Si vous ne me pressiez pas avec tant de bonté et d'instance de
continuer mes lettres, j'hésiterais beaucoup aujourd'hui.
Jusqu'ici j'avais du plaisir, et je me reposais en les
écrivant. Aujourd'hui je crains que ce ne soit le contraire.
D'ailleurs, pour faire une narration bien exacte, il faudrait
une lettre que je ne pourrais écrire de tête... Ah! la voilà
dans un coin de mon secrétaire. Cécile, qui est sortie, aura
eu peur sans doute qu'elle ne tombât de ses poches. Je pourrai
la copier, car je n'oserais vous l'envoyer. Peut-être
voudra-t-elle un jour la relire. Cette fois-ci vous pourrez me
remercier. Je m'impose une assez pénible tâche.
Depuis le moment de jalousie que je vous ai raconté, soit
qu'elle eût de l'humeur quelquefois, et qu'elle eût conservé
des soupçons, soit qu'ayant vu plus clair dans son coeur elle
se fût condamnée à plus de réserve, Cécile ne voulait plus
jouer aux dames en compagnie. Elle travaillait en me regardant
jouer. Mais chez moi, une fois ou deux, on y avait joué, et le
jeune homme s'était mis à lui apprendre la marche des échecs,
l'autre soir, après souper, pendant que son parent et le mien,
j'entends l'officier de ***, jouaient ensemble au piquet.
Assise entre les deux tables, je travaillais et regardais
jouer, tantôt les deux hommes, tantôt ces deux enfants, qui ce
soir-là avaient l'air d'enfants beaucoup plus qu'à
l'ordinaire; car ma fille se méprenant sans cesse sur le nom
et la marche des échecs, cela donnait lieu à des plaisanteries
aussi gaies que peu spirituelles. Une fois le petit lord
s'impatienta de son inattention, et Cécile se fâcha de son
impatience. Je tournai la tête. Je vis qu'ils boudaient l'un
et l'autre. Je haussai les épaules. Un instant après, ne les
entendant pas parler, je les regarde. La main de Cécile était
immobile sur l'échiquier. Sa tête était penchée en avant et
baissée. Le jeune homme, aussi baissé vers elle, semblait la
dévorer des yeux. C'était l'oubli de tout, l'extase,
l'abandon. -- Cécile, lui dis-je doucement, car je ne voulais
pourtant pas l'effrayer, Cécile, à quoi pensez-vous? -- A rien,
dit-elle en cachant son visage avec ses mains, et reculant
brusquement sa chaise. Je crois que ces misérables échecs me
fatiguent. Depuis quelques moments, Milord, je les distingue
encore moins qu'auparavant, et vous auriez toujours plus de
sujet de vous plaindre de votre écolière; ainsi quittons-les.
Elle se leva en effet, sortit, et ne rentra que quand je fus
seule. Elle se mit à genoux, appuya sa tête sur moi, et,
prenant mes deux mains, elle les mouilla de larmes. -- Qu'est-ce,
ma Cécile, lui dis-je, qu'est-ce? -- C'est moi qui vous le
demande, maman, me dit-elle. Qu'est-ce qui se passe en moi?
