«Nos actes sont nos bons et nos mauvais anges,
les ombres fatales qui marchent à nos côtés.»
(Beaumont et Fletcher.)
La vie avait bien changé pour Honoré depuis le jour où M. de Buivres
lui avait tenu, entre tant d'autres, des propos—semblables à ceux
qu'Honoré lui-même avait écoutés ou prononcés tant de fois avec
indifférence,—mais qu'il ne cessait plus le jour quand il était seul,
et toute la nuit, d'entendre. Il avait tout de suite posé quelques
questions à Françoise, qui l'aimait trop et souffrait trop de son
chagrin pour songer à s'offenser; elle lui avait juré qu'elle ne
l'avait jamais trompé et qu'elle ne le tromperait jamais.
Quand il était près d'elle, quand il tenait ses petites mains à qui il
disait, répétant les vers de Verlaine:
Belles petites mains qui fermerez mes yeux,
quand il l'entendait lui dire: «Mon frère, mon pays, mon bien-aimé,» et
que sa voix se prolongeait indéfiniment dans son cœur avec la douceur
natale des cloches, il la croyait; et s'il ne se sentait plus heureux
comme autrefois, au moins il ne lui semblait pas impossible que son
cœur convalescent retrouvât un jour le bonheur. Mais quand il était
loin de Françoise, quelquefois aussi quand, étant près d'elle, il
voyait ses yeux briller de feux qu'il s'imaginait aussitôt allumés
autrefois,—qui sait, peut-être hier comme ils le seraient
demain,—allumés par un autre; quand, venant de céder au désir tout
physique d'une autre femme, et se rappelant combien de fois il y avait
cédé et avait pu mentir à Françoise sans cesser de l'aimer, il ne
trouvait plus absurde de supposer qu'elle aussi lui mentait, qu'il
n'était même pas nécessaire pour lui mentir de ne pas l'aimer, et
qu'avant de le connaître elle s'était jetée sur d'autres avec cette
ardeur qui le brûlait maintenant,—et lui paraissait plus terrible que
l'ardeur qu'il lui inspirait, à elle, ne lui paraissait douce, parce
qu'il la voyait avec l'imagination qui grandit tout.
Alors, il essaya de lui dire qu'il l'avait trompée; il l'essaya non par
vengeance ou besoin de la faire souffrir comme lui, mais pour qu'en
retour elle lui dît aussi la vérité, surtout pour ne plus sentir le
mensonge habiter en lui, pour expier les fautes de sa sensualité,
puisque, pour créer un objet à sa jalousie, il lui semblait par moments
que c'était son propre mensonge et sa propre sensualité qu'il projetait
en Françoise.
C'était un soir, en se promenant avenue des Champs-Élysées, qu'il
essaya de lui dire qu'il l'avait trompée. Il fut effrayé en la voyant
pâlir, tomber sans forces sur un banc, mais bien plus quand elle
repoussa sans colère, mais avec douceur, dans un abattement sincère et
désolé, la main qu'il approchait d'elle. Pendant deux jours, il crut
qu'il l'avait perdue ou plutôt qu'il l'avait retrouvée. Mais cette
preuve involontaire, éclatante et triste qu'elle venait de lui donner
de son amour, ne suffisait pas à Honoré. Eût-il acquis la certitude
impossible qu'elle n'avait jamais été qu'à lui, la souffrance inconnue
que son cœur avait apprise le soir où M. de Buivres l'avait reconduit
jusqu'à sa porte, non pas une souffrance pareille, ou le souvenir de
cette souffrance, mais cette souffrance même n'aurait pas cessé de lui
faire mal quand même on lui eût démontré qu'elle était sans raison.
Ainsi nous tremblons encore à notre réveil au souvenir de l'assassin
que nous avons déjà reconnu pour l'illusion d'un rêve; ainsi les
amputés souffrent toute leur vie dans la jambe qu'ils n'ont plus.
En vain, le jour il avait marché, s'était fatigué à cheval, en
bicyclette, aux armes, en vain il avait rencontré Françoise, l'avait
ramenée chez elle, et, le soir, avait recueilli dans ses mains, à son
front, sur ses yeux, la confiance, la paix, une douceur de miel, pour
revenir chez lui encore calmé et riche de l'odorante provision, à peine
était-il rentré qu'il commençait à s'inquiéter, se mettait vite dans
son lit pour s'endormir avant que fut altéré son bonheur qui, couché
avec précaution dans tout le baume de cette tendresse récente et
fraîche encore d'à peine une heure, parviendrait à travers la nuit,
jusqu'au lendemain, intact et glorieux comme un prince d'Égypte; mais
il sentait que les paroles de Buivres, ou telle des innombrables images
qu'il s'était formées depuis, allait apparaître à sa pensée et qu'alors
ce serait fini de dormir. Elle n'était pas encore apparue, cette image,
mais il la sentait là toute prête et se raidissant contre elle, il
rallumait sa bougie, lisait, s'efforçait avec le sens des phrases qu'il
lisait, d'emplir sans trêve et sans y laisser de vide son cerveau pour
que l'affreuse image n'ait pas un moment ou un rien de place pour s'y
glisser.
Mais tout à coup, il la trouvait là qui était entrée, et il ne pouvait
plus la faire sortir maintenant; la porte de son attention qu'il
maintenait de toutes ses forces à s'épuiser avait été ouverte par
surprise; elle s'était refermée, et il allait passer toute la nuit avec
cette horrible compagne. Alors c'était sur, c'était fini, cette nuit-ci
comme les autres il ne pourrait pas dormir une minute; eh bien, il
allait à la bouteille de bromidia, en buvait trois cuillerées, et
certain maintenant qu'il allait dormir, effrayé même de penser qu'il ne
pourrait plus faire autrement que de dormir, quoi qu'il advînt, il se
remettait à penser à Françoise avec effroi, avec désespoir, avec haine.
