nom. Toutes mes jalousies jaillissaient, tournaient, bouillonnaient.
Ça me faisait pleurer: maintenant ça ne me fait plus rien. Que je suis
malheureuse!»
Et tu pleuras, de sentir qu’elle ne te faisait plus pleurer. Tu pleuras
ton ancienne jalousie, ton amour passé, tu pleuras à la pensée que tu
n’aimais plus ton mari!
Je raille! A la pensée que tu pensais ne plus l’aimer, que tu l’aimais
du fond de ton crime et que tu levais vers lui les yeux,—tes yeux en
pleurs,—comme sur un maître lointain au lieu de les baisser vers lui,
voûtée comme sur ta chose.
Et moi qui n’ai jamais eu de maîtresse, moi qui n’ai consenti à l’amour
que parce que c’était toi, moi qui t’ai parée de mille voiles secrets
de pureté et de divinité pour te déshabiller, moi, si hautain, si
orgueilleux, si méchant, je t’ai laissée pleurer—pour ne pas te faire
de peine et je t’ai demandé pardon—comme il est juste.
* * * * *
Je n’ai pas eu de révolte quand tu m’as dit:
—Il faut toujours que je te défende. Les gens ne savent pas, tu
comprends. Alors ils t’attaquent devant moi, disent que tu es méchant,
que tu n’as pas de cœur. Je leur réponds qu’ils se trompent.
—Ce n’est pas la peine. Ai-je été méchant envers toi?
—Oh! mon chéri! tu as toujours été parfait et si tendre et si câlin
et tu as eu pour moi des yeux de bonté, de naïveté, des yeux qui ne
croient pas au mal, des yeux de foi, de beauté et de splendeur. Mais
je ne peux pas les leur décrire ces yeux-là, aux gens, je ne peux pas,
pour leur prouver que tu n’es pas méchant, les introduire dans notre
lit, les gens, et je veux tant, tant être fière de toi!
—Tu n’es pas fière de moi?
—Je voudrais être plus fière, d’une fierté qui tiendrait le monde. Je
voudrais que les gens fussent fiers avec moi.
—Attaque-moi quand je ne suis pas là et dis-moi, à moi, du bien de moi.
—Voilà que tu deviens méchant. Je n’ai jamais pu hurler avec les
loups: c’est plus fort que moi: je murmure.
—Merci, chérie, mais écoute: je suis gentil avec toi, n’est-ce pas?
parfait, lyrique, calme? Eh bien! il faut que j’use sur les gens
la méchanceté qui me reste pour compte, que je sois dur, méchant,
d’avance, pour venir à toi, purgé, lavé, libre, pur, tout de hautes
pensées, tout cœur, tout rire—rire sans dessous—toute lumière et tous
baisers.
—Je veux te donner assez de joie pour que tu en éclates, pour que,
de toi, il en jaillisse aux autres, pour qu’ils soient heureux par
moi, par toi; je veux noyer ta rancœur de naguère, ton amertume de
toujours, je veux te modeler de mes caresses, te recréer, te créer de
mes caresses, je te veux beau, je te veux bon.
—Mais pourquoi les gens me blessent-ils de leur horreur, de leur vide,
de leur néant? Pourquoi ai-je la faculté, la vertu d’indignation?
—Pardonne-leur.
—Ils ne nous pardonnent pas.
—Et pourquoi t’occupes-tu des gens?
—Ce n’est pas moi qui ai commencé.
—Ah! mon grand fou! comme je t’aime!
* * * * *
Tout est bien qui finit bien et je tâche, ensuite, à me dominer, à être
indulgent, à louer et à approuver.
Et je reviens ici chercher de l’indulgence. Je l’attends. Les voitures
hurlent et piaulent devant ma fenêtre aveuglée. Je suis plus impatient
aujourd’hui que les autres jours et mon lit me paraît hérissé.
