Roman de mon Enfance

et de ma Jeunesse

A mesure que j’avance en âge, l’une des choses qui m’étonne le plus,

c’est la netteté singulière de mes souvenirs d’enfance. Quelques-uns

m’ont été maintes fois redits, il est vrai--et ce sont justement les

plus lointains,--par la bonne qui m’a élevée, par mes grands-parents,

pour lesquels tout ce qui concernait leur unique petite-fille prenait

une importance à nulle autre pareille.

Cependant, au travers de ces redites, lorsque je m’interroge, je

retrouve des impressions, des actes, que nul des miens n’a pu connaître

et qui surgissent à mes yeux avec une précision extraordinaire.

Mais alors je suis prise d’un autre scrupule et je me demande si ces

impressions viennent à moi, telles, strictement, que je les ai éprouvées

et vécues à leur heure, ou bien, si retournant vers elles avec le bagage

de la vie je ne les surcharge pas inconsciemment.

Pour rassurer ma sincérité qui a des exigences troublantes, je m’efforce

de me rappeler dans quels termes, à toutes les époques de ma vie j’ai

parlé de mon enfance et de m’inspirer de la forme des quelques notes

trop rares, hélas! prises dans ma jeunesse et gardées par les miens.

C’est donc avec une préoccupation jalouse de franchise que je commence

ce récit.

* * * * *

Élevée par ma grand-mère, je parlerai beaucoup d’elle. Parviendrai-je à

la faire revivre dans toute son originalité, dans sa passion du roman

qu’elle nous a imposée à tous, faisant de la vie des siens, par

l’impulsion première et dominatrice qu’elle donnait à leurs actions, une

perpétuelle course au romanesque?

Nulle femme n’a été plus enfermée dans le gynécée. Je n’ai pas vu ma

grand-mère, sauf pour aller le dimanche à la messe de huit heures,

sortir cent fois de sa grande maison et de son grand jardin; en revanche

je n’ai jamais rencontré dans un esprit un pareil amour de l’aventure,

une telle horreur de l’existence attendue et subie, un appétit si

journalier et si impérieux du roman lu ou vécu.

Sa tendresse pour moi fut si absorbante que j’ai pour ainsi dire dévoré

sa vie à partir du jour où elle me l’eut consacrée.

Je l’ai aimée exclusivement jusqu’au jour où mon père, avec sa puissance

d’arguments, la plupart négateurs, et sa bonté vivifiante, s’empara de

mon esprit et m’entraîna dans ses idées.

Entre ces deux êtres exceptionnels et un peu fous, l’un d’une générosité

de cœur admirable, d’une droiture de sectaire, passionnément convaincu

dans ses exaltations et immodifiable, l’autre d’une vraie noblesse

d’âme, de vertu rigide, mais d’une imagination fantaisiste sans limites;

entre les deux, les adorant tour à tour un peu plus l’un, un peu plus

l’autre, j’ai été ballottée à tel point qu’il m’eût été impossible de

trouver en moi un point d’appui à mes premières pensées, au milieu

d’oscillations continuelles, si je ne m’étais constamment efforcée de me

chercher et de me trouver. Et, malgré cet effort, quel temps j’ai mis à

me dégager de la double empreinte de mes bien-aimés parents!

Ce qui m’a garée de l’absorption totale de l’un d’eux, ce qui m’a permis

d’échapper à l’ardeur de chacun de me pétrir à sa ressemblance, si

dissemblable de celle de l’autre, c’est la conscience très hâtive que

j’ai eue des bienfaits protecteurs de la volonté personnelle.

Entre mon père et ma grand-mère, je me suis, intuitivement d’abord, puis

sûrement plus tard, appliquée à être quelque chose. Est-ce là le point

de départ de mon vouloir d’être quelqu’un?

Dans la lutte sans trêve dont je fus l’enjeu entre mon père et ma

grand-mère, nous étions trois.

* * * * *

Il flotte dans mes souvenirs vingt histoires plus bizarres, plus

excentriques les unes que les autres, de mariages de bisaïeules, de

trisaïeules dans la famille de ma grand-mère maternelle.

Leurs aventures ont tant intéressé mon enfance que je n’hésiterais pas à

les livrer à l’ébahissement de mes lecteurs, si, en vérité, elles

n’étaient trop nombreuses.

Ma grand-mère, qui causait et contait avec un esprit très vif, très

goguenard, très mordant, se plaisait aux récits des romans de ses

grand-mères. Elle aimait à faire revivre pour moi toutes ces figures

apparentées «de son côté», ne me parlant jamais de la famille de mon

père que je ne connus que très tard.

Elle avait l’orgueil de sa caste marchande et bourgeoise. J’ai par elle

compris bien des choses obscures dans l’histoire des luttes de

la royauté française contre les grands seigneurs féodaux,

internationalistes d’alors.

Elle me disait des siens: «Nous descendons de ces familles de marchands

de Noyon, de Chauny, de Saint-Quentin, si influents dans les conseils

des Communes, dont plus d’un membre fut échevin, fidèles à leur ville, à

leur province avant tout, fidèles à la royauté, pas toujours au Roi, à

la religion, pas toujours au Pape, libéraux, hommes de progrès, de pure

race gauloise, s’enrichissant avec une probité jalouse, avec mesure, et

fort dédaigneux de ceux d’entre eux qui, pour des services rendus au

souverain, sollicitaient des lettres de noblesse.

La mère de ma grand-mère était tombée à quatorze ans follement amoureuse

d’un parent venu de Noyon pour causer d’affaires et qui, après une

journée d’entretiens, plus sérieux que poétiques, continués au déjeuner

et au dîner, avait reçu à son départ la déclaration suivante: «Mon

cousin, quand vous reviendrez l’année prochaine ce sera pour me demander

en mariage.» On rit beaucoup de cette folie, mais, comme la jeune

personne fille unique était fort bien dotée, les parents de Noyon moins

riches ne dédaignèrent pas l’invitation faite à leur fils.

A quinze ans la précoce Charlotte épousait son cousin Raincourt, fort

beau garçon de vingt-deux ans, mais elle mourait en couches l’année

suivante, donnant le jour à ma grand-mère.

* * * * *

Le très jeune veuf confia la petite Pélagie à la mère de sa femme,

devenue veuve elle-même.

Tandis que mon arrière grand-père se remariait à vingt-quatre ans et

qu’il lui naissait trois filles très sages, très correctement

instruites, Sophie, Constance et Anastasie, ma grand-mère poussait en

sauvageon et stupéfiait quelquefois par ses excentricités d’enfant

affreusement gâtée la paisible ville de Chauny.

Elle lisait, lisait, tout ce qui lui tombait sous la main, sans choix,

refusant de se laisser conduire par qui que ce soit ou par quelque

raison que ce fût.

Dès qu’elle eut treize ans elle déclara à sa grand-mère que son

éducation était terminée. Elle sortit d’une pension où depuis cinq ans

elle avait fort peu appris et se consacra alors tout entière, pour toute

sa vie, à la lecture des romans.

Spirituelle, vivante, brillante et même quelque peu endiablée, ma

grand-mère était rousse à une époque où la couleur des cheveux «carotte»

avait peu de succès. Ses dents superbes, son nez fin aux ailes mobiles,

ses yeux verts brillants, son teint très blanc pailleté de petites

taches dorées, lui donnaient une physionomie de belle laide fort

attrayante.

Romanesque comme sa mère et ses nombreuses grand-mères, elle cherchait

elle-même celui qui fixerait son choix. Elle eut quinze ans avant de le

trouver. Malgré le sort dramatique de sa mère morte en couches et mariée

trop jeune, Pélagie commençait à se désespérer de rester si longtemps

fille.

Les prédictions de Mlle Lenormand ayant fait surgir par toute la France

une foule de nécromanciennes, ma grand-mère en consulta une qui lui dit:

«Vous épouserez un étranger à la ville.»

Et cela ne l’étonna point, car elle connaissait tous les prétendants qui

pouvaient aspirer à sa main, et, parmi eux, aucun ne répondait à ce que

son imagination cherchait dans un époux. Pas un jeune chaunois de bonne

famille ne s’était encore jusque-là payé le luxe d’une aventure

romanesque.

Ce n’est point à l’une de ses trois sœurs qu’elle eût été confier son

impatience, leur père à toutes ayant déclaré que Pélagie ne se marierait

qu’à vingt-et-un ans. Il désirait conserver l’administration des biens

de sa première femme le plus longtemps possible au profit des trois

filles nées de son second mariage.

Celles-ci d’ailleurs affirmaient que Pélagie était trop extravagante

pour être mariable. L’aînée, Sophie, n’avait que quatorze mois de moins

que Pélagie mais dix ans de plus comme sagesse et comme savoir.

Pélagie fit avec sa grand-mère le voyage de Noyon à la recherche d’un

mari. Elle habita tout un grand mois une jolie maison ancienne, place de

la cathédrale, possédée par un vieux parent qui eût désiré convoler en

secondes noces avec sa grand-mère. Elle s’amusa de ce roman vieillot,

mais ne vit point paraître la main de l’époux cherché, et elle s’en alla

comme elle était venue...

* * * * *

Un beau jour il débarque à Chauny un jeune chirurgien en quête de

clientèle.

