Nous vivons comme Cécile l'a demandé; et j'admire qu'on nous
fasse accueil dans un monde que nous négligions beaucoup. Nous
y sommes une sorte de nouveauté. Cécile, qui a pris de la
contenance, assez d'aisance dans les manières, de la
prévenance, de l'honnêteté, est assurément une nouveauté très
agréable; et ce qui fait plus que tout cela, c'est que nous
rendons à la société quatre hommes qu'on n'est pas fâché
d'avoir. Les premières fois que Cécile a joué au whist, le
Bernois voulut être son maître comme aux échecs, et
l'assiduité qu'il a montrée auprès d'elle a un peu écarté le
jeune lord. Les gens ont aussi perdu la pensée qu'il fallût le
faire jouer constamment avec Cécile, comme ils l'avaient eue
au commencement de l'hiver. Nous avons eu dans un même jour
différentes scènes assez singulières, et des moments assez
plaisants. Cécile avait dîné chez une parente malade, et
j'étais seule à trois heures quand Milord et son parent
entrèrent chez moi. -- Il faut à présent venir de bien bonne
heure pour avoir l'espérance de vous trouver, dit Milord. Il y
a eu, avant ce changement, six semaines bien plus agréables
que n'ont été ces derniers huit ou dix jours. Me serait-il
permis de vous demander, Madame, qui, de vous ou de
Mademoiselle Cécile, a souhaité qu'on se mît à sortir tous les
jours? -- C'est ma fille, ai-je répondu. -- S'ennuyait-elle? dit
Milord. -- Je ne le crois pas, ai-je dit. -- Mais pourquoi donc,
a-t-il repris, quitter une façon de vivre si commode et si
agréable, pour en prendre une pénible et insipide? Il me
semble... -- Il me semble à moi, a interrompu son parent, que
Mademoiselle Cécile peut en avoir eu trois raisons, c'est-à-dire,
une raison entre trois, qui chacune lui ferait honneur.
-- Et quelles trois raisons? a dit le jeune homme. -- D'abord
elle peut avoir craint qu'on ne trouvât à redire à la façon de
vivre que nous regrettons, et que des femmes, fâchées de ne
plus voir ces deux dames parmi elles, et leur enviant les
empressements de tous les hommes qu'elles veulent bien
souffrir, ne fissent quelque remarque injuste et maligne; or,
une femme, et encore plus une jeune fille, ne peut prévenir
avec trop de soin les mauvais propos et la disposition qui les
fait tenir. -- Et votre seconde raison? voyons, dit Milord, si
je la trouverai meilleure que la première. -- Mademoiselle
Cécile peut avoir inspiré à quelqu'un de ceux qui venaient ici
un sentiment auquel elle n'a pas cru qu'il lui convînt de
répondre, et que, par conséquent, elle n'a pas voulu
encourager. -- Et la troisième? -- Il n'est pas impossible
qu'elle ne se soit senti elle-même un commencement de
préférence auquel elle n'a pas voulu se livrer. -- Les hommes
vous remercieront de la première et de la dernière conjecture,
a dit Milord. C'est dommage qu'elles soient si gratuites, et
que nous ayons si peu de raisons de croire que nous attirions
de l'envie sur ces dames, ou que nous donnions de l'amour. --
Mais, Milord, a dit en souriant son parent, puisque vous
voulez qu'on soit si modeste pour vous aussi bien que pour
soi, permettez-moi de vous dire qu'il vient deux hommes ici
qui sont plus aimables que nous. -- Voici Mademoiselle Cécile,
a dit Milord: je pense que vous ne seriez pas bien aise que je
lui rendisse compte de vos conjectures, quelqu'honorables que
vous les trouviez? -- Comme vous voudrez, lui a-t-on répondu.
