Quel intérêt pouvez-vous prendre, Madame, au sort de l'homme
du monde le plus malheureux en effet, mais le plus digne de
son malheur! Je me revois sans cesse dans le passé, sans
pouvoir me comprendre. Je ne sais si tous les malheureux
déchus par degrés de la place où le sort les avait mis, sont
comme moi; en ce cas-là, je les plains bien. Jamais l'échafaud
sur lequel périt Charles Ier ne m'a donné autant de pitié pour
lui que la comparaison que j'ai faite aujourd'hui entre lui et
moi. Il me semble que je n'ai rien fait de ce qu'il aurait été
naturel de faire. J'aurais dû l'épouser sans demander un
consentement dont je n'avais pas besoin. J'aurais dû
l'empêcher de promettre qu'elle ne m'épouserait pas sans ce
consentement. Si mille efforts n'avaient pu fléchir mon père,
j'aurais dû en faire ma maîtresse, et pour elle et moi ma
femme, quand tout son coeur le demandait malgré elle, et que je
le voyais malgré ses paroles. J'aurais dû l'entendre,
lorsqu'ayant écarté tout le monde, elle voulut m'empêcher de
la quitter. Revenu chez elle, j'aurais dû briser sa porte; le
lendemain, la forcer à me revoir, ou du moins courir après
elle quand elle m'eut échappé. Je devais rester libre et ne
pas lui donner le chagrin de croire que j'avais donné sa place
d'avance, qu'elle avait été trahie, ou qu'elle était oubliée.
L'ayant retrouvée, j'aurais dû ne la plus quitter, être au
moins aussi prompt, aussi zélé que son fidèle James: peut-être
ne l'aurais-je pas laissée sortir seule de ce carrosse; peut-être
James m'aurait-il caché auprès d'elle; peut-être
l'aurais-je pu servir avec lui: j'étais inconnu à tout le
monde dans la maison de son bienfaiteur. Et cet automne
encore, et cet hiver... Je savais que son mari l'avait fuie;
que n'allais-je, au lieu de rêver à elle au coin de votre feu,
soigner avec elle son protecteur, soulager ses peines,
partager ses veilles; la faire vivre à force de caresses et de
soins, ou au moins, pour prix d'une passion si longue et si
tendre, lui donner le plaisir de me voir en mourant, de voir
qu'elle n'avait pas aimé un automate insensible, et que, si je
n'avais pas su l'aimer comme elle le méritait, je saurais la
pleurer? Mais c'est trop tard, mes regrets sont aussi venus
trop tard, et elle les ignore. Elles les a ignorés, faut-il
dire: il faut bien avoir enfin le courage de la croire morte;
s'il y avait eu quelque retour d'espérance, elle aurait voulu
adoucir l'impression de sa lettre; car elle, elle savait
aimer. Me voici donc seul sur la terre. Ce qui m'aimait n'est
plus. J'ai été sans courage pour prévenir cette perte; je suis
sans force pour la supporter.