Voilà «l’étranger à la ville» prédit par la sorcière, songe Pélagie même

avant de l’avoir aperçu, et elle parle de son espoir à sa grand-mère.

«Il y a une chose à laquelle je ne consentirai jamais, répondit

celle-ci, c’est que tu épouses quiconque ne serait pas de bonne famille

bourgeoise.»

Et la grand-mère prit un air d’autorité dont sa petite-fille rit de tout

son cœur.

Le jeune chirurgien s’appelait Pierre Seron. On ne pouvait être

bourgeoisement mieux né. Il descendait d’un médecin de Louis XIV. Son

père était le premier médecin de Compiègne ayant de la réputation

jusqu’à Paris. Un cousin Seron avait été conventionnel avec Jean de Bien

et jouait un grand rôle politique en Belgique d’où les premiers Seron

français étaient venus.

«Bonne famille!» répétaient en chœur Pélagie et sa grand-mère.

Pourvu qu’il n’ait pas eu une existence trop ordinaire, se disait

Pélagie.

Pierre Seron passe et repasse dans toutes les rues de la ville pour

faire croire qu’au débotté il a déjà une clientèle. Il a bien vite

quelques succès qui le font apprécier.

Comme homme il est superbe, un peu trop grand peut-être. Sa taille est

celle d’un grenadier de la garde impériale; de visage il est moins bien.

Il porte les cheveux plats à la Napoléon, il a le front un peu étroit et

de grands yeux gris à fleur de tête. Son nez est gros, mais sa

bouche--il est toujours fraîchement rasé--a un joli sourire gai et

narquois malgré des lèvres sensuelles fort épaisses.

Jamais on ne le voit qu’en habit et en cravate blanche. Somme toute bien

campé, de belle allure, Pierre Seron a bon air et vraiment c’est un très

bel homme.

Il faudrait qu’il n’eût pas l’œil ouvert et l’extrême besoin de faire un

mariage riche pour ne pas remarquer l’intérêt que Mlle Pélagie Raincourt

prend à chacune de ses allées et venues.

«Pourquoi, son père étant médecin à Compiègne, ce jeune chirurgien

est-il venu s’établir à Chauny? répète la grand-mère. Il y a quelque

chose.»

Oh! oui, il y a quelque chose! Et, comme Pierre Seron est assez bavard,

que Compiègne n’est pas à cent lieues de Chauny, on la sait bien vite,

«l’histoire».

* * * * *

C’est tout simplement un héros de roman! «Sa vie est un roman, un grand,

un vrai roman», s’écrie un jour Pélagie, rentrant d’une visite à une

vieille parente que soigne Pierre Seron et chez laquelle elle a tout

appris!

Et la grand-mère, émue de l’émotion de sa petite-fille, écoute le récit

amoureusement conté, car déjà Pélagie est éprise de la triste aventure

de Pierre Seron autant et plus peut-être que de lui-même.

Il est le second fils d’un père qui l’a exécré dès le jour de sa

naissance. Le docteur Seron n’a jamais aimé que son aîné, son orgueil,

celui qui aurait dû être «l’unique».

Ce mot, il l’a répété sans cesse à la mère craintive, soumise, qui osait

à peine protéger l’enfant malmené, battu, vivant avec les domestiques.

Pauvre petit, sauf un baiser rare, une caresse furtive de sa mère, il a

été la victime des siens.

Un jour qu’il est très malade du croup, son père veut l’envoyer à

l’hôpital à cause de la contagion pour l’aîné. La mère, cette fois,

résiste, s’enferme avec lui dans sa toute petite chambre, le soigne, le

veille, l’arrache à force d’énergie et de dévouement à la mort. Mais

elle a épuisé toutes ses forces. Elle reste ensuite comme hébétée, et

l’enfant souffre dans sa convalescence; il est en danger presque autant

que durant sa maladie.

A neuf ans, un domestique l’accuse d’un vol que lui-même a commis. Il

est chassé de la maison paternelle un soir d’automne, n’ayant pour tout

bien que les pauvres vêtements qu’il porte et quelques écus péniblement

amassés par sa mère qui les lui glisse dans la main sans même

l’embrasser.

Il se couche en travers de la porte lorsqu’elle se referme sur lui et il

espère que quelqu’un en passant l’écrasera. Il crie, il supplie. Les

voisins s’ameutent autour de lui, le plaignent, répétant haut, très

haut, que c’est abominable, que la justice devrait protéger ce

malheureux petit, mais pas un n’ose l’emmener chez lui.

Dès que Pierre est seul, de nouveau abandonné, il regarde une dernière

fois «les grands yeux luisants et méchants des fenêtres éclairées de la

maison».

C’est, dit Pélagie à sa grand-mère, la phrase dont Pierre Seron s’est

servi en contant son histoire. Le pauvre enfant va droit devant lui. Où?

il ne le sait pas. Instinctivement il se dirige vers la ferme où

l’envoyaient chaque matin à la première heure et par tous les temps, les

domestiques de son père chercher du lait.

La fermière, plus d’une fois, l’a pris en pitié lorsqu’il lui a dit sa

peine, et il se rappelle l’une de ses paroles.

«Tu serais plus heureux gardeur de vaches.»

Il entre. Les fermiers soupent. Il s’assied auprès d’eux et éclate en

sanglots. Il ne peut parler.

«On t’a chassé?» lui demande la fermière. Il fait signe que oui. Alors

les braves gens le consolent, l’obligent à souper, vont le coucher sur

de la paille fraîche à l’écurie et le gardent, l’occupant à la ferme où

il gagne sa nourriture.

L’année suivante le vacher étant parti, à dix ans, ayant l’air d’en

avoir quatorze tant il a grandi, il le remplace. Tout ce qu’il peut

faire pour prouver sa reconnaissance à ceux qui l’ont recueilli, il le

fait. Très appliqué, dévoué, intelligent, il supplée à sa jeunesse par

une bonne volonté sans cesse en éveil.

Le fermier, dès le lendemain de l’entrée de Pierre chez lui, refusa de

servir du lait au docteur Seron. Plus tard il alla le braver, pensant

l’humilier lorsque son fils devint vacher.

«Tant mieux, répondit le père avec dureté, c’est probablement le seul

métier qu’il pourra jamais faire.»

Ces paroles, répétées à Pierre, au lieu de le désespérer, fixèrent sa

destinée.

«Je serai un jour le docteur Seron», se dit-il.

Sa mère lui avait appris à lire dans un vieux petit dictionnaire de

médecine latin-français qu’il ne quittait pas et à l’aide duquel il se

perfectionnait dans sa connaissance bien imparfaite de l’assemblage des

mots.

A partir de ce jour, durant qu’il gardait ses vaches, non seulement il

s’exerçait à bien lire, à écrire les lettres avec un bâton sur la terre,

mais il apprenait un à un les mots latins et français du dictionnaire,

et sa jeune cervelle s’éclairait au contact de cette science brute et

informe.

Dès qu’il gagna quelque argent il acheta des livres de médecine et il

étudia avec rage le jour, le soir sous la lampe fumeuse du fermier, la

nuit au clair de lune.

Il ramassa des simples pour un herboriste rencontré dans les champs et

reçut de lui d’utiles leçons. Cet herboriste s’intéressa au pauvre

enfant, dirigea un peu ses études et lui acheta des livres utiles.

Pierre inventa un panier de jonc très joli pour mettre le fromage frais

en été, et la fermière qui vendait dans ces paniers ses fromages

quelques sous de plus en partagea le bénéfice avec Pierre.

Il confiait ses économies à son protecteur l’herboriste qui prêtait aux

uns et aux autres de petites sommes, et en tirait quelques rentes au

profit de la maigre bourse du vacher.

Quelques années se passèrent. Pierre essaya plusieurs fois de revoir sa

mère. Elle vivait enfermée, séquestrée peut-être, et il ne put jamais

parvenir jusqu’à elle.

Son frère qui avait cinq ans de plus que lui et qui étudiait la médecine

à Paris festoyait durant les vacances avec les jeunes messieurs de la

ville.

Pierre l’entendit un jour nommer par un camarade dans une troupe de

jeunes gens et de belles demoiselles qui venaient boire du lait chaud à

la ferme.

«Ce lait vous est servi par le vacher d’ici, qui est votre frère

légitime, lui dit Pierre en lui présentant un bol mousseux.

--Mon frère est mort, répondit l’aîné.

--Vous le retrouverez avant quelques années bien vivant en face de vous

à Paris, monsieur», répliqua Pierre.

On parla dans tout Compiègne de l’histoire oubliée de l’enfant chassé et

abandonné.

Comme l’aîné des Seron donnait peu de satisfaction à son père, on se dit

que c’était Dieu qui punissait ce dernier de sa cruauté, mais on ne

prêta aucune attention à la prédiction du vacher.

* * * * *

A dix-neuf ans Pierre possédait onze cents francs d’économie. Un jour

d’automne que son père prenait la diligence, comme il le faisait chaque

quinzaine pour aller embrasser son fils aîné à Paris et surtout pour le

recommander à ses professeurs qui ne pouvaient rien faire de cet

étudiant ennemi de l’étude, Pierre Seron, le cadet, se dirigeait pieds

nus, pour ne pas user ses souliers, et sa besace au dos vers la

capitale.

