Je l’entends encore, ce titre: «Mademoiselle!»

Ce jour-là, le premier que je retrouve clair en mon souvenir, toutes les

personnes qui me virent m’embrassèrent. Je rendis leurs baisers à mon

grand-père, à ma grand-mère, en me suspendant à leur cou, mais je me

rappelle fort bien que beaucoup de gens me mirent en colère en

m’embrassant trop fort. Et pourtant je m’étais laissée embrasser très

fort par ma bonne Arthémise qui m’avait «mangée» comme elle disait et

par mon grand ami Charles qui m’appelait «sa petite femme[1]».

[1] Cet ami Charles était professeur à la pension d’en face.

Je lui dis, non sans dignité, qu’avec mes trois ans il allait m’appeler

sa «grande femme» ce qu’il fit en m’offrant une trompette dont je jouai

bruyamment sur l’heure.

Mon grand-père et ma grand-mère attendaient pour dîner mon père et ma

mère. Chaque fois qu’ils venaient ils étaient toujours en retard parce

que la route, dans la prairie de Manicamp, était si mauvaise, si

mauvaise, qu’on racontait aux enfants cette histoire:

Un jour qu’une vache était tombée dans une ornière, le vacher qui la

cherchait avec le manche de son fouet n’avait jamais pu la retrouver.

Mais c’est en patois picard qu’il faut entendre ce récit auquel les mots

donnent une vigueur particulière surtout au moment où le vacher tourne

le manche de son fouet dans l’ornière et n’y sent pas la vache tant elle

est enfoncée.

Je courais à chaque instant à la porte de la rue. Je me penchais dehors.

J’avais bien un peu peur, le perron me paraissant très haut avec ses

quatre marches, mais enfin je pensais que je serais très utile à la

cuisine si je pouvais crier la première: «Les voilà! les voilà!»

Je m’agitai extrêmement, je tombai même une fois, à la grande frayeur

d’Arthémise qui craignait pour ma belle robe.

Enfin mes parents de Blérancourt arrivèrent.

Ils racontèrent une grande histoire dont je ne me souviens plus. Le

cabriolet et le cheval avaient beaucoup de boue. Papa, maman, répétaient

que la route était exécrable, mot qui me frappa et que j’employai

longtemps à tout propos.

Ma mère portait une robe de soie d’un bleu sombre relevée sous des

châles. Je la vois encore déplier sa jupe, la secouer; je l’aide en

tapant sur la soie et je dis avec admiration: «Maman est belle!»

Mon père me prend dans ses bras, il me couvre de baisers. Il répète, lui

aussi, que je suis grande, très grande, qu’il y a bien longtemps qu’il

ne m’a vue: trois mois. C’est le même chiffre que mon âge, cela doit

être beaucoup et papa a l’air si triste qu’il me donne envie de pleurer;

lui-même a des larmes dans les yeux.

On se met à table. Mon grand-père raconte des choses qui font rire, mais

je pense qu’on ne rira pas longtemps. Quand mes parents de Blérancourt

viennent on finit toujours par se fâcher.

Mon père dit tout à coup:

«Cette fois nous emmenons Juliette.»

Je n’ose pas répondre que je ne veux pas. J’ai bien plus peur de papa et

de maman que de mon grand-père et de ma grand-mère.

«Non, je la garde, répond ma grand-mère.

--Il y a plus de deux ans que vous nous l’avez prise, ajoute mon père.

Si nous avions encore son frère ou si elle avait une sœur je vous jure

que je vous la donnerais, mais, songez, ma mère, je n’ai que cette

petite.

--Ce n’est pas à nous, mais bien à vous de lui donner un frère ou une

sœur», répond mon grand-père en riant.

Certainement grand-père a raison. Pourquoi est-ce que papa, maman, ne

s’achètent pas une petite sœur ou un petit frère? Comme ça on ne dirait

pas qu’on va me prendre à ma grand-mère.

«Il faut nous rendre Juliette, redit mon père, je la veux!

--Jamais! crient à la fois mon grand-père et ma grand-mère. Elle nous

appartient, vous l’avez abandonnée.»

Alors commence une scène qu’il m’est d’autant plus facile de

reconstituer qu’elle s’est renouvelée trois ou quatre fois par année

durant toute mon enfance. On me tire d’un côté, de l’autre, on

m’embrasse avec une figure toute mouillée de larmes, on se fâche, on est

très en colère et l’on me rend idiote à force de me demander: «Veux-tu

venir avec ton papa, ta maman?»--«Veux-tu rester avec ton grand-père et

ta grand-mère?»

Moi, je réponds en pleurant, ne me doutant pas de ma cruauté envers mon

père qui m’adore.

«Je veux Arthémise, ma grand-mère et mon grand-père.»

Mon père est très malheureux. Ma mère, jalouse de tout et de tous,

souffre moins cependant de la passion de ma grand-mère pour moi que de

celle de mon père; mais elle prend naturellement le parti de son mari

contre ses parents.

Ce jour-là, comme souvent depuis, mes parents de Blérancourt cèdent, ils

s’apaisent. Ma grand-mère, à force de tendresse, de promesses de toutes

sortes, obtient qu’on me laissera à Chauny.