Ma lampe casquée de son abat-jour rouge m’appelle à elle. J’ai de
l’encre. J’ai disposé l’inutile papier blanc qui demeure vierge chaque
jour et que j’emporte pour le rapporter, à cette fin, je pense,
d’entendre moins les battements indiscrets de mon cœur.
* * * * *
Et, aujourd’hui ma misère sentimentale évoque la misère de mon enfance;
ma faim évoque ma faim de naguère, les baisers proches hèlent les
baisers précipités de ma mère qui se répartissent, qui s’agglomèrent,
qui se fondent sur des années et des années,—et tes larmes, tes
larmes d’hier attirent, comme un aimant liquide, les larmes que je
versais sur les joues et sur les genoux de ma mère et dont j’adoucis,
quotidiennement, les angles de ma vie, au début de ma pauvre vie.
* * * * *
C’est le fantôme de mon enfance qui entre et qui vient, sans cruauté:
je n’ai pas démérité de lui. Il me demande ma pitié, mon attachement.
Il demande à l’amant, à l’être de tendresse et de bonheur que je suis,
de la tendresse pour l’enfant pâle et sans plaisir que je fus—et je
m’attendris et j’écris ma tendresse.
J’ai à saluer la veille d’une bataille mon meilleur ami, plus détesté
encore que moi.
C’est mon enfance qui le saluera, mon enfance qui le lut, qui lui
emprunta du courage et qui lui emprunta—il n’en était pas besoin—de
la mélancolie et du mépris.
Je lui rends l’émotion que je lui dois, je lui apporte mon admiration,
mon respect, mon affection et c’est mon enfance qui dicte, ma triste
enfance et c’est mon émotion de jadis.
Toute ma misère m’est revenue et se tient droite entre les quatre murs
et mes années sont là, d’un jet, qui furent sans femme et sans autre
amour que celui de ma mère—qui avait faim.
Chérie, tu es douce: tu ne veux pas chasser mon enfance, m’infliger
trop tôt la joie: tu me laisses revivre à mon aise ma misère et ma
virginité.
* * * * *
Et quand tu viens, il est tard, trop tard pour être trop heureux.
Tu m’offres ton front, tu m’offres tes yeux, tu m’offres ta bouche,
mais lentement, dans le rythme de ma mélancolie. Nous sommes des
pauvres, exquisement, des pauvres qui ne trouvent qu’au fur et à mesure
un front, une bouche et des yeux, des pauvres qui achètent—cher—du
bonheur, pas réel, et des baisers timides, qui achètent de l’amour et
qui n’insistent pas, pour avoir des regrets, pour avoir faim—encore,
pour avoir envie de pleurer, en dormant, pour une moitié de joie et une
moitié de désespoir.
* * * * *
Chérie, chérie, ma journée, ma page d’hier, c’est aujourd’hui de la
littérature.
J’ai corrigé les épreuves de mon évocation, de ma misère, de ma
sensibilité éternelle, de mon enfance. C’est imprimé, après des crimes,
sous des crimes et ces phrases frissonnantes sont raides, en leur gaine
de feuilleton comme un autre feuilleton. Des gens s’attendrissent
dessus cependant—et il y a des pleurs mais je n’y veux plus penser.
Je m’évade de mon enfance, je m’évade de ma misère pour ne plus songer
qu’à toi, chérie.
* * * * *
Te voilà: la lampe n’a plus l’air, parce que je ne veux plus, d’une
lampe de vestale qui me rappelle mon histoire, mon passé et mes
bégaiements, mes éveils de conscience, mes éveils d’ambition et de
rancœur parmi de la faim.
Ce n’est pas un phare non plus qui ouvre l’avenir, d’une grosse lumière.
C’est le lampion de l’heure qui fuit et que nous ne laissons pas fuir
comme ça, c’est le lampion d’une heure de joie, d’une fête, d’une
débauche. Allons-y! Eh bien! c’est une débauche que la peur trouble et
scande!
