Vous voulez savoir si Cécile a deviné juste sur le compte de
mon ami l'Anglais. Je ne le sais pas, je n'y pense pas, je
n'ai pas le temps d'y prendre garde.
Nous fûmes hier dans une grande assemblée au château. Un neveu
du baillif, arrivé la veille, fut présenté par lui aux femmes
qu'on voulait distinguer. Je n'ai jamais vu un homme de
meilleure mine. Il sert dans le même régiment que mon parent.
Ils sont amis; et, le voyant causer avec Cécile et moi, il se
joignit à la conversation. En vérité, j'en fus extrêmement
contente. On ne saurait être plus poli, parler mieux, avoir un
meilleur accent ni un meilleur air, ni des manières plus
nobles. Cette fois le petit lord pouvait être en peine à son
tour. Il ne paraissait plus qu'un joli enfant sans
conséquence. Je ne sais s'il fut en peine, mais il se tenait
bien près de nous. Dès qu'il fut question de se mettre au jeu,
il me demanda s'il serait convenable de jouer aux dames chez
M. le baillif comme ailleurs, et me supplia, supposé que je ne
le trouvasse pas bon, de faire en sorte qu'il pût jouer au
reversis avec Cécile. Il prétendit ne connaître qu'elle parmi
tout ce monde, et jouer si mal qu'il ne ferait qu'ennuyer
mortellement les femmes avec qui on le mettrait. A mesure que
les deux hommes les plus remarquables de l'assemblée
paraissaient plus occupés de ma fille, il paraissait plus ravi
de sa liaison avec elle. Il faisait réellement plus de cas
d'elle. Il me sembla qu'elle s'en apercevait; mais au lieu de
se moquer de lui, comme il l'aurait mérité, elle m'en parut
bien aise. Heureuse de faire une impression favorable sur son
amant, elle en aimait la cause quelle qu'elle fût.
Vous êtes étonnée que Cécile sorte seule, et puisse recevoir
sans moi de jeunes hommes et de jeunes femmes; je vois même
que vous me blâmez à cet égard, mais vous avez tort. Pourquoi
ne la pas laisser jouir d'une liberté que nos usages
autorisent, et dont elle est si peu tentée d'abuser? car les
circonstances l'ayant séparée des compagnes qu'elle eut dans
son enfance, Cécile n'a d'amie intime que sa mère, et la
quitte le moins qu'elle peut. Nous avons des mères qui, par
prudence ou par vanité, élèvent leurs filles comme on élève
les filles de qualité à Paris; mais je ne vois pas ce qu'elles
y gagnent, et haïssant les entraves inutiles, haïssant
l'orgueil, je n'ai garde de les imiter. Cécile est parente des
parents de ma mère, aussi bien que des parents de mon mari,
elle a des cousins et des cousines dans tous les quartiers de
notre ville, et je trouve bon qu'elle vive avec tous, à la
manière de tous, et qu'elle soit chère à tous (1) [(1) A
Lausanne, il y a des quartiers où le beau monde ne se loge
pas.]. En France, je ferais comme on fait en France: ici, vous
feriez comme moi. Ah! mon Dieu, qu'une petite personne fière,
dédaigneuse, qui mesure son abord, son ton, sa révérence sur
le relief qui accompagne les gens qu'elle rencontre, me paraît
odieuse et ridicule! Cette humble vanité, qui consiste à avoir
si grande peur de se compromettre, qu'il semble qu'on avoue
qu'un rien suffirait pour nous faire déchoir de notre rang,
n'est pas rare dans nos petites villes; et j'en ai assez vu
pour m'en bien dégoûter (2) [(2) Quelques personnes ont trouvé
mauvais que ces Lettres ne donnassent pas une idée exacte des
moeurs des gens les plus distingués de Lausanne; mais, outre
que Madame de *** n'était pas une étrangère qui dût regarder
ces moeurs comme un objet d'observation, en quoi pouvaient-elles
intéresser sa cousine? Les gens de la première classe se
ressemblent partout; et, si elle eût dit quelque chose qui fût
particulier à ceux de Lausanne, nous pardonnerait-on de le
publier? Quand on ne loue qu'autant qu'on le doit, on flatte
peu, et même souvent on offense.].