«Car la musique est douce,
Fait l'âme harmonieuse et comme un divin chœur
Éveille mille voix qui chantent dans le cœur.»
Pour une famille vraiment vivante où chacun pense, aime et agit, avoir
un jardin est une douce chose. Les soirs de printemps, d'été et
d'automne, tous, la tâche du jour finie, y sont réunis; et si petit que
soit le jardin, si rapprochées que soient les haies, elles ne sont pas
si hautes qu'elles ne laissent voir un grand morceau de ciel où chacun
lève les yeux, sans parler, en rêvant. L'enfant rêve à ses projets
d'avenir, à la maison qu'il habitera avec son camarade préféré pour ne
le quitter jamais, à l'inconnu de la terre et de la vie; le jeune homme
rêve au charme mystérieux de celle qu'il aime, la jeune mère à l'avenir
de son enfant, la femme autrefois troublée découvre, au fond de ces
heures claires, sous les dehors froids de son mari, un regret
douloureux qui lui fait pitié. Le père en suivant des yeux la fumée qui
monte au-dessus d'un toit s'attarde aux scènes paisibles de son passé
qu'enchante dans le lointain la lumière du soir; il songe à sa mort
prochaine, à la vie de ses enfants après sa mort; et ainsi l'âme de la
famille entière monte religieusement vers le couchant, pendant que le
grand tilleul, le marronnier ou le sapin répand sur elle la bénédiction
de son odeur exquise ou de son ombre vénérable.
Mais pour une famille vraiment vivante, où chacun pense, aime et agit,
pour une famille qui a une âme, qu'il est plus doux encore que cette
âme puisse, le soir, s'incarner dans une voix, dans la voix claire et
intarissable d'une jeune fille ou d'un jeune homme qui a reçu le don de
la musique et du chant. L'étranger passant devant la porte du jardin où
la famille se tait, craindrait en approchant de rompre en tous comme un
rêve religieux; mais si l'étranger sans entendre le chant, apercevait
l'assemblée des parents et des amis qui l'écoutent, combien plus encore
elle lui semblerait assister à une invisible messe, c'est-à-dire,
malgré la diversité des attitudes, combien la ressemblance des
expressions manifesterait l'unité véritable des âmes, momentanément
réalisée par la sympathie pour un même drame idéal, par la communion à
un même rêve. Par moments, comme le vent courbe les herbes et agite
longuement les branches, un souffle incline les têtes ou les redresse
brusquement. Tous alors, comme si un messager qu'on ne peut voir
faisait un récit palpitant, semblent attendre avec anxiété, écouter
avec transport ou avec terreur une même nouvelle qui pourtant éveille
en chacun des échos divers. L'angoisse de la musique est à son comble,
ses élans sont brisés par des chutes profondes, suivis d'élans plus
désespérés. Son infini lumineux, ses mystérieuses ténèbres, pour le
vieillard ce sont les vastes spectacles de la vie et de la mort, pour
l'enfant les promesses pressantes de la mer et de la terre, pour
l'amoureux, c'est l'infini mystérieux, ce sont les lumineuses ténèbres
de l'amour. Le penseur voit sa vie morale se dérouler tout entière; les
chutes de la mélodie défaillante sont ses défaillances et ses chutes,
et tout son cœur se relève et s'élance quand la mélodie reprend son
vol. Le murmure puissant des harmonies fait tressaillir les profondeurs
obscures et riches de son souvenir. L'homme d'action halète dans la
mêlée des accords, au galop des vivaces; il triomphe majestueusement
dans les adagios. La femme infidèle elle-même sent sa faute pardonnée,
infinisée, sa faute qui avait aussi sa céleste origine dans
l'insatisfaction d'un cœur que les joies habituelles n'avaient pas
apaisé, qui s'était égaré, mais en cherchant le mystère, et dont
maintenant cette musique, pleine comme la voix des cloches, comble les
plus vastes aspirations. Le musicien qui prétend pourtant ne goûter
dans la musique qu'un plaisir technique y éprouve aussi ces émotions
significatives, mais enveloppées dans son sentiment de la beauté
musicale qui les dérobe à ses propres yeux. Et moi-même enfin, écoutant
dans la musique la plus vaste et la plus universelle beauté de la vie
et de la mort, de la mer et du ciel, j'y ressens aussi ce que ton
charme a de plus particulier et d'unique, ô chère bien-aimée.
V
Les paradoxes d'aujourd'hui sont les préjugés de demain, puisque les
plus épais et les plus déplaisants préjugés d'aujourd'hui eurent un
instant de nouveauté où la mode leur prêta sa grâce fragile. Beaucoup
de femmes d'aujourd'hui veulent se délivrer de tous les préjugés et
entendent par préjugés les principes. C'est là leur préjugé qui est
lourd, bien qu'elles s'en parent comme d'une fleur délicate et un peu
étrange. Elles croient que rien n'a d'arrière-plan et mettent toute
chose sur le même plan. Elles goûtent un livre ou la vie elle-même
comme une belle journée ou comme une orange. Elles disent l'«art» d'une
couturière et la «philosophie» de la «vie parisienne». Elles
rougiraient de rien classer, de rien juger, de dire: ceci est bien,
ceci est mal. Autrefois, quand une femme agissait bien, c'était comme
par une revanche de sa morale, c'est-à-dire de sa pensée, sur sa nature
instinctive. Aujourd'hui quand une femme agit bien, c'est par une
revanche de sa nature instinctive sur sa morale, c'est-à-dire sur son
immoralité théorique (voyez le théâtre de MM. Halévy et Meilhac). En un
relâchement extrême de tous les liens moraux et sociaux, les femmes
flottent de cette immoralité théorique à cette bonté instinctive. Elles
ne cherchent que la volupté et la trouvent seulement quand elles ne la
cherchent pas, quand elles pâtissent volontairement. Ce scepticisme et
ce dilettantisme choqueraient dans les livres comme une parure démodée.
Mais les femmes, loin d'être les oracles des modes de l'esprit, en sont
plutôt les perroquets attardés. Aujourd'hui encore, le dilettantisme
leur plaît et leur sied. S'il fausse leur jugement et énerve leur
conduite, on ne peut nier qu'il leur prête une grâce déjà flétrie mais
encore aimable. Elles nous font sentir, jusqu'aux délices, ce que
l'existence peut avoir, dans des civilisations très raffinées, de
facile et de doux. Leur perpétuel embarquement pour une Cythère
spirituelle où la fête serait moins pour leurs sens émoussés que pour
l'imagination, le cœur, l'esprit, les yeux, les narines, les oreilles,
met quelques voluptés dans leurs attitudes. Les plus justes
portraitistes de ce temps ne les montreront, je suppose, avec rien de
bien tendu ni de bien raide. Leur vie répand le parfum doux des
chevelures dénouées.