CIRES PERDUES

I

Je vous vis tout à l'heure pour la première fois, Cydalise, et

j'admirai d'abord vos cheveux blonds, qui mettaient comme un petit

casque d'or sur votre tête enfantine, mélancolique et pure. Une robe

d'un velours rouge un peu pâle adoucissait encore cette tête singulière

dont les paupières baissées paraissaient devoir sceller à jamais le

mystère. Mais vous élevâtes vos regards; ils s'arrêtèrent sur moi,

Cydalise, et dans les yeux que je vis alors semblait avoir passé la

fraîche pureté des matins, des eaux courantes aux premiers beaux jours.

C'étaient comme des yeux qui n'auraient jamais rien regardé de ce que

tous les yeux humains ont accoutumé à refléter, des yeux vierges encore

d'expérience terrestre. Mais à vous mieux regarder, vous exprimiez

surtout quelque chose d'aimant et de souffrant, comme d'une à qui ce

qu'elle aurait voulu eût été refusé, dès avant sa naissance, par les

fées. Les étoiles mêmes prenaient sur vous une grâce douloureuse,

s'attristaient sur vos bras surtout, vos bras juste assez découragés

pour rester simples et charmants. Puis j'imaginais de vous comme d'une

princesse venue de très loin, à travers les siècles, qui s'ennuyait ici

pour toujours avec une langueur résignée, princesse aux vêtements d'une

harmonie ancienne et rare et dont la contemplation serait vite devenue

pour les yeux une douce et enivrante habitude. J'aurais voulu vous

faire raconter vos rêves, vos ennuis. J'aurais voulu vous voir tenir

dans la main quelque hanap, ou plutôt une de ces buires d'une forme si

fière et si triste et qui vides aujourd'hui dans nos musées, élevant

avec une grâce inutile une coupe épuisée, furent autrefois, comme vous,

la fraîche volupté des tables de Venise dont un peu des dernières

violettes et des dernières roses semble flotter encore dans le courant

limpide du verre écumeux et troublé.

Les plaisirs et les jours · 第 34 / 144 题