Qu'est-ce que j'ai éprouvé? De quoi suis-je honteuse? De quoi
est-ce que je pleure? -- S'est-il aperçu de votre trouble? lui
dis-je. -- Je ne le crois pas, maman, me répondit-elle. Fâché
peut-être de son impatience, il a serré et baisé la main avec
laquelle je voulais relever un pion tombé. J'ai retiré ma
main; mais je me suis sentie si contente de ce que notre
bouderie ne durait plus! ses yeux m'ont paru si tendres! j'ai
été si émue! Dans ce même moment vous avez dit doucement:
Cécile, Cécile! Il aura peut-être cru que je boudais encore,
car je ne le regardais pas. -- Je le souhaite, lui dis-je. -- Je
le souhaite aussi, dit-elle. Mais, maman, pourquoi le
souhaitez-vous? -- Ignorez-vous, ma chère Cécile, lui dis-je,
combien les hommes sont enclins à mal penser et à mal parler
des femmes! -- Mais, dit Cécile, s'il y a ici de quoi penser et
dire du mal, il ne pourrait m'accuser sans s'accuser encore
plus lui-même. N'a-t-il pas baisé ma main, et n'a-t-il pas été
aussi troublé que moi? -- Peut-être, Cécile; mais il ne se
souviendra pas de son impression comme de la vôtre. Il verra
dans la vôtre une espèce de sensibilité ou de faiblesse qui
peut vous entraîner fort loin, et faire votre sort. La sienne
ne lui est pas nouvelle sans doute, et n'est pas d'une si
grande conséquence pour lui. Rempli encore de votre image,
s'il a rencontré dans la rue une fille facile... -- Ah maman! --
Oui, Cécile, il ne faut pas vous faire illusion: un homme
cherche à inspirer, pour lui seul, à chaque femme un sentiment
qu'il n'a le plus souvent que pour l'espèce. Trouvant partout
à satisfaire son penchant, ce qui est trop souvent la grande
affaire de notre vie n'est presque rien pour lui. -- La grande
affaire de notre vie! Quoi! il arrive à des femmes de
s'occuper beaucoup d'un homme qui s'occupe peu d'elles! -- Oui,
cela arrive. Il arrive aussi à quelques femmes de s'occuper
malgré elles des hommes en général. Soit qu'elles
s'abandonnent, soit qu'elles résistent à leur penchant, c'est
aussi la grande, la seule affaire de ces malheureuses femmes-là.
Cécile, dans vos leçons de religion on vous a dit qu'il
fallait être chaste et pure: aviez-vous attaché quelque sens à
ces mots? -- Non, maman. -- Eh bien! le moment est venu de
pratiquer une vertu, de vous abstenir d'un vice dont vous ne
pouviez avoir aucune idée. Si cette vertu vient à vous
paraître difficile, pensez aussi que c'est la seule que vous
ayez à vous prescrire rigoureusement, à pratiquer avec
vigilance, avec une attention scrupuleuse sur vous-même. -- La
seule! -- Examinez-vous, et lisez le Décalogue. Aurez-vous
besoin de veiller sur vous pour ne pas tuer, pour ne pas
dérober, pour ne pas calomnier? Vous ne vous êtes sûrement
jamais souvenue que tout cela vous fût défendu. Vous n'aurez
pas besoin de vous en souvenir; et si vous avez jamais du
penchant à convoiter quelque chose, ce sera aussi l'amant ou
le mari d'une autre femme, ou bien les avantages qui peuvent
donner à une autre le mari ou l'amant que vous désireriez pour
vous. Ce qu'on appelle _vertu_ chez les femmes sera presque la
seule que vous puissiez ne pas avoir, la seule que vous
pratiquiez en tant que vertu, et la seule dont vous puissiez
dire en la pratiquant: J'obéis aux préceptes qu'on m'a dit
être les lois de Dieu, et que j'ai reçues comme telles. --
Mais, maman, les hommes n'ont-ils pas reçu les mêmes lois?
pourquoi se permettent-ils d'y manquer, et de nous en rendre
l'observation difficile? -- Je ne saurais trop, Cécile, que
vous répondre; mais cela ne nous regarde pas. Je n'ai point de
fils. Je ne sais ce que je dirais à mon fils. Je n'ai pensé
qu'à la fille que j'ai, et que j'aime par dessus toute chose.
