Nous entendons un murmure, nous devinons des paroles, un chant tacite,

parmi ces chansons qu’on nous offre malgré nous. «Ah! disent ces

gens, vous rêvez à l’année qui s’en est allée. Cette année, vous vous

demandez si elle a été celle de ce romancier ou de ce souverain, de ce

poète ou de cet inventeur, de cette utopie ou de ce vaudeville! Cette

année a été presque la nôtre: elle a été celle de notre frère, de notre

amant, de notre fils, qui a été guillotiné comme meurtrier, de notre

ami qui s’en est allé au bagne, de par l’indulgence des jurés, et de

notre camarade que voici, qui a été meurtrier, violeur et faussaire,

mais qui est malin et qui a de la chance. Vous vous demandez que sera

cette année; vous demeurez anxieux au bord de cette année en cherchant

à deviner ce qu’elle apportera, à qui elle sera. Ne vous fatiguez pas.

Cette année, c’est à nous, c’est nous. C’est nous, les faits divers,

les cours et tribunaux de cette année, c’est nous, les drames de la

misère, la faim, les cris, la fatalité de cette année. Vous nous

retrouverez à la troisième page et à la première page des journaux,

dans les vedettes et les manchettes des quotidiens et dans les terrains

vagues avec des coups de couteau au flanc, vous nous retrouverez

épars en des héroïsmes coloniaux (car nous sommes braves en dehors

des fortifications) et en des maisons centrales du Midi, parce qu’on

y est très mal. C’est nous qui mourrons et qui tuerons pour emplir

cette année et c’est peut-être vous qui nous ferez mourir de faim,

sans le faire exprès, et c’est peut-être nous qui vous tuerons, par

hasard. Nous passons devant vous sans haine: nous ne vous connaissons

pas. Vous aurez des paroles éloquentes sur nous, à distance, que nous

n’entendrons pas, et nous nous rencontrerons, sans nous rappeler que

nous nous sommes croisés déjà. Regardez-nous bien: vous ne vous verrez

plus en troupe, vous n’apercevrez plus notre horde maudite et sainte:

c’est une sortie du destin et de la légende, un défilé, un défi, une

promenade de méditation au bord d’un précipice, au bord de l’action,

avant nos petites escapades, notre révolte et notre bond vers l’Enfer.

Regardez-nous bien: nous valons la peine d’être vus, n’est-ce pas?»

* * * * *

Oui, vous valez la peine d’être vus et d’être regardés, misérables!

Vous êtes plus sinistres, plus amples, plus riches et plus grands, en

votre sordide bassesse, que les gueux de Callot, de Goya et de Luce.

Vous avez des rides infinies, des instincts et des remords en relief,

vous êtes ciselés de toutes les gangrènes, mais nous n’avons pas besoin

de vous regarder: nous vous connaissons.

Nous nous sentons en ce moment veules, sans souffrance et sans vie:

c’est que vous vivez pour nous. Nous savons qui vous êtes: vous êtes

nous, vous êtes nos vices et nos crimes—et vous êtes pires et pis:

nos nuances d’âme; nos hésitations devant le Bien et la Beauté, notre

manque de pitié, nos faiblesses, notre lassitude et notre ignorance,

c’est vous.

L’année qui s’en est allée pèse toujours sur nous; elle est lourde.

Nous nous sommes attardés à des sottises, à de la médiocrité. Vous êtes

tout ça. Vous êtes les mots méchants que nous prononçons et auxquels

nous ne pensons plus, et auxquels des gens pensent toujours; vous êtes

les semences de haines que nous avons laissées, négligemment, au cœur

des hommes et des femmes et les semences de haine qui germent en nous,

à notre insu; la mauvaise volonté des autres et notre mauvaise volonté,

le frisson d’envie, le désir de vengeance, que nous avons en nous ou

autour de nous.