Mon père me répète cent fois:

«Tu l’aimes, ton papa?

--Oui, oui, oui!»

Et c’est vrai, je l’aime, mon papa, mais pas comme j’aime ma grand-mère.

Il faut commencer l’éducation de Juliette, ajoute ma grand-mère, et elle

ne peut se faire qu’à Chauny. Dès la rentrée elle ira à la pension.

Le lendemain, on m’éveille de très bonne heure. J’ai sommeil encore et

je résiste. Ce que mon grand-père appelle le «drame de famille» m’a

fatiguée. Arthémise me prend dans ses bras à moitié endormie pour que je

dise adieu à mes parents de Blérancourt. Ma mère met son chapeau quand

j’entre dans le grand salon. Mon père l’enveloppe de ses châles. Ils

montent en voiture et je leur envoie des baisers.

«Surtout sois sage à la pension», me dit ma mère en partant.

* * * * *

Un matin, Arthémise m’apporte à moitié endormie dans le grand salon. Je

veux qu’on me recouche. Ma grand-mère me dit sévèrement qu’on ne me

recouchera pas, qu’Arthémise va m’habiller et que j’irai à la pension.

Comme toujours dans le grand salon à quatre fenêtres que mes souvenirs

d’enfant me peignent immense et qui s’est bien rapetissé depuis, je suis

auprès du feu, entre ma grand-mère et Arthémise, passant des genoux de

l’une aux genoux de l’autre. On m’habille après m’avoir lavée, ce que je

n’aime guère quoique ce soit peu de chose, un peu la figure et les

mains, et encore mon grand-père eût-il voulu qu’on ne me débarbouillât

pas tous les jours,--on ne disait pas alors laver,--l’eau,

prétendait-il, donnant des boutons au visage.

Ah! ce chirurgien cultivait le microbe! et il n’avait pas dû souffrir en

campagne du manque de cabinet de toilette. On ne peut s’imaginer combien

peu on se lavait dans notre Picardie en l’an de grâce 1839. On se

savonnait seulement le dimanche le visage à la cuisine et les mains tous

les matins.

Mon grand-père, à qui le barbier Lafosse faisait la barbe dès l’aurore

dans le grand salon, s’essuyait avec la serviette qu’il avait sous le

menton au moment où on la lui dénouait, et c’était tout.

Et cependant il paraissait soigné, sa cravate blanche et sa chemise

plissée étaient toujours d’une blancheur parfaite, saupoudrées seulement

de tabac à priser qu’il enlevait par des pichenettes avec grâce. Ma

grand-mère de son côté s’habillait élégamment et se faisait coiffer

chaque jour par ce même Lafosse.

Dans les chambres d’hôtel de Picardie, qu’avaient occupé les voyageurs,

on trouvait encore, bien longtemps après l’époque dont je parle, des

toiles d’araignée au fond des pots à eau.

Au lieu de l’une de mes nombreuses belles robes, ma grand-mère me mit

une robe verte que je n’aimais pas.

Mon grand père, après le départ du barbier, chose extraordinaire, ne

nous quitta pas immédiatement pour aller à son hôpital. Il me regardait

et répétait:

«Pauvre bonne femme!»

J’éclatai en sanglots sans savoir pourquoi.

Mon tablier blanc est recouvert d’un tablier noir affreux. C’est pour la

pension. Je sais bien ce que c’est que la pension. J’ai beaucoup de

grandes amies qui y vont. Je pourrais être fière d’être considérée comme

une grande, mais je suis désespérée.

Je répète à travers mes larmes:

«Grand-mère, je serai bien sage. Je ne veux pas aller à la pension,

garde-moi.»

Mon grand-père trouve qu’on pourrait très bien laisser passer l’hiver

avant de m’enfermer dans une prison.

Je crie de plus belle à ce mot de prison.

Arthémise déclare, en pleurant elle-même, que je suis encore trop

petite, que c’est un meurtre!

«Un meurtre! un meurtre! répète ma grand-mère avec colère. Il faut que

cette fille soit folle», dit-elle à mon grand-père qui appelle Arthémise

insolente.

Voilà encore un drame de famille; mais après s’être fâchés on ne se

raccommode pas comme avec mes parents de Blérancourt.

«Je vous chasse! dit ma grand-mère à Arthémise; aujourd’hui vous ferez

vos paquets et demain vous retournerez à Gaumanchon, sortez!

--Tu pouvais la gronder, mais pas la chasser, dit mon grand-père. Cette

fille aime Juliette sincèrement. Et veux-tu que je te le répète, elle a

raison. C’est un meurtre! Laisse-donc cette petite jouer encore un an ou

deux, elle ne fera que plus de progrès après.

--Je veux qu’elle surpasse les autres tout de suite, répond ma

grand-mère; d’abord je me demande de quoi tu te mêles, je sais ce que je

fais; tais-toi.

--Ta, ta, ta!» réplique mon grand-père dont la résistance prend toujours

fin avec ces trois syllabes.

Ma grand-mère me conduit à la pension. Je comprends qu’il s’agit là d’un

événement extraordinaire et que je n’ai qu’à me soumettre.

Mon ami, l’épicier, est sur sa porte. Il salue ma grand-mère, stupéfait

de la voir dans la rue un jour «ouvrable». Il le lui dit et elle répond

qu’elle me mène à la pension une première fois.

