M. Darquet sauta lourdement sur le sol.

--Ma foi, tu as raison, Cady, il fait bon dehors!...

Le soleil bas luisait doucement, envoyant une buée lumineuse au travers

de la forêt dépouillée, aux branches grêles et tourmentées. Pas un

brin de verdure ne surgissait du sol gris, couvert de la litière des

feuilles desséchées ou de buissons de ronces rousses et flétries.

L'air était tiède et surprenait, enveloppant un paysage aussi

franchement hivernal.

--J'ai chaud! s'écria Cady en ouvrant sa pelisse.

Mlle Armande proposa, complaisante:

--Si vous voulez ôter votre manteau, Cady, je le porterai.

Mais Darquet protesta avec galanterie:

--Du tout!... Qu'elle le porte elle-même!... Vous la gâtez trop!...

Cady fit un brusque crochet, froissée, et les laissa passer en avant

dans l'allée sinueuse.

--Allez donc! Bavardez tous deux et laissez-moi tranquille!

murmura-t-elle, boudeuse.

Et, quittant le sentier, elle marcha sous bois, les yeux attachés sur

la terre, cherchant vainement de petites bêtes, quelque vie animale ou

végétale sourdant de cette étendue morte; elle se sentait peu à peu

envahie par un inexprimable et poignant sentiment de solitude, de vide

et de lassitude.

Là-bas, Cyprien Darquet et Mlle Armande causaient, sans s'occuper

de la jeune fille. Ayant secoué l'influence de son trop plantureux

déjeuner, le député, redevenu correct, se tenait à distance convenable

de l'institutrice. Il l'interrogeait par petites phrases brèves,

sournoises, pleines de sous-entendus, mais aussi assez vagues pour lui

permettre de faire volte-face si la jeune personne se montrait revêche

et d'une vertu inabordable--ce qui était probable.

Il lui semblait tout naturel que cette commensale devînt sa maîtresse,

tout au moins momentanément. Et, avec une complète sincérité, il ne

mettait pas en doute que sa fille passât ignorante auprès de cette

intrigue.

C'était une enfant, incapable de soupçons. Et puis, que diable!

lui-même n'était pas novice, et il savait cacher son jeu. Quant à

la petite Poitrinaud, elle avait intérêt à être discrète et elle

paraissait une fine mouche... Elle n'était pas jolie, jolie!... mais

c'était un petit pruneau qui devait avoir d'agréables surprises, et

elle semblait neuve, ou à peu près.

--Comment? disait-il. Pas d'amoureux?... Quelle blague!...

Secrètement émoustillée, sa vanité chatouillée par l'attention de

cet homme important, se laissant emporter par mille rêves ambitieux,

Mlle Armande affectait une humilité et une candeur.

--Un amoureux, moi, grand Dieu?... Où et quand l'aurais-je pris?... Je

suis une modeste travailleuse et aucun beau monsieur n'aurait voulu

descendre jusqu'à moi!

--Ta, ta, ta!... Il n'y a pas que les beaux messieurs qui font battre

le cœur des jolies filles!...

Elle repartit avec vivacité:

--Ah! monsieur, vous m'appellerez peut-être orgueilleuse, mais je vous

avouerai que j'ai toujours eu une répulsion pour les hommes de ma

classe!... Paysans lourdauds, quand j'étais paysanne... Universitaires

gourmés, gauches et pédants, lorsque je suis montée à ce degré!...

--Bigre!... Que vous faut-il donc, un prince?... Un adolescent paré de

toutes les séductions?

Elle fit un geste coquet.

--Oh! peu m'importe la jeunesse!... Et je ne me soucie guère des

titres!... Moi, c'est l'homme fait, l'homme arrivé grâce à son talent

qui m'intéresse et m'attire.

Cyprien sourit à cette invite trop directe.

--Vraiment, ma belle enfant?

Elle rougit, comprenant qu'elle était allée un peu loin.

--Entendons-nous, rectifia-t-elle. C'est de ma part une admiration

toute platonique...

Il fit la grimace:

--Oh! le platonisme!... ça n'est guère mon affaire!...

Et, avec le sentiment qu'il pouvait brusquer les choses:

--Dites-moi donc, mon enfant, je voulais vous poser une question. Quels

appointements ma femme vous a-t-elle offerts?

Mlle Armande répondit, humiliée:

--Peu de chose, monsieur... Mais je tenais à entrer dans votre maison.

--Combien?... insista-t-il, impatient.