Ce que je puis vous dire, c'est que la société, qui dispense
les hommes et ne dispense pas les femmes d'une loi que la
religion paraît avoir donnée également à tous, impose aux
hommes d'autres lois qui ne sont peut-être pas d'une
observation plus facile. Elle exige d'eux, dans le désordre
même, de la retenue, de la délicatesse, de la discrétion, du
courage; et s'ils oublient ces lois, ils sont déshonorés, on
les fuit, on craint leur approche, ils trouvent partout un
accueil qui leur dit: _On vous avait donné assez de privilèges,
vous ne vous en êtes pas contentés; la société effraiera, par
votre exemple, ceux qui seraient tentés de vous imiter, et
qui, en vous imitant, troubleraient tout, renverseraient tout,
ôteraient du monde toute sécurité, toute confiance_. Et ces
hommes, punis plus rigoureusement que ne le sont jamais les
femmes, n'ont été coupables bien souvent que d'imprudence, de
faiblesse ou d'un moment de frénésie; car les vicieux
déterminés, les véritables méchants sont aussi rares que les
hommes parfaits et les femmes parfaites. On ne voit guère tout
cela que dans des fictions mal imaginées. Je ne trouve pas, je
le répète, que la condition des hommes soit, même à cet égard,
si extrêmement différente de celle des femmes. Et puis,
combien d'autres obligations pénibles la société ne leur
impose-t-elle pas! Croyez-vous, par exemple, que, si la guerre
se déclare, il soit bien agréable à votre cousin de nous
quitter au mois de mars pour aller s'exposer à être tué ou
estropié, à prendre, couché sur la terre humide et vivant
parmi des prisonniers malades, les germes d'une maladie dont
il ne guérira peut-être jamais? -- Mais, maman, c'est son
devoir, c'est sa profession; il se l'est choisie. Il est payé
pour tout ce que vous venez de dire; et, s'il se distingue, il
acquiert de l'honneur, de la gloire même. Il sera avancé, on
l'honorera partout où il ira, en Hollande, en France, en
Suisse et chez les ennemis mêmes qu'il aura combattus. -- Eh
bien, Cécile, c'est le devoir, c'est la profession de toute
femme que d'être sage. Elle ne se l'est pas choisie, mais la
plupart des hommes n'ont pas choisi la leur. Leurs parents,
les circonstances ont fait ce choix pour eux avant qu'ils
fussent en âge de connaître et de choisir. Une femme aussi est
payée de cela seul qu'elle est femme. Ne nous dispense-t-on
pas presque partout des travaux pénibles? N'est-ce pas nous
que les hommes garantissent du chaud, du froid, de la fatigue?
En est-il d'assez peu honnêtes pour ne vous pas céder le
meilleur pavé, le sentier le moins raboteux, la place la plus
commode? Si une femme ne laisse porter aucune atteinte à ses
moeurs ni à sa réputation, il faudrait qu'elle fût à d'autres
égards bien odieuse, bien désagréable, pour ne pas trouver
partout des égards; et puis, n'est-ce rien, après s'être
attaché un honnête homme, de le fixer, de pouvoir être choisie
par lui et par ses parents pour être sa compagne? Les filles
peu sages plaisent encore plus que les autres; mais il est
rare que le délire aille jusqu'à les épouser: encore plus rare
qu'après les avoir épousées, un repentir humiliant ne les
punisse pas d'avoir été trop séduisantes. Ma chère Cécile, un
moment de cette sensibilité, à laquelle je voudrais que vous
ne cédassiez plus, a souvent fait manquer à des filles
aimables, et qui n'étaient pas vicieuses, un établissement
avantageux, la main de l'homme qu'elles aimaient et qui les
aimait. -- Quoi! cette sensibilité qu'ils inspirent, qu'ils
cherchent à inspirer, les éloigne? -- Elle les effraie. Cécile;
jusqu'au moment où il sera question du mariage, on voudra que
sa maîtresse soit sensible, on se plaindra si elle ne l'est
pas assez. Mais quand il est question de l'épouser, supposé
que la tête n'ait pas tourné entièrement, on juge déjà comme
si on était mari, et un mari est une chose si différente d'un
amant, que l'un ne juge de rien comme en avait jugé l'autre.
On se rappelle les refus avec plaisir; on se rappelle les
faveurs avec inquiétude. La confiance qu'a témoignée une fille
trop tendre ne paraît plus qu'une imprudence qu'elle peut
avoir vis-à-vis de tous ceux qui l'y inviteront. L'impression
trop vive qu'elle aura reçue des marques d'amour de son amant
ne paraît plus qu'une disposition à aimer tous les hommes.
