Paris, le 21 avril 1896.
_À MON AMI WILLIE HEATH_
_Mort à Paris le 3 octobre 1893_
«_Du sein de Dieu où tu reposes... révèle-moi ces vérités qui dominent
la mort, empêchent de la craindre et la font presque aimer._»
_Les anciens Grecs apportaient à leurs morts des gâteaux, du lait et du
vin. Séduits par une illusion plus raffinée, sinon plus sage, nous leur
offrons des fleurs et des livres. Si je vous donne celui-ci, c'est
d'abord parce que c'est un livre d'images. Malgré les «légendes», il
sera, sinon lu, au moins regardé par tous les admirateurs de la grande
artiste qui m'a fait avec simplicité ce cadeau magnifique, celle dont
on pourrait dire, selon le mot de Dumas, «que c'est elle qui a créé le
plus de roses après Dieu». M. Hubert de Montesquiou aussi la célébrée,
dans des vers inédits encore, avec cette ingénieuse gravité, cette
éloquence sentencieuse et subtile, cet ordre rigoureux qui par fois
chez lui rappellent le xviie siècle. Il lui dit, en parlant des
fleurs:_
«_Poser pour vos pinceaux les engage à fleurir.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Vous êtes leur Vigée et vous êtes ta Flore
Qui les immortalise, où l'autre fait mourir!_»
_Ses admirateurs sont une élite, et ils sont une foule. J'ai voulu
qu'ils voient à la première page le nom de celui qu'ils n'ont, pas eu
le temps de connaître et qu'ils auraient admiré. Moi-même, cher ami, je
vous ai connu bien peu de temps. C'est au Bois que je vous retrouvais
souvent le matin, m'ayant aperçu et m'attendant sous les arbres,
debout, mais reposé, semblable à un de ces seigneurs qu'a peints Van
Dyck, et dont vous aviez l'élégance pensive. Leur élégance, en effet,
comme la vôtre, réside moins dans les vêtements que dans le corps, et
leur corps lui-même semble l'avoir reçue et continuer sans cesse à la
recevoir de leur âme: c'est une élégance morale. Tout d'ailleurs
contribuait à accentuer cette mélancolique ressemblance, jusqu'à ce
fond de feuillages à l'ombre desquels Van Dyck a souvent arrêté la
promenade d'un roi; comme tant d'entre ceux qui furent ses modèles,
vous deviez bientôt mourir, et dans vos yeux comme dans les leurs, on
voyait alterner les ombres du pressentiment et la douce lumière de la
résignation. Mais si la grâce de votre fierté appartenait de droit à
l'art et un Van Dyck, vous releviez plutôt du Vinci par la mystérieuse
intensité de votre vie spirituelle. Souvent le doigt levé, les yeux
impénétrables et souriants en face de l'énigme que vous taisiez, vous
m'êtes apparu comme le saint Jean-Baptiste de Léonard. Nous formions
alors le rêve, presque le projet, de vivre de plus en plus l'un avec
l'autre, dans un cercle de femmes et d'hommes magnanimes et choisis,
assez loin de la bêtise, du vice et de la méchanceté pour nous sentir à
l'abri de leurs flèches vulgaires._
_Votre vie, telle que vous la vouliez, serait une de ces œuvres à qui
il faut une haute inspiration. Comme de la foi et du génie, nous
pouvons la recevoir de l'amour. Mais c'était la mort qui devait vous la
donner. En elle aussi et même en ses approches résident des forces
cachées, des aides secrètes, une «grâce» qui n'est pas dans la vie.