--Quatre-vingts francs par mois.

Il se récria:

--Mais c'est miteux!... Véritablement, je ne comprends pas Mme

Darquet, et je lui dirai...

Mlle Armande protesta avec vivacité:

--Non, monsieur, je vous en supplie!... J'ai accepté les conditions de

Mme Darquet, et il me serait aussi pénible que nuisible qu'elle pût

croire que je me suis plainte à vous!...

Le député hocha la tête.

--Vous avez raison...

Et, faussement paternel:

--Eh bien, ma petite, je ne vois qu'un moyen, c'est d'augmenter

moi-même votre traitement... sans en parler à Mme Darquet qui, en

effet, pourrait se froisser de mon intervention... Oh! ne protestez

pas!... Je trouve votre indemnité tout à fait mesquine, et je tiens à

réparer une simple erreur... Chaque fin de mois, vous passerez à mon

cabinet, rue Laffitte, et je vous réglerai la petite différence.

Un peu pâle, Mlle Armande murmura, confuse:

--En vérité, monsieur, je ne sais si je dois accepter...

Il la regarda fixement.

--Est-ce que je vous fais peur?... Ça vous déplairait de me devoir un

peu de reconnaissance?

Elle sentait que toute sa vie, tout son avenir se décidaient en cet

instant. Et c'était en elle un violent tiraillement.

Refuser?... Oh! comme elle aurait voulu pouvoir cracher au visage

de ce gros homme luxurieux un «non» méprisant!... Mais c'était sa

situation compromise, perdue!... Sans doute, repoussé, mortifié dans

son amour-propre, il se vengerait!...

Accepter?... Mais quelle perspective, grosse de dégoûts et de

hontes!... Et aussi de compensations, de satisfactions, de triomphes

secrets!... Oh! se dire, muette et impassible devant «Julienne»: «Je

suis la maîtresse de ton mari!»

Elle répondit, cherchant ses termes, assurant sa voix qui tremblait:

--Je vous suis déjà très reconnaissante, monsieur, de votre délicate

pensée, et je serais heureuse d'accepter vos bontés...

Il eut un geste de contentement.

--Allons, vous êtes une bonne fille, et vous ne vous en repentirez pas.

Quand viendrez-vous à mon bureau?

Elle sourit malicieusement.

--Mais, monsieur, ce n'est pas la fin du mois.

--Ah! ah! petite rosse! Eh bien! mais il faut bien que nous causions

d'abord de votre gratification supplémentaire, qui n'est décidée...

qu'en principe.

--C'est vrai, monsieur.

--Voulez-vous demain?

Elle songea tout à coup à son fâcheux corset.

--Non, non, c'est impossible! s'écria-t-elle avec précipitation.

--Alors, fixez vous-même.

Elle réfléchit, calcula.

--Jeudi, si cela vous convient?

--Soit!... Mais, je ne dispose que de l'heure du déjeuner... Midi à

deux heures. Vous pourrez vous rendre libre?

--Oui, monsieur.

Il sourit avec satisfaction.

--Nous ferons une gentille débauche. Je vous conduirai dans un petit

restaurant! Ah! c'est autre chose que la ratatouille de Clémence!

J'espère que vous êtes gourmande hein?

--Je ne sais pas, monsieur.

--Je vous éduquerai. Il faut qu'une femme soit gourmande!

Là-bas, sous les arbres défeuillés, Cady avançait à pas lents, de plus

en plus absorbée dans une rêverie vague et pénible.

Son pied buta sur une souche; elle trébucha, faillit tomber, se retint

avec peine; et, le cœur crevé soudain, cet obstacle matériel inattendu

ayant comme symbolisé en elle toutes les hostilités et les tristesses

dont elle se sentait environnée, elle s'appuya au tronc d'un arbre et

se mit à sangloter, à bout de forces et de courage.

--Oh! que je voudrais m'en aller!... m'en aller! balbutia-t-elle, les

yeux noyés de larmes, ses mains énervées se froissant et s'écorchant à

l'écorce rugueuse à laquelle elle s'accrochait désespérément.

Une voix connue la fit sursauter. Et, décontenancée, en un indicible

désordre qu'il lui était impossible de surmonter, elle vit devant elle

son ami Renaudin, le jeune juge d'instruction.

--Que faites-vous là, Cady? et que signifie cette désolation? dit-il

avec un accent plein de douceur et de compassion.