Cécile était entrée. Le plaisir a brillé dans ses yeux. --
Voulons-nous faire encore une pauvre partie d'échecs sans que
personne s'en mêle? a dit Milord. -- Je le voudrais, a répondu
Cécile, mais cela n'est pas possible. Dans un quart-d'heure il
faut que j'aille me coiffer et m'habiller pour l'assemblée de
Madame de *** (c'était la femme de notre parent, chez qui nous
avions été invitées), et j'aime mieux causer un moment que de
jouer une demi-partie d'échecs. En effet, elle s'est mise à
causer avec nous d'un air si tranquille, si réfléchi, si
serein, que je ne l'avais jamais trouvée aussi aimable. Les
deux Anglais sont restés pendant qu'elle faisait sa toilette.
Elle est revenue simplement et agréablement vêtue; nous
l'avons tous un peu admirée, et nous sommes sortis. A la porte
de la maison où nous allions, le parent de Milord a dit qu'il
ne fallait pas entrer avec nous, et a voulu faire encore une
visite. -- Enviera-t-on aussi à ces dames, a dit Milord, le
bonheur d'avoir été accompagnées par nous? -- Non, a dit son
parent, mais on pourrait envier le nôtre, et je ne voudrais
faire de la peine à personne. Nous sommes entrées, ma fille et
moi. L'assemblée était nombreuse; Madame de *** avait mis
beaucoup de soin à une parure qui devait avoir l'air négligé.
Son mari n'est pas resté longtemps dans le salon, de sorte
qu'il n'y était plus quand on a présenté deux jeunes Français,
dont l'un avait l'air fort éveillé, l'autre fort taciturne. Je
n'ai fait qu'entrevoir le premier; il était partout. L'autre
est resté immobile à la place que le hasard lui avait d'abord
donnée. Nos Anglais sont venus. Ils ont demandé à Madame de
*** où était son mari. -- Demandez à Mademoiselle, a-t-elle
répondu d'un ton de plaisanterie en montrant ma fille: il n'a
parlé qu'à elle, et content d'avoir eu ce bonheur, il s'en est
allé aussitôt. Les Anglais se sont donc approchés de Cécile;
elle a dit, sans se déconcerter, que son cousin s'étant plaint
d'un grand mal de tête, il avait proposé au général d'A. de
faire une partie de piquet dans un cabinet éloigné du bruit.
Là-dessus, j'ai laissé Cécile sur sa bonne foi, et suis allée
trouver mon cousin, à qui j'ai demandé s'il avait aussi mal à
la tête que le prétendait Cécile, ou s'il avait trouvé sa
situation dans le salon trop embarrassante. -- Seriez-vous
assez barbare pour me plaisanter? a-t-il dit (il faut vous
dire en passant que le digne général d'A. est un peu sourd);
mais n'importe, je vous ferai ma confession. J'avais mal à la
tête, ma santé ne s'est pas remise de cette piqûre (il
montrait sa main); cela ne m'aurait pourtant pas obligé à me
retirer, mais j'ai senti que je serais très embarrassé; et
puis, j'ai toujours trouvé qu'un homme avait mauvaise grâce
chez lui dans une assemblée nombreuse, et j'ai eu la
coquetterie de ne pas vouloir que vous me vissiez promener
sottement ma figure de femme en femme, de table en table. Ces
sortes d'assemblées étant au contraire le triomphe des
maîtresses de maison, j'ai voulu laisser jouir Madame de ***
de ses avantages, et ne pas courir le risque de gâter son
plaisir en lui donnant de l'humeur. Je plaisantais de tout ce
raffinement, quand l'un des Français est venu mettre sa tête
dans le cabinet. Ouvrant tout-à-fait la porte dès qu'il m'a
aperçue: Je parierais, Madame, a-t-il dit en me saluant, que
vous êtes la soeur, la tante, ou la mère d'une jolie personne
que je viens de voir là-dedans. -- Laquelle? ai-je dit. -- Ah!
