Nous attendons votre réponse dans une jolie maison, à trois
quarts de lieue de Lausanne, que l'on m'a prêtée. Les
étrangers qui demandaient à louer la mienne, et qui l'ont
louée, étaient pressés d'y entrer. J'y ai laissé tous mes
meubles, de sorte que nous n'avons eu ni fatigue ni embarras.
Il serait possible que la neige ne se fondant pas, ou se
fondant tout-à-coup, nous ne puissions partir aussitôt que
nous le voudrions. A présent cela m'est assez égal; mais au
moment où nous quittâmes Lausanne, j'aurais voulu avoir plus
loin à aller, et des objets plus nouveaux à présenter aux yeux
et à l'imagination de ma fille; quelque tendresse qu'on ait
pour une mère, il me semblait que se trouver toute seule avec
elle, au mois de mars, pouvait paraître un peu triste. C'eût
été la première fois que j'aurais vu Cécile s'ennuyer avec
moi, et désirer que notre tête-à-tête fût interrompu. Je vous
avoue que, redoutant cette mortification, j'avais fait tout ce
que j'avais pu pour me l'épargner. Un portefeuille d'estampes
que m'avait prêté M. d'Ey**, les _Mille et une Nuits_, _Gil Blas;_
les _Contes_ d'Hamilton et _Zadig_ avaient pris les devants avec
un piano-forté et une provision d'ouvrage. D'autres choses qui
n'étaient pas dues à mes soins ont plus fait que mes soins.
Milord, son parent, un malheureux chien, un pauvre nègre...
Mais je veux reprendre toute notre histoire de plus haut.
Après vous avoir écrit, je me disposai à aller dans une maison
où je devais trouver tout le beau monde de Lausanne. Je
conseillai à Cécile de n'y venir qu'une demi-heure après moi,
quand j'aurais offert ma maison et annoncé notre départ; mais
elle me dit qu'elle était intéressée à voir l'impression que
je ferais. -- Vous la verrez, lui dis-je; il n'y aura que la
première surprise et les premières questions que mon
arrangement vous épargnera. -- Non, maman, dit-elle, laissez-moi
voir l'impression tout entière; que j'en aie tout le
plaisir ou tout le chagrin. A vos côtés, appuyée contre votre
chaise, touchant votre bras, ou seulement votre robe, je me
sentirai forte de la plus puissante comme de la plus aimable
protection. Vous savez bien, maman, combien vous m'aimez, mais
non pas combien je vous aime, et que vous ayant, vous, je
pourrais supporter de tout perdre et renoncer à tout. Allons,
maman, vous êtes trop poltronne, et vous me croyez bien plus
faible que je ne suis. Est-il besoin, mon amie, de vous dire
que j'embrassai Cécile, que je pleurai, que je la serrai
contre mon sein; qu'en marchant dans la rue je m'appuyai sur
son bras avec encore plus de plaisir et de tendresse qu'à
l'ordinaire; qu'en entrant dans la salle, j'eus soin avant
tout qu'une chaise fût placée pour elle un peu derrière la
mienne? Ah! sans doute, vous imaginez, vous voyez tout cela;
mais voyez-vous aussi mon pauvre cousin et son ami l'Anglais
venir à nous d'un air inquiet, cherchant dans nos yeux
l'explication de je ne sais quoi qu'ils y voient de nouveau et
d'étrange? Mon cousin, surtout, me regardait, regardait
Cécile, semblait désirer et craindre à la fois que je ne
parlasse; et l'autre, qui voyait cette agitation, partageait
son intérêt entre lui et nous, et tantôt passait machinalement
le bras autour de M***, tantôt mettait la main sur son épaule,
comme pour lui dire: Je deviens véritablement votre ami; si on
vous apprend quelque chose de fâcheux, vous trouverez un ami
dans un étranger chez qui vous n'avez vu jusqu'ici que de la
sympathie, un certain rapport de caractère ou de
circonstances. Moi, qui n'avais songé tout le jour à votre
lettre et à ma réponse que relativement à ma fille, qui
n'avais songé qu'à elle et à ses impressions, je fus si
touchée de ce que je voyais de la passion de l'un de ces
hommes, de la tendre compassion de l'autre, du sentiment et de
l'habitude qui s'étaient établis entre eux et nous, et de
l'espèce d'adieu qu'il fallait leur dire, que je me mis à
pleurer. Jugez si cela les rassura, et si ma fille fut
surprise!
Notre silence n'était plus supportable: l'inquiétude
augmentait, mon parent pâlissait, Cécile pressait mon bras et
me disait tout bas: Mais maman, qu'est-ce donc? qu'avez-vous?