Ah! nous faisons effort pour nous sentir, cette nuit au moins, libres

et bons! Vous êtes notre esclavage de vices, notre embarras de

souvenirs, notre odieuse mémoire, notre conscience, notre fatalité, le

mal que nous avons fait, le mal que nous sommes, le mal de la terre,

le mal universel. Mais vous êtes le mal de l’année dernière: vous êtes

nos remords en guenilles, nos remords à casier judiciaire qui passent

devant nous et qui s’en vont. Vous vous en allez, n’est-ce pas? Vous

avez des cauchemars à promener ailleurs et vous avez à disparaître.

Vous êtes l’année passée.

* * * * *

—Mais non, ricanent les hagards promeneurs, nous sommes cette

année-ci, l’année qui court déjà. Nous sommes de pauvres vagabonds, de

modestes criminels, des individualités de la cambriole et de l’attaque

nocturne; mais si vous voulez faire du symbolisme à notre propos, ne

le faites pas à faux, messieurs. Nous vous connaissons, nous aussi.

Tout à l’heure, chez vous, vous allez découvrir que, décidément, vous

avez de belles âmes, de belles âmes toutes neuves, toutes fraîches,

des âmes de foi, de calme et de liberté. Nous voulons bien, si ça vous

fait plaisir, être vos crimes et votre horreur. Mais pas d’erreur!

Vos crimes et votre horreur de l’an passé, c’est une affaire entre

l’antiquité et vous, c’est enlevé, pesé, placé à intérêts composés; ça

compte pour la retraite, ça nous est égal. Nous sommes cette année-ci,

vos crimes et votre horreur de cette année. Lisez en nos faces, en

notre hideur: vous y lisez les actes inqualifiables et qualifiés que

vous allez commettre. Le remords! le souvenir! nous ne tenons pas cet

article-là. Nous sommes l’avenir, l’avenir immédiat: ce n’est pas beau?

Et pourquoi, subitement, seriez-vous plus beaux, plus vertueux? De quel

droit la grâce serait-elle venue vous toucher parmi vos bocks et votre

monotonie?

* * * * *

Je gémis—en moi-même—vers cette effroyable foule.

—Où avez-vous pris ma monotonie? J’ai été heureux, j’ai été triste—et

si magnifiquement, si diversement! J’ai été beau, j’ai été bon!

Ma laideur d’âme, je ne la connais pas et cette année a été l’année de

mon amie et de notre amour!

C’est une année qui s’est étiolée, qui s’est maladivement étirée parmi

mon attente, qui s’est traînée jusqu’à notre rencontre et qui est morte

voluptueusement au cœur de notre volupté.

Et elle se renouvelle, elle renaît pour nous, simplement, comme se font

les miracles et comme se tisse l’éternité.

Ce ciel bas, ce cauchemar qui marche, cette épave désolée qui est le

passé, ce fantôme d’épave, la conscience des autres, qui passe devant

moi en boue et en loques, cette ville qui semble s’ouvrir et se prêter

à des scandales, à des fièvres sans noblesse et à des torpeurs, ces

gens, autour de moi, qui affermissent sur leur âme le masque de leurs

manies et de leurs vices, rien ne peut souiller mon espoir, rien ne

peut amputer mon ardeur et mon enthousiasme.

J’aime! j’aime! et je suis aimé. J’aime et je suis aimé à travers

l’espace: elle est loin, celle qui est ma fiancée, que j’ai élue ma

fiancée par delà les obstacles, celle qui est ma fiancée, de toute la

beauté, de toute la sainteté, de toute la magie des liens d’amour.

Et, en ma solitude, j’aime sans amertume.

J’aime mieux, d’être seul.

* * * * *

Je cueille fortement, profondément des nuances qui m’avaient échappé,

parce que j’allais au plus gros.

Des télégrammes chantent autour de moi, un télégramme que tu avais

envoyé devant toi pour m’annoncer que tu venais et qui me surprit,

parmi ma peur, comme un baiser d’ange surprend en un bagne. Tu me

rappelais un fin baiser dont je venais de t’effleurer, à peine, en

secret, un tout petit et tout pauvre baiser, même, volé et que tu

confiais à mon souvenir avant de te confier, avant de t’abandonner.