vous le savez bien, Madame, m'a-t-il répondu. J'ai dit: Eh
bien! je suis sa mère; mais à quoi l'avez-vous deviné? -- Ce
n'est pas à ses traits, m'a-t-il dit, c'est à sa contenance et
à sa physionomie; mais comment pouvez-vous la laisser en butte
aux fureurs vengeresses de la maîtresse du logis? Je l'ai
suppliée de ne pas boire une tasse de thé qu'elle lui donnait,
et de dire qu'elle y avait vu tomber une araignée; mais
Mademoiselle votre fille a haussé les épaules et a bu. Elle
est courageuse, ou bien elle croit à la vertu comme Alexandre;
mais moi je crois à la jalousie de Madame de ***. Certainement
elle lui a enlevé son mari ou son amant; mais je pense que
c'est son mari, car la dame a l'air plus vaine que tendre. Je
voudrais bien le voir. Je suis sûr qu'il est très aimable et
très amoureux. D'ailleurs, j'ai ouï dire ici, et dans la ville
où son régiment est en garnison, qu'il était le plus aimable
comme le plus brave cavalier du monde. Mais, Madame, ce n'est
pas la seule situation intéressante que Mademoiselle votre
fille donne lieu aux spectateurs de considérer. Elle a auprès
d'elle deux Bernois, un Allemand et un lord anglais, qui est
le seul à qui elle ne dise pas grand chose. Il a l'air d'en
être consterné. Il n'est guère fin, à mon avis. Il me semble
qu'à sa place j'en serais flatté. Cette distinction en vaut
bien une autre. -- Vos tableaux me paraissent être
d'imagination, lui ai-je dit en souriant; mais j'étais au fond
très peinée. Allons voir tout cela. J'ai fermé la porte du
cabinet après en être sortie. -- Savez-vous bien, Monsieur, ai-je
dit, que vous avez parlé devant le maître de la maison,
celui qui joue? -- Quoi, lui! Je suis au désespoir. Je ne le
croyais pas si jeune. Et r'ouvrant aussitôt la porte et me
ramenant à la partie de piquet: Que faut-il, Monsieur, a-t-il
dit à mon parent, que fasse un jeune écervelé vis-à-vis d'un
galant homme qui a bien voulu faire semblant de ne pas
entendre les sottises qui lui sont échappées? Ce que vous
faites, Monsieur, a dit M. de *** en se levant. Et serrant de
bonne grâce la main que lui présentait le jeune étranger, il a
avancé une chaise, et nous a priés de nous asseoir. Ensuite il
a demandé des nouvelles de plusieurs officiers de son régiment
et d'autres personnes que le jeune homme avait vues après lui.
A mon tour, je l'ai questionné. Il est parent de votre mari;
il vous a vue et votre fille, mais seulement en passant, de
sorte que je n'ai pu en tirer grand chose sur cet intéressant
sujet. Il est plus proche parent de l'évêque de B., que nous
avons vu ici encore abbé de Th., et il a un peu de sa fine et
vive physionomie. Je lui ai demandé ce qu'était son frère. --
Officier d'artillerie, m'a-t-il dit, rempli de talents et
d'application; mais aussi il n'est que cela. -- Et vous? lui
ai-je dit. -- Un étourdi, un espiègle, et je ne suis aussi que
cela. J'avais cru que cette profession me suffirait jusqu'à
vingt ans; mais, quoique je n'en aie que dix-sept, j'ai envie
d'abdiquer tout de suite. Encore serait-ce trop tard d'un
jour. -- Et laquelle prendrez-vous à la place? -- Je m'étais
toujours promis, m'a-t-il répondu, d'être un héros en cessant
d'être un fou. A vingt ans je veux être un héros. J'ai envie
d'employer ces trois ans d'intervalle à me préparer à ce
métier, mieux que je n'aurais pu faire si je n'avais quitté
l'autre dès à présent. -- Je vous remercie, lui ai-je dit, et
suis très contente de vous et de vos réponses. Allons voir ce
que fait ma fille. Je prie l'apprenti héros de penser que la
loyauté, la prudence, la discrétion envers les dames faisaient
partie de la profession de ses devanciers les plus célèbres,
