Que direz-vous d'une scène qui nous bouleversa hier, ma fille
et moi, au point que nous n'avons presque pas ouvert la bouche
aujourd'hui, ne voulant pas en parler et ne pouvant parler
d'autre chose? Voilà du moins ce qui me ferme la bouche, et je
crois que c'est aussi ce qui la ferme à Cécile. Elle a l'air
encore tout effrayée. Pour la première fois de sa vie elle a
mal passé la nuit, et je la trouve très-pâle.
Hier, Milord et son parent dînant au château, je n'eus
l'après-dîné que mon cousin du régiment de ***. Ma fille le
pria de faire une pointe à son crayon. Il prit pour cela un
canif; le bois du crayon se trouva dur, son canif fort
tranchant. Il se coupa la main fort avant, et le sang coula
avec une telle abondance que j'en fus effrayée. Je courus
chercher du taffetas d'Angleterre, un bandage, de l'eau. C'est
singulier, dit-il en riant, et ridicule; j'ai mal au coeur. Il
était assis. Cécile dit qu'il pâlit extrêmement. Je criai de
la porte: Ma fille, vous avez de l'eau de Cologne. Elle en
mouilla vite son mouchoir; d'une main elle tenait ce mouchoir,
qui lui cachait le visage de M. de ***; de l'autre, elle
tâchait d'arrêter le sang avec son tablier. Elle le croyait
presque évanoui, dit-elle, quand elle sentit qu'il la tirait à
lui. Penchée, comme elle l'était, elle n'aurait pu résister;
mais l'effroi, la surprise lui en ôtèrent la pensée. Elle le
crut fou; elle crut qu'une convulsion lui faisait faire un
mouvement involontaire, ou plutôt elle ne crut rien, tant ses
idées furent rapides et confuses. Il lui disait: Chère Cécile!
charmante Cécile! Au moment où il lui donnait avec transport
un baiser sur le front, ou plutôt dans ses cheveux par la
manière dont elle était tombée sur lui, je rentre. Il se lève,
et l'assied à sa place. Son sang coulait toujours. J'appelle
Fanchon, je lui montre mon parent, je lui donne ce que je
tenais, et sans dire un seul mot j'emmène ma fille. Plus morte
que vive, elle me raconta ce que je viens de vous dire. --
Mais, maman, disait-elle, comment n'ai-je pas eu la pensée de
me jeter de côté, de détourner sa tête? J'avais deux mains; il
n'en avait qu'une. Je n'ai pas fait le moindre effort pour me
dégager du bras qui était autour de ma taille et qui me
tirait. J'ai toujours continué à tenir mon tablier autour de
la main blessée. Qu'importait qu'elle saignât un peu plus!
C'est lui qui doit se faire de moi une idée bien étrange!
N'est-il pas affreux de pouvoir perdre le jugement au moment
où l'on en aurait le plus de besoin? Je ne répondais rien.
Craignant également de graver dans son imagination d'une
manière trop fâcheuse une chose qui lui faisait tant de peine,
et de la lui faire envisager comme un évènement commun,
ordinaire et auquel il ne fallait point mettre d'importance,
je n'osais parler. Je n'osai même exprimer mon indignation
contre M. de ***. Je ne disais rien du tout. Je fis dire à ma
porte que Cécile était incommodée. Nous passâmes la soirée à
lire de l'anglais. Elle entend passablement Robertson.
L'histoire de la malheureuse reine Marie l'attacha un peu;
mais de temps en temps elle disait: Mais, maman, cela n'est-il
pas bien étrange? Etait-il donc fou? -- Quelque chose
d'approchant, lui répondais-je; mais lisez, ma fille, cela
vous distrait et moi aussi. -- Le voilà. Il ne s'est pas fait
annoncer, de peur sans doute qu'on ne le renvoyât. Je ne sais
comment lui parler, comment le regarder. Je continue d'écrire
pour me dispenser de l'un et de l'autre. Je vois Cécile lui
faire une grande révérence. Il est aussi pâle qu'elle, et ne
parait pas avoir mieux dormi. Je ne puis pas écrire plus
longtemps. Il ne faut pas laisser ma fille dans l'embarras.