«Vous voulez en faire une savante», réplique-t-il.

La bouchère est à son comptoir dans sa boutique ouverte. Elle accourt

étonnée, elle aussi, et demande à ma grand-mère où je vais avec mon

tablier noir, si c’est en pénitence?

«Pour que vous l’accompagniez dehors, madame Seron, votre Juliette, il

faut qu’elle ait été bien méchante», ajoute-t-elle avec un gros rire.

Mais moi j’ai de plus en plus envie de recommencer à pleurer.

La grande porte de la pension, de la prison! s’ouvre. Elle se referme

sur nous avec le bruit du tonnerre.

Nous entrons dans une cour où sont les petites et les grandes. Mme

Dufey, la maîtresse de la pension, apparaît. Elle a des moustaches, je

la trouve laide et elle me terrifie.

«J’ai eu la mère, j’ai la fille, je suis enchantée», dit-elle.

Mais sa voix gronde.

Ma grand-mère veut me quitter. Je m’attache à ses jupes, je la supplie,

je me roule à terre, j’étrangle, je répète en sanglotant:

«Tu n’aimes plus ta petite-fille!»

Ma grand-mère, pour la première fois, reste insensible à mon chagrin.

Elle me repousse. Elle qui m’a tant gâtée jusque-là croit le moment venu

d’être sévère avec excès.

«Sois obéissante, me dit-elle, ou tu resteras ici, tu ne reviendras plus

à la maison.»

Je me révolte et je réponds:

«J’irai avec mes parents de Blérancourt.»

Mme Dufey intervient.

«Je la garderai à déjeuner avec moi et une autre petite nouvelle, dit la

maîtresse de pension; ne la faites chercher que ce soir.»

Elle m’emporte dans ses bras et ma grand-mère s’éloigne.

Rien, jamais ne m’a paru plus épouvantable que cet abandon. Je me

sentais une pauvre misérable petite chose anéantie. Appuyée au mur d’un

corridor sous la cloche qu’on sonnait, ce bruit infernal que je n’avais

pas la force de fuir me brisait la tête. Poussée par mes nouvelles

compagnes j’entre dans une classe noire, triste, on m’oblige à m’asseoir

seule au bout d’un banc.

J’ai un accès de désespoir; je crie de toutes mes forces, j’appelle

Arthémise, mon grand-père.

Une sous-maîtresse s’approche de moi, m’ordonne de me taire, me secoue.

Je ne me tais pas. Je me défends, je frappe qui me frappe. On me porte

dans un grenier et on m’y laisse je ne sais combien d’heures. Encore

aujourd’hui, à mon âge, je retrouve l’impression de cette horrible

journée et il me semble qu’elle a duré un temps infini. Elle tient

autant de place dans mon souvenir qu’une année entière de celles qui

l’ont suivie.

La sous-maîtresse revient au moment du déjeuner. Je n’ai pas cessé de

crier. Si j’avais su ce que c’était que de mourir je me serais tuée.

«Veux-tu te taire, me dit la sous-maîtresse, qui me frappe durement,

veux-tu être sage.»

Je la trouve exécrable, cette méchante, comme la méchante route dont

parlait mon père. Je le lui dis et le mot me venge. C’est la première

ennemie que je rencontre. C’est la première fois que je suis battue. Je

répète exécrable, exécrable! Elle place un morceau de pain sec à côté de

moi et me quitte en me disant:

«Tu céderas!»

Mme Dufey m’avait oubliée, ma grand-mère le sut plus tard. Je n’ai

certainement jamais eu de ma vie une colère plus violente que ma colère

contre la porte qui se ferma. Je n’ai jamais trouvé ceux qu’on appelle

«les autres» plus implacables que ce jour-là.

A force de pleurer, de hurler, de frapper, je tombai à terre épuisée et

je m’endormis.

Je me réveillai dans les bras d’Arthémise en larmes, effrayée de me voir

la figure à la fois boursouflée et crispée, elle qui me berçait encore à

trois ans, tous les soirs, et m’endormait en me racontant les plus

jolies histoires de Caumenchon. Elle répétait:

«On ne t’aime plus, on ne t’aime plus!»

Maintenant que je m’accrochais au cou d’Arthémise, je redevenais forte,

je me sentais une grande volonté de rendre le mal qu’on m’avait fait. Je

dis à ma bonne:

«Arthémise, tu m’aimes, toi?

--Ma petiote, si je t’aime! répondit-elle.

--Alors Juliette veut aller à Caumenchon, tu lui obéiras.»

Elle résista.

«On dira que je t’ai volée et on me mettra en prison. Je ne veux pas, je

ne veux pas, mais je ne lui mâcherai pas la vérité à ta grand-mère, sois

tranquille! si elle ne t’a pas tuée ce n’est pas de sa faute.

--Juliette va à Caumenchon toute seule, tout de suite», répétai-je.

Et comme nous sortions de la pension, je glissai de ses bras, lui

échappai pour grimper l’escalier des remparts. Une fois en haut, je me

mis à courir de toutes mes forces.

