La nymphe dit tout bas, elle aussi:

—Ah! l’amour!...

Ce mot-là vibra, frémit, résonna longtemps sur la mer. Il ne se

dispersa, ne s’éteignit que peu à peu—et la mer en fut plus bleue et

le silence s’en fit plus fervent.

L’ondine continua:

—Comme la mer est compacte et quel fluide elle épand! C’est une mer

qui jette des sorts. Elle les jette sans fatigue: elle les laisse se

lever d’elle et se poser comme des papillons, des papillons bleus, d’un

bleu profond, tout près d’elle, tout de suite.

—Croyez-vous, râlai-je, croyez-vous qu’elle a jeté un sort sur nous?

Elle ne comprenait pas.

—Sur vous ou sur moi?

—Sur vous, sur moi, sur nous deux ensemble—ensemble.

Elle ne se révolta pas, demeura muette et interrogea la mer.

La mer la protégeait et l’empêchait de mentir, d’essayer de se tromper.

Des minutes, des minutes nous fûmes l’un auprès de l’autre, sans nous

voir, les yeux s’enfonçant dans l’infini.

Le soir tomba sur nous comme une grotte amoureuse.

Un azur énorme enveloppait la ville et la mer, un étui d’azur

descendait sur la montagne, derrière la mer, qui s’estompait comme un

paysage du Vinci.

Et c’était vraiment un azur d’éternité.

Nous demandâmes de l’éternité à la mer, nous demandâmes de l’éternité

au crépuscule et au silence et, toujours sans parler, nous revînmes

vers la ville par les degrés larges et plats.

Et, parmi cet azur, tu me dis:

—Au revoir.

dans du vert, le vert d’une plante qui se dressait et se penchait.

Personne n’est plus maladroit que moi pour porter à ses lèvres une

main de femme, et jamais je ne fus plus maladroit. J’eus la gaucherie

du petit enfant, l’effroi du lâche, l’ardeur du fanatique, toutes les

timidités, toutes les impatiences, toutes les gloutonneries.

Tu ne me fis pas de reproches, tu n’eus pas de sourire, tu ne me fis

pas remarquer que j’avais la fièvre.

Tu n’osas même pas répéter ton «Au revoir» et tu t’en fus aussi vite

que possible, fuyant ton avenir, fuyant ta vie, fuyant ta fatalité.

Et tu n’allais pas trop vite, tout de même, parce que tu étais dans la

ville de lenteur, d’harmonie et de beauté.

* * * * *

Tu allais en Italie.

Je t’y suivis, de loin, d’ici.

Je variai ton voyage, de ma fantaisie, de mon respect, je l’enfonçai

dans le passé: j’en fis un voyage romantique. Tu allas, de par moi, le

long des routes qui n’existent plus et qui n’existèrent jamais et les

eaux de Venise te rendirent des gondoles prisonnières, des gondoles en

poussière et je te fus un guide archaïque parmi la pureté de Bergame et

les forêts de Vicence. Et nous descendîmes plus avant cependant que,

solitaire, j’inventais l’Italie en m’hallucinant de toi...

* * * * *

Mais voici que tu dors, petite chambre et que tu dors heureuse: j’ai

bien su te bercer. Je vais te laisser, et je suis triste. Je te confie

mon bonheur.

Je m’en vais. Dors bien, petite chambre.

Et toi, lampe si pâle que j’éteins d’un soupir, dors bien, toi aussi.

Je ferme la porte tout doucement pour n’éveiller ni la chambre ni la

lampe.

Et c’est la rue, c’est le siècle, ce sont les gens.

* * * * *

La rue est une rue étroite et déserte, douloureuse et résignée.

Mais elle conduit à des rues où passe du monde. Comme il y a du monde,

aujourd’hui!

Tout Paris est dans la rue, tout l’univers est dans la rue! il n’y

avait que nous chez nous; toutes les chambres étaient à nous, toutes

les intimités, tous les refuges: c’est un jour de fête, c’est un soir

de fête.

On se repose encore, on se promène encore. Et les gens ne sont pas

méchants.

Ils ont aujourd’hui des âmes de fête et d’oisiveté: des baisers sans

rancœurs, sans relent de labeur, sèchent sur leurs joues et ils vont,

des enfants aux bras, des refrains aux lèvres, user leur plaisir au

plein air.

Quelle fête célèbre-t-on aujourd’hui?

