur restait de sang-froid; elles se mirent alors à ruer pendant que les

hommes faisaient échange de compliments et taquinaient les jambes de Qui

Êtes-Vous, lequel serra les dents, mais resta où il était; et la

poussière plana comme un arbre sur la mêlée jusqu’à la fin de ce quart

on ne peut plus brûlant.

On trouva les poneys fort excités et pleins de confiance lorsqu’ils

retournèrent auprès de leurs _saïs_, et il fallut au Chat Maltais les

avertir qu’on touchait au plus difficile de la partie.

«Voici que nous allons, nous autres, dit-il, rentrer tous dans le jeu

pour la seconde fois, tandis qu’ils font sortir de nouveaux poneys. Vous

allez vous croire en état de galoper et vous apercevoir qu’il n’y a pas

mèche; sur quoi vous allez vous faire de la bile.

--Mais deux goals à rien, c’est une diable d’avance, repartit

Cendrillon, en faisant des manières.

--Combien faut-il de temps pour avoir un goal? dit le Chat Maltais. De

grâce, ne partez pas avec l’idée que la partie est à moitié gagnée, rien

que parce qu’il nous arrive en ce moment d’être en veine. Ils nous

mèneront, s’ils le peuvent, jusque dans la grande tribune; il ne faut

pas leur donner une chance. Suivez la balle.

--Du football, comme toujours? déclara Polaris. J’ai le jarret presque

aussi gros qu’une musette.

--Ne leur permettez pas même de voir la balle, si c’est possible.

Maintenant, laissez-moi tranquille. Il me faut, avant le dernier quart,

ramasser tout ce qui me reste de force.»

Il baissa la tête et laissa tous ses muscles se détendre. Shikast,

Bambou et Qui Êtes-Vous imitèrent son exemple.

«Il vaut mieux ne pas regarder le jeu, dit-il. Ce n’est pas nous qui

jouons, et nous ne ferons que nous éreinter si nous devenons inquiets.

Regardez à terre, et imaginez-vous que c’est le moment de chasser les

mouches.»

Ils firent de leur mieux, mais le conseil était dur à suivre. Les sabots

tambourinaient et les sticks babillaient d’un bout à l’autre du terrain,

et les hurlements d’enthousiasme des troupes anglaises disaient que les

Archanges étaient en train de serrer de près les Skidars. Les soldats

indigènes, derrière les poneys, grognaient et grommelaient, se parlaient

tout bas à eux-mêmes, et voici qu’on entendit une acclamation prolongée,

suivie du retentissement des hourrahs!

«Un pour les Archanges, dit Shikast sans lever la tête. L’heure

approche. Oh, ma mère!

--Faiz Ullah, dit le Chat Maltais, si vous ne jouez pas jusqu’au dernier

clou de vos fers, cette fois-ci, je vous gratifierai d’une ruade sur le

terrain devant tous les autres poneys.

--Je ferai de mon mieux quand mon tour viendra», repartit d’un air crâne

le petit arabe.

Les _saïs_ se regardèrent gravement l’un l’autre en frictionnant les

jambes de leurs poneys. C’était le moment où la question galette entrait

en jeu, tout le monde le savait. Cendrillon et les autres revinrent, la

sueur ruisselant sur leurs sabots et leurs queues racontant de

mélancoliques histoires.

«Ils valent mieux que nous, déclara Shiraz. Je savais ce qu’il en

serait.

--Ferme ta grande boîte, dit le Chat Maltais. Nous avons toujours un

goal d’avance.

--Oui, mais c’est au tour de deux arabes et de deux du pays à jouer

maintenant, dit Bouchon. Faiz Ullah, rappelle-toi?» ajouta-t-il d’une

voix mordante.

En montant sur Aube Grise, Lutyens regarda ses hommes. Ils ne

présentaient guère une jolie apparence. Ils étaient rayés de bandes

alternatives de poussière et de sueur. Leurs bottes jaunes étaient

passées au noir. Ils avaient les poignets rouges et boursouflés, et on

eût dit que leurs yeux s’étaient enfoncés de deux pouces dans la tête.