ceux dont les troubadours de son pays chantaient les amours et
les exploits. Je le prie de ne pas dire un mot de ma fille qui
ne soit digne du preux chevalier le plus discret. -- Je vous le
promets, non pas en plaisantant, mais tout de bon, m'a-t-il
dit. Je ne saurais me taire trop scrupuleusement après
l'extravagance avec laquelle j'ai parlé. Nous étions alors
dans le salon. Ma fille jouait au whist avec des enfants,
princes à la vérité, mais qui n'en étaient pas moins les
petits ours les plus mal léchés du monde. -- Voyez, m'a dit le
Français; le lord anglais et le beau Bernois ont été placés à
l'autre extrémité de la chambre. -- Point de remarques, lui ai-je
dit. -- M'est-il donc permis de vous montrer mon frère qui,
assis à la même place où nous l'avons laissé, bombarde et
canonne encore la même ville; Gibraltar, par exemple? Cette
table est la forteresse, ou bien c'est Maëstricht qu'il s'agit
de défendre. Ce babil n'aurait jamais fini, ni je n'eusse prié
qu'on me fît jouer. Je finissais ma partie quand mon cousin
est rentré dans le salon. Il s'est approché de moi. -- Faut-il,
m'a-t-il dit, que ce petit étourdi ait vu en un instant ce que
je n'ai su voir malgré toute mon application! Faut-il qu'il
soit venu me tirer d'une incertitude dont à présent je connais
tout le prix! Il s'assit tristement à mes côtés, n'osant
s'approcher de ma fille, ne pouvant se résoudre à s'approcher
de sa femme ni de Milord. -- Je vous laisse croire, lui dis-je;
vous porteriez vos soupçons sur quelqu'autre, et ils seraient
peut-être encore plus fâcheux; car cet enfant ne me paraît pas
d'une figure ni d'un esprit bien distingués. Demandez-vous
pourtant s'il est bien raisonnable d'ajouter tant de foi aux
observations qu'a pu faire en un demi-quart d'heure un jeune
étourdi. -- Cet étourdi, m'a-t-il répondu, n'a-t-il pas deviné
ma femme? Nous nous retirâmes: je laissai mon cousin plongé
dans la tristesse. Les Anglais nous ramenèrent, et Milord me
pria si instamment de permettre qu'on portât leur souper chez
moi, que je ne pus le refuser. Ils me racontèrent tous les
mots piquants, les regards malveillants de notre parente.
C'était l'explication de cette tasse de thé que le Français ne
voulait pas que ma fille bût. On parla de la partie qu'on lui
avait fait faire. A tout cela Cécile ne disait pas un mot; et
me tirant à part: Ne nous plaignons pas, maman, me dit-elle,
et ne nous moquons pas: à sa place, j'en ferais peut-être tout
autant. -- Non pas, lui dis-je, comme elle par amour-propre. Le
souper fut gai. Le petit lord me parut fort aise de n'avoir
point de Bernois, point de Français, point de concurrents
autour de lui. En s'en allant, il me dit que cette fois-ci il
adopterait les ménagements de son cousin, et ne dirait mot du
souper, de peur de se faire porter envie. Je ne lui aurais pas
demandé le secret, mais je ne suis pas fâchée que de lui-même
il le garde. Mon cousin me fait tout de bon pitié. Les
Français repartent demain. Ils ont fait grande sensation ici;
mais, en admirant l'application et les talents de l'aîné, on
regrettait qu'il ne parlât pas un peu plus, qu'il ne fût pas
comme un autre; et, en admirant la vivacité d'esprit et la
gentillesse du cadet, on aurait voulu qu'il parlât moins,
qu'il fût circonspect et modeste, sans penser qu'il n'y aurait
alors plus rien à admirer non plus qu'à critiquer chez aucun
des deux. On ne voit point assez que, chez nous autres
humains, le revers de la médaille est de son essence aussi
bien que le beau côté. Changez quelque chose, vous changez
tout. Dans l'équilibre des facultés vous trouverez la
médiocrité comme la sagesse. Adieu. Je vous enverrai, par les
parents de votre mari, la silhouette de ma fille.