Il avait aperçu de loin le conciliabule équivoque de Cyprien Darquet et

de l'institutrice, et il devinait la cause du mal dont souffrait cette

enfant.

«Ils sont ignobles et fous! pensait-il avec indignation. Comment

imaginent-ils que cette pauvre petite si sensitive et si précocement

perspicace n'aura pas l'intuition de leur sale intrigue?...»

Cady avait pris son mouchoir et s'essuyait les yeux.

--Je n'ai rien, affirma-t-elle, la poitrine encore soulevée d'un

sanglot profond.

Il n'insista pas, respectant son chagrin, voulant espérer qu'elle ne

s'expliquait pas clairement la raison de sa désespérance.

--Viens avec moi... Je suis heureux de t'avoir rencontrée... Je suis

seul, aussi...

Elle releva son beau regard humide sur le jeune homme et lut tant de

sympathie et de sincère émotion sur son visage qu'elle alla à lui

instinctivement et se suspendit à son bras.

--Tu es bon, murmura-t-elle, pensive.

Il lui parlait gravement, avec tendresse, comme il se fût adressé à une

femme.

--Il ne faut pas pleurer, souffrir et se désespérer, Cady... même

lorsqu'on croit que les circonstances qui nous entourent sont

particulièrement douloureuses et les gens indifférents, ou méchants

et cruels... Il faut prendre la vie telle qu'elle est, courageusement

et surtout toujours rester persuadé qu'il y a quelque part des êtres

meilleurs et qui peuvent un jour vous devenir utiles et secourables...

Il faut croire que des heures viendront où l'on sera heureux... Oui,

il est triste et injuste que l'enfance ne soit pas chérie, choyée,

préservée de tout chagrin, de toute décevance... Mais c'est comme cela

dans toutes les familles... Moi aussi, Cady, j'ai été enfant et j'ai

été malheureux... Mon foyer était bien maussade, et pourtant, je ne

saurais vous dire dans quel désespoir je suis tombé lorsque--j'avais à

peine huit ans--l'on m'a conduit dans un collège où je devais rester

pensionnaire--prisonnier--onze ans de ma vie!... Quelles larmes j'ai

versées, la nuit, enfoncé sous mes draps!... Quelle existence affreuse,

décolorée, fastidieuse, exaspérante j'ai menée!... Sans une affection,

sans une caresse!... Et je ne me suis pas endurci comme tant de mes

compagnons... Je ne suis pas devenu une petite brute révoltée, cynique,

ricanante devant la détresse des autres, et niant, usant la sienne

propre... Mais j'avais fini par prendre mon parti résolument de ma

misère actuelle, et je mettais tout mon espoir dans l'avenir... dans

les êtres que je rencontrerais plus tard hors de cette geôle, et parmi

lesquels, sans doute, je trouverais à un moment donné, celui ou celle

ou ceux qui m'apporteraient la compensation de tant d'heures cruelles...

Cady, ses larmes taries, écoutait attentive, sérieuse et émue.

--Et ceux-là, dit-elle, les avez-vous trouvés?

Il eut un mince sourire.

--Je ne suis pas vieux encore, Cady, je cherche et j'espère...

Elle baissa la tête, se serra davantage contre son compagnon et

prononça, d'une voix concentrée et douloureuse:

--Attendre, attendre... et puis mourir... Eh bien, moi, j'aimerais

mieux, je crois, ne pas attendre, ne pas espérer... et mourir tout de

suite... tout de suite!...

Il eut un cri.

--Vous ne savez pas ce que c'est que la mort, Cady!...

Elle hocha son front, barré soudain d'une ride.

--Si, si... J'ai vu grand'mère morte... Elle était tranquille. Ils en

avaient tous peur... Moi pas. Quand elle pensait et qu'elle parlait,

elle avait l'air méchant, et après, les yeux fermés, toute blanche...

elle paraissait avoir regret et demander pardon... et pour la première

fois, j'ai eu envie de l'embrasser. Et puis, j'ai vu des bêtes aussi...

Un vieux chien qui souffrait, que chacun chassait à coups de pied... On

l'a tué, avec un revolver... Il s'est étendu tout doucement... Il avait

l'air content de se reposer.

Le jeune homme pressa le bras de l'enfant.

--Tais-toi, Cady!... A ton âge, on ne doit ni parler de la mort ni la

connaître!

Elle fit un geste de lassitude suprême.

--Ah! c'est que, moi, vois-tu, je sais déjà tant de choses!...

La petite Cady · 第 24 / 43 题