Arthémise me rattrapa, me prit dans ses bras, me supplia une dernière

fois de rentrer chez ma grand-mère, et comme je me fâchai de nouveau

elle marcha très vite dans la direction de son village.

Lorsqu’elle était trop fatiguée elle me mettait à terre et je courais

pour marcher aussi vite qu’elle en lui tenant la main. Il me semblait

que je faisais une grande chose, que j’avais raison et que ma grand-mère

avait tort. En courant ou dans les bras d’Arthémise je ne cessai de

répéter les deux mots qui me paraissaient les plus expressifs: «C’est

exécrable, ma bonne Mise, c’est un meurtre!

--Oui, un meurtre, disait Arthémise, et on va voir ce qu’on va voir!»

Nous marchions dans la boue; il faisait une nuit noire, et si je n’avais

pas été avec Arthémise je pensais que j’aurais eu bien peur à cause des

grandes ornières dans lesquelles on perdait les vaches.

J’avais faim, très faim, et je me croyais une petite fille bien

malheureuse, bien abandonnée, mais bien courageuse.

Nous étions arrivées à Caumenchon, près de la maison de ma bonne. La

porte était ouverte. Un beau feu brillait dans la cheminée. Le père et

la mère d’Arthémise me parurent plus vieux que mon grand-père et que ma

grand-mère, mais je n’osai pas le dire.

Ils mangeaient la soupe et se levèrent effrayés en me voyant.

«Pourquoi amènes-tu la demoiselle ici? s’écrièrent-ils.

--On lui voulait du mal.

--Qui ça? dit le père.

--Les maîtres.

--T’es folle, c’est pas des affaires, c’est pas des affaires, répéta la

mère.

--J’ai faim, voulez-vous me donner un peu de soupe?» demandai-je en

prenant le ton d’une pauvre petite mendiante.

Les braves gens me servirent tous deux.

«Mangez, mam’zelle, tout ce que vous voudrez», me dit la mère.

Cette soupe de Caumenchon me parut délicieuse.

Quand je fus réchauffée, nourrie de pommes et de noix, après ma soupe,

Arthémise me conduisit dans une chambre au plafond très bas et me coucha

en me déshabillant à moitié seulement. Elle laissa une chandelle allumée

sur une planche en me disant qu’elle allait bientôt revenir se coucher

avec moi.

Les draps du lit étaient bien gros et bien gris. Il y avait des toiles

d’araignées et des araignées qui couraient aux poutres; mais je n’en

avais pas peur comme une petite amie avec qui je jouais et qui poussait

des cris quand elle en voyait une, même au jardin, aux arbres.

Dans la chambre se trouvaient des barreaux de bois entre lesquels

passaient des petites figures de lapin.

Ma tête me brûlait beaucoup; j’entendais un grand bruit dans mes

oreilles. Il me sembla que les petits lapins me regardaient pour me

demander mon histoire. Je me mis à genoux sur mon lit et je leur dis:

«Mes bons lapins, j’ai une grand-mère qui ne m’aime pas.»

Je ne sais ce que les lapins allaient me répondre. J’y songeai souvent

après, mais à ce moment je fus enlevée dans les bras de mon grand-père

qui me dévora de baisers et me porta devant le feu dans lequel on venait

de jeter un énorme fagot.

Aidé par Arthémise, il essaya de me réhabiller, mais il tremblait.

«Mauvaise petite fille, ta grand-mère est folle de chagrin.

--Je ne l’aime plus! m’écriai-je. Je veux rester à Caumenchon, dans la

chambre de mes amis les lapins et ne pas quitter mon Arthémise.»

Comme les vieux paysans me répétaient tous deux d’un air un peu sévère:

«Allons, mamselle, soyez plus raisonnable.»

Mon grand-père leur répondit:

«Parlez-lui plus doucement. Quand je pense que son frère à qui elle

ressemble, la pauvre petite, est mort de convulsions après une gronderie

de sa mère. Je ne veux pas qu’on lui parle durement.

--C’est ce que je vous ai dit tout à l’heure, monsieur, ajouta ma bonne

Arthémise qui était toute rouge et paraissait fort en colère, et encore

je ne vous ai pas raconté la moitié de la peur que j’ai eue quand je

l’ai trouvée dans ce grenier. Je ne croyais pas si bien deviner le matin

en appelant cette traînerie de la pauvre petite à la pension un meurtre!

--Ma Juliette, je t’en prie, retournons à Chauny, recommença mon

grand-père, tu le vois, le papa et la maman d’Arthémise veulent qu’elle

revienne chez nous, et elle ne leur désobéira pas, demande-le-lui

plutôt.

--Moi, je veux bien retourner, dit Arthémise, mais si madame a le regret

de m’avoir chassée ce matin comme une voleuse.

--Elle en a le regret, Arthémise.

--A Chauny, plus la pension, jamais, dis-je à mon grand-père.

--Non, non, calme-toi.»

Nous partîmes dans le cabriolet de mon grand-père. J’étais assise, très

enveloppée, sur les genoux de ma bonne. Je voyais la pleine lune pour la

première fois. Je me rappelle encore mon étonnement et les idées

confuses que je gardai sur ce grand soleil de la nuit, si pâle et si

froid.