-- Je suis folle, leur dis-je enfin. De quoi s'agit-il? d'un
voyage qui ne nous mène pas hors du monde, pas même au bout du
monde. Le Languedoc n'est pas bien loin. Vous, Monsieur, vous
voyagez, je puis espérer de vous revoir; et vous, mon cousin,
vous allez du même côté que moi. Nous avons envie d'aller voir
une parente fort aimable et qui m'est fort chère. Cette
parente a aussi envie de nous voir: rien ne s'y oppose, et je
suis résolue à partir bientôt. Allez, mon cousin, dire à
monsieur et madame *** que ma maison est à louer pour six
mois.
Il le leur dit. L'Anglais s'assit. Les tuteurs de ma fille et
leurs femmes accoururent: Milord, nous voyant occupées à leur
répondre, s'appuya contre la cheminée, regardant de loin. Le
Bernois vint nous témoigner sa joie de ce qu'il passerait
l'été plus à portée de nous qu'il ne l'aurait cru. Ensuite
vinrent les étrangers, qui louèrent sur le champ ma maison. Il
ne restait que l'embarras de nous loger en attendant votre
réponse. On nous offrit un logement dans une maison de
campagne que des Anglais ont quittée en automne. J'acceptai
avec empressement, de sorte que tout fut arrangé, et devint
public en un quart d'heure; mais la surprise, les questions,
les exclamations durèrent toute la soirée. Les plus intéressés
à notre départ en parlèrent le moins. Milord se contenta de
s'informer de la distance de l'habitation qu'on nous donnait,
et nous assura que de longtemps la route de Lyon ne serait
praticable pour des femmes: il demanda ensuite à son parent
si, au lieu de commencer par Berne, Bâle, Strasbourg, Nanci,
Metz, Paris, ils ne pourraient pas commencer leur tour de
France par Lyon, Marseille et Toulouse. -- Vous serait-il plus
aisé alors, lui dit-on, de quitter Toulouse qu'à présent de
n'y pas aller? -- Je ne sais, dit Milord plus faiblement et
d'un air moins signifiant que je n'aurais voulu. -- Après avoir
été six semaines à Paris, lui dit son parent, vous irez où
vous voudrez.
Cécile me pria de l'associer à mon jeu, disant qu'elle avait
son voyage dans la tête, de manière qu'elle ne jouerait rien
qui vaille. Après le jeu, je demandai à M. d'Ey*** qu'il nous
prêtât des estampes et des livres; mon parent m'offrit son
piano-forté: je l'acceptai; sa femme n'est pas musicienne. Le
Bernois, qui a ici son carrosse et ses chevaux, me pria de les
prendre pour me conduire à la campagne, et de permettre que
son cocher pût savoir tous les matins d'une laitière qui vient
en ville si je voulais me servir de lui pendant la journée. --
Ce sera moi, dit Milord, qui, toutes les fois qu'il fera un
temps passable, irai demander les ordres de ces dames et qui
vous les porterai. -- Cela est juste, dit son parent: de
pauvres étrangers n'ont à offrir que leur zèle. Le Bernois
nous dit ensuite qu'il n'aurait pas longtemps le plaisir de
nous être bon à quelque chose, puisqu'il allait à Berne pour
tâcher de se faire élire du Deux-Cents, ayant obtenu pour cela
une prolongation de semestre. Comme son père est mort et qu'il
n'a point d'oncle qui soit conseiller, on lui demanda s'il
épouserait une fille à baretly. Le Deux-Cents est le Conseil
souverain de Berne; le baretly est le chapeau avec lequel on
va en Deux-Cents, et on appelle fille à baretly celle dont le
père peut donner une place dans le Deux-Cents à l'homme
qu'elle épouse. -- Non assurément, dit-il; je n'ai pas un coeur
à donner en échange d'un baretly, et je ne voudrais pas
recevoir sans donner. On parla des élections. On s'étonna que
M. de *** eût déjà vingt-neuf ans. Il en a trente. Le baillif
parla du sénat et des sénateurs de Berne. -- Sénat, sénateurs,
mon oncle! s'écria le neveu. Mais pourquoi non? On m'a dit que
les bourgmestres d'Amsterdam étaient quelquefois appelés
consuls par leurs clients et par eux-mêmes. Et vous, mon cher
oncle, ne seriez-vous point le pro-consul d'Asie, résidant à
Athènes? -- Mon neveu, mon neveu, dit la baillive, qui a de
l'esprit, avec ces plaisanteries-là, il vous faudrait épouser
deux ou trois baretly pour être sûr de votre élection. Madame
de ***, la femme de mon parent, voyant tout le monde autour de
nous, s'approcha à la fin, et s'adressant à son mari: Et vous,
Monsieur, puisque ces dames partent, vous pourrez enfin vous
résoudre à partir; vous cesserez d'avoir tous les jours des
lettres à écrire, des prétextes à imaginer. Il y a huit jours,
a-t-elle ajouté en affectant de rire, que ses malles sont
attachées sur sa voiture. Tout le monde se taisait. -- Mais
tout de bon, Monsieur, reprit-elle, quand partirez-vous? --
Demain, Madame, ou ce soir, dit-il en pâlissant. Et, courant
vers la porte, après avoir serré la main à son ami, il sortit
de la salle et de la maison. En effet, il partit cette nuit
même, éclairé par la lune et la neige.