Jugez du déplaisir, de la jalousie, du chagrin de son mari;
car le désir d'une propriété exclusive est le sentiment le
plus vif qui lui reste. Il se consolera d'être peu aimé,
pourvu que personne ne puisse l'être. Il est jaloux encore
lorsqu'il n'aime plus, et son inquiétude n'est pas aussi
absurde, aussi injuste que vous pourriez à présent vous
l'imaginer. Je trouve souvent les hommes odieux dans ce qu'ils
exigent, et dans leur manière d'exiger des femmes; mais je ne
trouve pas qu'ils se trompent si fort de craindre ce qu'ils
craignent. Une fille imprudente est rarement une femme
prudente et sage. Celle qui n'a pas résisté à son amant avant
le mariage lui est rarement fidèle après. Souvent elle ne voit
plus son amant dans son mari. L'un est aussi négligent que
l'autre était empressé. L'un trouvait tout bien, l'autre
trouve presque tout mal. A peine se croit-elle obligée de
tenir au second ce qu'elle avait juré au premier. Son
imagination aussi lui promettait des plaisirs qu'elle n'a pas
trouvés, ou qu'elle ne trouve plus. Elle espère les trouver
ailleurs que dans le mariage; et si elle n'a pas résisté à ses
penchants étant fille, elle ne leur résistera pas étant femme.
L'habitude de la faiblesse sera prise, le devoir et la pudeur
sont déjà accoutumés à céder. Ce que je dis est si vrai, qu'on
admire autant dans le monde la sagesse d'une belle femme
courtisée par beaucoup d'hommes, que la retenue d'une fille
qui est dans le même cas. On reconnaît que la tentation est à
peu près la même et la résistance aussi difficile. J'ai vu des
femmes se marier avec la plus violente passion, et avoir un
amant deux ans après leur mariage, ensuite un autre, et puis
encore un autre, jusqu'à ce que méprisées, avilies... -- Ah!
maman, s'écria Cécile en se levant, ai-je mérité tout cela? --
Vous voulez dire: Ai-je besoin de tout cela? lui dis-je en
l'asseyant sur mes genoux et en essuyant avec mon visage les
larmes qui coulaient sur le sien. Non, Cécile, je ne crois pas
que vous eussiez besoin d'un aussi effrayant tableau, et quand
vous en auriez besoin, en seriez-vous plus coupable, en
seriez-vous moins estimable, moins aimable? m'en seriez-vous
moins chère ou moins précieuse? Mais allez vous coucher, ma
fille; allez, songez que je ne vous ai blâmée de rien, et
qu'il fallait bien vous avertir. Cette seule fois je vous
aurai avertie. Allez -- et elle s'en alla. Je m'approchai de
mon bureau, et j'écrivis. "Ma Cécile, ma chère fille, je vous
l'ai promis, cette seule fois vous aurez été tourmentée par la
sollicitude d'une mère qui vous aime plus que sa vie: ensuite,
sachant sur ce sujet tout ce que je sais, tout ce que j'ai
jamais pensé, ma fille jugera pour elle-même. Je pourrai lui
rappeler quelquefois ce que je lui aurai dit aujourd'hui; mais
je ne le lui répéterai jamais. Permettez donc que j'achève,
Cécile, et soyez attentive jusqu'au bout. Je ne vous dirai pas
ce que je dirais à tant d'autres: que, si vous manquez de
sagesse, vous renoncerez à toutes les vertus; que, jalouse,
dissimulée, coquette, inconstante, n'aimant bientôt que vous,
vous ne serez plus ni fille, ni amie, ni amante. Je vous dirai
au contraire que les qualités précieuses qui sont en vous, et
que vous ne sauriez perdre, rendront la perte de celle-ci plus
fâcheuse, en augmenteront le malheur et les inconvénients. Il
est des femmes dont les défauts réparent en quelque sorte et
couvrent les vices. Elles conservent dans le désordre un
extérieur décent et imposant. Leur hypocrisie les sauve d'un
mépris qui aurait rejailli sur leurs alentours. Impérieuses et
fières, elles font peser sur les autres un joug qu'elles ont
secoué. Elles établissent et maintiennent la règle; elles font
trembler celles qui les imitent. A les entendre juger et