Toutefois l’expression de ces yeux-là était assez satisfaisante.

«Avez-vous pris quelque chose au tiffin?» demanda Lutyens.

Et le team se contenta de secouer négativement la tête. Ils avaient trop

soif pour parler.

«Bravo! Les Archanges n’ont pas fait de même. Ils sont plus à bout de

souffle que nous.

--Ils ont les meilleurs poneys, dit Powell. Je ne serai pas fâché d’en

avoir fini.»

Ce fut un sale quart que le cinquième, de toutes façons. Faiz Ullah joua

comme un petit diable rouge; le Lapin sembla se trouver partout à la

fois, et Benami gouverna droit sur tout ce qui s’en venait sur sa route,

tandis que sur leurs poneys les arbitres tournoyaient comme des mouettes

autour du jeu en ses déplacements. Mais les Archanges avaient les

meilleures montures--ils avaient gardé leurs pur-sang pour la fin--et ne

laissèrent pas une seule fois les Skidars se livrer au football. Ils

frappèrent la balle d’un bout à l’autre du terrain jusqu’à ce que Benami

et les autres fussent sur le flanc. Puis ils se portèrent en avant,

tandis que Lutyens et Aube Grise, sans arrêt, arrivaient juste, et tout

juste, à éloigner la balle d’un long coup de revers retentissant. Aube

Grise oublia sa qualité d’arabe, et passa du gris au bleu en galopant. A

vrai dire, elle l’oublia trop bien, attendu qu’elle ne garda pas les

yeux sur le terrain comme un arabe l’eût dû faire, mais allongea le nez

et précipita le pas, par pur amour du jeu. On avait arrosé le terrain

une ou deux fois entre les reprises, et un arroseur négligent avait vidé

tout le contenu de la dernière de ses outres en un même endroit près du

goal des Skidars. On allait terminer la partie, et pour la dixième fois

Aube Grise se lançait à la poursuite d’une balle, quand, son pied gauche

de derrière glissant dans la boue grasse, elle fit plusieurs tours sur

elle-même, après avoir lancé Lutyens presque contre le poteau; et les

Archanges triomphants firent leur goal. Alors, la cloche sonna deux

goals chacun; mais il fallut venir au secours de Lutyens, et Aube Grise

se releva avec quelque chose de claqué au postérieur gauche.

«Des avaries? demanda Powell, un bras passé autour de Lutyens.

--La clavicule, cela va sans dire», répondit Lutyens entre ses dents.

C’était la troisième fois qu’il se la brisait en deux ans, et cela lui

faisait mal.

Powell et les autres se mirent à siffler.

«La partie est fichue, déclara Hughes.

--Continuez de tenir. Nous avons encore cinq bonnes minutes, et ce n’est

pas mon bras droit, dit Lutyens. Voyons-en la fin.

--Dites-moi, demanda le capitaine des Archanges qui arrivait en

trottant. Êtes-vous blessé, Lutyens? Nous attendrons, si vous désirez

mettre un remplaçant. Je voudrais... je veux dire, le fait est, mes

gaillards, que si jamais team mérita de gagner cette partie-ci, c’est

bien vous. Je voudrais pouvoir vous donner un homme ou quelques-uns de

nos poneys... quelque chose, enfin.

--Vous êtes mille fois aimable, mais nous irons jusqu’au bout, je

pense.»

Le capitaine des Archanges ouvrit tout grands les yeux.

«Voilà qui n’est pas mal», dit-il.

Et il retourna à son camp, tandis que Lutyens empruntait une écharpe à

l’un de ses officiers indigènes[5], et s’apprêtait à se mettre le bras

en bandoulière. Alors, un Archange s’en vint au galop, porteur d’une

grosse éponge à tub, et donna le conseil à Lutyens de se la placer sous

l’aisselle afin de soulager l’épaule. A eux trois ils lui bandèrent le

bras gauche selon toutes les règles de l’art, et l’un des officiers

indigènes s’en vint d’un bond avec quatre longs verres qui fusaient et

s’emplissaient de bulles.