Le lendemain, qui était lundi, et le surlendemain, je fus en
affaire, et ne voulus voir personne; et mercredi dernier, à
midi, nous étions en carrosse, Cécile, Fanchon, Philax et moi,
sur le chemin de Renens. On avait bien donné l'ordre d'ouvrir
notre appartement, de faire du feu dans la salle à manger, et
nous comptions faire notre dîner d'une soupe au lait et de
quelques oeufs. Mais, en approchant de la maison, nous fûmes
surprises de voir du mouvement, un air de vie, toutes les
fenêtres ouvertes, de grands feux dans toutes les chambres qui
le disputaient au soleil pour sécher et réchauffer l'air et
les meubles. Arrivées à la porte, Milord et son parent nous
aidèrent à descendre de carrosse, et portèrent dans la maison
les boîtes et les paquets. La table était mise, le piano-forté
accordé, un air favori ouvert sur le pupitre; un coussin pour
le chien auprès du feu, des fleurs dans des vases sur la
cheminée: rien ne pouvait être plus galant ni mieux entendu.
On nous servit le meilleur dîner; nous bûmes du punch; on nous
laissa des provisions, un pâté, des citrons, du rhum, et on
nous supplia de permettre qu'on vînt une fois ou deux chaque
semaine dîner avec nous. -- Quant à prendre le thé, Madame, dit
Milord, je n'en demande pas la permission, vous ne refuseriez
cela à personne. A cinq heures, on leur amena des chevaux; ils
les laissèrent à leurs domestiques, et comme le temps était
beau, quoique très froid, nous les reconduisîmes jusqu'au
grand chemin. Au moment où ils allaient nous quitter, voilà un
beau chien danois qui vient à nous rasant de son museau la
terre couverte de neige; c'était un dernier effort, un monceau
de neige l'arrête; il cherche d'un air inquiet, chancelle, et
vient tomber aux pieds de Cécile. Elle se baisse. Milord
s'écrie et veut la retenir; mais Cécile, lui soutenant que ce
n'est pas un chien enragé, mais un chien qui a perdu son
maître, un pauvre chien à moitié mort de fatigue, de faim et
de froid, s'obstine à le caresser. Les laquais sont envoyés à
la maison pour chercher du lait, du pain, tout ce qu'on pourra
trouver. On apporte; le chien boit et mange, et lèche les
mains de sa bienfaitrice. Cécile pleurait de plaisir et de
pitié. Attentive, en le ramenant avec elle, à mesurer ses pas
sur ceux de l'animal fatigué, à peine regarde-t-elle son amant
qui s'éloigne; toute la soirée fut employée à réchauffer, à
consoler cet hôte nouveau, à lui chercher un nom, à faire des
conjectures sur ses malheurs, à prévenir le chagrin et la
jalousie de Philax. En se couchant, ma fille lui fit un lit de
tous les habits qu'elle ôtait, et cet infortuné est devenu le
plus heureux chien de la terre. Au lieu de raisonner, au lieu
de moraliser, donnez à aimer à quelqu'un qui aime; si aimer
fait son danger, aimer sera sa sauvegarde; si aimer fait son
malheur, aimer sera sa consolation; pour qui sait aimer, c'est
la seule occupation, la seule distraction, le seul plaisir de
la vie.
Voilà le mercredi passé; nous voilà établies dans notre
retraite, et Cécile n'a pas l'air de pouvoir s'y ennuyer; elle
n'a pas eu recours encore à la moitié de ses ressources: les
livres, l'ouvrage, les estampes sont restés dans un tiroir.
Le jeudi vient; les fleurs, le chien, le piano, suffisent à sa
matinée. L'après-dîner, elle va voir le fermier qui occupe une
partie de la maison; elle caresse ses enfants, cause avec sa
femme; elle voit porter du lait hors de la cuisine, et elle
apprend que c'est à un malade qu'on le porte, à un nègre
mourant de consomption, que des Anglais dont il était le
domestique ont laissé dans cette maison. Ils l'ont beaucoup
recommandé au fermier et à la fermière, et ont laissé à un
banquier de Lausanne l'ordre de leur payer toutes les
semaines, tant qu'il sera en vie, une pension plus que
suffisante pour les mettre en état de le bien soigner. Cécile
vint me trouver avec cette information, et me supplia d'aller
avec elle auprès du nègre, de lui parler anglais, de savoir de
lui si nous ne pouvions rien lui donner qui lui fût agréable.