Monsieur de *** s'est approché de moi quand il m'a vue poser
la plume. -- Me bannirez-vous de chez vous, Madame? m'a-t-il
dit. Je ne sais moi-même si j'ai mérité une aussi cruelle
punition. Je suis coupable, il est vrai, de l'oubli de moi-même
le plus impardonnable, le plus inconcevable, mais non
d'aucun mauvais dessein, d'aucun dessein. Ne savais-je pas que
vous alliez rentrer? J'aime Cécile; je le dis aujourd'hui
comme une excuse, et hier, en entrant chez vous, j'aurais cru
ne pouvoir jamais le dire sans crime. J'aime Cécile, et je
n'ai pu sentir sa main contre mon visage, ma main dans la
sienne, sans perdre pour un instant la raison. Dites à
présent, Madame, me bannissez-vous de chez vous? Mademoiselle,
me bannissez-vous, ou me pardonnez-vous généreusement l'une et
l'autre? Si vous ne me pardonnez pas, je quitte Lausanne dès
ce soir. Je dirai qu'un de mes amis me prie de venir tenir sa
place au régiment. Il me serait impossible de vivre ici si je
ne pouvais venir chez vous, ou d'y venir si j'y étais reçu
comme vous devez trouver que je le mérite. Je ne répondais
pas. Cécile m'a demandé la permission de répondre. J'ai dit
que je souscrivais d'avance à tout ce qu'elle dirait. -- Je
vous pardonne, Monsieur, a-t-elle dit, et je prie ma mère de
vous pardonner. Au fond, c'est ma faute. J'aurais dû être plus
circonspecte, vous donner mon mouchoir et ne le pas tenir,
détacher mon tablier après en avoir enveloppé votre main. Je
ne savais pas la conséquence de tout cela; me voici éclairée
pour le reste de ma vie. Mais, puisque vous m'avez fait un
aveu, je vous en ferai un aussi qui vous sera utile peut-être,
et qui vous fera comprendre pourquoi je ne crains pas de
continuer à vous voir. J'ai aussi de la préférence pour
quelqu'un. -- Quoi! s'écria-t-il, vous aimez! Cécile ne
répondit pas. De ma vie je n'ai été aussi émue. Je le croyais;
mais le savoir! savoir qu'elle aime assez pour le dire et de
cette manière! pour sentir que c'est un préservatif, que les
autres hommes ne sont point à craindre pour elle! M. de ***,
sur qui je jetai les yeux, me fit pitié dans ce moment, et je
lui pardonnai tout. -- L'homme que vous aimez, Mademoiselle,
lui dit-il d'une voix altérée, sait-il son bonheur? -- Je me
flatte qu'il n'a pas deviné mes sentiments, répondit Cécile
avec le son de voix le plus doux et une expression dans
l'accent la plus modeste qu'elle ait jamais eue. -- Mais
comment cela est-il possible? dit-il; car, vous aimant, il
doit étudier vos moindres paroles, vos moindres actions, et
alors ne doit-il pas démêler?... -- Je ne sais pas s'il m'aime,
interrompit Cécile, il ne me l'a pas dit, et il me semble que
je le verrais par la raison que vous me dites. -- Je voudrais
savoir, reprit-il, quel est cet homme assez heureux pour vous
plaire, assez aveugle pour l'ignorer. -- Et pourquoi voudriez-vous
le savoir? dit Cécile. -- Il semble, dit-il, que je ne lui
voudrais point de mal, et cela, parce que je ne le crois pas
aussi amoureux que moi. Je lui parlerais tant de vous, avec
tant de passion, qu'il ferait une plus grande attention à
vous, qu'il vous en apprécierait mieux, et qu'il mettrait son
sort entre vos mains; car je ne puis croire qu'il soit
malheureusement lié comme moi. J'aurais eu au moins le bonheur
de vous servir, et je trouverais quelque consolation à penser
qu'un autre ne saura pas être heureux autant que je le serais
à sa place. -- Vous êtes généreux et aimable, lui dis-je; je
vous pardonne aussi de tout mon coeur. Il pleura et moi aussi.
Cécile baissait la tête, et reprit son ouvrage. -- L'aviez-vous
dit à votre mère? lui dit-il. -- Non, lui dis-je, elle ne me
l'avait pas dit. -- Mais vous savez qui c'est. -- Oui, je le
devine. -- Et si vous cessiez de l'aimer, Mademoiselle? -- Ne le
souhaitez pas, lui dis-je, vous êtes trop aimable pour qu'en
ce cas-là je pusse ne vous pas bannir. Il me vint du monde, il
se sauva. Je dis à Cécile de rester le dos tourné à la
fenêtre, et je fis apporter du café que je la priai de me
servir, quoiqu'il ne fût guère l'heure d'en prendre. Tout cela
l'occupant et la cachant, elle essuya peu de questions sur sa
pâleur et sur son indisposition de la veille. Il n'y eut que
notre ami l'Anglais à qui rien n'échappa. -- J'ai rencontré
votre parent, me dit-il tout bas. Il m'aurait évité s'il
l'avait pu. Quel air je lui ai trouvé! Dix jours de maladie ne
l'auraient pas plus changé qu'il n'a changé depuis avant-hier.
Vous me trouvez bien pâle, m'a-t-il dit. Figurez-vous, en me
montrant sa main, qu'une piqûre, profonde à la vérité, m'a
changé de la sorte. Je lui ai demandé où il s'était fait cette
piqûre. Il m'a dit que c'était chez vous avec un canif, en
taillant un crayon; qu'il avait perdu beaucoup de sang et
s'était trouvé mal. Cela est si ridicule, a-t-il dit, que j'en
rougis. En effet, il a rougi, et n'en a été le moment d'après
que plus pâle. J'ai vu qu'il disait vrai, mais qu'il ne disait
pas tout. En entrant ici je vous trouve un air d'émotion et
d'attendrissement. Mademoiselle Cécile est pâle et abattue.