[5] Les régiments indigènes de l’Inde comportent des officiers anglais

en même temps que des officiers indigènes, mais les premiers ont

toujours autorité sur les seconds.

Le team regarda Lutyens d’un air implorant, et Lutyens fit «oui» de la

tête. C’était la dernière reprise, et rien, après cela, n’y changerait

quoi que ce soit. Ils burent jusqu’au bout le breuvage d’or sombre,

s’essuyèrent la moustache, et les choses prirent une apparence plus

riante.

Le Chat Maltais avait passé son museau dans le devant de chemise de

Lutyens, et essayait de dire combien il était fâché.

«Il devine, dit Lutyens, d’un ton d’orgueil. Le petit type devine. J’ai

déjà joué avec lui sans bride... pour rire.

--Il ne s’agit pas de rire, pour le moment, déclara Powell. Mais nous

n’avons pas un seul remplaçant convenable.

--Non, repartit Lutyens. C’est le dernier quart, et il s’agit de faire

notre goal et de gagner. Je m’en remets au Chat.

--Si vous retombez, cette fois-ci, je crois que vous le sentirez, dit

Macnamara.

--Je m’en remets au Chat, répéta Lutyens.

--Vous l’entendez, dit fièrement aux autres le Chat Maltais. Cela vaut

la peine d’avoir joué le polo dix ans, pour qu’on en dise autant de

vous. Maintenant donc, mes enfants, en avant! Nous allons ruer un tout

petit peu, rien que pour montrer aux Archanges que voici un team qui n’a

pas souffert.»

Effectivement, comme ils s’en allaient sur le terrain, le Chat Maltais,

après s’être convaincu que Lutyens était bien d’aplomb sur sa selle,

lança trois ou quatre ruades, et Lutyens se mit à rire. Les rênes se

virent ramassées n’importe comment à l’extrémité de sa main en écharpe,

sans que sur elles il prétendît compter. Il savait que le Chat

répondrait à la moindre pression du genou, et, histoire d’amuser la

galerie--car son épaule lui faisait grand mal--il fit exécuter au petit

gaillard un huit serré autour des poteaux de goal. Un rugissement

s’éleva parmi les officiers indigènes et leurs hommes, qui n’étaient

point ennemis d’un brin de _dugabaschi_ (tour de dressage), comme ils

appelaient cela, et les cornemuses se mirent très tranquillement et d’un

air de dédain à bourdonner les premières mesures d’une banale chanson de

bazar, dont le titre était: _Toujours Frais et Toujours Verts_, comme un

simple avertissement aux autres régiments que les Skidars étaient en

forme. Tous les indigènes se prirent à rire.

«Et maintenant, dit le Chat, comme ils se remettaient en place,

rappelez-vous que c’est le dernier quart, et suivez la balle!

--Pas besoin qu’on nous le dise, repartit Qui Êtes-Vous.

--Laissez-moi continuer. Tous ces gens, sur les quatre côtés, vont se

mettre à nous serrer--absolument comme ils firent à Malte. Vous allez en

entendre crier, se porter en avant, être repoussés en arrière, et vous

allez voir l’effet que cela va produire sur les poneys des Archanges.

Or, si une balle se trouve envoyée aux limites, suivez-la, et laissez

les gens s’écarter d’eux-mêmes sur votre chemin. J’ai passé une fois

par-dessus le timon d’un mail-coach, piqué une tête dans la poussière,

et sauvé la partie grâce à cela. Soutenez-moi quand je pars, et suivez

la balle.»

Il s’éleva comme un murmure de sympathie et de surprise générales au

moment où les joueurs se remirent en place pour la dernière reprise, et

alors se produisit exactement ce que le Chat Maltais avait prévu. Les

spectateurs se pressèrent tout près des limites, et les poneys des

Archanges se mirent à reluquer l’espace en train de se rétrécir. Si vous

connaissez la sensation de se trouver à l’étroit au tennis--non à cause

du désir de reculer en dehors du «court», mais pour le plaisir de savoir

qu’au besoin c’est possible--vous comprendrez ce que doivent ressentir

des poneys qui jouent dans une boîte dont les quatre côtés sont formés

par des êtres humains.