Quand je rentrai à la maison, ma grand-mère était sur la porte, très

défaite, elle avait tant pleuré que je vis bien son chagrin. Elle me

demanda pardon pour les méchantes choses endurées par sa pauvre

petite-fille et qu’elle savait toutes, ayant fait son instruction tandis

que mon grand-père était à Caumenchon où il se croyait certain de me

trouver.

«Ma chérie, on t’a mise au grenier, c’est affreux, me dit ma grand-mère.

Tu as bien fait de me punir, je ne tourmenterai plus jamais de ma vie ma

petite-fille.»

Je sentais je ne sais quelle vague supériorité qui me donna de

l’indulgence. Je m’approuvai de ma conduite. Peut-être ce moment

décida-t-il du sens dans lequel se forma mon caractère.

«Juliette fera toujours comme ça, quand grand-mère sera méchante,

ajoutai-je, puis elle veut qu’Arthémise ne soit jamais chassée comme une

voleuse.

--Oui, oui, oui, répétait ma grand-mère en me couvrant de baisers.

Arthémise, reprit-elle, vous me conterez tout ce qu’elle a dit, tout ce

qu’elle a fait. C’est elle, n’est-ce pas, qui a voulu aller à

Caumenchon, qui s’est fait enlever par vous?

--Oui, Madame.

--Elle me ressemble, cet amour. Arthémise, promettez-moi que vous lui

ferez un jour aimer sa pension. Il faut meubler cette petite tête, elle

en vaut la peine.

--Non pas meubler ma tête, pas la pension! criai-je.

--En vérité, Pélagie, tu es folle, tu ne penses qu’à exciter cette

petite qui a la fièvre. N’as-tu pas songé une seule fois à la mort de

son frère? dit mon grand-père en m’arrachant des genoux de ma

grand-mère. Attends qu’elle soit aussi forte que moi pour supporter les

extravagances de ta cervelle.»

Ma grand-mère était devenue toute pâle et très douce.

«Arthémise, allez la coucher, ordonna-t-elle d’une voix calme. Vous me

préviendrez quand elle sera endormie.»

Les jours qui suivirent, il fut impossible de m’empêcher de raconter par

le menu mon horrible journée. J’en parlais, j’en pleurais, et l’on ne

pouvait me faire taire. Arthémise, ma grand-mère, mon grand-père, mon

ami Charles, durent subir ce récit, et je ne me calmai que quand j’eus

la conviction que j’avais bien fait souffrir à ceux qui m’aimaient la

souffrance que moi-même j’avais soufferte. Je promis seulement à ma

grand-mère de ne pas raconter «mon histoire» à mes parents de

Blérancourt.

Pour ma pension, Arthémise et ma grand-mère s’entendirent.

J’y retournai plus tard, entraînée par une petite amie de mon âge qu’on

me donna et qui m’apprit à m’amuser avec les images des lettres de

l’alphabet.

* * * * *

Quelques mois après, dans la belle saison, je partis pour Blérancourt

avec mon grand-père. Nous allions à une noce. J’en avais vu beaucoup

déjà, Arthémise ayant la rage de «voir la mariée», mais jamais je ne

m’étais trouvée en personne participante à la fête.

Une amie de ma mère, Camille--je n’ai pu retrouver son nom de jeune

fille--épousait M. Ambroise Godin, sous-directeur de la manufacture des

glaces de Saint Gobain, dont le siège est à Chauny. Mon grand-père

devait être le témoin, et ma grand-mère prit la peine de m’expliquer

qu’un témoin dans un mariage c’était comme un papa de la mariée, Camille

ayant perdu le sien.

Ma joie d’être de la noce se traduisit par toutes sortes de folies et un

égoïsme féroce. Je ne montrai, ni n’éprouvai aucun chagrin de quitter ma

grand-mère et Arthémise. Au reste, mon absence devait être courte:

quatre jours.

Mon grand-père, depuis ma «campagne de Caumenchon», comme il l’appelait,

avait pris pour moi une passion telle qu’on le voyait des heures

entières à la maison, en dehors des repas. Le soir, quand je le voulais,

je le retenais. Ses amis du cercle n’en revenaient pas.

«Il est l’esclave de sa petite-fille», disaient les gens.

Et mon grand-père répétait:

«Je suis l’esclave de ma petite-fille.»

Il était si grand, si gros, si bruyant, il parlait tant que je le

regardais de bas en haut, la tête levée, toujours en riant, et que je ne

jouais avec lui qu’à «faire des bêtises», tandis que je jouais souvent

avec ma grand-mère «à être sage».

Il ne se tenait pas de joie de partir avec moi toute seule.

«C’est à mon tour de l’enlever», disait-il le jour de notre départ.

On m’attacha avec deux foulards dans le cabriolet de mon grand-père et

on me bourra derrière, sur les côtés, sous mes pieds, de paquets biens

cousus par Arthémise, dans lesquels mon linge, mes robes et tout ce dont

je pouvais avoir besoin était tassé et plié. On ne se servait pas alors

de valises, ni de malles, chez ma grand-mère.

Je me rappelle encore mes trois robes blanches avec des ceintures de

rubans de couleur qu’il fallut repasser à l’arrivée et que ma mère

montra à ses bonnes amies de Blérancourt venues pour me voir et me

connaître. J’avais tenu mon beau chapeau de paille d’Italie orné de

rubans blancs dans un carton à la main et ne le lâchai pas une seule

fois malgré les secousses de la fameuse route «exécrable».