On devine dans quel bouge du quartier latin il se logea. Avant de se

faire inscrire à la Faculté il chercha sur les quais un travail de nuit.

Sa haute taille lui devint la meilleure des recommandations. Il fut

engagé comme déchargeur de bateaux de huit heures du soir à deux heures

du matin au prix de quarante-cinq sous. Il ne lui en fallait pas plus

pour vivre, et il espéra même ajouter à son pécule qu’il craignait ne

pouvoir lui suffire pour ses inscriptions et ses livres.

Combien de fois moi-même ai-je fait raconter à mon grand-père cette

époque de sa vie qu’il se rappelait fièrement.

Pélagie continuait son récit à sa grand-mère qui écoutait bouche bée,

attendrie aux larmes.

Pierre avait emporté ses habits de travail, et chaque soir il devenait,

non un débardeur de bal public comme son frère, mais un déchargeur sur

les quais de la Seine.

Le jour, il suivait les cours avec un zèle, une application, une ardeur

passionnés, qui le firent bien vite distinguer par ses professeurs.

Son nom les frappa; ils l’interrogèrent et l’un d’eux, que le docteur

Seron avait blessé en lui faisant d’aigres reproches sur sa sévérité

envers son fils aîné, exalta le cadet, s’en occupa spécialement, et

bientôt il y eut deux camps: celui des travailleurs amis de Pierre,

celui des bambocheurs amis de Théophile Seron. Une fois on en vint aux

mains. Le cadet prit son aîné à bout de bras et le secoua fortement.

«Je vous avais bien dit que votre frère le vacher vous retrouverait à

Paris», lui dit-il en le laissant retomber d’un peu haut.

Tandis que son frère festoyait grassement, Pierre gelait sous les toits

en hiver, cuisait en été, mangeant et dormant mal, travaillant chaque

nuit sur les quais. Le dimanche il raccommodait ses habits achetés chez

le fripier et fort peu solides, il faisait la lessive de son pauvre

linge. Pierre ne portait que des plastrons et des manchettes, sa chemise

était de toile grossière, ses chaussettes n’avaient que des sous-pieds

et pas de pieds. Il connut toutes les misères et toutes les privations.

Il eut en revanche la joie de comprendre l’avantage d’être né de parents

affinés. Les bonnes manières lui furent faciles et son intelligence

aidée par l’hérédité lui sembla toute préparée à s’ouvrir aux études

médicales les plus ardues. Il se découvrit des facultés d’assimilation

qui l’étonnèrent lui-même. Bref, il passa brillamment ses examens,

tandis que monsieur son frère était refusé à tous.

Le docteur Seron, que Pierre rencontra plus d’une fois en compagnie de

son frère, lui parut un vieillard courbé par le poids des chagrins; son

fils bien-aimé le ruinait.

Lorsqu’il eut terminé ses études et conquis ses titres, Pierre Seron

écrivit deux lettres, une à son père et une à sa mère, leur disant qu’il

revenait à eux comme un fils seulement éloigné, qu’il pardonnait. Il ne

reçut aucune réponse de sa mère, mais une malédiction furieuse de son

père.

Son ami, l’herboriste de Compiègne, découvrit la situation de Chauny et

lui fit quelques avances nécessaires pour l’occuper. Il ne trouva d’aide

qu’auprès de ce fidèle protecteur.

«C’est ainsi, continua Pélagie Raincourt, que Pierre Seron vint

s’établir dans la ville où je l’attendais», et elle ajouta: «Grand-mère,

il me le faut pour mari!»

* * * * *

«Sans doute répondit la grand-mère, je l’aime déjà, moi aussi, ce brave

cœur, mais il faut que tu lui plaises.»

Pélagie n’avait pas pensé à cela.

Un ami fut chargé de demander au docteur Seron,--on l’appelait déjà

ainsi, sans ajouter son nom de baptême, pour le venger des cruautés de

son père,--un ami fut chargé de l’interroger sur les sentiments que

pourrait lui inspirer Mlle Pélagie Raincourt.

«Belle-fille, répondit-il, mais elle est rousse, et je déteste les

rousses.»

On devine ce que dut éprouver Pélagie, lorsque sa grand-mère, avec

d’infinies précautions oratoires, lui communiqua cette réponse, à elle

qui s’était crue jusque-là irrésistible.

Son désespoir et sa colère furent tels qu’elle menaça de se jeter par la

fenêtre. Comme elle était dans sa chambre, au premier étage, elle se

pencha si brusquement, que sa grand-mère prise de frayeur l’enlaça avec

force et l’attira brusquement en arrière, mais elle se prit dans la robe

longue de Pélagie, tomba et se démit le poignet.

On fit appeler le docteur Seron qui accourut, et, cric-crac, en

rebouteur désireux de frapper l’imagination de clients d’importance plus

qu’en chirurgien prudent, il remit le poignet.

Pélagie prodigua à son adorée grand-mère, qu’elle voyait souffrir par sa

faute, toutes ses tendresses. Elle fut hautaine, presque insolente avec

le docteur Seron qui n’aimait pas les rousses, mais elle le frappa par

son extrême élégance et par un esprit qu’il s’étonna de trouver si

original, si brillant chez une provinciale. Il vint deux fois le jour,

et le cruel plut davantage encore avec son joli accent de Compiègne et

de Paris un peu grasseyant.

Mais Pélagie, remuée par trop d’émotions, eut la fièvre et s’alita.

Pierre prit goût à la cure et il eut bientôt une sorte de folie en se

sentant adoré par une attirante et riche jeune fille de seize ans à

peine, et maternellement aimé par la grand-mère, lui qui considérait

l’affection familiale comme le bien le plus rare et le plus enviable de

tous.

* * * * *

Pierre, un soir, fit sa déclaration brûlante, telle que Pélagie pouvait

la désirer; séance tenante, tous deux vinrent s’agenouiller devant la

grand-mère ravie, et enlever son consentement.

Le docteur Seron demanda sur l’heure qu’on fixât la date du mariage,

mais il fallut le mettre au courant de la situation, lui révéler quels

étaient les obstacles à une si prompte solution.

Pierre très pauvre, et qui n’était nullement insensible aux beaux

deniers de la fiancée, trouvait un peu dur d’abandonner au beau-père,

comme le conseillait la grand-mère, tout ou majeure partie de la fameuse

dot de sa première femme que M. Raincourt ne voulait pas lâcher. Il

proposa de réfléchir quelques jours aux moyens de s’y prendre, de

consulter le notaire; mais le notaire ne vit aucune possibilité de se

passer du consentement du père et d’échapper aux conditions que la

grand-mère de Pélagie supposait qu’il dût y mettre.

«Je doublerai, dit celle-ci, ce que je comptais donner à Pélagie, si son

père marchande le bonheur de ma bien-aimée petite-fille.»

Le docteur Seron s’en alla donc demander à M. Raincourt la main de sa

fille Pélagie, qui lui fut refusée jusqu’au moment où il proposa de ne

réclamer, s’il obtenait cette main, fort belle d’ailleurs, aucun compte

de tutelle.

L’accord conclu, on fixa le jour du mariage.

Pierre Seron, une fois encore, écrivit à son père et à sa mère,

s’acharnant à mendier une part de leur tendresse. Rien, toujours rien de

sa mère, mais plus une seule malédiction de son père.

Il apprit par une lettre de son ami l’herboriste, qui acceptait d’être

l’un des témoins de son mariage, que son frère était mourant à

Compiègne; son père aux trois quarts ruiné, ayant à peu près perdu sa

clientèle à la suite de ses trop fréquents voyages à Paris pour arracher

son fils à la débauche, avait été frappé de paralysie.

Ainsi le malheur accablait celui qui s’était endurci dans l’injustice,

dans la cruauté, tandis que le pauvre enfant, chassé honteusement de la

maison paternelle, voyait sa situation grandir, l’heure de ses joies

complètes approcher.

Il allait être heureux, posséder une jolie fortune, une femme

captivante, dont il était de plus en plus épris et qui l’aimait

follement.

* * * * *

Mais voilà que la veille du jour tant désiré Pélagie éprouva le besoin

d’exaspérer ses sœurs, déjà irritées d’un mariage qui la rendait si

insolemment heureuse. Elle voulut se venger de l’éternel mot si blessant

que lui avait tant de fois répété sa sœur cadette, Sophie: «Tu es

immariable!»

Alors que le contrat était signé, que tout était prêt, sans une

anicroche, pour la noce du lendemain, une scène eut lieu, très violente,

entre la future Mme Pierre Seron et ses trois sœurs.

La belle-mère de Pélagie prit parti pour ses filles, le mari pour sa

femme, et tout fut rompu, M. Raincourt reprenant sa parole, reniant ses

engagements de père.

La grand-mère de Pélagie, cette fois, perdit patience, Pierre se

désespéra et la jeune fille alla se coucher, furieuse contre elle-même,

pleurant, mordant son oreiller, hantée dans sa fiévreuse insomnie par

les projets les plus bizarres, s’arrêtant aux résolutions les plus

violentes.

Au lever du soleil, affolée, ne sachant ce qu’elle faisait, elle sortit

de la maison en robe de chambre, en bonnet de nuit, partant à pied pour

Noyon, se disant qu’elle demanderait asile au vieil ami de sa

grand-mère, son propre parent.

