Françoise ne manqua plus une fois l'Opéra, accepta avec un espoir vague
tous les dîners où elle fut encore invitée. Quinze jours se passèrent,
elle n'avait pas revu M. de Laléande et souvent s'éveillait la nuit en
pensant aux moyens de le revoir. Tout en se répétant qu'il était
ennuyeux et pas beau, elle était plus préoccupée par lui que par tous
les hommes les plus spirituels et les plus charmants. La saison finie,
il ne se présenterait plus d'occasion de le revoir, elle était résolue
à en créer et cherchait.
Un soir, elle dit à Geneviève:
—Ne m'as-tu pas dit que tu connaissais un M. de Laléande?
—Jacques de Laléande? Oui et non, il m'a été présenté, mais il ne m'a
jamais laissé de cartes, je ne suis pas du tout en relation avec lui.
—C'est que je te dirai, j'ai un petit intérêt, même assez grand, pour
des choses qui ne me concernent pas et qu'on ne me permettra sans doute
pas de te dire avant un mois (d'ici là elle aurait convenu avec lui
d'un mensonge pour n'être pas découverte, et cette pensée d'un secret
où seuls ils seraient tous les deux lui était douce), à faire sa
connaissance et à me trouver avec lui. Je t'en prie, tâche de me
trouver un moyen parce que la saison est finie, il n'y aura plus rien
et je ne pourrai plus me le faire présenter.
Les étroites pratiques de l'amitié, si purifiantes quand elles sont
sincères, abritaient Geneviève aussi bien que Françoise des curiosités
stupides qui sont l'infâme volupté de la plupart des gens du monde.
Aussi de tout son cœur, sans avoir eu un instant l'intention ni le
désir, pas même l'idée d'interroger son amie, Geneviève cherchait, se
fâchait seulement de ne pas trouver.
—C'est malheureux que madame d'A... soit partie. Il y a bien M. de
Grumello, mais après tout, cela n'avance à rien, quoi lui dire? Oh!
j'ai une idée. M. de Laléande joue du violoncelle assez mal, mais cela
ne fait rien. M. de Grumello l'admire, et puis il est si hôte et sera
si content de te faire plaisir. Seulement toi qui l'avais toujours tenu
à l'écart et qui n'aimes pas lâcher les gens après t'en être servie, tu
ne vas pas vouloir être obligée de l'inviter l'année prochaine.
Mais déjà Françoise, rouge de joie, s'écriait:
—Mais cela m'est bien égal, j'inviterai tous les rastaquouères de Paris
s'il le faut. Oh! fais-le vite, ma petite Geneviève, que tu es
gentille!
Et Geneviève écrivit:
«Monsieur, vous savez comme je cherche toutes les occasions de faire
plaisir à mon amie, madame de Breyves, que vous avez sans doute déjà
rencontrée. Elle a exprimé devant moi, à plusieurs reprises, comme nous
parlions violoncelle, le regret de n'avoir jamais entendu M. de
Laléande qui est un si bon ami à vous. Voudriez-vous le faire jouer
pour elle et pour moi? Maintenant qu'on est si libre, cela ne vous
dérangera pas trop et ce serait tout ce qu'il y a de plus aimable. Je
vous envoie tous mes meilleurs souvenirs,
»ALÉRIOUVRE BUIVRES.»
—Portez ce mot tout de suite chez M. de Grumello, dit Françoise à un
domestique; n'attendez pas de réponse, mais faites-le remettre devant
vous.
Le lendemain, Geneviève faisait porter à madame de Breyves la réponse
suivante de M. de Grumello:
«Madame,
»J'aurais ôté plus charmé que vous ne pouvez le penser de satisfaire
votre désir et celui de madame de Breyves, que je connais un peu et
pour qui j'éprouve la sympathie la plus respectueuse et la plus vive.
Aussi je suis désespéré qu'un bien malheureux hasard ait fait partir M.
de Laléande il y a juste deux jours pour Biarritz où il va, hélas!
passer plusieurs mois.
»Daignez accepter, Madame, etc.
»GRUMELLO.»
Françoise se précipita toute blanche vers sa porte pour la fermer à
clef, elle en eut à peine le temps. Déjà des sanglots venaient se
briser à ses lèvres, ses larmes coulaient. Jusque-là tout occupée à
imaginer des romans pour le voir et le connaître, certaine de les
réaliser dès qu'elle le voudrait, elle avait vécu de ce désir et de cet
espoir sans peut-être s'en rendre bien compte. Mais par mille
imperceptibles racines qui avaient plongé dans toutes ses plus
inconscientes minutes de bonheur ou de mélancolie, y faisant circuler
une sève nouvelle, sans qu'elle sût d'où elle venait, ce désir s'était
implanté en elle. Voici qu'on l'arrachait pour le rejeter dans
l'impossible. Elle se sentit déchirée, dans une horrible souffrance de
tout cet elle-même déraciné tout d'un coup, et à travers les mensonges
subitement éclaircis de son espoir, dans la profondeur de son chagrin,
elle vit la réalité de son amour.