médire, on ne peut se persuader qu'elles ne soient pas des
Lucrèces. Leurs maris, pour peu que le hasard les ait servies,
les croient des Lucrèces; et leurs enfants, loin de rougir
d'elles, les citent comme des exemples d'austérité. Mais vous,
qu'oseriez-vous dire à vos enfants? Comment oseriez-vous
réprimer vos domestiques? Qui oseriez-vous blâmer? Hésitant,
vous interrompant, rougissant à chaque mot, votre indulgence
pour les fautes d'autrui décèlerait les vôtres. Sincère,
humble, équitable, vous n'en déshonoreriez que plus sûrement
ceux dont l'honneur dépendrait de votre vertu. Le désordre
s'établirait autour de vous. Si votre mari avait une
maîtresse, vous vous trouveriez heureuse de partager avec elle
une maison sur laquelle vous ne vous croiriez plus de droits,
et peut-être laisseriez-vous partager à ses enfants le
patrimoine des vôtres. Soyez sage, ma Cécile, pour que vous
puissiez jouir de vos aimables qualités. Soyez sage; vous vous
exposeriez, en ne l'étant pas, à devenir trop malheureuse. Je
ne vous dis pas tout ce que je pourrais dire. Je ne vous peins
pas le regret d'avoir trop aimé ce qui méritait peu de l'être,
le désespoir de rougir de son amant encore plus que de ses
faiblesses, de s'étonner, en le voyant de sang-froid, qu'on
ait pu devenir coupable pour lui. Mais j'en ai dit assez. J'ai
fini, Cécile. Profitez, s'il est possible, de mes conseils;
mais, si vous ne les suivez pas, ne vous cachez jamais d'une
mère qui vous adore. Que craindriez-vous? Des reproches? -- Je
ne vous en ferai point; ils m'affligeraient plus que vous. --
La perte de mon attachement? -- Je ne vous en aimerais peut-être
que plus, quand vous seriez à plaindre, et que vous
courriez risque d'être abandonnée de tout le monde. -- De me
faire mourir de chagrin? -- Non, je vivrais, je tâcherais de
vivre, de prolonger ma vie pour adoucir les malheurs de la
vôtre, et pour vous obliger à vous estimer vous-même malgré
des faiblesses qui vous laisseraient mille vertus et à mes
yeux mille charmes."
Cécile, en s'éveillant, lut ce que j'avais écrit. Je fis venir
des ouvrières dont nous avions besoin. Je tâchai d'occuper et
de distraire Cécile et moi, et j'y réussis. Mais après le
dîner, comme nous travaillions ensemble et avec les ouvrières,
elle interrompit le silence général. -- Un mot, maman. Si les
maris sont comme vous les avez peints, si le mariage sert à si
peu de chose, serait-ce une grande perte?... -- Oui, Cécile:
vous voyez combien il est doux d'être mère. D'ailleurs il y a
des exceptions, et chaque fille croyant que son amant et elle
auraient été une exception, regrettera de n'avoir pu
l'épouser, comme si c'était un grand malheur, quand même ce
n'en serait pas un. Un mot, ma fille, à mon tour. Il y a une
heure que je pense à ce que je vais vous dire. Vous avez
entendu louer, et peut-être avait-on tort de les louer en
votre présence, des femmes connues par leurs mauvaises moeurs;
mais c'étaient des femmes qui n'auraient pu faire ce qu'on
admire en elles si elles avaient été sages. La Le Couvreur
n'aurait pu envoyer au maréchal de Saxe le prix de ses
diamants si on ne les lui avait donnés, et elle n'aurait eu
aucune relation avec lui si elle n'avait été sa maîtresse.
Agnès Sorel n'aurait pas sauvé la France, si elle n'avait été
celle de Charles VII. Mais ne serions-nous pas fâchées
d'apprendre que la mère des Gracques, Octavie, femme
d'Antoine, ou Porcie, fille de Caton, ait eu des amants? Mon
érudition fit rire Cécile. -- On voit bien, maman, dit-elle,
que vous avez pensé d'avance à ce que vous venez de dire, et
il vous a fallu remonter bien haut... -- Il est vrai,
interrompis-je, que je n'ai rien trouvé dans l'histoire
moderne; mais nous mettrons, si vous voulez, à la place de ces
Romaines madame Tr., Mlle des M. et Mlles de S.