Ce qu’elle voulait avant tout, c’était d’échapper aux reproches de

Pierre, de ne pas subir le blâme de sa grand-mère, de ne pas entendre le

bruit des ragots de la ville, qui, lui semblait-il, parviendrait jusqu’à

ses oreilles. L’humiliation d’être condamnée par l’opinion générale, le

chagrin de faire souffrir Pierre, qui déjà avait tant souffert,

l’angoissaient au point de l’obliger à fuir. Elle essayait d’échapper à

sa propre condamnation, qui courait après elle.

Ayant fait quelques kilomètres, peu habituée à marcher, exténuée, elle

s’assit sur un tas de pierres, la tête dans ses mains, criant tout haut

son désespoir.

Un cavalier passe, en habit et cravate blanche, sans chapeau, monté à

poil nu: c’est Pierre. Il l’a vue...

«Votre père consent à nouveau: vite, lui dit-il en mettant pied à terre,

venez, je vous prends en croupe, et, pour être sûr qu’il ne retirera pas

sa parole encore une fois et que vous ne recommencerez pas quelque coup

de tête, nous irons droit à l’église, où votre grand-mère a fait tout

préparer. C’est elle qui a deviné que vous deviez être sur la route de

Noyon, si vous n’étiez pas chez moi, car elle vous a soupçonnée de cette

abomination, folle que vous êtes.»

Il la hissait sur le cheval, la maintenait d’un bras, tenant de l’autre

une simple longe passée au cou de la bête.

«Allons, allons, il est bien temps qu’on vous donne un maître, lui

dit-il. Ce que vous méritez d’être battue!...

--Mais, répond-elle égayée par le romanesque de l’aventure, je ne vais

pas me marier en bonnet de nuit.

--Pourquoi pas? C’est une pénitence comme une autre, et vous avez

grandement besoin d’absolution. Vous vous habillerez en mariée quand

vous le serez et pour la fin de la noce.»

C’est en croupe que ma grand-mère fait sa rentrée à Chauny. Il est neuf

heures du matin. Toutes les commères sont aux fenêtres, dans la rue, à

la porte de l’église.

Pélagie descend de cheval, ébouriffée sous son bonnet de nuit, les yeux

encore gonflés par les larmes. Une femme du peuple attache un œillet

blanc à son bonnet. Elle fait son entrée dans l’église au bras de

Pierre. C’est un éclat de rire général. Jamais on n’a vu mariée

pareille. Les sœurs et la belle-mère sont bien vengées.

Le vieux doyen, qui cependant aime Pélagie pour sa charité active, ne

peut dominer un bon rire.

Il se hâte, souriant jusqu’à la fin de la cérémonie.

Pélagie se retourne. On croit que sa confusion va la faire rentrer sous

terre.

«C’est un mariage gai», dit-elle.

Et c’est ainsi que fut mariée ma très romanesque grand-mère,

scandalisant un grand nombre de gens et amusant les autres.

L’œillet et le bonnet de nuit devinrent des reliques. Je les ai vus et

touchés, sachant leur histoire.

* * * * *

Vingt jours après son mariage, quoiqu’il ait eu l’un des premiers

numéros au moment du tirage au sort, le docteur Seron reçoit l’ordre de

partir pour l’armée impériale comme chirurgien. Il faut trouver un

chirurgien qui le remplace, et cela coûte une très grosse somme.

Au bout de l’année, Mme Pierre Seron est mère de deux jumelles. L’union

est parfaite dans le ménage. Le pauvre enfant abandonné est un père

attendri, heureux, qui rentre à la maison pour bercer et promener ses

filles en chantant.

Les petites n’ont pas huit mois que le pauvre chirurgien reçoit à

nouveau l’ordre de rejoindre l’armée impériale. Elle est en Allemagne.

Pierre Seron ne cherche même plus un remplaçant. La dot s’amaigrit par

trop, à la fin, et il faut songer à celle des jumelles. Il part, le cœur

déchiré.

La grand-mère de Pélagie vient habiter avec elle, parce qu’il est

impossible de laisser seule une jeune femme, d’autant que le père, les

sœurs, la belle-mère de Pélagie, fort peu ménagés par le docteur Seron,

qui les a ridiculisés par ses bons mots et auxquels il est parvenu à

rendre la vie intenable, voient dans le départ du jeune chirurgien

l’occasion de se venger; mais Pélagie, mais sa grand-mère, sont

défendues par les nombreux amis de Pierre; toute la ville prend parti

pour la jeune demi-veuve; blâmé, chansonné, irrité, M. Raincourt,

finalement, quitte Chauny, pour aller se fixer dans le Soissonnais, pays

de sa femme.

Pélagie respire, car elle n’a cessé d’être harcelée par son père. Hélas!

le malheur l’accable. Elle perd sa grand-mère et la voilà seule, chef de

famille, forcée avant dix-huit ans d’administrer sa fortune, ne recevant

qu’à des intervalles de moins en moins rapprochés des nouvelles de son

mari.

Un matin, Chauny s’éveille, menacée. Les alliés sont aux portes de la

ville. On dit qu’ils saccagent tout sur leur passage. Mais il y a pire

encore. Au pont du canal, les huit premiers Prussiens qui se présentent

sont abattus. Deux heures après, les habitants de Chauny apprennent que

s’ils ne paient pas dans les vingt-quatre heures une énorme indemnité de

guerre ils seront tous passés au fil de l’épée.

Mme Seron seule, sans défenseurs, est l’une des plus taxées, et elle est

forcée, pour payer la part qu’on exige d’elle, de prendre des

engagements ruineux.

Elle passe une nuit à creuser le sol de sa cave, sous un tonneau qu’elle

roule avec des difficultés inouïes et qu’elle remet en place, aidée de

la nourrice de l’une de ses petites filles; c’est elle qui nourrit

l’autre. Mme Seron a caché là ses bijoux, son argenterie, une caisse

dans laquelle sont ses papiers les plus importants. Cela fait, elle

songe, comme beaucoup d’autres, à abandonner sa maison, qui est très en

vue sur la place et dans laquelle vont venir se loger les envahisseurs.

On perd la tête, on fuit, on va «se cacher dans les bois» où les

ennemis, dit-on, ne s’aventurent pas.

Elle emporte à peine quelques vêtements, un peu de linge, qu’elle charge

comme une pauvresse, dans un sac, sur ses épaules. La nourrice porte les

deux petites, et les voilà sur la route de Viry.

En chemin Mme Seron avise un convoi de mulets qui reviennent à vide de

la ville où ils ont porté du bois. Chaque bête a deux paniers accrochés

à son bât. Elle hisse la nourrice sur l’un des mulets et arrange dans

chacun des paniers l’une des petites jumelles. La nourrice est une

paysanne qui sait conduire un mulet, mais la jeune femme en ce moment a

peur de tout; au lieu de monter elle-même sur un autre mulet, elle reste

à côté de celui qui porte ses petites, la main appuyée à l’un des

paniers.

Elle rencontre MM. de Sainte-Aldegonde à cheval gantés de blanc, qui,

dit le muletier, attendent leurs «bons amis» les ennemis depuis

plusieurs jours et vont au-devant d’eux.

Les Messieurs de Sainte-Aldegonde galopent, et l’allure de leurs chevaux

met les mulets en gaieté. Ils s’emportent follement. La nourrice est

semée sur la route. Les petites poussent d’affreux cris de douleur; la

mère appelle au secours, épouvantée, courant, pleurant, suppliante.

«Jamais, disait-elle plus tard, je n’ai souffert pareille torture.»

Le muletier enfourche l’un des derniers mulets et galope vers celui dont

les paniers contiennent les jumelles. Il l’arrête. La mère et la

nourrice, qui est seulement blessée sans gravité au front et à la joue,

accourent, et chacune enlève l’une des petites qui ont les mains, la

figure en sang, et sont évanouies. Les malheureuses tiennent les

jumelles dans leurs bras; elles les regardent étranglées par le chagrin,

comme hébétées, sans un mot: elles pleurent...

Machinalement elles rebroussent chemin, reviennent à Chauny ne sachant

où elles sont ni ce qu’elles font, les yeux rivés au petit visage

immobile et sanglant; elles entrent dans une maison, demandent de l’eau,

lavent les écorchures. La pauvre mère a conservé sa besace, le sac de

linge. On déshabille les mignonnes, on change leurs robes maculées, on

les frotte avec du vinaigre, avec de l’eau-de-vie. Presque en même temps

elles rouvrent les yeux pour se plaindre douloureusement.

Leurs plaies continuent de saigner et elles font pitié. Lorsque Mme

Seron arrive devant sa maison, des cosaques s’apprêtent à faire sauter

la porte fermée; la nourrice s’approche avec la clef pour ouvrir. Elle

aussi a le front et la joue entourés d’un linge ensanglanté. L’enfant

qui est dans ses bras gémit, l’autre dans les bras de sa mère crie.

Les cosaques apitoyés parlent un peu le français. Ils sont quatre: deux

prennent les petites, les bercent, tandis que leur mère et leur nourrice

lavent une fois encore le douloureux visage et appliquent du taffetas

gommé sur les écorchures.