Il voulait, profitant de ce qu'on ignorait sa liaison avec elle, faire
des paris sur sa vertu avec des hommes, les lancer sur elle, voir si
elle céderait, tâcher de découvrir quelque chose, de savoir tout, se
cacher dans une chambre (il se rappelait l'avoir fait pour s'amuser
étant plus jeune) et tout voir. Il ne broncherait pas d'abord pour les
autres, puisqu'il l'aurait demandé avec l'air de plaisanter,—sans cela
quel scandale! quelle colère!—mais surtout à cause d'elle, pourvoir si
le lendemain quand il lui demanderait: «Tu ne m'as jamais trompé?» elle
lui répondrait: «Jamais,» avec ce même air aimant. Peut-être elle
avouerait tout, et de fait n'aurait succombé que sous ses artifices. Et
alors ç'aurait été l'opération salutaire après laquelle son amour
serait guéri de la maladie qui le tuait, lui, comme la maladie d'un
parasite tue l'arbre (il n'avait qu'à se regarder dans la glace
éclairée faiblement par sa bougie nocturne pour en être sûr). Mais,
non, car l'image reviendrait toujours, combien plus forte que celles de
son imagination et avec quelle puissance d'assènement incalculable sur
sa pauvre tête, il n'essayait même pas de le concevoir.
Alors, tout à coup, il songeait à elle, à sa douceur, à sa tendresse, à
sa pureté et voulait pleurer de l'outrage qu'une seconde il avait songé
à lui faire subir. Rien que l'idée de proposer cela à des camarades de
fête!
Bientôt il sentait le frisson général, la défaillance qui précède de
quelques minutes le sommeil par le bromidia. Tout d'un coup
n'apercevant rien, aucun rêve, aucune sensation, entre sa dernière
pensée et celle-ci, il se disait: «Comment, je n'ai pas encore dormi?»
Mais en voyant qu'il faisait grand jour, il comprenait que pendant plus
de six heures, le sommeil du bromidia l'avait possédé sans qu'il le
goûtât.
Il attendait que ses élancements à la tête fussent un peu calmés, puis
se levait et essayait en vain par l'eau froide et la marche de ramener
quelques couleurs, pour que Françoise ne le trouvât pas trop laid, sur
sa figure pâle, sous ses yeux tirés. En sortant de chez lui, il allait
à l'église, et là, courbé et las, de toutes les dernières forces
désespérées de son corps fléchi qui voulait se relever et rajeunir, de
son cœur malade et vieillissant qui voulait guérir, de son esprit, sans
trêve harcelé et haletant et qui voulait la paix, il priait Dieu, Dieu
à qui, il y a deux mois à peine, il demandait de lui faire la grâce
d'aimer toujours Françoise, il priait Dieu maintenant avec la même
force, toujours avec la force de cet amour qui jadis, sûr de mourir,
demandait à vivre, et qui maintenant, effrayé de vivre, implorait de
mourir, le priait de lui faire la grâce de ne plus aimer Françoise, de
ne plus l'aimer trop longtemps, de ne pas l'aimer toujours, de faire
qu'il puisse enfin l'imaginer dans les bras d'un autre sans souffrir,
puisqu'il ne pouvait plus se l'imaginer que dans les bras d'un autre.
Et peut-être il ne se l'imaginerait plus ainsi quand il pourrait
l'imaginer sans souffrance.
Alors il se rappelait combien il avait craint de ne pas l'aimer
toujours, combien il gravait alors dans son souvenir pour que rien ne
pût les effacer, ses joues toujours tendues à ses lèvres, son front,
ses petites mains, ses yeux graves, ses traits adorés. Et soudain, les
apercevant réveillés de leur calme si doux par le désir d'un autre, il
voulait n'y plus penser et ne revoyait que plus obstinément ses joues
tendues, son front, ses petites mains—oh! ses petites mains, elles
aussi!—ses yeux graves, ses traits détestés.
À partir de ce jour, s'effrayant d'abord lui-même d'entrer dans une
telle voie, il ne quitta plus Françoise, épiant sa vie, l'accompagnant
dans ses visites, la suivant dans ses courses, attendant une heure à la
porte des magasins. S'il avait pu penser qu'il l'empêchait ainsi
matériellement de le tromper, il y aurait sans doute renoncé, craignant
qu'elle ne le prit en horreur; mais elle le laissait faire avec tant de
joie de le sentir toujours près d'elle, que cette joie le gagna peu à
peu, et lentement le remplissait d'une confiance, d'une certitude
qu'aucune preuve matérielle n'aurait pu lui donner, comme ces
hallucinés que l'on parvient quelquefois à guérir en leur faisant
toucher de la main, le fauteuil, la personne vivante qui occupent la
place où ils croyaient voir un fantôme et en faisant ainsi chasser le
fantôme du monde réel par la réalité même qui ne lui laisse plus de
place.
Honoré s'efforçait ainsi, en éclairant et en remplissant dans son
esprit d'occupations certaines toutes les journées de Françoise, de
supprimer ces vides et ces ombres où venaient s'embusquer les mauvais
esprits de la jalousie et du doute qui l'assaillaient tous les soirs.
Il recommença à dormir, ses souffrances étaient plus rares, plus
courtes et si alors il l'appelait, quelques instants de sa présence le
calmaient pour toute une nuit.