Permettez-moi de vous demander ce qui s'est passé. -- Parce que
vous avez été confident une fois, lui ai-je répondu en
souriant, vous voulez toujours l'être; mais il y a des choses
que l'on ne peut dire, -- et nous avons parlé d'autre chose. On
a travaillé, goûté, joué au piquet, au whist, aux échecs comme
à l'ordinaire. La partie d'échecs a été fort grave. Le Bernois
faisait jouer Cécile d'après Philidor que j'avais fait
chercher. Milord, que cela n'amusait guère, lui a cédé sa
place et demandé à faire un robber au whist. A la fin de la
soirée, la voyant travailler, il a dit à Cécile: -- Vous m'avez
refusé tout l'hiver; Mademoiselle, une bourse ou un
portefeuille. Il faudra bien pourtant, quand je partirai, que
j'emporte un souvenir de vous, et que vous me permettiez de
vous en laisser un de moi. -- Point du tout, Milord, répondit-elle;
si nous devons ne nous jamais revoir, nous ferons fort
bien de nous oublier. -- Vous avez bien de la fermeté,
Mademoiselle, dit-il, et vous prononcez _ne nous jamais revoir_
comme si vous ne disiez rien. Je me suis approchée, et j'ai
dit: Il y a de la fermeté dans son expression; mais vous,
Milord, il y en a eu dans votre pensée, ce qui est bien plus
beau. -- Moi, Madame! -- Oui, quand vous avez parlé de départ et
de souvenir, vous pensiez bien à une éternelle séparation. --
Cela est clair, a dit Cécile en s'efforçant pour la première
fois de sa vie à prendre un air de fierté et de détachement.
Au reste, je crois que si le détachement n'était que dans
l'air, la fierté était dans le coeur. Le ton dont il avait dit
_quand je partirai_ l'avait blessée. Il fut blessé à son tour.
N'est-il pas étrange qu'on ne se soucie d'être aimé que quand
on croit ne le pas être; qu'on sente tant la privation, et si
peu la jouissance; qu'on se joue du bien qu'on a, et qu'on
l'estime dès qu'on ne l'a plus; qu'on blesse sans réflexion,
et qu'on s'offense et s'afflige de l'effet de la blessure;
qu'on repousse ce qu'on voudrait ensuite retirer à soi? --
Quelle journée! me dit Cécile dès que nous fûmes seules.
M'est-il permis, maman, de vous demander ce qui vous a le plus
frappée? -- Ce sont ces mots: _J'ai aussi de la préférence pour
quelqu'un_. -- Je ne me suis donc pas trompée, reprit-elle en
m'embrassant; mais ne craignez rien, maman. Il me semble qu'il
n'y a rien à craindre. Je me trouve, comme il dit, de la
fermeté, et j'ai une envie si grande de ne pas vous donner de
chagrins! Ce matin vous savez que nous n'avons presque point
parlé. Eh bien! je me suis occupée pendant notre silence de la
manière dont il me conviendrait que vous voulussiez vivre
pendant quelque temps. Cela sera un peu gênant pour vous, et
bien triste pour moi; mais je sais que vous feriez des choses
beaucoup plus difficiles. -- Comment faudrait-il vivre, Cécile?
-- Il me semble qu'il faudrait moins rester chez nous, et que
ces trois ou quatre hommes nous trouvassent moins souvent
seules. La vie que nous menons est si douce pour moi et si
agréable pour eux; vous êtes si aimable, maman; on est trop
bien, rien ne gêne, on pense et on dit ce qu'on veut. Il
vaudra mieux, au risque de s'ennuyer, aller chercher le monde.
Vous m'ordonnerez d'apprendre à jouer, il ne sera plus
question d'échecs ni de dames. On se désaccoutumera un peu les
uns des autres. Si on aime, on pourra bien le montrer, et
enfin le dire. Si on n'aime pas, cela se verra plus
distinctement, et je ne pourrai plus m'y tromper. -- Je la
serrai dans mes bras. -- Que vous êtes aimable! que vous êtes
raisonnable! m'écriai-je. Que je suis contente et glorieuse de
vous! Oui, ma fille, nous ferons tout ce que vous voudrez.
Qu'on ne me reproche jamais ma faiblesse ni mon aveuglement.
Seriez-vous ce que vous êtes, si j'avais voulu que ma raison
fût votre raison, et qu'au lieu d'avoir une âme à vous, vous
n'eussiez que la mienne? Vous valez mieux que moi. Je vois en
vous ce que je croyais presqu'impossible de réunir, autant de
fermeté que de douceur, de discernement que de simplicité, de
prudence que de droiture. Puisse cette passion, qui a
développé des qualités si rares, ne vous pas faire payer trop
cher le bien qu'elle vous a fait! Puisse-t-elle s'éteindre ou
vous rendre heureuse! Cécile, qui était très fatiguée, me pria
de la déshabiller, de l'aider à se coucher et de souper auprès
de son lit. Au milieu de notre souper elle s'endormit. Il est
onze heures, elle n'est pas encore levée. Dès ce soir je
commencerai à exécuter le plan de Cécile, et je vous dirai
dans peu de jours comment il nous réussit.