Et ce sont des pudeurs à toi et des scrupules à toi—c’est tout

comme—qui me reviennent, ce sont les mille riens qui m’attachent à

toi à jamais et qui te font divine entre les déesses, humaine entre

les femmes et c’est une tendresse qui s’épure, qui, en dehors de la

passion, sans brutalité, devient si haute, si délicate, si essentielle

et si simple, de la douceur et, parfaitement, de la tendresse. Et c’est

pour moi un lit subtil de gentillesse, c’est le délice sans remords,

sans vulgarité, un délice de conte de fées et un délice platonisant et

pétrarquisant.

* * * * *

Comme je t’aime, chérie! Tu erres aux paysages mêmes où erra Pétrarque:

tu respires dans les champs et dans les villes de l’amour et de la

poésie, du désir et de l’éternité, mais tu y respires aussi de la

solitude. Tu fais un voyage de noces sans nouveau marié et un voyage

d’amoureuse sans amant. Tu dois te mettre en quête d’un bureau de

poste étranger, perdu dans les ruines, dans la poussière et dans le

pâle soleil, pour m’envoyer une lettre brève, tremblante encore, après

un millier de lieues, du tremblement de ta main—et, dans toutes les

villes qui invitent à l’amour, tu dois penser à moi—qui suis loin.

Et moi aussi, je dois faire un voyage. Je dois monter à notre chambre

pour y trouver ta lettre et je dois la lire chez nous, la lire au lit

vide, au feu éteint, à la lampe pas allumée et je dois m’attrister de

leur tristesse et m’irriter de leur cynique espoir.

Mais chez nous, je songe à tant de choses qui n’y furent pas, à des

coups d’œil, à des dessins de baisers, à des caresses d’yeux, à un

envoi de tendresse infinie, jaillissant droit d’un regard, à des

pressions de mains, à des élans à peine indiqués de ton corps vers mon

corps et à d’infinies soirées passées à nous désirer tous deux, en des

salons amis, en une foule.

Je savoure le passé, j’amasse peu à peu des pétales effeuillés et je

me sens défaillir sous une jonchée de souvenirs exquis et épars, sous

une mer lumineuse comme de petites larmes sans douleur, sous un univers

d’émotion qui m’étreint et qui se laisse étreindre.

Mais, chérie, combien il eût été plus doux d’ouvrir l’année ensemble et

de la happer naissante, avec toi, avec moi, de nos bras nus!...

VIII

JADIS ET PARALLÈLEMENT

Il faut que je fasse mon apprentissage.

Mon apprentissage d’amant.

De l’amant dont la maîtresse est en voyage.

Et que je me tienne très sage.

Attendant en vulgaire amant.

Ma maîtresse malgré soi volage.

Et qui d’ailleurs doit revenir incessamment.

Il faudra que le précipice de ton absence, chérie, se comble

harmonieusement, des fleurs renaissantes et créatrices, des fleurs

d’argent, des fleurs grises qui poussent de notre hier, et il faudra,

ah! ça, il le faudra! il faudra que les Italies, que les voyages, que

les dieux jaloux te rendent à moi.

Mais voici des gens qui emplissent mon présent.

* * * * *

Et voici une femme, Hélène.

Je la connais: c’est une année de mon existence.

Je ne l’ai pas rencontrée, je l’ai vue. Elle jouait des comédies

diverses, qui ne devaient avoir qu’un soir. Elle ne me disait rien.

Ses traits n’avaient rien de ce qui constitue la beauté, selon les

dissertations des professionnels de l’esthétique.

Puis, après des mois, je la rencontrai. C’était le temps où je sortais

de l’obscurité et où les journaux parlaient de moi, l’un après l’autre.

Elle s’excita un peu sur ma gloire neuve, en l’imaginant à soi,

m’approcha pour cueillir sur moi le secret de la chance et s’attendrit

et ne trouva plus que de la fraternité.

Je m’attendris à mon tour, plus lentement, et ce fut une camaraderie

songeuse, affectueuse et frissonnante. Nous nous contions nos enfances

pareilles, nos misères pareilles et nous attendions le destin, en des

cafés.

