Le roman sentimental confond la mièvrerie et la grâce, le subtil et le
fin, le maniéré et le joli; le roman naturaliste, la violence et la
force, la brutalité et l’énergie.
L’un aboutit à la convention, à la fadeur, à la chimère; l’autre à
l’exagération ou à la médiocrité. On peut dire des rapports du roman
sentimental et du roman réaliste ce que M. Paul Bourget dit de ceux du
roman réaliste et du roman piétiste, qui est aujourd’hui le dernier
terme du roman idéaliste: «Chacun d’eux n’est pas seulement coupable de
ses propres fautes; les premiers doivent répondre aussi des réactions
antilittéraires chez ceux que révoltent leurs tableaux trop crus; les
autres, par leurs fades inventions, redoublent chez les esprits
énergiques le désir d’étonner le lecteur par le scandale...»
N’y aurait-il pas un juste milieu à prendre? Où se place la vérité? Pour
nous, il nous paraît que ce sera dans une observation impartiale, dans
une peinture exacte, évitant les exagérations de couleur. Non point le
réalisme, mais la nature.
Pour voir juste, comme le demande Zola, pour avoir le «sens du réel»,
dont il parle tant, il ne faut pas voir trop en beau, ou en fin, comme
d’Urfé, ni trop en laid et en grossier comme Zola. La vérité montrée
simplement, c’est là la grande tradition du roman français, qui va de la
_Princesse de Clèves_ (surtout de cette première partie que Mme de
Sévigné trouvait admirable) à _Manon Lescaut_, à _René_, à _Adolphe_,
aux romans rustiques de George Sand, à la _Comédie_ et au roman de mœurs
si humain de Balzac.
Le débat entre les deux écoles correspond à l’éternelle lutte qui se
prolonge en France entre l’esprit gaulois et l’esprit précieux. Il y eut
de tout temps chez nous deux tendances qui se combattent et qui ne
réussissent à se concilier que dans les très grands écrivains.
Au-dessous d’eux, les uns sont gaulois, les autres précieux, dit M.
Brunetière. Pour comprendre ce que nous voulons exprimer, il faut
entendre le mot gaulois au sens où il l’emploie: «l’esprit gaulois est
un esprit d’indiscipline dont la pente naturelle, pour aller tout de
suite aux extrêmes, est vers le cynisme et la grossièreté.» Et l’esprit
précieux est un esprit de mesure, de politesse, qui trop vite dégénère
en esprit d’étroitesse et d’affectation.
Les romanciers souverains seront ceux qui auront su n’être ni trop
précieux par amour de l’idéalisme, du sentimental, ni trop réalistes par
brutalité, par franchise cynique, et qui auront équilibré leur talent
entre ces deux tendances, «également fortes parce qu’elles sont
également intimes à l’esprit national».
De ces maîtres du premier ordre dans l’art ingénieux, exquis, du roman,
maîtres par la mesure, par l’équilibre, comme par le génie, par l’art de
concilier l’idéal avec l’observation et la vérité humaine, notre
Provence passionnée, excessive, en produira-t-elle jamais?
Que l’avenir lui réserve ou non cette gloire, elle a celle d’avoir vu
deux Provençaux porter au plus haut point d’éclat les deux formes
opposées et extrêmes d’un genre littéraire excellemment français.
Février-avril 1887.