C’est vrai: (je n’y pensais plus!), nous nous cachons! c’est vrai!
En cette chambre qui est nôtre, qui est si nôtre, qui ne s’ouvre, qui
ne s’entre-bâille que pour nous, en cette chambre qu’on ne découvre
qu’avec de la bonne volonté, qui se révèle tout à coup, qui se déchire
du mur sans en avoir l’air, tout le monde a le droit d’entrer—et le
commissaire de police.
Les voitures que j’écoute, que je guette, que j’entends si
impatiemment, si goulûment, les voitures que, par delà mes volets,
je viole de mon oreille pour t’en arracher, les voitures d’espoir,
les voitures de spasme qui t’amènent—enfin!—après un cortège de
voitures avant-courrières, comme en un défilé, comme en une entrée
d’impératrice, les voitures, dès qu’une voiture t’a jetée ici, à
regret, nous deviennent ennemies et menaçantes.
Leur chanson change: c’est le danger qui grince, c’est
l’inconnu—prévu—qui ricane, c’est l’obstacle, c’est l’horreur.
Qu’une voiture s’arrête devant ma fenêtre et obstrue notre invisible
horizon,—l’horizon auquel nous avons renoncé—de sa masse noire, tu
t’apeures, tu trembles et tu veux que je tremble.
Les voitures viennent se briser contre notre étreinte mais elles
reviennent et jonchent notre lit de débris coupants qui exaspèrent
notre fièvre et notre torpeur divine, qui piquent notre lutte amoureuse
comme on pique les taureaux dans les cirques et qui nous donnent l’un
à l’autre comme on se donne devant la mort. Agonie qui se renouvelle,
qui se multiplie et le spectre du flagrant délit, avec son écharpe,
ne quitte pas notre lit et garrotte notre nudité. Quand nous nous
rhabillons, je te dis: «maintenant, on peut venir, nous sommes plus
honorables»; et on ne vient pas.
Plaisanteries qui nous brûlent la bouche et qui y coulent de la
vulgarité comme du plomb fondu.
J’ai acheté un peu de feu parce qu’il fait vraiment très froid, et j’ai
acheté une montre.
Vieille, très vieille montre symbolique, des amours s’y cisèlent en
argent sur un cadran de cuivre et ce sont des amours mélancoliques
et un tombeau. J’avais peur que cette montre ne voulût pas marquer
l’heure, mais elle fut docile dès qu’elle vit qu’il s’agissait d’amour,
et si elle s’arrêta un jour, c’est que nous n’avions pas assez joui de
l’heure, l’heure qui fuyait.
* * * * *
Et puisqu’ici, c’est un journal de joie et un continu fragment.....
Nous ne nous sommes jamais tant aimés que ces deux jours. Voici deux
mois que je ne vis que pour la volupté, mais jamais nous n’avons été
impatients, aussi ardents, aussi hardis.
Nous avons été murés en notre volupté. La lampe lasse, la montre
triste, nos tristes vêtements passés, nous avons cherché la porte, mais
le feu s’est éteint sans nous attendre et le froid a gelé la serrure, a
glacé la clef dedans: la clef ne tourne plus.
Et, dans mes efforts, je casse la clef. Ah! ta stupeur et ton effroi,
chérie, ne durent pas longtemps: tu t’en vas par la fenêtre, sans
ennui, et si crânement et si pudiquement, tu t’évades si joliment de
notre bonheur! Et je ferme les volets derrière toi, derrière moi.
C’est un tombeau, notre chambre: tombeau qui se rouvre et qui
ressuscite. Car je te retrouve le soir, presque seule, et je te
retrouve si tôt, aujourd’hui, le lendemain et nous sommes si gais, si
oublieux du danger!
Ah! chérie! chérie! Ce soir, je vais à une première et les mots d’amour
qui s’y suivent, qui y rebondissent, qui s’y engendrent, me clouent, me
foudroient.