Bohème sentimentale plus que passionnée: Hélène appartenait à un autre,

solidement. Elle portait un nom prédestiné.

Elle attirait, attachait.

Des gens l’avaient aimée, sincèrement, avant qu’elle eût du talent,

l’avaient aimée pour elle-même, pour son corps et pour ses yeux

farouches. Et elle me fut de l’émotion, des envies de pleurer, des

crises d’humilité, un joli bruit de paroles et un joli silence, de

l’humanité teinte en roux, un sourire et un mutisme fixe et attentif de

chien d’arrêt qui guette l’avenir.

Et, Hélène, je te connus furieuse, agressive, méchante: c’est que tu

te défendais d’avance ou en retard, contre la guigne d’avant-hier ou

d’après-demain: tu m’injuriais, tu me raillais parce que tu avais peur

et je ne répondais pas parce que je t’aimais et parce que, somme toute,

j’étais plus «arrivé» que toi.

Nous fûmes un chaste ménage d’aventuriers pas en ménage, qui conspirent

et qui s’arment: nous parlions art, nous nous partagions les mondes,

nous pataugions dans de l’azur et de la pourpre et nous nous fâchions

de temps en temps, pour ne plus penser qu’au présent, parce que nous

nous effrayions de nos ambitions nouvelles, qui se gonflaient, qui

s’affolaient d’être ensemble.

Et les honneurs te vinrent et tu disparus.

Tu revins un soir pour me dire des choses dures et te revoici.

Tu es tout à fait fraternelle. Un peu plus triste, peut-être, d’avoir

moins à désirer—et nous avons un an de plus.

Je t’ai demandé si tu allais bien: tu vas bien. Je t’ai demandé si tu

étais contente: tu es contente.

Je n’ai plus rien à te dire.

Mais c’est plus fort que moi: ma vieille sensiblerie me reprend. J’ai

envie de m’émouvoir et envie de pleurer, à te voir. Et, de ma voix des

soirs de reproche, de gronderie, de bouderie et de lassitude à deux, je

gémis: «Hélène!»

Elle me regarde de ses yeux qui gouaillent gentiment et qui dansent,

comme une gamine qui fait danser un petit voisin, pour le consoler, et

de sa voix de courage, de sa voix décidée, de sa voix de combat, elle

interroge: «Qu’est-ce que vous avez, mon pauvre Maheustre?»

Je n’ai rien: j’ai tout, le cœur le plus trouble, le plus vague, le

plus grouillant du monde. Ça ne s’exprime pas.

Je répète: «Hélène!»

—Voyons, voyons! Soyez sérieux.

—Je suis sérieux, Hélène. J’aime.

—Ah! encore!

Car j’ai aimé. Je me suis perdu en des déclarations éloquentes. J’ai

déclaré à Hélène que je l’aimais, sans préciser ce que j’aimais en

elle. «Je vous aime c’est bref», mais je suis froissé de son «encore».

—Vous vous trompez, Hélène. Le mot «encore» n’a rien à faire ici. Ce

n’est pas vous que j’aime.

—Ah! ce n’est pas trop tôt.

Je pourrais lui faire remarquer que mon amour ne l’embarrassa jamais

beaucoup, que ce lui fut plutôt un collier d’améthystes lointaines

qu’un carcan de fer, mais je suis emporté par mon lyrisme, et mon cœur

éclate semant du sang et du ciel sur les routes que, là-bas, là-bas,

suit et traverse mon amie.

«J’aime, Hélène, et je suis aimé. C’est une idylle, c’est, c’est...»

Je n’entends même plus mes paroles. Elles vont, jaillissent,

rejaillissent et c’est très bien, très noble: ça me serre, ça me brûle

la gorge: c’est mon amour qui s’épand, qui s’épanche, c’est le bonheur

qui crie et c’est le désir qui, avec la satisfaction et l’espoir, forme

un chœur: c’est une hymne, c’est une épopée: la grande ombre de la

volupté se penche sur la terre.

Et Hélène, d’une voix étranglée, conclut: «Ah! Maheustre, pourquoi

n’avez-vous pas eu la patience d’attendre!»

