D'indécrottables routiniers, imbus des préjugés les plus étroits, n'en
revenaient pas: «Singulière idée! murmuraient-ils. Certes, le Code est
un livre copieux et substantiel, mais combien peu littéraire! Que diable
des romanciers, des auteurs dramatiques vont-ils faire dans cette
galère? Ils s'y sentiront déplacés, dépaysés, ne comprendront goutte aux
subtilités de la législation, et bientôt ils cesseront d'encombrer de
leur présence, plus décorative qu'utile, des séances où, d'ailleurs,
leurs collègues mieux qualifiés ne se distingueront probablement ni par
une assiduité exemplaire, ni par un zèle dévorant.»
Eh bien, erreur grossière, jugement téméraire! Il n'était pas vrai qu'on
ne dût plus entendre parler de rien. Le mur de l'enceinte réservée aux
délibérations des soixante est un mur derrière lequel il se passe
quelque chose; le public s'en émeut; et, le plus piquant de l'aventure,
c'est que cet émoi a pour cause l'intervention active des littérateurs
dans les conseils du grave aréopage.
Il n'est bruit, en effet, que de la séance mémorable de la cinquième
sous-commission, qui a le privilège de compter parmi ses dix membres
deux des écrivains de marque susnommés, M. Paul Hervieu et M. Marcel
Prévost. Cette sous-commission s'occupe plus particulièrement des
questions relatives au mariage. Or, l'autre jour, comme elle examinait
l'article 212: «Les époux se doivent mutuellement fidélité, secours,
assistance», l'auteur des _Tenailles_ et de la _Loi de l'homme_ exprima
le vif regret de ne pas voir inscrit dans le Code le mot «amour» et, en
s'excusant de l'audace grande, il proposa résolument de réparer cette
fâcheuse omission. «L'amour, dit-il en substance, est sans nul doute la
base même du mariage, le sentiment qui l'ennoblit; il convient donc
d'indiquer aux époux, comme le premier de leurs devoirs, l'obligation de
s'aimer.» Avec une conviction persuasive, la lucidité, la logique, la
hauteur de vues d'un esprit supérieur, M. Paul Hervieu développa sa
thèse, étayée sur des arguments pertinents; bref, après une discussion
en règle, à laquelle prit part l'éminent auteur de _La plus faible_,
l'amendement quasi-subversif rallia la majorité des suffrages. De sorte
que, s'il obtient la sanction des législateurs du Palais-Bourbon et du
Luxembourg, l'article 212 sera désormais ainsi rédigé: «Les époux se
doivent mutuellement _amour_, fidélité, secours, assistance.»
En attendant, depuis qu'une heureuse indiscrétion l'a livré à la
publicité--car les travaux de la commission extraparlementaire sont
secrets!--cet amendement est en train de faire fortune et dispute aux
événements les plus sensationnels les honneurs de l'actualité. Il est
tout de suite devenu un sujet de chroniques, d'interviews, de
dissertations, de controverses, de conversations intimes:
--Vous avez vu la proposition d'Hervieu? Hein? Qu'en pensez-vous?...
Naturellement, les avis sont partagés. Ceux-ci jugent l'addition
superflue, soit parce que l'idée d'amour peut être considérée comme
implicitement contenue dans le mot «fidélité», soit parce que
l'affirmation d'un principe en quelque sorte théorique leur paraît être
un moyen insuffisant de réaction contre la pratique du mariage
d'intérêt. Ceux-là estiment que le sentiment ne se décrète ni ne
s'impose par une loi. D'autres prétendent qu'avant d'introduire l'amour
dans le Code, il faudrait en préciser la définition. (Quoi! Nous en
serions encore là pour une chose si connue et aussi vieille que
l'humanité!) Enfin, on objecte que l'addition proposée fournirait de
nouvelles facilités au divorce et par là saperait l'institution même du
mariage plus qu'elle ne la consoliderait.
En revanche, les marques d'approbation ne manquent pas, notamment du
côté des femmes. Sauf quelques réserves, la plupart applaudissent au
geste de galante courtoisie de M. Paul Hervieu et lui sont
reconnaissantes de son généreux souci d'orner d'un peu de poésie et
d'élégance l'aridité rébarbative du Code. Elles se savent, maintenant,
au sein de la commission, plus d'un avocat décidé à rompre délibérément
avec l'adage suranné:
Du côté de la barbe est la toute-puissance. Et cette certitude
rassurante adoucit la légitime rancoeur qu'elles éprouvent de n'être pas
représentées dans le cénacle (au fait, pourquoi cet ostracisme ou cet
oubli?) par un ou plusieurs mandataires féminins.
Quels seraient les résultats du nouvel article 212? La formule plus
fleurie que prononcerait, au nom de la Loi, la bouche autorisée de M. le
maire ferait-elle davantage les mariages unis et prospères? Sur ce
point, comme sur les conséquences juridiques de l'adjonction d'un petit
mot de deux syllabes, si gros d'interprétations, conséquences dont il
laisse l'examen à la sagacité spéciale des praticiens experts à
déterminer les «cas», M. Paul Hervieu se montre très circonspect.
Ne soyons pas plus royaliste que le roi. Sans creuser la question à
fond, bornons-nous à notre indication sommaire du pour et du contre et à
la seule conclusion ferme que nous voulions tirer de l'événement qui
occupe tant le monde et la ville.
Observateur, penseur, psychologue, moraliste, le véritable écrivain,
l'«honnête homme», au sens où le dix-septième siècle entendait
l'expression, a sa place marquée dans les assemblées chargées d'étudier
les importants et délicats problèmes touchant aux intérêts vitaux de la
société; la preuve vient d'en être démontrée de brillante façon. Qu'il
ait voix au chapitre et, loin d'y être un intrus, un inutile «amateur»,
il est capable d'y remplir un rôle efficace, d'y apporter un précieux
concours de lumière et d'expérience, voire de faire prévaloir les
conceptions de son idéalisme dans des questions d'ordre positif. Il
suggère des idées, donnant ainsi matière à réfléchir et à raisonner,
--deux exercices intellectuels qui, peut-être, ne sont pas tout à fait
négligeables comme préliminaires des actes.
EDMOND FRANK.