Il faut que je tombe dans tes bras vite, vite, pour oublier que je suis
malade. Nous ne devrions assister qu’ensemble à des spectacles où on
parle d’amour.
* * * * *
Ensemble! mais tu t’en vas! tu es partie, après tant de baisers d’adieu
que ce n’étaient plus que des baisers sans plus. Et il ne me reste plus
aujourd’hui où tu pars tout à fait, que ton mari, que Tortoze et je
m’attache à lui pour avoir quelque chose de toi.
Ah! j’ai bien envie de lui dire:
«A propos, je suis l’amant de votre femme»,
pour voir, pour rien, pour tout, pour qu’il me tue, pour qu’il te tue,
pour qu’il te lâche à moi, dans l’autre vie ou dans celle-ci.
Et je suis las de cette vie de mensonge, qui me pèse tant quand tu
n’es pas là, qui m’écrase sans excuse, sans consolation, quand nous ne
sommes pas tous deux à noliser nos remords. Mais il est si gentil, si
fraternel!
Et je pense trop à toi, en dehors de lui. Et je cherche trop à filtrer
ses paroles, à filtrer sa présence pour n’en tirer, pour n’en garder à
mes lèvres et à mon cœur que ce qui est à toi, que ce qui vient de toi.
Le soir tombe, la nuit commence qu’il achèvera avec toi, très loin,
vers l’Italie.
C’est une nuit que je voudrais arrêter en sa longue course d’hiver,
c’est une nuit que je laisse tomber et s’enfuir en soupirant, parmi mes
sourires à Tortoze.
Et Tortoze me serre la main pour la dernière poignée de mains (c’est la
centième). En le perdant, chérie, je te perds deux fois!
VII
ÉTRENNES LYRIQUES ET TRAGIQUES
J’ai passé la fin de l’année, le commencement de cette année-ci à
songer à toi et à ne songer qu’à toi, ma pâle fiancée.
Tu vas me dire: «Ce n’est pas vrai. Je sais que tu passes tout ton
temps—et tout le temps des autres—à songer à moi. Ne fais pas le
malin. Tout le temps tu songes à moi,—et tu ne t’en portes pas mieux
pour ça.»
Mais ne badinons pas: j’ai songé à toi la nuit de l’An—devant témoins.
J’étais dans un appartement lointain, avec quelques hommes de cœur ou
d’esprit, d’esprit et de cœur, par hasard. C’étaient des hommes savants
ou passionnés—ce qui est la même chose, qui pensent par métier, par
oisiveté ou par vocation.
Ils pensèrent cette nuit-là: c’est dire qu’ils parlaient. Autour de
cette longue table légère et blonde, parmi les lumières et les fruits,
parmi les femmes qui se penchaient, qui écoutaient, qui chuchotaient
discrètement, c’étaient les plus belles paroles du monde, de la terre
et du ciel, aperçus nouveaux, aphorismes hardis, paradoxes aussi, mais
paradoxes lyriques et des idées, des idées! C’étaient des plaisanteries
aussi, des plaisanteries tantôt inconsistantes, tantôt éperonnées:
c’était un concert, une mousquetade et des bombes, c’était charmant,
exquis, vibrant, profond—et mieux encore.
Je voudrais trouver d’autres louanges encore et les plus larges cris
d’enthousiasme, car je juge ces hommes sur leur réputation, sur
l’estime que j’ai pour eux et sur ma conviction que, cette nuit-là, ils
se sont surpassés eux-mêmes: la vérité, c’est que je n’ai rien entendu,
rien écouté, et que, si je ne connaissais pas mes éminents compagnons,
je ne saurais même pas s’ils ont parlé: je songeais à toi, ma pâle
fiancée.