Attendre?

Qui? Toi?

Hélène, Hélène, je me suis excusé tout à l’heure de ne plus t’aimer.

J’ai ajouté que c’était ta faute, que je m’étais enivré d’une ivresse

plus forte lorsque j’avais trouvé une amie qui s’offrait, à la pensée

que tu ne t’étais pas offerte.

Mais, Hélène, j’ai eu tort: tu ne t’es refusée que parce que j’ai bien

voulu—et tu t’es donnée, dans ta vie.

J’aurais été humilié de te posséder puisque je ne t’aurais même pas

prise.

De la pudeur, Hélène! Je ne t’ai pas eue parce que je t’ai réhabilitée,

pour moi seul, pour moi, d’un amour sans désir, d’un amour de pitié

et de fraternité, d’une intimité de pensée, sans arrière-pensée et je

t’ai créée vierge, pour moi, à mon non-usage, je t’ai créée muse _in

partibus infidelium_.

Ma sœur, tu te jettes là en une affaire de chair, tu te jettes sur

mon désir et tu le saisis à pleine mains. Ah! Hélène, mon pauvre vain

désir qui ahanne, qui cherche, qui hésite! mon pauvre vain désir, tu

le détourneras facilement et tu jetteras sur notre pur passé le lourd

reflet de notre enlacement.

Car, à l’époque où j’effeuillais avec toi l’avenir, je ne me souciais

pas de chair, je niais la chair et j’élisais comme compagne et comme

maîtresse la Puissance et la Gloire, incestueusement.

De l’humanité et de la divinité, l’irréparable m’ont assailli au détour

d’un chemin et j’ai la bouche amère d’un goût de volupté, le cœur tanné

de regret et le corps oint d’une sueur avide.

Tu regrettes? Tant pis. Car il est encore temps, tu sais, il est encore

temps! Et le souvenir, après tout, sera meilleur.

Non. Car on ne touche pas au passé.

* * * * *

Hélène, Hélène tu demeures songeuse. Tu imagines une _cour_ selon

les principes de l’hôtel de Rambouillet, une interminable école de

fidélité, _avant_, un culte d’attente, de fièvre discrète, de respect

et de subtilité dans l’innocence. Tu as tort encore.

Car c’est moi qui ai attendu.

Et c’est Claire que j’ai attendue.

* * * * *

Tu as été, toi, un prétexte d’attente, une halte, une étape, la petite

fille qu’on rencontre sur la route et à qui parfois, on demande son

chemin, tu as été—peut-être—la tentation—qu’on déjoue,—qui tâche

à vous détourner de votre but, qui tente en se laissant tenter et ne

succombe pas pour faire succomber.

Et, Hélène, j’ai en ce moment, de mon isolement, de mon regret, de

mon ardeur complices, la caprice de t’emmener là-bas, chez nous, pour

un adultère pire que l’adultère, pour une étreinte si coupable et si

inutile, à laquelle nous ne pourrions pas nous accoutumer. Mais tu

remets ton manteau, sans hâte, et tu me tends la main et tu as toujours

aux lèvres ton: «Pourquoi n’avez-vous pas eu de patience?»

* * * * *

J’irai seul à la chambre de mon amour—et je penserai—un peu trop—à

vous, Hélène, qui fuyez, qui avez fui mélancolique et qui caressez un

songe auquel vous ne consentiez point et qui vous devient précieux et

cher aujourd’hui parce que j’ai dépassé ce songe et que je vis en un

autre songe, plus haut.

* * * * *

Et voici que, chez moi, je ne sais comment, je perds ma clef. Il faut

le temps d’en faire faire une autre, une clef qui n’aura servi à

personne et qui ne servira qu’à nous: c’est le temps d’aller voir Alice.

* * * * *

Alice, c’est ton amie, chérie. Vous avez souffert ensemble de vos

premières dents et vous vous êtes partagé les fées des premiers contes

de fées: Alice prenait Urgèle, parce qu’elle a toujours été gourmande

et tu prenais Carabosse, parce que tu avais bon cœur.