«Je vais embêter quelques-uns de ces gens-là, si je peux me frayer un

passage», dit Qui Êtes-Vous, tout en filant derrière la balle.

Et Bambou approuva de la tête, sans parler. Ils jouaient leur va-tout,

et le Chat Maltais avait abandonné la défense du goal pour les

rejoindre. Lutyens lui donna tous les ordres possibles pour le ramener,

mais c’était la première fois en sa carrière que le sage petit animal

gris jouait le polo sous sa propre responsabilité, et il était décidé à

en tirer tout le parti possible.

«Que faites-vous ici? demanda Hughes, comme le Chat traversait devant

lui et bousculait un Archange.

--Demandez-le au Chat--veillez au goal!» cria Lutyens.

Sur quoi, se penchant en avant, il frappa la balle en plein, et suivit,

poussant les Archanges vers leur propre goal.

«Pas de football, dit le Chat. Gardez la balle du côté des limites, et

gênez-les. Jouez en ordre dispersé, et menez-les aux limites.»

D’un bord à l’autre du terrain, en grandes diagonales, volait la balle;

et toutes les fois qu’il était question de quelque galopade endiablée et

d’un coup près des limites, les poneys des Archanges avançaient

malaisément. Ils ne se souciaient guère de donner tête baissée sur ce

mur d’hommes et de voitures, quoiqu’ils eussent été capables, si le

terrain eût été libre, de tourner sur une pièce de six pence.

«Faufilez-la le long des côtés, dit le Chat. Maintenez-la près de la

foule. Ils détestent les voitures. Shikast, maintenez-la par ici.»

Shikast, monté par Powell, guettait à droite et à gauche derrière le

va-et-vient inquiet d’une «mêlée» clairsemée, et chaque fois que la

balle se trouvait lancée au loin, Shikast galopait sur elle à un angle

tel que Powell se voyait forcé de l’envoyer vers les limites; et la

foule venait-elle de se voir chassée de par là, que Lutyens envoyait la

balle de l’autre côté, et que Shikast filait désespérément derrière

elle, jusqu’à ce que ses amis accourussent à son aide.

«S’il nous font aller au milieu du terrain, nous sommes fichus.

Tapotez-la le long des côtés», cria le Chat.

Sur quoi ils se mirent à tapoter la balle tout le long des limites, où

il était impossible qu’un poney s’en vînt sur leur main droite; et les

Archanges se montrèrent furieux, les arbitres durent négliger le jeu

pour crier aux spectateurs de se reculer, plusieurs policemen montés

essayèrent maladroitement de rétablir l’ordre, tout près du lieu de

combat, pendant que les poneys des Archanges voyaient leurs nerfs se

tendre et se briser comme toiles d’araignées.

Cinq ou six fois l’un des Archanges envoya la balle au milieu du

terrain, et chaque fois l’attentif Shikast fournit à Powell l’occasion

de la retourner; or, après chaque retour, la poussière une fois tombée,

il était loisible de voir que les Skidars avaient gagné quelques mètres.

De temps à autre s’élevaient du milieu des spectateurs les cris de: «Off

side! Off side[6]!» Mais les teams se trouvaient trop affairés pour y

prendre garde, et les arbitres avaient assez à faire de tenir leurs

poneys affolés en dehors de la lutte.

[6] Un joueur de polo est «off side» lorsque, ne se trouvant ni en

possession de la balle ni derrière un des joueurs de son propre camp

en possession de la balle, il n’y a pas, au moment où la balle est

frappée, de joueur du camp opposé plus près que lui de la ligne de

but des adversaires ou de cette ligne prolongée. En ce cas, il ne

doit ni frapper la balle ni empêcher le camp opposé de l’atteindre

ou de la frapper.

A la fin Lutyens manqua un coup court et facile, et les Skidars durent

s’élancer pêle-mêle en arrière pour protéger leur propre goal, sous la

conduite de Shikast. Powell arrêta la balle d’un revers, alors qu’elle

n’était pas à cinquante mètres des poteaux de goal, et Shikast pirouetta

d’un tour de reins qui fit presque sauter Powell hors de sa selle.