-- On m'a dit, maman, qu'il ne savait pas le français; qui
sait, dit-elle, si ces gens, malgré toute leur bonne volonté,
devinent ses besoins? Nous y allâmes. Cécile lui dit les
premiers mots d'anglais qu'elle eût jamais prononcés: ce que
l'amour avait fait acquérir, l'humanité en fit usage. Il parut
les entendre avec quelque plaisir. Il ne souffrait pas, mais
il avait à peine quelque reste de vie. Doux, patient,
tranquille, il ne paraissait pas qu'il souhaitât ou regrettât
rien: il était jeune cependant. Cécile et Fanchon ne l'ont
presque pas quitté. Nous lui donnions tantôt un peu de vin,
tantôt un peu de soupe. J'étais assise auprès de lui avec ma
fille, dimanche matin, quand il expira. Nous restâmes
longtemps sans changer de place.
-- C'est donc ainsi qu'on finit, maman, dit Cécile, et que ce
qui sent et parle et se remue, cesse de sentir, d'entendre, de
pouvoir se remuer? Quel étrange sort! naître en Guinée, être
vendu par ses parents, cultiver du sucre à la Jamaïque, servir
des Anglais à Londres, mourir près de Lausanne! Nous avons
répandu quelque douceur sur ses deniers jours. Je ne suis,
maman, ni riche ni habile, je ne ferai jamais beaucoup de
bien; mais puissé-je faire un peu de bien partout où le sort
me conduira, assez seulement pour que moi et les autres
puissions croire que c'est un bien plutôt qu'un mal que j'y
sois venue! Ce pauvre nègre! mais pourquoi dire: ce pauvre
nègre! Mourir dans son pays ou ailleurs, avoir vécu longtemps
ou peu de temps, avoir eu un peu plus ou un peu moins de peine
ou de plaisir, il vient un moment où cela est bien égal: le
roi de France sera un jour comme ce nègre. -- Et moi aussi,
interrompis-je, et toi.... et Milord. -- Oui, dit-elle, c'est
vrai; mais sortons à présent d'ici. Je vois Fanchon qui
revient de l'église, je le lui dirai. Elle alla à la rencontre
de Fanchon, et l'embrassa, et pleura, et revint caresser ses
chiens en pleurant. On enterre aujourd'hui le nègre. Nous
avons vu dans cette occasion la mort toute seule, sans rien de
plus: rien d'effrayant, rien de solennel, rien de pathétique.
Point de parents, point de deuil, point de regrets feints ou
sincères: aussi ma fille n'a-t-elle reçu aucune impression
lugubre. Elle est retournée auprès du corps deux ou trois fois
tous les jours; elle a obtenu qu'on le laissât couvert et dans
son lit sans le toucher, et que l'on continuât à chauffer la
chambre. Elle y a lu et travaillé, et il m'a fallu être aussi
raisonnable qu'elle. Ah! que je suis contente de voir qu'elle
n'a pas cette sensibilité qui fait qu'on fuit les morts, les
mourants, les malheureux! Au reste, je ne lui vois pas non
plus l'activité qui les cherche, et j'avoue que j'en suis bien
aise aussi. Je ne l'aimerais que chez une Madeleine pénitente:
les Madeleines pécheresses elles-mêmes ne devraient faire du
bien qu'à petit bruit; autrement elles ont l'air d'acheter du
monde comme de Dieu, non des pardons, mais des indulgences....
Je me tais! je me tais! et j'en ai déjà trop dit. Qu'importe
aux pauvres qu'on soulage l'air qu'on a en les soulageant? Si
quelqu'une des femmes dont je parle devait lire ceci, je
dirais: Ne faites aucune attention à mes imprudentes paroles,
ou donnez leur une attention entière; continuez à faire du
bien, ne vous privez pas des bénédictions des malheureux, et
n'attirez pas sur moi leurs malédictions, ni la condamnation
de celui qui vous a dit que la charité couvre une multitude de
péchés. Je vous ai exhortées à faire l'aumône en secret: c'est
l'aumône secrète qui est la plus agréable à Dieu, et la plus
satisfaisante pour notre coeur, parce que le motif en est plus
simple, plus pur, plus doux, moins mêlé de cet amour-propre
qui tourmente la vie; mais ici l'action est plus importante
que le motif, et peut-être que la bonne action rendra les
motifs meilleurs, parce que la vue du pauvre souffrant et
affligé, la vue du pauvre soulagé et reconnaissant pourra
attendrir votre coeur et le changer.