Vous vous êtes penchées ensemble sur des prières de jeune fille, sur

de l’anglais et sur des manuels de politesse. Vous avez souri et rougi

ensemble: on vous a enseigné la pudeur, à petits coups, conjointement

et vous avez attendu des fiancés,—toi un peu plus longtemps, chérie.

Il y a le reflet de l’une de vous sur l’autre.

Lorsque j’étais jeune et que je commençais à t’aimer, je m’arrêtai un

peu à croire que j’aimais Alice, plus proche, que j’avais saluée chez

toi. Et je lui fis la cour, en songeant à toi, je lui avouai ma flamme,

ardemment, en songeant à toi et je vais la voir, pour parler de toi.

Elle n’est d’ailleurs confidente que par accident. Elle a toujours

eu des aventures personnelles à conter—qu’elle ne conta pas—et

elle t’initia à l’adultère par l’exemple, comme elle t’eût appris le

trictrac.

Et c’est, un bonheur pour toi, chérie, d’avoir eu du cœur et de

l’âme—et de m’avoir, moi, qui ai du cœur et de l’âme, car nous n’avons

été adultères qu’accessoirement, sans y prendre garde, étant avant tout

amants et si aimants, si tendres et si doux que nous sommes sans péché,

devant Dieu.

Et tu aurais pu être adultère, sans plus, de par ta petite aînée, Alice.

Elle envisage notre passion comme une «liaison». Elle s’en exprime

assez librement, me plaisante un peu de ne lui avoir pas été fidèle, à

elle Alice, et me regarde fixement pour m’infliger des remords.

* * * * *

Et je songe à son amant, M. Ahasvérus Canette.

M. Ahasvérus Canette se nomme Canette du nom de son père et Ahasvérus

parce que ce père se mourait d’admiration pour M. Edgar Quinet.

M. Canette père était né en un temps malheureux où les prénoms magiques

avaient cessé d’être à la mode et n’y revenaient point encore par

la porte basse des romans et du romantisme. Tout ce que ses parents

avaient pu faire pour lui, ç’avait été de le mettre au monde, d’abord,

et de le nommer Adolphe par un reste de déférence pour le député

Benjamin Constant.

M. Adolphe Canette ne se consola jamais de sa prénominale obscurité.

Et la vie lui fut très dure. Il n’obtint pas de mourir pour la liberté

sous Louis-Philippe, pour les _Burgraves_ sous Ponsard, pour les

barricades sous Cavaignac et pour Changarnier sous Louis-Napoléon. La

loi dite de sûreté générale ne l’atteignit pas: il reporta toute son

affection native et déclamatoire sur l’enfant que la compagne de ses

jours lui offrit pour ses étrennes avec un bonnet grec, à son retour

d’un banquet glorificateur des _Cinq_ et de l’idéale République. Puis

il mourut d’une fluxion de poitrine d’indignation qu’il conquit sur le

cadavre de M. Thiers.

Le jeune Canette reçut son prénom d’Ahasvérus comme il eût reçut le

baptême, froidement. Il ne cria point, ne pleura point ou plutôt

s’il cria, ne cria point et ne pleura point pour cela, simplement

parce qu’il était jeune, et que, pour les enfants, c’est une manière

roublarde de faire croire qu’ils comprennent déjà, qu’ils parlent déjà,

et que—déjà—ils sont des intellectuels. Son père l’eût aimé parce

qu’il était laid, en souvenir de Quasimodo; sa mère l’aima tel quel,

comme ça, en ne négligeant pas d’aimer autre chose, particulièrement un

trompette de cuirassiers, laissé pour mort sur le champ de bataille de

Gravelotte, et qui, par la suite, la charma et la séduisit, pour tout

dire, de ses qualités de bon vivant. C’est en cet intérieur que grandit

Ahasvérus. Le trompette l’appelait, non Ahasvérus, mais Baba et Machin.