«C’est maintenant notre dernier atout, dit le Chat, en pivotant comme un

hanneton sur une épingle. Il ne nous reste plus qu’à jouer du jarret.

Allons.»

Lutyens sentit le petit gaillard ramasser sa respiration, et, pour ainsi

dire, se baisser sous son cavalier. La balle était en train de sautiller

vers la limite de droite, tandis que des deux éperons et du fouet un

Archange courait après elle; mais ni fouet ni éperon n’eussent décidé

son poney à donner l’effort voulu en approchant de la foule. Le Chat

Maltais lui passa sous le nez, en ramassant de son mieux ses jambes de

derrière, attendu qu’il n’y avait pas trente centimètres d’espace entre

sa croupe et le mors de l’autre poney. Le spectacle eut toute la grâce

d’une figure de patinage. Lutyens frappa de toute la force qui lui

restait, mais le stick lui glissa un peu dans la main, et la balle dévia

à gauche au lieu de se maintenir près de la limite. Qui Êtes-Vous se

trouvait loin sur le terrain, et pensait ferme tout en galopant. Il

répéta, enjambée par enjambée, avec un autre poney des Archanges, les

manœuvres du Chat, lui chipant la balle sous la bride même, dépassant

son adversaire d’un quart de pouce, car qui Êtes-Vous était maladroit de

l’arrière-main. Puis, il s’éloigna vers la droite, tandis que le Chat

Maltais s’en venait à gauche; et Bambou, se mettant dans la course, tint

exactement le milieu entre eux deux. Tous trois étaient en train

d’attaquer sous la forme d’une large flèche; et il n’y avait que

l’«arrière» des Archanges pour garder le goal. Mais à toucher leurs

croupes couraient bride abattue trois de ces Archanges, et, mêlé à eux,

Powell, qui menait Shikast sur ce qu’il devinait être leur dernier

espoir. Il faut un rude joueur pour affronter la venue de sept poneys

affolés dans les dernières reprises d’une partie dont une coupe est

l’enjeu, quand les hommes galopent au risque de se rompre les os, et que

les poneys sont en délire. L’«arrière» des Archanges manqua son coup, et

n’eut que juste le temps de tourner bride pour laisser passer la charge.

Bambou et Qui Êtes-Vous ralentirent l’allure pour faire place au Chat

Maltais, et Lutyens fit goal d’un coup net, précis, sonore, qu’on

entendit d’un bout à l’autre du champ. Mais il n’y avait plus moyen

d’arrêter les poneys. Ils fondirent entre les poteaux de goal en un

véritable tas, vainqueurs et vaincus pêle-mêle, attendu que l’allure

avait été terrible. Le Chat Maltais savait par expérience ce qui allait

arriver, et, pour sauver Lutyens, il tourna à droite d’un suprême effort

qui lui claqua sans espoir de remède un tendon de derrière. Ce faisant

il entendit le poteau de goal de droite craquer tandis qu’un poney

carambolait dedans--craquer, se briser, et tomber comme un mât. On

l’avait scié en trois tronçons pour parer aux accidents; mais néanmoins

il renversa le poney, lequel alla donner dans un autre poney, lequel

alla donner dans le poteau de gauche, sur quoi ce ne fut plus que

confusion, poussière et débris. Bambou était couché sur le sol, en train

de voir trente-six mille chandelles; un poney des Archanges roula auprès

de lui, haletant et furieux; Shikast s’était assis à la façon d’un chien

pour éviter de tomber par-dessus les autres, et s’en allait glissant sur

son petit bout de queue dans un nuage de poussière; et Powell se

trouvait aussi le derrière par terre, en train de frapper le sol de son

stick et d’essayer de chanter victoire. Tous les autres criaient avec ce

qui leur restait de voix, et ceux qui avaient été désarçonnés criaient

tout aussi fort que les autres. Dès que la foule eut constaté que

personne n’était blessé, dix mille indigènes et Anglais crièrent,

applaudirent et vociférèrent à leur tour, et avant qu’on pût les

arrêter, les joueurs de cornemuse des Skidars firent irruption sur le

terrain, suivis de tous les officiers et soldats indigènes, et se mirent

à marcher au pas du haut en bas en jouant un air sauvage du Nord, appelé

_Zakhmé Bagân_; et, à travers le retentissement insolent des cornemuses

et les hurlements aigus des indigènes, on entendait la musique des

Archanges scander: _For they are all jolly good fellows_[7]; puis, en

manière de reproche au team perdant: _Ooh, Kafouzalum! Kafouzalum!

