II

La soirée de la princesse fut très ennuyeuse. À un moment madame de

Breyves demanda à Geneviève:

—Qui est donc ce jeune homme qui t'a menée au buffet?

—C'est M. de Laléande que je ne connais d'ailleurs pas du tout. Veux-tu

que je te le présente? il me l'avait demandé, j'ai répondu dans le

vague, parce qu'il est très insignifiant et ennuyeux, et comme il te

trouve très jolie il ne te lâcherait plus.

—Oh alors! non, dit Françoise, il est un peu laid du reste et vulgaire,

malgré d'assez beaux yeux.

—Tu as raison, dit Geneviève. Et puis tu le rencontreras souvent, cela

pourrait te gêner si tu le connaissais.

Elle ajouta en plaisantant:

—Maintenant si tu désires être intime avec lui, tu perds une bien belle

occasion.

—Oui, une bien belle occasion, dit Françoise,—et elle pensait déjà à

autre chose.

—Après tout, dit Geneviève, prise sans doute du remords d'avoir été un

si infidèle mandataire et d'avoir gratuitement privé ce jeune homme

d'un plaisir, c'est une des dernières soirées de la saison, cela

n'aurait rien de bien grave et ce serait peut-être plus gentil.

—Eh bien soit, s'il revient par ici.

Il ne revint pas. Il était à l'autre bout du salon, en face d'elles.

—Il faut nous en aller, dit bientôt Geneviève.

—Encore un instant, dit Françoise.

Et par caprice, surtout de coquetterie envers ce jeune homme qui devait

en effet la trouver bien jolie, elle se mit à le regarder un peu

longtemps, puis détournait les yeux et les fixait de nouveau sur lui.

En le regardant, elle s'efforçait d'être caressante, elle ne savait

pourquoi, pour rien, pour le plaisir, le plaisir de la charité, et de

l'orgueil un peu, et aussi de l'inutile, le plaisir de ceux qui

écrivent un nom sur un arbre pour un passant qu'ils ne verront jamais,

de ceux qui jettent une bouteille à la mer. Le temps passait, il était

déjà tard; M. de Laléande se dirigea vers la porte, qui resta ouverte

après qu'il fut sorti, et madame de Breyves l'apercevait au fond du

vestibule qui tendait son numéro au vestiaire.

—Il est temps de partir, tu as raison, dit-elle à Geneviève.

Elles se levèrent. Mais le hasard d'un mot qu'un ami de Geneviève avait

à lui dire laissa Françoise seule au vestiaire. Il n'y avait là à ce

moment que M. de Laléande qui ne pouvait trouver sa canne. Françoise

s'amusa une dernière fois à le regarder. Il passa près d'elle, remua

légèrement le coude de Françoise avec le sien, et, les yeux brillants,

dit, au moment où il était contre elle, ayant toujours l'air de

chercher:

—Venez chez moi, 5, rue Royale.

Elle avait si peu prévu cela et maintenant M. de Laléande continuait si

bien à chercher sa canne, qu'elle ne sut jamais très exactement dans la

suite si ce n'avait pas été une hallucination. Elle avait surtout très

peur, et le prince d'A... passant à ce moment elle l'appela, voulait

prendre rendez-vous avec lui pour faire le lendemain une promenade,

parlait avec volubilité. Pendant cette conversation M. de Laléande s'en

était allé. Geneviève arriva au bout d'un instant et les deux femmes

partirent. Madame de Breyves ne raconta rien et resta choquée et

flattée, au fond très indifférente. Au bout de deux jours, y ayant

repensé par hasard, elle commença de douter de la réalité des paroles

de M. de Laléande. Essayant de se rappeler, elle ne le put pas

complètement, crut les avoir entendues comme dans un rêve et se dit que

le mouvement du coude était une maladresse fortuite. Puis elle ne pensa

plus spontanément à M. de Laléande et quand par hasard elle entendait

prononcer son nom, elle se rappelait rapidement sa figure et avait tout

à fait oublié la presque hallucination au vestiaire.

Elle le revit à la dernière soirée qui fut donnée cette année-là (juin

finissait), n'osa pas demander qu'on le lui présentât, et pourtant,

malgré qu'elle le trouvât presque laid, le sût pas intelligent, elle

aurait bien aimé le connaître. Elle s'approcha de Geneviève et lui dit:

—Présente-moi tout de même M. de Laléande. Je n'aime pas à être

impolie. Mais ne dis pas que c'est moi qui le demande. Cela

m'engagerait trop.

—Tout à l'heure si nous le voyons, il n'est pas là pour le moment.

—Eh bien, cherche-le.

—Il est peut-être parti.

—Mais non, dit très vite Françoise, il ne peut pas être parti, il est

trop tôt. Oh! déjà minuit. Voyons, ma petite Geneviève, ça n'est

pourtant pas bien difficile. L'autre soir, c'était toi qui voulais. Je

t'en prie, cela a un intérêt pour moi.

Geneviève la regarda un peu étonnée et alla à la recherche de M. de

Laléande; il était parti.

—Tu vois que j'avais raison, dit Geneviève, en revenant auprès de

Françoise.

—Je m'assomme ici, dit Françoise, j'ai mal à la tête, je t'en prie,

partons tout de suite.

Les plaisirs et les jours · 第 64 / 144 题