Comme les amants quand ils commencent à aimer, comme les poètes dans le
temps où ils chantent, les malades se sentent plus près de leur âme. La
vie est chose dure qui serre de trop près, perpétuellement nous fait
mal à l'âme. À sentir ses liens un moment se relâcher, on peut éprouver
de clairvoyantes douceurs. Quand j'étais tout enfant, le sort d'aucun
personnage de l'histoire sainte ne me semblait aussi misérable que
celui de Noë, à cause du déluge qui le tint enfermé dans l'arche
pendant quarante jours. Plus tard, je fus souvent malade, et pendant de
longs jours je dus rester aussi dans l'«arche». Je compris alors que
jamais Noë ne put si bien voir le monde que de l'arche, malgré qu'elle
fût close et qu'il fît nuit sur la terre. Quand commença ma
convalescence, ma mère, qui ne m'avait pas quitté, et, la nuit même
restait auprès de moi, «ouvrit la porte de l'arche» et sortit. Pourtant
comme la colombe «elle revint encore ce soir-là». Puis je fus tout à
fait guéri, et comme la colombe «elle ne revint plus». Il fallut
recommencer à vivre, à se détourner de soi, à entendre des paroles plus
dures que celles de ma mère; bien plus, les siennes, si perpétuellement
douces jusque-là, n'étaient plus les mêmes, mais empreintes de la
sévérité de la vie et du devoir qu'elle devait m'apprendre. Douce
colombe du déluge, en vous voyant partir comment penser que le
patriarche n'ait pas senti quelque tristesse se mêler à la joie du
monde renaissant? Douceur de la suspension de vivre, de la vraie «Trêve
de Dieu» qui interrompt les travaux, les désirs mauvais, «Grâce» de la
maladie qui nous rapproche des réalités d'au delà de la mort—et ses
grâces aussi, grâces de «ces vains ornements et ces voiles qui pèsent»,
des cheveux qu'une importune main «a pris soin d'assembler», suaves
fidélités d'une mère et d'un ami qui si souvent nous sont apparus comme
le visage même de notre tristesse ou comme le geste de la protection
implorée par notre faiblesse, et qui s'arrêteront au seuil de la
convalescence, souvent j'ai souffert de vous sentir si loin de moi,
vous toutes, descendance exilée de la colombe de l'arche. Et qui même
n'a connu de ces moments, cher Willie, où il voudrait être où vous
êtes. On prend tant d'engagements envers la vie qu'il vient une heure
où, découragé de pouvoir jamais les tenir tous, on se tourne vers les
tombes, on appelle la mort, «la mort qui vient en aide aux destinées
qui ont peine à s'accomplir». Mais si elle nous délie des engagements
que nous avons pris envers la vie, elle ne peut nous délier de ceux que
nous avons pris envers nous-même, et du premier surtout, qui est de
vivre pour valoir et mériter._
_Plus grave qu'aucun de nous, vous étiez aussi plus enfant qu'aucun,
non pas seulement par la pureté du cœur, mais par une gaieté candide et
délicieuse. Charles de Grancey avait le don que je lui enviais de
pouvoir, avec des souvenirs de collège, réveiller brusquement ce rire
qui ne s'endormait jamais bien longtemps, et que nous n'entendrons
plus._
_Si quelques-unes de ces pages ont été écrites à vingt-trois ans, bien
d'autres (Violante, presque tous les Fragments de Comédie italienne,
etc.) datent de ma vingtième année. Toutes ne sont que la vaine écume
d'une vie agitée, mais qui maintenant se calme. Puisse-t-elle être un
jour assez limpide pour que les Muses daignent s'y mirer et qu'on voie
courir à la surface le reflet de leurs sourires et de leurs danses._
_Je vous donne ce livre. Vous êtes, hélas! le seul de mes amis dont il
n'ait pas à redouter les critiques. J'ai au moins la confiance que
nulle part la liberté du ton ne vous y eût choqué. Je n'ai jamais peint
l'immoralité que chez des êtres d'une conscience délicate. Aussi, trop
faibles pour vouloir le bien, trop nobles pour jouir pleinement dans le
mal, ne connaissant que la souffrance, je n'ai pu parler d'eux qu'avec
une pitié trop sincère pour qu'elle ne purifiât pas ces petits essais.
Que l'ami véritable, le Maître illustre et bien-aimé qui leur ont
ajouté, l'un la poésie de sa musique, l'autre la musique de son
incomparable poésie, que M. Darlu aussi, le grand philosophe dont la
parole inspirée, plus sûre de durer qu'un écrit, a, en moi comme en
tant d'autres, engendré la pensée, me pardonnent d'avoir réservé pour
vous ce gage dernier d'affection, se souvenant qu'aucun vivant, si
grand soit-il ou si cher, ne doit être honoré qu'après un mort._
_Juillet 1894._