Kafouzalum_[8]:

[7] Air populaire anglais dont en général on fait suivre les toasts.

[8] Vieille «scie» anglaise.

Outre tout cela et mieux encore pouvait-on voir un commandant en chef,

un inspecteur général de cavalerie, et le plus haut personnage du

service vétérinaire de toute l’Inde, debout au sommet d’un coach

régimentaire, hurler comme des écoliers, tandis que des généraux de

brigade, des colonels, de beaux messieurs et des centaines de belles

dames faisaient chorus. Mais le Chat Maltais restait la tête pendante, à

se demander combien il lui restait de jambes, tandis que Lutyens, tout

en le caressant tendrement, regardait les hommes et les poneys se

dégager des débris des deux poteaux de goal.

«Dites donc, demanda le capitaine des Archanges en crachant un caillou,

voulez-vous trois mille roupies de ce poney--tel qu’il est là?

--Non, merci. J’ai comme une vague idée qu’il m’a sauvé la vie»,

répondit Lutyens en mettant pied à terre et en s’étendant de tout son

long.

Les deux teams étaient, eux aussi, étendus sur le sol, en train d’agiter

leurs bottes en l’air, de tousser et de chercher à reprendre haleine,

pendant que les _saïs_ accouraient pour emmener les poneys, et qu’un

officieux porteur d’eau arrosait les joueurs avec de l’eau sale, au

point qu’ils finirent par se mettre sur leur séant.

«Mâtin! dit Powell, en se frottant le dos et en regardant les tronçons

des poteaux de goal. Pour une partie!...»

Ils la rejouèrent, cette partie, ils en rejouèrent chaque coup, ce

soir-là, au grand dîner où la Coupe Ouverte à Tous fut remplie et passée

à la ronde, et vidée et remplie de nouveau, et où chacun y alla des plus

éloquents speechs. Vers deux heures du matin, alors que peut-être on

faisait un peu de «musique», une petite tête grise sans prétention, une

petite tête bien sage, regarda par la porte ouverte.

«Hourrah! Amenez-le», s’écrièrent les Archanges.

Et son _saïs_, qui se sentait, oui-da, bienheureux, passa la main sur le

flanc du Chat Maltais, lequel entra en clochant du pied dans le cercle

éclatant de lumières et d’étincelants uniformes, en quête de Lutyens.

C’était un habitué des mess, des chambres de caserne[9], des endroits où

l’on n’encourage guère, en général, les poneys à pénétrer; et en ses

jeunes ans il avait, à l’occasion d’un pari, sauté sur une table de mess

pour resauter de l’autre côté. Aussi se conduisit-il fort poliment,

mangea-t-il du pain saupoudré de sel, et, avançant avec précaution,

fut-il caressé à la ronde. Enfin, l’on but à sa santé, attendu qu’il

avait fait plus sur le terrain pour gagner la Coupe que n’importe quel

homme ou quel autre cheval.

[9] Chambres d’officiers dans les casernes anglaises.

C’était gloire et honneur en suffisance pour le reste de ses jours;

aussi le Chat Maltais ne se plaignit-il pas outre mesure en entendant le

vétérinaire le déclarer désormais impropre au polo. Lorsque Lutyens se

maria, sa femme ne lui permit pas de jouer, de sorte qu’il fut forcé

d’être arbitre; et en ces occasions-là son poney en était, un gris

moucheté, à la jolie petite queue de polo, boiteux de partout, quoique

terriblement prompt de ses jambes, et, comme tout le monde le savait, le

Nec Plus Ultra de ceux qui pratiquent le jeu.

Le Chat Maltais · 第 12 / 24 题