Partis à huit heures du matin pour faire trois lieues, nous arrivions à

deux heures de l’après-midi. On ne peut imaginer ce que pouvait être une

route tracée au milieu des prairies et longeant sur son parcours une

rivière qui débordait continuellement.

Combien de fois l’ai-je faite et refaite cette route sur laquelle on

courait de véritables dangers, les ornières étant si profondes qu’on

versait à tous moments.

Mon grand-père me rassurait, car je ne dissimulais pas ma peur, en me

répétant que Cocotte était un très bon cheval, que la voiture était

solide et qu’il savait fort bien conduire.

Mon père m’embrassa vingt fois à l’arrivée. Sitôt après le déjeuner, il

me prit par la main et me conduisit chez tous ses amis. Au château, chez

les Varnier, où je trouvai une gentille petite fille de mon âge avec

laquelle j’ai souvent joué, depuis, chez ses voisins, le pharmacien

Decaisne, «neveu de quelqu’un que je t’apprendrai à connaître et à aimer

plus tard, me dit mon père, retiens d’abord son nom: Saint-Just.

--Saint-Just», répétai-je.

J’ai parfaitement le souvenir de l’effort que je fis pour plaire aux

amis de Blérancourt, et mon père qui était allé quêter des compliments

les rapporta à mon grand-père et à ma mère.

«Ce qu’elle est gentille, ce qu’elle a été sage, comme elle cause!»

répétait-il.

Ma mère avait décousu les paquets d’Arthémise et elle repassa mes robes

elle-même; je pris part au repassage, à l’accrochage, et sur la noce je

questionnai, je questionnai.

Le lendemain, grand jour, tous les invités se réunirent à la maison de

la mariée proche l’église. Il faisait un temps superbe. On s’en alla à

pied, deux par deux, en longue file, la mariée en tête avec mon

grand-père, dont on disait:

«Quel bel homme celui qui lui sert de père.»

Je débordai du rang, et tirai la main de ma mère pour mieux voir,

peut-être aussi pour être mieux vue, car il y avait une haie de gens sur

le parcours du cortège.

Il était très beau, le monsieur qui donnait le bras à maman et il riait

de la voir sans cesse entraînée par moi.

Tout Blérancourt regardait passer la belle noce et j’entendis plus d’une

fois, non sans plaisir, des petits garçons, des petites filles et même

de grandes personnes dire:

«Regarde, regardez, c’est la petite Juliette à M. Lambert. Comme elle

est bien habillée.»

Quelqu’un ajouta:

«Lui, M. Lambert, il n’y est pas, il ne va jamais dans les églises.»

Je demandai à maman pourquoi les gens disaient cela. Elle me tira

brusquement à elle et ne me répondit pas.

Nous arrivons à l’église. J’entendais la musique de l’orgue, j’allais

entrer quand ma mère, après avoir parlé tout bas à une vieille dame en

bonnet et habillée de noir, qui n’était pas de la noce, lui dit:

«Cela la fatiguerait trop, deux cérémonies, gardez-la-moi, amusez-la, je

vous en prie, dans le jardin de M. le curé. Donnez-lui des fleurs. Ne la

laissez pas se salir. Je viendrai la chercher moi-même.»

Je protestai, je me défendis, je voulais être tout le temps de la noce,

mais la vieille dame me prit dans ses bras, passa au milieu des gens,

ouvrit une porte, la referma et me posa à terre en riant:

«Tu t’amuseras ici plus qu’à l’église, ma mignonne, me dit-elle, vois le

beau jardin et les belles fleurs, tout est à toi.»

Elle posa un coussin sur le perron, me donna des fleurs de capucines à

sucer; il y avait près de la tige un petit bout sucré qui me plut et je

me vois encore sur ce perron du jardin de M. le curé désignant à sa

bonne les fleurs que je voulais et qu’elle allait me cueillir.

Je crois que j’oubliai un peu la noce, racontant mon grand jardin chez

ma grand-mère, parlant de mes prunes, de mon abricotier, de mes fraises,

de mes framboises, lorsque tout à coup ma mère parut très pâle, très

agitée:

«Vite, vite, accours, me dit-elle.

--A la noce, maman?

--Oui, à la noce.»

J’entrai dans l’église. La mariée était proche de la sortie avec le

marié, toute la noce rassemblée autour d’eux. On m’entraîna dans un coin

où il y avait une grande vasque de pierre pleine d’eau comme dans notre

jardin de Chauny. Je voyais bien que tout le monde me regardait.

Le curé était près de la vasque, les mariés se rapprochèrent, ma mère me

prit dans ses bras.

«Maman, qu’est-ce qu’on va me faire? demandai-je un peu inquiète?

--Sois sage, ma Juliette, sois bien sage, je t’en conjure, me

répondit-elle d’une voix très émue, on va te baptiser!»

Je ne sais pourquoi ce mot baptiser, prononcé par ma mère qui tremblait,

me terrifia.

«Non, non, pas me baptiser; m’écriai-je en pleurant.»

