Les femmes d'esprit ont si peur qu'on puisse les accuser d'aimer le
chic qu'elles ne le nomment, jamais; pressées dans la conversation,
elles s'engagent dans une périphrase pour éviter le nom de cet amant
qui les compromettrait. Elles se jettent au besoin sur le nom
d'Elégance, qui détourne les soupçons et qui semble attribuer au moins
à l'arrangement de leur vie une raison d'art plutôt que de vanité.
Seules, celles qui n'ont pas encore le chic ou qui l'ont perdu, le
nomment dans leur ardeur d'amantes inassouvies ou délaissées. C'est
ainsi que certaines jeunes femmes qui se lancent ou certaines vieilles
femmes qui retombent parlent volontiers du chic que les autres ont, ou,
encore mieux, qu'ils n'ont pas. À vrai dire, si parler du chic que les
autres n'ont pas les réjouit plus, parler du chic que les autres ont
les nourrit davantage, et fournit à leur imagination affamée comme un
aliment plus réel. J'en ai vu, à qui la pensée des alliances d'une
duchesse donnait des frissons de plaisir avant que d'envie. Il y a,
paraît-il, dans la province, des boutiquières dont la cervelle enferme
comme une cage étroite des désirs de chic ardents comme des fauves. Le
facteur leur apporte le _Gaulois._ Les nouvelles élégantes sont
dévorées en un instant. Les inquiètes provinciales sont repues. Et pour
une heure des regards rassérénés vont briller dans leurs prunelles
élargies par la jouissance et l'admiration.