Lourdement, profondément enfoui en mes rêves et en mes souvenirs,
plongé comme en un sarcophage de roses et de chrysanthèmes dans
l’humide et vivante ombre de nos baisers, pétrifié, pour ainsi dire,
de notre molle tendresse, je ne disais rien, je ne sentais rien,—et
c’est à peine si je mangeais. Je n’appartenais plus à ce monde.
J’avais émigré.
Il y a dans la nuit de la Saint-Sylvestre, un trou, un coin très
ignoré, où l’on échappe à ses amis, à la monotonie de sa vie, où l’on
s’échappe de soi-même, où l’on galope sur des routes bleues et en des
coulées de lunes. On visite des ombres, on salue de vieux regrets, de
vieux remords, et l’on va, pèlerin nostalgique, parcourir d’un regard
le Pays de Tendre, ce pays dont on ne sut jamais dresser que des cartes
muettes, car, les vraies cartes du Pays de Tendre, on ne les dessine
pas, on les soupire et l’on ne peut rien y déterminer, pas même la
place de son tombeau.
Cette nuit-là, je ne parcourus même pas le Pays de Tendre: j’y fus ravi
en esprit, comme on écrivait au grand siècle—c’est le dix-septième
que je veux dire—en esprit! j’exagère, car je n’avais pas d’esprit,
j’étais lourd, comme on est lourd lorsqu’on est mort—et qu’on n’est
pas mort d’amour.
Les mots autour de moi voletaient, s’entrechoquaient, se rencontraient,
entraient l’un dans l’autre—et c’était comme un berceau d’arbres aux
feuilles chantantes, comme le berceau de la nouvelle année que nous
attendions en mangeant et en buvant et qui était venue toute seule
sans qu’on s’en aperçût, sans qu’on fît attention à elle, qui était là,
auprès de nous, sur nous, grelottant, mal lavée et grise.
* * * * *
Ah! elle ne ruait pas dans les brancards, elle ne se précipitait pas,
la pauvre, pauvre année. Les hommes parlaient toujours; d’une année à
l’autre, ils avaient jeté un pont de bateaux, un pont volant, un pont
d’idées, de mots furieux, d’utopies et de plaisanteries. Et ils ne
pensaient qu’à leurs pensées, et n’avaient pas la politesse, la sagesse
de songer un peu à la petite année qui s’en était venue, qui était là,
qui était triste, peu rassurée, et si petite!
Et je souris à la petite année.
Elle n’avait même pas la force de me sourire.
Je dis à une dame, à côté de moi:
—Je vous prends à témoin que je pense à ma fiancée.
Elle me donna acte de mon aveu et se remit à écouter les gens qui
parlaient plus que moi et qui parlaient mieux. La petite année
tremblait toujours. Je cherchai à la bercer en un discours.
—Petite année, lui dis-je, tu es jeune, tu ne sais pas, mais il y
a beaucoup d’êtres qui tremblent plus que toi—à cause de toi. Ils
croient que tu leur apportes des malheurs, des deuils, des hontes, des
crimes, peut-être, ils t’imaginent agressive, armée et rosse, pour
être de ton temps. Et d’autres te cherchent d’yeux égarés, d’yeux qui
veulent voir partout la chance—et qui ne la voient nulle part. Petite
année, je sais que tu es très bonne et que tu viens, nue, les mains
vides et pauvre. L’autre année s’en est allée, à son honneur, sur
des applaudissements de théâtre: elle ne t’a pas passé un bilan mais
l’a caché dans un coin. Ne t’apeure pas, petite année, je te prends:
pour que tu n’aies pas froid, pour que tu saches sourire, pour que tu
saches aimer, je te dédie à ma fiancée, je te dédie à mon amie. Tu te
réchaufferas, tu t’illumineras du reflet de ses yeux, tu t’adouciras à
la clarté de sa bouche.