La mariée me dit rieuse:

«Tu vas cesser d’être une vilaine hérétique et entrer dans l’Église

catholique.»

J’aperçus mon grand-père, et je lui criai, croyant que la vasque pleine

d’eau était l’Église catholique.

«Grand-père viens empêcher qu’on ne me jette dans l’Église catholique.»

Mon grand-père non seulement se montra insensible à mon appel, mais il

me fit ses plus gros yeux.

«Tais-toi, me dit M. le curé, ou je t’ouvre la tête et je te mets de

l’huile et du sel dedans.»

Ces paroles menaçantes mirent le comble à mon désespoir et je sanglotai,

je me démenai durant toute la cérémonie de mon baptême. Enfin, mon

grand-père vint me prendre dans les bras de ma mère.

«Juliette, tu es une grande fille, me dit-il, écoute-moi, je suis très

content que tu sois baptisée, ta grand-mère en sera tellement heureuse.

Tu étais une pauvre petite fille, pas baptisée, nous ne le savions pas.

Ton père avait défendu qu’on te baptise, il n’aime pas les églises.

--Oui, grand-père, je l’ai entendu dire par les gens tout à l’heure.

--Alors, tu comprends, il n’est pas comme tout le monde, et c’est mal,

c’est un païen. Ta mère a eu un grand courage en te faisant chrétienne

sans qu’il le sache. Il va être furieux et je ne serais pas fâché d’être

à Chauny. Surtout ne dis pas à ton père que tu es baptisée. Ah! ma

chérie, ma chérie, que l’Être suprême te protège!»

Ma grand-mère me faisait faire ma prière le soir et le matin. Elle me

parlait sans cesse du bon Dieu, mais mon grand-père ne parlait jamais

que de l’Être suprême; je savais depuis longtemps que l’Être suprême

était aussi le bon Dieu.

Il y avait une table pour les enfants à la noce. C’était bien amusant. A

la fin du repas, des gens se sont levés de leur chaise, ils ont parlé,

parlé sans qu’on les arrête ou qu’on leur réponde, puis il y en a qui

ont chanté; puis mon grand-père a dit des choses qui ont fait rire tout

le monde, et nous, les petits, nous avons ri aussi.

Et puis encore, papa a lu très haut; un petit a dit que c’était comme

une fable et on a répété plusieurs fois à la grande table:

«C’est très beau, c’est très beau!»

Papa avait l’air content. On a dansé avec une grosse musique et j’ai

dansé, tourné tant que j’ai pu. Alors un plus grand que moi m’a appelée

Camille-Ambroisine. Mon père était près de moi à ce moment s’amusant de

me voir tant m’amuser.

«Pourquoi lui dis-tu Camille-Ambroisine, lui demanda mon père. C’est

Juliette qu’elle s’appelle.

--Je sais bien, Monsieur Lambert. Elle s’appelle

Juliette-Camille-Ambroisine. Juliette, c’est son nom de tous les jours;

Camille, c’est le nom de sa marraine, Ambroisine, celui de son parrain

Ambroise. Je dis ça parce qu’on l’a baptisée après la noce. J’y étais!

C’est drôle, car elle est très vieille pour être baptisée.»

Mon père me secoua si violemment que je poussai des cris épouvantables.

Mon grand-père et ma grand-mère accoururent et il y eut encore un «drame

de famille».

Mon père criait de vilaines choses au marié, à la mariée. Mais les gens

de la noce ne se fâchaient pas, ils riaient. Mon père finit par prendre

ma mère d’une main, moi de l’autre, et il nous ramena à la maison. Mon

grand-père venait derrière nous.

Ma mère pleurait, mon grand-père ne disait pas un mot, mon père

répétait:

«Vous voulez que ma fille ne soit pas ma fille!»

Une pauvre femme entra.

«Vite, vite, Monsieur Lambert, dit-elle, mon homme Mathieu, le couvreur,

vous le connaissez, il a tombé du toit de M. Dutailly, et il est quasi

mort.»

Mon père et mon grand-père sortirent brusquement ensemble.

Ma mère me déshabilla, refit les paquets, les recousit. De très bonne

heure elle me coucha.

Le lendemain matin, tandis que mon père dormait encore, parce qu’il

avait veillé Mathieu le couvreur toute la nuit, maman m’arrangea dans le

cabriolet avec mes foulards, mes paquets, le carton de mon beau chapeau

blanc, et sans que j’aille à la noce le second jour ni le troisième,

sans que je puisse mettre mes deux autres belles robes, mon grand-père

me ramena à Chauny.

En partant, ma mère m’avait bien recommandé de dire à ma grand-mère que

malgré la fureur de mon père, elle ne regretterait jamais ce qu’elle

avait fait pour moi, qu’il y a longtemps qu’elle aurait dû avouer que je

n’étais pas baptisée.

Qui fut étonné de nous voir revenir si tôt? Ma grand-mère.

«Qu’est-ce qu’il y a? qu’est-ce qu’il y a?» répétait-elle.

Mon grand-père lui raconta toute l’histoire et j’entends encore les

exclamations poussées par ma grand-mère:

«Elle n’était pas baptisée, elle n’était pas baptisée! Mon gendre est un

fou dangereux avec ses idées démocratiques sociales, sans Dieu, mon

Dieu! C’est la fin de la religion, de la famille, de la propriété, c’est

la fin du monde que ces idées-là.»