Mme Seron, au bout de quelques heures, est un peu rassurée sur ses

petites, elle l’est complètement sur les cosaques qu’elle traite de son

mieux; les jours suivants ils aident au ménage, la cuisinière s’étant

enfuie «dans les bois»; ils promènent les jumelles, les amusent, les

soignent avec dévouement, car elles ne se remettent pas de l’ébranlement

qu’elles ont subi et elles boivent du lait de nourrices qui ont été trop

bouleversées, qui restent fiévreuses.

Les petites filles dépérissent, et un ami de leur père, malgré l’énergie

de sa médication, ne peut les sauver; elles sont prises de convulsion et

meurent toutes deux le même jour. Les cosaques pleurent les enfants avec

la mère.

* * * * *

Seule, toute seule, souffrant des malheurs de son pays, car elle est

très Française, désespérée de la mort de ses adorées petites, de la mort

de sa grand-mère, de l’absence de son mari, des dangers qu’il court,

exploitée par des gens d’affaires contre lesquels elle se débat, la vie

devient si atroce pour la jeune femme qu’elle tente de se suicider. Un

cosaque la sauve; ses camarades et lui la consolent si naïvement, de

façon si touchante, qu’elle se laisse tristement vivre.

Mme Seron a répété toute sa vie et elle l’a profondément gravé plus tard

en moi, sa petite-fille, un axiome: «Il faut haïr les Anglais, craindre

la brutalité prussienne, aimer les Russes.»

Mon grand-père revint de l’armée suivi d’une Allemande qui ne l’avait

pas quitté et qui refusait de croire à son mariage. Il eut toutes les

peines du monde à s’en débarrasser, et il n’y parvint que parce que sa

femme s’en mêla. Blessée au cœur, Pélagie ne trouva la force de réagir

que dans sa passion du roman. Elle en vécut un et sa lutte avec sa

rivale fut des plus mouvementées. Finalement elle obtint, après avoir

été assaillie chez elle par «l’Allemande», que celle-ci fût conduite à

la frontière.

Le docteur Seron avait assisté à des batailles parmi lesquelles celles

de Lutzen et de Bautzen occupaient la première place. Il en parlait sans

cesse comme aussi des bras et des jambes coupées avec son maître Larrey,

chirurgien en chef des armées impériales, jambes et bras dont le nombre

croissait d’année en année.

La fidélité conjugale de Pierre, émiétée dans ses campagnes, ne se

retrouva plus. Il acquit la réputation d’une sorte de don Juan, sur les

conquêtes duquel les mauvaises langues de la ville ne tarissaient pas.

Quand je suis devenue grande, combien de grands-oncles m’a-t-on

dénoncés!

Ayant été privé de vin en Allemagne il l’aima davantage à son retour en

France. Très sobre le matin jusqu’à l’heure du déjeuner, heure à

laquelle il rentrait après avoir fait ses opérations à l’hôpital ou en

ville, il buvait régulièrement par jour à la maison douze bouteilles

d’un vin de mâcon léger, toujours le même. Dire qu’il se grisait, ce si

grand et si gros homme, serait excessif, mais il était, l’après-midi,

bavard, goguenard, hâbleur, au point que toutes les plaisanteries, tous

les demi-mensonges étaient à Chauny et aux environs appelés des

«seronnades».

La passion de ma grand-mère pour son mari s’en était allée illusion par

illusion, malgré l’effort prodigieux qu’elle avait fait pour ne pas

juger mon grand-père sur les premières preuves données par lui de ses

appétits matériels, de sa façon brutale de jouir de la vie. La force de

Pierre était telle dans tous les exercices du corps, à la chasse, à la

pêche, qu’il lassait les plus intrépides; son amour du remue-ménage

était si naïf, sa gaîté si exubérante qu’on pardonnait à ce tempérament

des emportements, des excès même qu’on n’eût point pardonnés à d’autres.

Mais peu à peu il fatiguait à la maison tandis qu’on se l’arrachait au

dehors. Sa femme le vit partir à l’aube, rentrer tard dans la nuit sans

aucun regret. Jamais à l’heure des repas il ne se faisait attendre, et

il lui fallait prendre pour cela une peine extrême.

«Il est de la _dernière_ galanterie, répétait-il, traînant son accent

grasseyant sur le mot _dernière_, de ne pas laisser la compagne de sa

maison, sinon de sa vie, seule à table.»

Une fille, Olympe, était née dans le ménage après le départ de

l’Allemande; sa mère la nourrit, l’éleva avec amour, et l’on devine si

l’imaginative Pélagie rêva de bonne heure au roman du mariage de celle

qui devait rester son unique enfant.

Malheureusement Olympe la désolait par son peu de fantaisie,

s’intéressant beaucoup, dès l’âge le plus tendre, aux détails du ménage,

tracassière, popote même, disait sa mère; elle refusait de lire, se

désolait des absences de son père dont elle incriminait tout haut les

motifs sur les ragots des bonnes, lui faisait des scènes, reprochait

aigrement à sa mère le nombre des livres qu’elle dévorait et apportait,

dans un intérieur où la légèreté d’une part, la résignation de l’autre,

eussent entretenu le calme, une agitation qu’alimentaient des disputes

continuelles.

Cependant les deux époux fort désunis étaient fiers de la beauté de leur

fille.

Le père disait volontiers:

«Il lui faudra un prince!»

La mère répondait:

«Un berger lui plaira mieux.»

Rien n’annonçait que cette admirable statue dût s’animer un jour. Olympe

eut quinze ans. Dans la famille quinze ans avaient, jusque-là, sonné à

toute volée l’âge du mariage, et les parents d’Olympe se sentaient

humiliés à la pensée que personne encore ne leur avait demandé leur

fille.

La romanesque Pélagie rêvait pour Olympe, comme autrefois pour elle, un

mariage _imprévu_. Cette fois, il ne fut point prédit. Jamais Mme Seron

ne put décider sa fille à venir avec elle consulter une nécromancienne.

Hélas! la voie restait obscure, mais de même qu’il lui avait été

impossible de rencontrer son héros dans la jeunesse de la ville, de même

ce héros lui paraissait introuvable à Chauny pour Olympe.

Comment, se dira-t-on, ne jugeait-elle pas son expérience de l’_imprévu_

lamentable? Non, pas du tout. Pélagie ne regrettait rien et c’eût été à

refaire qu’elle aurait refait le même mariage avec toutes ses

conséquences.

Le roman désiré avait en somme été écrit. Combien de dénouements

ressemblaient au sien? La grande affaire est d’avoir aimé. Son mari, don

Juan, ne la révoltait pas. Elle, l’épouse fidèle, quoiqu’elle se fût

reprise, conservait dans le roman vécu une figure sans banalité.

L’époux, forcé au respect, ne pouvait non plus regretter le passé et il

y faisait parfois galamment allusion, ajoutant:

«C’est encore à l’affection de ma moitié que je suis le plus constant à

travers mes inconstances.»

Et c’était vrai, il aimait sa femme; et n’eût pas hésité à lui sacrifier

ses plus tendres amies. Jamais il ne la contrariait dans aucun de ses

projets. Il répétait avec elle: «Que faire, où chercher, comment

découvrir le mari d’Olympe?»

Ils habitaient la rue de Noyon, la maison de la place étant devenue

odieuse à Mme Seron qui y avait perdu sa grand-mère, les deux jumelles,

subi l’invasion et les scènes de l’Allemande. Or, dans cette rue, en

face de l’une des fenêtres du grand salon où Pélagie passait la plus

grande partie de sa journée à broder et surtout à dévorer des romans à

la douzaine, se trouvait la grande porte de sortie d’une pension de

jeunes gens. Mme Seron connaissait chaque élève, chaque professeur.

Elle avait remarqué, parmi ces derniers, un garçon de haute taille et de

belle mine, qui ne sortait jamais sans avoir un livre à la main. Il

saluait Mme Seron avec respect plusieurs fois par jour, car elle levait

machinalement les yeux chaque fois que la porte d’en face se refermait

bruyamment.

Un beau soir que le directeur de la pension, M. Blangy, venait consulter

le docteur qu’il savait trouver à l’heure du repas, Mme Seron le

questionna sur son nouveau professeur:

«Mais c’est toute une histoire très romanesque.

--Contez-nous-la.

--Il s’appelle Jean-Louis Lambert. Son père fut apporté nouveau-né par

une sage-femme, vêtu d’une robe couverte de broderies et de dentelles, à

un cultivateur aisé de Pontoise, près Noyon, lequel n’ayant pas

d’enfants, consentit à prendre le petit qu’on lui dit orphelin et à

l’élever. Une fille tardive étant née cinq ans après, on maria plus tard

les deux jeunes gens qui s’aimaient.

«Mon professeur est l’aîné de quatre enfants. Son père en voulut faire

un prêtre et le plaça au séminaire de Beauvais. Là, dès son entrée, il

fut remarqué pour son intelligence, son ardeur religieuse, son talent

poétique et bientôt pour sa science théologique qu’on lui fit de bonne

heure professer.

«L’archevêque de Beauvais protégea et prit Jean-Louis Lambert comme

secrétaire. Point cagot, mais très pieux, mystique même, on avança pour

lui l’époque de son entrée dans les ordres majeurs.