«Petite année, tu nous appartiens à nous deux, mon amie et moi! nous
t’adoptons, tu es notre enfant, tu verras comme nous te ferons belle,
riche et parée. Rassure-toi, tu es à nous. Tu nous apporteras les
pires émotions, les plus belles inquiétudes, les plus douces, les
plus farouches étreintes, et tu déchaîneras sur elle et sur moi, sur
notre unique âme à deux bouches l’essor éclatant des gloires; tu nous
donneras la terre et tu nous donneras aussi le royaume des amoureux,
qui n’est pas de ce monde, mais qui contient ce monde—et les cieux.
Petite année, tu es bonne et tu seras meilleure à vivre avec nous—et
de nous.
«Les années, quand elles naissent, sont toute bonté, toute bonne
volonté. Mais il y a des hommes qui, peu à peu, les cognent, qui
jettent des événements en travers, qui se jettent au travers des
événements, et qui provoquent ainsi des chaos divers auxquels les
années les mieux constituées ne peuvent pas résister. Tu seras douce,
n’est-ce pas, petite année, à l’homme chez qui nous sommes et qui
discute là-bas et qui rit comme il lancerait des coups de sabre. Et tu
seras douce à tous ceux et à toutes celles qui sont ici—et aux autres,
et à tout le monde.
«Non! petite année, tu ne seras pas douce à tous; les années ne sont
pas faites pour être douces, elles sont faites pour qu’on les _tire_,
comme disent les forçats, dans le bagne étroit de la vie. Mais, petite
année, je t’ai prise, par pitié, je te garde, je t’aurais prise de
force. Je ne te violerai pas, parce que j’ai juré fidélité à ma
fiancée, mais je te garrotterai, je te ligotterai, je t’hypnotiserai.
Sois tranquille, je ne me laisserai pas faire par toi: je te tiens.
«Quelqu’un qui sait tout et qui connaît les taureaux en outre, me
répète que, d’un geste gracieux, les toréadors, avant de mettre à
mort le taureau, le dédient à la plus belle. C’est ainsi que je te
dédie à mon amie. Je n’ai pas envie de te tuer, petite année, mais
je veux combattre; tu ne seras pas pour moi un an de repos, mais un
an de luttes où, s’il en est besoin, je me créerai des ennemis, où
j’inventerai des dangers et des obstacles pour pouvoir, pendant et
après, être plus tendre avec mon amie, pour pouvoir pleurer avec
elle plus de larmes et pour être avec elle plus longuement et plus
inquiètement heureux. Petite année, je t’ai baptisée au nom de l’amour,
va, je te souhaite d’être bonne.»
* * * * *
Par une des fenêtres entraient toutes sortes de lumières, des lumières
menues qui tremblaient, qui s’enfonçaient dans l’infini: la Seine
s’étendait sous elles et autour d’elles, immobile et lente. Les
étoiles, le ciel grave, ces lumières qui se faisaient parfois rouges
et vertes, cette lenteur de l’eau, tout assemblait un paysage sans
âge, sans couleur locale, d’un charme vague, de la mélancolie la plus
gracieuse et la plus cosmopolite. C’était Paris, certes, et c’étaient
ses environs où des forêts poussent pour qu’on s’y parle amour, de très
près, et c’était aussi Venise et c’était l’Ècosse, et c’étaient les
pays nostalgiques, les lacs nostalgiques où glissent des barques et
des rêves, et c’étaient un peu ces corridors des limbes où il ne passe
personne et où, à deux, on ne regrette pas le Paradis.
Et ton âme, mon aimée, passa dans l’air léger de cette nuit et me
regarda des grands yeux du fleuve.
* * * * *
Ce fut une nuit exquise. Je m’obstinai à ne pas parler, à rêver, à me
laisser aller à toi, à me laisser, de loin, prendre par ton souvenir,
par ton âme, par tout toi. Et, lorsque je revins chez moi, tout Paris
m’apparut qui se donnait à nous, les Champs-Elysées, les quais,
les places. Même je fus heureux tout à fait: mon cocher passa sans
nécessité devant la colonne Vendôme. Je vis que l’année me voulait du
bien, et je l’en remerciai poliment.