Cette longue phrase, avec tous ses termes, depuis «mon gendre est un fou

dangereux», je l’ai encore dans l’oreille parce qu’elle n’a cessé de

résumer les griefs politiques de ma grand-mère contre mon père durant

des années.

Les mots de jacobin, de républicain, de socialiste, les noms de

Robespierre, de Saint-Just, de Louis Blanc, de Pierre Leroux, de

Proudhon, de Ledru-Rollin, dits et redits avec épouvante par mes

grands-parents et avec une sorte de culte par mon père, entraient dans

ma mémoire et plus encore dans ma pensée. Le «mon gendre est fou»

commençait l’antienne, et le «sans Dieu, mon Dieu» la terminait; le

milieu en était varié selon les circonstances, mais les mêmes mots, les

mêmes noms s’y entrecroisaient.

* * * * *

Mon père très lettré d’une grande éloquence, d’un vrai savoir, charmait

ma grand-mère lorsqu’il ne parlait ni de politique ni de religion. Ayant

l’amour du grec, nul ne racontait les légendes de l’Hellénie comme lui.

Dès ma petite enfance sitôt que je le voyais je l’obligeais à me redire

les histoires du vieil Homère, et je les savais comme je savais

Peau-d’Ane et le Petit Chaperon rouge.

Mon père était poète, et ses vers toujours classiques, au moins ceux

qu’il lisait à ma grand-mère, mais nous savions, et moi-même, perroquet,

je le répétais avec indignation, qu’il en faisait des _rouges_!

Comment mes parents pouvaient-ils être assez enragés pour parler de

politique chaque fois qu’ils se retrouvaient? Ma grand-mère était

orléaniste gouvernementale, mon grand-père passionnément impérialiste,

et il fallait l’entendre dire: l’Empereur! avec son grasseyement; mon

père se déclarait jacobin.

On ne peut se faire une idée des scènes qui avaient lieu. Je me rappelle

mon épouvante des premières; je poussai les hauts cris, je sanglotai,

mais on ne m’entendait pas. Je pris un jour le parti--je devais avoir de

quatre à cinq ans,--de grimper sur la table, de mettre l’un de mes pieds

dans le plat, et de bousculer les verres et les assiettes, avec l’autre.

La discussion ou plutôt la querelle cessa comme par miracle, mon

grand-père, ma grand-mère, mon père ayant été pris d’un fou rire.

Seule, ma mère, que je craignais beaucoup, me gronda, m’enleva de table

brutalement et voulut me frapper, mais je fus en un clin d’œil arrachée

de ses mains par trois personnes et je jugeai dès ce jour que j’étais

bien sotte d’avoir peur d’elle puisque les autres me protégeraient

toujours contre ses corrections.

* * * * *

Les années passaient sans notables changements dans nos habitudes. Je

m’étais faite aux «drames de famille», et avec d’autant plus de

facilité, que, d’un commun accord, j’étais exceptée des bouderies, mise

à part des querelles.

J’avais à peine six ans que mon grand-père, ma grand-mère, mon père,

s’efforçaient chacun de me convertir à ses idées. Je ne plaisante pas.

Il est vrai qu’à six ans et demi j’étais dans la seconde division de la

seconde classe de ma pension, que je savais beaucoup de choses, de

celles qu’on peut accumuler dans la mémoire, qui était chez moi un don

exceptionnel. Avec cela ma grand-mère et mon père me bourraient de tout

ce dont on peut bourrer l’esprit d’une malheureuse enfant.

Je me rappelle que, souvent le soir après dîner, durant la partie

«d’impériale» que ma grand-mère et mon grand-père faisaient avant que ce

dernier nous quittât pour aller à son cercle, je préparais mes cahiers

et mes livres, sur la prière de ma grand-mère, car elle ne m’avait

jamais donné un ordre depuis ma fuite à Caumenchon. Mon grand-père

parti, je travaillais avec elle jusqu’à ce que je m’endorme sur mes

cahiers.

Mon grand-père ne manquait jamais de me dire, en voyant ces

préparations:

«Allons, phénomène, marche au supplice, accumule les instruments de

torture, n’en oublie pas un!» Et il ajoutait en s’en allant: «On la

tuera, cette petite, on la tuera.»

Lorsque, par hasard, mon grand-père blâmait un acte de ma grand-mère, il

ne s’adressait jamais directement à elle. Le _on_ lui permettait, si

elle le cinglait de l’un de ses mots en coups de fouet, de ne point

paraître atteint et de répondre sans répondre.

Lorsque mes grands-parents étaient fâchés l’un contre l’autre cet _on_

rendait alors les plus grands services. _On_ se parlait sans s’adresser

l’un à l’autre et la brouille était sauve. _On_ disait par exemple,

durant la bouderie qui durait quelquefois plusieurs jours:

Ma grand-mère:

«Est-ce qu’_on_ rentrera à telle heure?»

Mon grand-père:

«_On_ fera les plus grands efforts et l’_on_ espère y parvenir.»

Le roman de mon enfance et de ma jeunesse · 第 5 / 10 题