«La veille du jour où il devait prendre ses nouveaux engagements

sacerdotaux, il assista au dîner que l’archevêque offrait aux membres du

haut clergé du diocèse et il entendit, ô scandale! ces Messieurs parler

comme de simples convives à table. A mesure que l’agape se prolongeait,

on échangea sur les choses de la terre, et même en riant sur celles du

ciel, des mots d’esprit qui parurent à Jean-Louis Lambert soufflés par

le diable. Une plaisanterie banale, sur les vieilles dévotes piliers

d’église qui se confessent pour des balivernes, mit le comble à la

révolte du jeune postulant. Pour quelques goguenardises, le pauvre

séminariste était si naïf, si peu du monde, qu’il sentit tout

l’échafaudage de ses croyances s’effondrer en lui. Il eut l’envie de

parler, de jeter l’anathème sur ceux qui lui parurent des

blasphémateurs; mais tout tremblant il se glissa hors de la salle à

manger, monta dans sa chambre, prit une valise où il entassa ses livres,

le manuscrit de ses «cantiques à la Vierge», sa mince garde-robe, et

sortit affolé de l’archevêché, toujours courant, faisant à pied

vingt-quatre lieues et arrivant chez son père, demi-mort, désespéré,

déclarant que jamais il ne serait prêtre.

«Son exaltation, cette course effrénée, l’enfiévrèrent au point de

mettre sa vie en danger. Guéri, il subit l’assaut du vieux curé de son

village qui l’avait formé, de ses maîtres eux-mêmes qui vinrent pour le

reprendre et calmer ses indignations. On parvint à lui prouver qu’il

s’était ridiculement exagéré les choses, mais sa vocation était à ce

point atteinte que ses désillusions en firent bientôt un athée.

«Je vous confie, ajouta M. Blangy, qu’il m’inquiète comme professeur de

philosophie, et je lui ai fait ces derniers jours des observations qui

l’ont irrité; mais il est à tel point travailleur et instruit, si plein

de loyauté et de conscience que, malgré mes réserves, je ne regrette pas

de l’avoir attaché à ma maison. Ses élèves l’adorent; ils font avec lui

des progrès rapides, et, sans sa rage des négations, je crois que je

songerais à me l’associer.»

Il n’en fallait pas davantage à la mère d’Olympe pour se monter la tête.

Le roman était à sa portée. Ce jeune homme déclassé, puisqu’il avait

brisé sa situation première, sans fortune, elle allait le protéger, en

faire quelqu’un, s’intéresser à la carrière qu’elle lui imposerait,

celle de médecin. Elle aurait en lui un fils reconnaissant, qui

deviendrait le mari de sa fille, son gendre, et, qui sait, peut-être

bientôt le père d’une petite fille, qu’elle aimerait comme sa grand-mère

l’avait aimée et qu’elle élèverait comme elle avait été élevée...

«Aussi mal, lui dit en riant son mari, à qui elle confia sur l’heure ses

projets.»

Un dimanche, Mme Seron invita Jean-Louis Lambert à déjeuner. Il crut, en

recevant cette invitation, devenir fou, car il était éperdument amoureux

d’Olympe, de l’étoile inaccessible...

Après le déjeuner, mon grand-père s’étant, selon son habitude, empressé

de sortir, et comprenant d’ailleurs, malgré certaine curiosité, qu’il

serait de trop, Olympe, de son côté, ayant quitté la maison pour passer

l’après-midi chez une amie, la romanesque Pélagie, seule avec son

protégé, celui qu’elle appelait déjà intérieurement son «cher enfant»,

éprouva l’une des plus douces joies de sa vie.

* * * * *

Elle l’interrogea d’abord. O merveille! Son ambition eût été d’être

médecin! Mais il ne pouvait imposer aux siens la dépense que

nécessiterait l’accès d’une carrière nouvelle. Ils étaient tous si bons

pour lui, son père, sa mère, ses sœurs, si dévoués; est-ce que son jeune

frère ne venait pas de s’engager pour que lui, l’aîné, redevenu laïque,

n’eût pas à faire son service militaire?

Mme Seron nageait en pleine félicité. Elle parla et apparut au jeune

professeur semblable aux fées irréelles et bienfaisantes qui, d’un coup

de leur baguette magique, transforment un bûcheron en prince, un

déshérité en l’homme le plus fortuné du monde.

L’émotion de Jean-Louis Lambert, sa reconnaissance, eurent des accents

passionnés d’une grande noblesse et firent verser de douces larmes à

celle qui devenait pour lui la mère idéale.

Ils convinrent de toutes choses, se comprirent et s’entendirent.

Jean-Louis--déjà sa protectrice n’ajoutait plus Lambert,--se préparerait

à ses nouvelles études durant trois mois et, sous un prétexte

quelconque, très plausible, quitterait la pension, irait à Paris où sa

future belle-mère, comme avance sur la dot de sa fille, subviendrait à

tous les besoins de son gendre jusqu’à ce qu’il ait passé ses examens.

Il doublerait les étapes du travail et sitôt ses titres conquis, il

reviendrait, épouserait Olympe que sa mère préparerait à ce mariage.

Ainsi fut fait.

* * * * *

Isolé à Paris avec un seul camarade chaunois, Bergeron, qui plus tard

tira un coup de pistolet sur le roi Louis-Philippe, Jean-Louis Lambert

travailla avec une ardeur folle. Amoureux pour la première fois et de

celle-là même qu’il savait sûrement devoir être sa femme, ayant la

frénésie de l’étude, son adoration mystique de la Vierge transformée en

désir de possession de l’objet adoré, il vécut dans la fièvre, impatient

de mériter le bonheur promis, trouvant, quoi qu’il fît, la récompense

supérieure à l’effort qu’il faisait pour l’acquérir.

Le docteur Seron applaudissait de plus en plus au romanesque projet de

sa femme, trouvant qu’il était bien à lui, autrefois si cruellement

abandonné sauf par des humbles, à lui dont la situation était faite, de

protéger un jeune homme travailleur et vertueux.

Ce dernier mot lui emplissait la bouche et amusait la mère d’Olympe

chaque fois qu’il le prononçait.

«Nul plus que moi n’estime, n’admire et n’honore la sagesse, la vertu,

disait l’amusant mari de Pélagie, car nul n’a pareille conscience de la

rareté, de la beauté de ces deux mots.»

Un renouveau de bonne entente florissait entre les époux. Chaque lettre

du futur gendre était lue par eux, commentée, admirée, relue même; ces

lettres, jeunes, vivantes, amoureuses, souvent parsemées d’assez beaux

vers, ravissaient, rajeunissaient le cœur des parents adoptifs, tout

fiers de celui qu’entre eux ils appelaient «notre fils».

Olympe, entre son père et sa mère chaleureux, surchauffés, restait

glaciale. Un jour que tous deux, agacés, lui demandaient si, oui ou non,

elle consentait à ce mariage, la jeune fille répondit à sa mère

atterrée, à son père révolté de tant de prosaïsme:

«Puisque vous le voulez, puisque vous vous êtes engagé au point que vous

ne pouvez plus rompre, je me résignerai; où vous aurez attaché la

chèvre, elle broutera.»

Ah! cette phrase, quel rôle elle a joué dans les disputes de la famille

Lambert-Seron si fréquentes plus tard.

La mère et le père d’Olympe furent assaillis durant des jours et des

nuits par ces mots qu’ils se répétaient effarés:

«Où vous aurez attaché la chèvre, elle broutera!»

Jean-Louis Lambert revint donc à Chauny, se maria, un peu chagrin de la

froideur de sa fiancée, de sa jeune femme, mais confiant dans sa passion

pour inspirer l’amour que lui-même éprouvait.

Olympe Lambert était grande, de taille élégante comme celle de sa mère;

elle avait le teint mat, de grands yeux noirs veloutés et lumineux, la

bouche charmante avec de toutes petites dents, un nez fin, aux narines

rosées, des cheveux châtains aux reflets dorés; des bras et des mains

splendides, le pied petit; impossible de voir une créature plus

séduisante et de moins belle humeur.

Le docteur Seron, après la mort de son père et de sa mère, était entré

en relation de parenté avec l’un de ses oncles du côté maternel, médecin

dans un bourg du département de l’Oise entre Verberie et Senlis; cet

oncle très vieux, devenu veuf, sans enfants, céda sa clientèle au gendre

du seul parent qui lui restait et accueillit avec bonheur le jeune

ménage en sa maison.

Installé près du grand oncle, dirigé par lui, Jean-Louis Lambert réussit

merveilleusement auprès de sa nouvelle clientèle, durant trois années.

Un fils leur étant né, les jeunes gens furent heureux, lui ne cessant de

chanter l’hosanna de l’amour dans ses lettres à son beau-père et à sa

belle-mère, elle «broutant» agréablement sans vouloir en convenir.

M. et Mme Seron se félicitaient tous les jours du choix peu banal qu’ils

avaient faits d’un mari pour leur fille.