* * * * *
Mais je me suis trop hâté de me réjouir. Quelle idée m’a pris de dire
au cocher de me «déposer» à un café du boulevard?
Pourquoi les cafés, cette nuit de l’an, sont-ils ouverts toute la
nuit, et pourquoi le souvenir des terrasses où je rencontrai l’autre me
hante-t-il à cette heure où l’année s’est changée? où arrive une année
toute propre et toute pure?
* * * * *
C’est une de ces nuits d’hiver où il ne fait pas assez froid. On
s’est assis à la terrasse d’un café et l’on a tâché à causer parmi
les douze cris de minuit. On a ri un peu pour se persuader qu’on ne
va pas être plus vieux d’une vieillesse soudaine et que la mort n’est
pas plus proche: on a tiré sur les mots, sur les plaisanteries, on les
a fait durer pour sentir un pont entre les deux années, pour y entrer
mollement, sans s’en apercevoir, en se sentant même.
Voilà: le douzième cri s’est éteint, l’heure s’est homologuée à
toutes les horloges pneumatiques de la ville, on est dans l’année
nouvelle, franchement, absolument, de la tête aux pieds, des dettes aux
espérances, jusqu’à l’âme.
Les minutes s’égouttent. On vit de la même vie, en un trouble. Et ce
sera une nuit comme les autres nuits.
* * * * *
Non. Le boulevard s’émeut, frémit et devient tyrannique; le boulevard,
opprimé par les baraques mystérieuses, le boulevard étranglé par les
lumières Collet, par les camelots et les soldats permissionnaires,
déborde, crache et vomit. Il vient à nous, roule à nous des hommes et
des femmes. Ça chante et ça ricane, ça nous éclabousse d’un blasphème
et d’un hoquet gouailleur, d’une plainte qui s’use à force d’avoir
servi: c’est la misère et l’infamie qui viennent nous frapper au cœur
et qui grimacent pour se faire reconnaître: vieilles connaissances,
vieilles amies, parentes de province, maîtresses incestueuses d’hier.
On finit par regarder pour ne plus voir, pour ne pas sentir autour de
soi les petites filles qui mendient comme elles dormiraient et les
haleines d’assassins des vagabonds. Et l’on demeure, éternel, les yeux
fixés sur l’horreur cinématographique du boulevard.
Qu’est-ce que cette foule-là?
Nous ne l’avons jamais vue. D’où sort-elle? Nous avons vu ce jeune
homme à une audience de police correctionnelle, nous avons coudoyé ce
policier dans une réunion anarchiste, et cette femme, nous l’avons vue
qui riait à une représentation de mélodrame. Mais ce ne sont pas des
individus, c’est un ensemble, c’est une procession, c’est une armée,
c’est un monde: ça se tient et ça colle avec de la boue, avec des
menottes, avec du blanc gras et de la mauvaise sueur.
Vieux hommes courbés, blanchis et sales, les yeux durs et fixes en
une vision de revanche sur la société et le destin, filles en cheveux
roux, cyniques et dolentes, les haillons, adolescents précis aux
bouches féroces et aux paupières lasses, mûres courtisanes, terribles,
mendiants et commis congédiés, simples pauvresses et scélérats à
compartiments, ils tiennent le boulevard, bousculent et étouffent les
infortunés bourgeois qui, les bras lourds de cadeaux, rentrent chez
eux, et vont, les bras vides, les mains hésitantes et l’âme hésitante,
devant nous.
Ah! ces regards qui ne s’arrêtent pas sur nous, qui nous percent, qui
nous marquent et qui s’en vont! Ces mâchoires lourdes qui mâchent à
vide, pour se faire les dents!
Et les gens marchent à vide aussi.
* * * * *