3, RUE AUBER, 3

1896

Pourquoi m'a-t-il demandé d'offrir son livre aux esprits curieux? Et

pourquoi lui ai-je promis de prendre ce soin fort agréable, mais bien

inutile? Son livre est comme un jeune visage plein de charme rare et de

grâce fine. Il se recommande tout seul, parle de lui-même et s'offre

malgré lui.

Sans doute il est jeune. Il est jeune de la jeunesse de l'auteur. Mais

il est vieux de la vieillesse du monde. C'est le printemps des feuilles

sur les rameaux antiques, dans la forêt séculaire. On dirait que les

pousses nouvelles sont attristées du passé profond des bois et portent

le deuil de tant de printemps morts.

Le grave Hésiode a dit aux chevriers de l'Hélicon les _Travaux et les

Jours._ Il est plus mélancolique de dire à nos mondains et à nos

mondaines les _Plaisirs et les Jours_, si, comme le prétend cet homme

d'État anglais, la vie serait supportable sans les plaisirs. Aussi le

livre de notre jeune ami a-t-il des sourires lassés, des attitudes de

fatigue qui ne sont ni sans beauté, ni sans noblesse.

Sa tristesse même, on la trouvera plaisante et bien variée, conduite

comme elle est et soutenue par un merveilleux esprit d'observation, par

une intelligence souple, pénétrante et vraiment subtile. Ce calendrier

des _Plaisirs et des Jours_ marque et les heures de la nature par

d'harmonieux tableaux du ciel, de la mer, des bois, et les heures

humaines par des portraits fidèles et des peintures de genre, d'un fini

merveilleux.

Marcel Proust se plaît également à décrire la splendeur désolée du

soleil couchant et les vanités agitées d'une âme _snob._ Il excelle à

conter les douleurs élégantes, les souffrances artificielles, qui

égalent pour le moins en cruauté celles que la nature nous accorde avec

une prodigalité maternelle. J'avoue que ces souffrances inventées, ces

douleurs trouvées par génie humain, ces douleurs d'art me semblent

infiniment intéressantes et précieuses, et je sais gré à Marcel Proust

d'en avoir étudié et décrit quelques exemplaires choisis.

Il nous attire, il nous retient dans une atmosphère de serre chaude,

parmi des orchidées savantes qui ne nourrissent pas en terre leur

étrange et maladive beauté. Soudain, dans l'air lourd et délicieux,

passe une flèche lumineuse, un éclair qui, comme le rayon du docteur

allemand, traverse les corps. D'un trait le poète a pénétré la pensée

secrète, le désir inavoué.

C'est sa manière et son art. Il y montre une sûreté qui surprend en un

si jeune archer. Il n'est pas du tout innocent. Mais il est si sincère

et si vrai qu'il en devient naïf et plaît ainsi. Il y a en lui du

Bernardin de Saint-Pierre dépravé et du Pétrone ingénu.

Heureux livre que le sien! Il ira par la ville tout orné, tout parfumé

des fleurs dont Madeleine Lemaire l'a jonché de cette main divine qui

répand les roses avec leur rosée.

Les plaisirs et les jours · 第 8 / 144 题