* * * * *

Mais coup sur coup le malheur vint frapper les jeunes époux. Le grand

oncle mourut brusquement d’une attaque. Le fils tant aimé, qui déjà, à

dix-huit mois, annonçait une intelligence exceptionnelle, mourut en

trois jours à la suite d’une gronderie violente de sa mère qui lui donna

des convulsions; enfin le bourg qu’ils habitaient brûla tout entier,

sauf la maison du grand oncle dont ses neveux avaient hérité et que Mme

Lambert, avec un héroïsme qui fit l’admiration de tous, malgré des

blessures qu’elle reçut des tisons enflammés, préserva de l’incendie

avec une petite pompe d’arrosage.

Le bourg complètement détruit, déserté, ruiné, la clientèle du jeune

médecin se trouva bientôt dispersée et prise par des concurrences d’une

ville voisine. La maison de l’oncle fut vendue, très mal vendue, les

meubles pour ainsi dire donnés, et, quelques dettes payées, il resta

fort peu de chose au jeune ménage qui se réfugia à Verberie, hôtel des

Trois-Monarques.

La dot entamée par les études de Jean-Louis Lambert, gaspillée ensuite

dans des expériences coûteuses de chimie,--il s’était fait construire un

laboratoire,--s’en alla comme s’en allait toujours l’argent qui glissait

entre les mains du peu pratique mari d’Olympe.

Très lié avec les Decamps, Alexandre et le peintre qui habitaient en été

près de Verberie, Jean-Louis espéra se refaire une situation dans un

nouveau milieu.

Certain docteur Bernhardt, grand chimiste, qui habitait Compiègne et

venait souvent visiter en ami les Decamps, frappé de la science et des

vues originales du jeune médecin, lui proposa de l’adjoindre à des

recherches qui devaient l’amener à une découverte aussi extraordinaire

que celle de la pierre philosophale.

Un beau jour Jean-Louis, poussé par les Decamps, séduit par une sorte de

Méphistophélès allemand, laissa sa femme dans un état de grossesse

avancée à l’hôtel des Trois-Monarques; mais il devait toucher de gros

appointements et venir la voir chaque dimanche jusqu’à ce qu’il pût

l’installer à Compiègne.

La jeune Mme Lambert avait trouvé le moyen, après la mort de son fils,

de blesser sa mère cruellement, alors que celle-ci qui l’avait vue trois

fois à peine à Chauny, elle et son mari en trois ans, lui demandait de

venir pleurer son enfant avec elle, ajoutant qu’une mère seule pouvait

trouver dans sa tendresse des mots pour consoler sa fille de la perte

d’un fils.

Olympe écrivit à sa mère que son chagrin était trop silencieux pour être

compris par elle. Mme Seron, désespérée d’une telle lettre, s’adressa à

son gendre; mais l’incendie étant survenu la lettre de la belle-mère

resta sans réponse directe. Jean-Louis se contenta de lui narrer

longuement les péripéties de la catastrophe du bourg, l’héroïsme

d’Olympe qui avait sauvé leur maison. Et il ajoutait durement, ingrat

pour la première fois de sa vie: «L’héroïsme de votre fille, chère mère,

est sans phrases.» C’était souligner le sens de la lettre de sa femme au

lieu de l’atténuer.

Il ne désirait pas avoir d’explications avec sa belle-mère, ni la voir

chez lui, ni aller chez elle, sachant bien que si les événements

l’accablaient, une part de responsabilité lui revenait dans la façon

dont il avait gâché ses ressources.

La vente de la maison, le départ pour Verberie, l’entrée chez le docteur

Bernhardt, tout cela fut fait sans un mot de Jean-Louis à ses beaux

parents.

Le docteur Seron apprit ces choses par son ami l’herboriste de

Compiègne, qui vint le voir pour l’avertir et lui donner sur le docteur

Bernhardt les renseignements les plus désastreux. C’était pis qu’un

intrigant qui menait grand train, et jetait de la poudre aux yeux; on

disait même qu’il ne dédaignait pas l’escroquerie.

Madame Seron, à cette nouvelle, adressa un appel suprême à son gendre,

l’éclaira sur le danger qu’il courait, mais, hélas! trop tard.

Complètement hypnotisé par le docteur Bernhardt, passionné pour ses

recherches, Jean-Louis, non-seulement ne recevait pas d’appointements,

mais il avait jeté le prix de la vente de sa maison et ce qui lui

restait de la dot de sa femme dans le creuset du docteur Bernhardt,

celui de la pierre philosophale.

* * * * *

J’étais née à l’hôtel des Trois-Monarques. Mon père fit part de

l’heureux événement à ma grand-mère par un simple billet. «Votre

petite-fille, née le 4 octobre à cinq heures du soir, écrivait-il,

s’appelle Juliette.»

Quoi! cette petite-fille tant rêvée, tant désirée, vivait là-bas, à

Verberie, pas bien loin, et elle ne pouvait courir l’embrasser, la

prendre, la posséder un instant dans ses deux bras?

Ma grand-mère ne cessait de pleurer, et mon grand-père pleurait avec

elle.

«Cette petite, Pierre, dans une auberge, y penses-tu? Olympe, notre

fille, dans un tel lieu, avec une cloison qui la sépare de quelque brute

ivre faisant du tapage. Oh! j’en mourrai.

--Et son mari loin d’elle, dans un va-et-vient qui ne lui permet pas de

surveiller la santé de notre unique fille, celle de notre petite-fille,

ajoutait le docteur Seron, c’est affreux.»

Et tous deux, la main dans la main, sanglotaient. Que faire?

Ils écrivirent encore, l’un après l’autre, mais ne reçurent qu’une seule

fois une réponse aussi sèche que courte.

«La mère et l’enfant se portent bien.»

Un client de mon grand-père, commis-voyageur, avait appris à Verberie

que mon père était la proie d’un misérable, qui abusait de lui, le

faisait travailler comme un manœuvre, lui promettait sans cesse monts et

merveilles, lui avait dévoré ce qu’il possédait, et que ma mère,

toujours à Verberie, devait une forte somme à l’hôtel et pouvait être

jetée dehors, sans ressources, elle et sa fille.

Ma grand-mère, à ces révélations, voulut partir immédiatement; mon

grand-père l’en empêcha. Il expédia le commis-voyageur au propriétaire

de l’hôtel des Trois-Monarques, pour l’assurer qu’il serait toujours

payé par les parents de Mme Lambert, mais qu’il n’en devait rien

apprendre à la jeune femme et encore moins le faire savoir à son mari.

Au retour du commis-voyageur, ma grand-mère eut tous les détails qu’elle

désirait, les uns lamentables, les autres heureux.

Ma mère me nourrissait, j’étais un poupon très bien venant, mais, par

misère et par le froid, souvent Mme Lambert se privait de feu, disait le

commis-voyageur; or, visiblement, elle s’épuisait. Seulement le maître

de l’hôtel, rassuré sur sa créance, allait intelligemment arranger les

choses, pour que la jeune mère n’eût plus à souffrir de rien.

Mon grand-père, qui aimait sa fille Olympe plus encore que ma grand-mère

ne l’aimait, parce qu’il retrouvait en elle sa propre mère, soumise à

son mari jusqu’à sacrifier son enfant, à ses devoirs d’épouse, mon

grand-père souffrait à la fois dans sa fille et pour sa petite-fille,

tandis que ma grand-mère souffrait surtout pour moi.

Encore une fois ma grand-mère voulut partir. Mon grand-père la calma

avec la même phrase qu’il lui répétait sans cesse:

«Tu troubleras le lait de ta fille et tu tueras ta petite-fille. Attends

au moins neuf mois, alors tu pourras sevrer Juliette et selon les

événements, nous déciderons.»

Heure par heure, jour par jour, semaine par semaine, lentement comptés,

les neuf mois passèrent; à la fin de ce neuvième mois, le

commis-voyageur reçut une lettre du maître de l’hôtel des

Trois-Monarques, et la nouvelle que mon père avait suivi, pour des

expériences définitives à Bruxelles, le docteur Bernhardt,--lequel, en

réalité, échappait par la fuite à des poursuites, et que ma mère et moi

nous étions abandonnées...

Aussitôt cette lettre communiquée à mes grands-parents, cette fois il

n’y eut plus d’hésitation, et ma grand-mère partit pour Verberie.

* * * * *

Ma mère, vêtue d’une robe usée, grelottait auprès d’un feu de copeaux,

maigrie, pâlie, son beau visage plus sombre que jamais; elle accueillit

sa mère par une scène violente, mais ma grand-mère était venue avec des

résolutions que rien ne pouvait entamer.

«Tu n’as pas le droit, par fidélité à je ne sais quel devoir d’épouse,

dont ton mari me paraît fort peu comprendre la réciprocité, de demeurer

dans cette misère, et surtout de l’imposer à ton enfant. Tu vas quitter

cet hôtel demain et rentrer chez tes parents. Ton mari, quand il en aura

l’envie, viendra aussi bien te chercher chez eux que dans cette

auberge.»

Ma grand-mère faillit battre sa fille, quand ce jour-là encore elle

répondit:

«Où vous avez attaché la chèvre, il faut qu’elle broute!»

Exaspérée, ma grand-mère s’écria:

«Mais ton mari ne te donne même pas de l’herbe à brouter!»

Ma mère s’entêta avec son aigreur habituelle, avec sa mauvaise humeur,

avec ses récriminations sans motifs, qu’elle s’appliquait comme toujours

à enchaîner les unes aux autres pour prouver qu’elle était rendue

malheureuse par tous.