Le jeune lord nous vint voir de meilleure heure que de
coutume. Cécile leva à peine les yeux de dessus son ouvrage.
Elle lui fit des excuses de son inattention de la veille,
trouva fort naturel qu'il s'en fût impatienté, et se blâma
d'avoir montré de l'humeur. Elle le pria, après m'en avoir
demandé la permission, de revenir le lendemain lui donner une
leçon dont elle profiterait sûrement beaucoup mieux. -- Quoi!
c'est de cela que vous vous souvenez! lui dit-il en
s'approchant d'elle et faisant semblant de regarder son
ouvrage. -- Oui, dit-elle, c'est de cela. -- Je me flatte, dit-il,
que vous n'avez pas été en colère contre moi. -- Point en
colère du tout, lui répondit-elle. Il sortit désabusé,
c'est-à-dire, abusé. Cécile écrivit sur une carte: "Je l'ai trompé,
cela n'est pourtant pas bien agréable à faire." J'écrivis:
"Non, mais cela était nécessaire, et vous avez bien fait. Je
suis intéressée, Cécile. Je voudrais qu'il ne tînt qu'à vous
d'épouser ce petit lord. Ses parents ne le trouveraient pas
trop bon, mais comme ils auraient tort, peu m'importe. Pour
cela, il faut tâcher de le tromper. Si vous réussissez à le
tromper, il pourra dire: C'est une fille aimable, bonne, peu
sensible de cette sensibilité à craindre pour un mari; elle
sera sage, je l'aime, je l'épouserai. Si vous ne réussissez
pas, s'il voit à travers de votre réserve, il peut dire: Elle
sait se vaincre, elle est sage, je l'aime, je l'estime, je
l'épouserai". Cécile me rendit les deux cartes en souriant.
J'écrivis sur une troisième: "Au reste, je ne dis _tromper_ que
pour avoir plus tôt fait. Si je suis curieuse de lire une
lettre qui m'est confiée, au point d'être tentée quelquefois
de l'ouvrir, est-ce tromper que de ne l'ouvrir pas et de ne
pas dire sans nécessité que j'en aie eu la tentation? Pourvu
que je sois toujours discrète, la confiance des autres sera
aussi méritée qu'avantageuse". -- Maman, me dit Cécile, dites-moi
tout ce que vous voudrez; mais, quant à me rappeler ce que
vous m'avez dit ou écrit, il n'en est pas besoin: je ne puis
l'oublier. Je n'ai pas tout compris, mais les paroles sont
gravées dans ma tête. J'expliquerai ce que vous m'avez dit par
les choses que je verrai, que je lirai, par celles que j'ai
déjà vues et lues, et ces choses-là je les expliquerai par
celles que vous m'avez dites. Tout cela s'éclaircira
mutuellement. Aidez-moi quelquefois, maman, à faire des
applications comme autrefois quand vous me disiez: "Voyez
cette petite fille, c'est cela qu'on appelle être propre et
soigneuse; voyez celle-là, c'est cela qu'on appelle être
négligente. Celle-ci est agréable à voir, l'autre déplaît et
dégoûte." Faites-en autant sur ce nouveau chapitre. C'est tout
ce dont je crois avoir besoin, et à présent je ne veux
m'occuper que de mon ouvrage.
Le jeune lord est venu comme on l'en avait prié. La partie
d'échecs est fort bien allée. Milord me dit une fois pendant
la soirée: Vous me trouverez bien bizarre, Madame: je me
plaignais avant-hier de ce que Mademoiselle était trop peu
attentive, ce soir je trouve qu'elle l'est trop. A son tour,
il était distrait et rêveur. Cécile a paru ne rien voir et ne
rien entendre. Elle m'a priée de lui procurer Philidor. Si
cela continue, je l'admirerai. Adieu; je répète ce que j'ai
dit au commencement de ma lettre: cette fois-ci vous me devez
des remerciements. J'ai rempli ma tâche encore plus exactement
que je ne pensais; j'ai copié la lettre et les cartes. Je me
suis rappelé ce qui s'est dit presque mot à mot.