II

Les femmes d'esprit ont si peur qu'on puisse les accuser d'aimer le

chic qu'elles ne le nomment, jamais; pressées dans la conversation,

elles s'engagent dans une périphrase pour éviter le nom de cet amant

qui les compromettrait. Elles se jettent au besoin sur le nom

d'Elégance, qui détourne les soupçons et qui semble attribuer au moins

à l'arrangement de leur vie une raison d'art plutôt que de vanité.

Seules, celles qui n'ont pas encore le chic ou qui l'ont perdu, le

nomment dans leur ardeur d'amantes inassouvies ou délaissées. C'est

ainsi que certaines jeunes femmes qui se lancent ou certaines vieilles

femmes qui retombent parlent volontiers du chic que les autres ont, ou,

encore mieux, qu'ils n'ont pas. À vrai dire, si parler du chic que les

autres n'ont pas les réjouit plus, parler du chic que les autres ont

les nourrit davantage, et fournit à leur imagination affamée comme un

aliment plus réel. J'en ai vu, à qui la pensée des alliances d'une

duchesse donnait des frissons de plaisir avant que d'envie. Il y a,

paraît-il, dans la province, des boutiquières dont la cervelle enferme

comme une cage étroite des désirs de chic ardents comme des fauves. Le

facteur leur apporte le _Gaulois._ Les nouvelles élégantes sont

dévorées en un instant. Les inquiètes provinciales sont repues. Et pour

une heure des regards rassérénés vont briller dans leurs prunelles

élargies par la jouissance et l'admiration.

Les plaisirs et les jours · 第 38 / 144 题