«Mais si tu es jetée à la porte avec ta fille, où iras-tu?

--A la rue! et Jean-Louis aura la responsabilité de m’y avoir fait

jeter. Je ne veux pas qu’il soit absous de ses actes par personne.»

Ainsi c’était pour établir les culpabilités de son mari qu’elle

subissait l’abandon et les privations.

Ma grand-mère n’insista plus; mais elle mûrit en se taisant le projet de

m’enlever.

«Quoi que tu décides, dit-elle après que son siège fut fait, tu dois

payer tes dettes si tu en as ici. Veux-tu que je te donne de l’argent?

--Je veux bien!

--C’est heureux. Combien crois-tu devoir à peu près?»

Ma mère dit un chiffre.

«Je vais ouvrir mon sac, ajouta ma grand-mère, me faire servir à dîner,

t’envoyer du bois, et je reviens avec l’argent qu’il te faut pour

acquitter sa dette.»

Ma grand-mère m’a souvent dit, depuis, qu’elle ne m’avait ni regardée,

ni embrassée pour ne pas trahir son émotion.

Elle courut trouver le maître de l’hôtel, organisa mon enlèvement avec

lui. Une berline serait prête un instant plus tard, qui nous conduirait,

ma grand-mère et moi, à la porte du bourg. Le conducteur de la

diligence--celle-ci partait une heure après l’entretien qui avait

lieu--garderait le coupé, nous prendrait à un point convenu entre le

conducteur de la berline et lui, et nous filerions avec un ou deux

changements de voiture sur Chauny. Le propriétaire de l’hôtel devait

longuement retenir ma mère dans le débat de la note à payer et l’occuper

au moins une heure. Il s’engageait à ne pas fournir de voiture à ma mère

pour nous poursuivre. D’ailleurs, ma grand-mère comptait ne remettre

qu’à ce même directeur de l’hôtel seul l’argent nécessaire à ma mère

pour nous rejoindre les jours suivants.

Ma grand-mère savait par le propriétaire des Trois-Monarques à quel

chiffre se montait la note, et il fut entendu avec le créancier qu’elle

donnerait à ma mère un peu moins, afin que celle-ci ne crût pas pouvoir

disposer d’un crédit pour nous suivre.

Ma grand-mère rentra dans la chambre de sa fille, cette fois bien

chauffée. Tout était prêt dans sa chambre à elle pour le départ. Un

biberon, du lait chaud, un grand châle pour m’envelopper.

Le cœur de ma grand-mère, me raconta-t-elle vingt fois, battait bien

plus fort que s’il se fût agi de son propre enlèvement par mon

grand-père alors qu’elle était jeune.

Enfin, le maître de l’hôtel fit porter la note et dire qu’il se tenait à

la disposition de Mme Lambert, pour la discuter s’il y avait des

observations à présenter. Ma grand-mère examina la note, dit à ma mère

qu’elle n’avait pas tout à fait la somme, étant forcée de songer à son

retour, mais que, à première vue, il lui semblait que le propriétaire

des Trois-Monarques ajoutait avec quelque exagération aux dépenses

faites l’intérêt du long retard de son paiement.

Ma mère fut de cet avis et dit à ma grand-mère que la somme suffisait,

qu’elle discuterait et obtiendrait, à n’en pas douter, une réduction.

«Va, je soignerai ta fille», dit ma grand-mère d’un ton détaché.

Tout réussit à merveille, et c’est ainsi que je fus enlevée à l’âge un

peu jeunet de neuf mois et sevrée en diligence.

* * * * *

Je pris goût, paraît-il, au voyage et au biberon. Chaudement enveloppée,

je dormis sur le cœur de ma grand-mère. Le matin, ce qui courait

derrière les vitres de la diligence m’amusa beaucoup. Le mouvement me

plut et me fit danser. Chaque fois que je demandai «maman», ma

grand-mère me répondait: «Oui, tiens, regarde, la voilà là-bas.» Aux

relais, je marchai un peu, car je marchais! occupée des chiens, des

poules, des gens, fort curieuse et déjà instinctivement conquise par une

grand-mère que j’allais vite adorer.

Ma mère, prévenue, par un billet que lui avait laissé ma grand-mère, de

mon enlèvement, tarda à venir nous retrouver, mais ma grand-mère savait

par des lettres fréquentes du maître de l’hôtel de Verberie que sa fille

s’était soignée et ne souffrait pas, qu’en outre, elle avait écrit

plusieurs lettres à son mari sans en recevoir de réponse.

Enfin, un jour, ma mère se décida à prendre la diligence, après avoir

emprunté une somme strictement nécessaire à son voyage.

Le grand salon de Chauny, avec sa haute cheminée, où brûlait sans cesse

un feu de bois flambant, me parut plus agréable que la triste chambre de

l’hôtel des Trois-Monarques, et je témoignai mon admiration pour tout ce

qui s’y trouvait en envoyant des baisers au feu, à la pendule et surtout

à ma grand-mère et à mon grand-père. J’avais de l’espace pour trotter et

pour m’amuser, je m’intéressais à tout, dans cette large pièce où l’on

recevait, où l’on mangeait, où l’on vivait. J’entendais bien des choses,

que je répétais et comprenais. Ma mère ne cessait de gémir sur

l’éducation que me donnaient mes grands-parents et sur les airs de

«chien savant» que je prenais, mais elle ne parvenait pas à troubler

notre entente à quatre, celle de ma grand-mère, de mon grand-père de ma

bonne Arthémise et de moi.

Mon père, très malheureux repentant d’un acte de folie, honteux de la

croyance aveugle qu’il avait eue dans un exploiteur cynique, était

revenu sans un rouge liard chez ses parents, à Pontoise. Il redemanda ma

mère par lettre, humilié et soumis, mais ma grand-mère lui répondit

qu’elle ne lui rendrait sa femme que le jour où il se serait recréé une

position et pourrait justifier de moyens d’existence pour elle. Quant à

sa fille Juliette elle ne lui serait jamais rendue.

«J’adopte cette enfant que vous avez abandonnée, livrée à la misère

noire, écrivait en terminant ma grand-mère, et elle est à moi tant que

je vivrai.»

C’est alors que mon père alla habiter le joli bourg de Blérancourt, à

trois lieues de Chauny et à deux lieues de Pontoise-sur-Oise, où

demeuraient tous les siens. Un an après il vint prouver à ma grand-mère

qu’il était en situation de nourrir sa femme et de remplir les

conditions qu’elle lui avait imposées pour la reprendre.

«Retourne brouter!» dit en riant mon grand-père à sa fille, en lui

glissant une bourse très pleine dans la main.

Je restai, bien entendu, chez mes grands-parents. Ni ma mère ni mon père

n’eussent osé à cette époque mettre mon séjour en question.

Ce fut bien plus tard que commença la longue série des scènes

dramatiques dont je fus la cause, et celle de mes enlèvements et

contre-enlèvements.

* * * * *

C’est une chose curieuse que l’effort fait par un esprit vieilli pour

retrouver ses premiers souvenirs. On les évoque, ils se dressent sous la

forme d’une toute petite personne qu’on parvient à détacher de soi et

qui, cependant, continue à faire corps avec ce qu’on est devenue.

L’image, la vision du moi est nette, bien gravée dès qu’on se dit:

«Quand j’étais enfant.» On se voit telle qu’on fut à certain âge

déterminé, mais sitôt qu’on précise un événement, qu’on interroge un

fait, on ne peut échapper à sa personne actuelle, et ce fait, cet

événement, il est impossible de les débarrasser de leurs enchaînements,

de leurs conséquences advenues plus tard.

On voudrait écrire son enfance avec les mots enfants qu’on disait alors,

on ne peut pas, et le souvenir ne vous apporte que quelques traits

saillants, que quelques phrases naïves qui éclairent le fait enregistré

dans la mémoire.

Combien de choses, plus intéressantes peut-être que celles qu’on se

rappelle, sont oubliées.

Un jour, ce n’était pas un dimanche, ma grand-mère me mit une belle robe

blanche, doublée de rose, brodée par elle-même, avec de petites roues,

que j’avais souvent regardé faire, et je les aimais beaucoup, mes

petites roues. Plus tard, je mis cette robe à ma fille, et ce fut avec

émotion.

«C’est ta fête, tu as trois ans, nous sommes aujourd’hui le 4 octobre,

me dit ma grand-mère.»

Trois ans! ces mots se répétèrent tout seuls dans ma tête; ils avaient

quelque chose de grave et de gai à la fois.

Grandir est le rêve des petits, qui se font de surprenantes illusions à

ce sujet... On disait sans cesse autour de moi, ce qui me rendait très

fière:

«Elle est grande, très grande pour son âge. Elle a l’air d’avoir cinq

ans.»

J’ai retenu tout d’abord comme chiffres ces deux-là et j’abusai de leur

emploi à tout propos.

Je me regardais de bas en haut, je songeais aux enfants plus petits que

moi et je me trouvais grande, très grande.

Le jour de ce 4 octobre, ma bonne Arthémise m’appela pour la première

fois «Mademoiselle».

Le roman de mon enfance et de ma jeunesse · 第 4 / 10 题