Au lycée où le conduisit la suite de l’idylle de sa mère, ses

camarades l’appelèrent Chactas, sous prétexte que, Chactas et Ahasvérus

c’était kif-kif. L’enfant fit des progrès continus dans la culture et

le culte de la médiocrité, se révéla cancre accompli et ne négligea

rien pour se maintenir à la hauteur de sa naissante réputation. Il

termina ses études assez tard (sans les terminer), fut assez tard

refusé à son baccalauréat et se décida assez tard à ne rien faire, sa

mère morte, le trompette paralytique général (bel avancement pour un

homme sorti du rang) et mit en valeurs ou en non-valeur son patrimoine.

Il fit la vie, se coucha tard, se leva tard, apprit lentement à avoir

la bouche pâteuse, à appliquer un monocle neutre sur une paupière plus

neutre, et à répondre par des mots qui ne veulent rien dire à des

diseurs qui ne veulent pas faire des mots. Il prit des joies du monde

ce qu’on en peut prendre entre ses dix doigts quand on gante 8-1/4, et

eut des tailles de femmes de ces proportions et pour une durée éphémère.

C’est ainsi qu’il atteignit la vingt-deuxième année de son âge, époque

guettée par le destin des Empires et celui de M. A. Canette.

A vingt-deux ans, la grâce le toucha. Cet événement survint en un

restaurant de nuit où M. Canette égrenait le chapelet coupable des

maigres voluptés en compagnie d’une Champenoise entre deux âges qui

répétait sans se lasser: «C’qu’on s’embête! C’qu’on s’embête! C’que

t’es embêtant, mon chéri!» M. Canette, prédisposé à la méditation par

la bonne chère, eut, parmi deux charitables exclamations de son amie,

ce qu’on est convenu d’appeler une idée. Un mysticisme ambitieux,

compliqué, puéril et pratique envahit son âme, et il s’écria, dans la

stupeur générale: «Je vais m’établir franc-maçon!»

Il eut un succès très personnel, mais alla jusqu’au bout de son idée,

et entra dans une loge dont son père jadis avait fait partie.

C’étaient des francs-maçons qui, pour suivre le rite écossais, n’en

pratiquaient pas moins l’hospitalité du même nom.

Il fut invité à dîner chez le vénérable de sa loge. Ce vénérable était

un petit jeune homme blême et glabre, dont les aïeux avaient vieilli

dans les honneurs maçonniques. Il n’avait par de conversation, mais

il rachetait ce léger défaut par une complaisance exagérée. Ayant

l’occasion de s’éloigner pour présider un banquet de garçons de banque

(il était député socialiste de son métier), il pria Ahasvérus de tenir

compagnie à sa femme, de nature délicate, impressionnable, et qui

trouvait dans la solitude—fallait-il qu’elle fût _originale_!—mille

prétextes à s’apeurer.

L’honnête Canette promit au vénérable d’attendre son retour. Mais il

regretta bientôt son imprudence: M^{me} la vénérable, sitôt son mari

dehors, se précipita sur lui, le domina de ses yeux pleins de flamme,

l’assujettit sur ses genoux à elle, lui mit de force une partie de ses

cheveux noirs dans une de ses mains, tandis que, portant son autre main

à ses lèvres, elle la mangeait littéralement de caresses. Et la bouche

pleine, d’une voix sombre, elle hurla, lionne amoureuse:

—Ah! mon chéri! comme tu as un nom magnifique!...

Ce drame eut des lendemains. Canette, qui avait cédé par faiblesse,

céda ensuite par habitude.

Ayant effleuré de ses lèvres, la coupe du plaisir, il y noya ses

remords et continua.

Il connut les appartements meublés où l’on attend... et il y attendit.

Même, par lyrisme, il voulut écrire des livres inspirés par l’amour:

_Étude des roulements divers de voitures qu’on entend dans la solitude.

De la manière de reconnaître les voitures à leur son_ (sic). _La

voiture de la bien-aimée son approche, son odeur. Du flair des amoureux

en matière de voitures. Des fiacres à galerie et l’égalité des sexes;_

tranchons le mot: il fut, lourdement et sans modération, adultère.

L'Holocauste: Roman Contemporain(#51269) · 第 8 / 16 段