J’aurais tant voulu que notre fête à nous fût toute à nous, que nous

fussions seuls à nous réjouir!

Et voici que c’est une fête publique, populaire, vulgaire!

Je me souviens! je me souviens! c’est la Toussaint!

Nous nous sommes aimés pour la première fois, le jour où les enfants,

les mères et les pères s’en vont chercher leurs morts aux cimetières

froids! Nous nous sommes aimés le jour où les prières réchauffent

de ferveur les fantômes lassés; nous nous sommes aimés le jour des

trépassés et la Mort, d’un sourire, aida notre délice.

Passants, vos mains sont vides, vos yeux sont secs: vous avez déposé

sur des pierres blanches les lourdes couronnes et vous avez pleuré!

Chérie, chérie, avais-tu songé à ce jour?

Nous aurions pu nous posséder depuis si longtemps!

Voici des jours et des jours où un peu de bonne volonté nous aurait

suffi pour être humainement amants comme nous étions amants pour

les dieux et pour l’au-delà. Il ne nous manquait que l’occasion et

l’occasion est si facile!

Nous avons attendu, nous nous sommes attendus et nous sommes trois

maintenant, chérie: toi, moi et la Mort.

Que Dieu ait pitié de nous!

Mais je blasphème. On n’a jamais à avoir pitié de l’amour.

L’amour est le Dieu d’orgueil, l’amour est la chose d’orgueil.

Nous n’avons pas peur de la mort. En ce sacrifice païen, en ce festin,

nous avions besoin de divinité et d’éternité: c’est toi qui nous

l’apportes, Mort, bonne mort: merci d’être venue à nos fiançailles.

Et, n’est-ce pas? tu n’as pas dû nous quitter?

Qu’aurais-tu fait de ces femmes qui, au lieu d’aller au Bois et au

cabaret, s’amusèrent à fouler aux pieds des fleurs de tombes? Qu’as-tu

à faire dans les cimetières?

Tu passas ton après-midi en cette chambre sombre, en ce tombeau à

peine frémissant, à peine chantant où nous nous sommes tus, tous les

deux. Tu étendis sur notre couche, pour nous réchauffer, tes deux

grandes ailes noires et tu berças nos spasmes des souvenirs de tous les

amants que tu réunis chez toi, pour toujours, tu aiguisas nos spasmes

des plaintes d’amour que tu calmas et tu magnifias notre spasme de ton

immensité.

Et tu avais la Fatalité avec toi qui es ta sœur vieillie et la Beauté

qui est ton ombre.

Accompagne-moi un peu à travers la foule, Mort: les rues sont trop

larges pour moi. Je ne suis pas triste: je suis tout désir de larmes.

Je n’aurais pas le courage de cueillir une fleur et je respecte toute

vie, la plus humble, la plus irréelle: je vois partout de la vie—et la

Vie.

C’est que, Mort, tu es une bonne compagne. Viens, tu verras de pauvres

gens qui vont à pied et d’autres qui prennent des omnibus. Ça t’ennuie?

Tu n’aimes pas voir les pauvres gens parce que tu les enlèves et que tu

les laisses vivre à tort et à travers, parce que tu te laisses appeler

sans accourir, parce que tu te laisses chasser sans entendre!

Eh bien! ne regarde que moi: je ne te déteste pas. J’aurais envie de

faire un calembour sans grossièreté, d’unir les mots amour et mort,

mais tant d’autres l’ont fait avant moi!

Je te parlerais bien des morts mais ils sont trop, et ils sont si

peu de chose sous toi! J’ai lu quelque part cette phrase: _Optimi

consultores mortui_, qui se grava comme une épitaphe dans le marbre de

mon âme. «Les meilleurs conseillers sont les morts.» J’ai choisi mes

amis parmi les morts, je les ai interrogés et je me suis lamenté vers

eux.

Et toi, Mort, tu es tous les morts, tu es mon amie et ma seule amie.

Vois comme les gens sont mornes dans les rues: tu les écrases, et tu

n’es pas méchante; c’est que tu es plus grande qu’eux.

Je te voudrais, je te veux molle et souple, prenante et sans insolence,

tu es ma confidente, tu es ma camarade, garde-moi mon rêve, protège-le

contre la rue, contre les gens.

N’allons pas trop vite; j’ai beaucoup à descendre avant d’arriver où je

voudrais ne pas aller. J’ai à croiser des voitures qui crient et des

voitures qui sifflent, et je suis lourd de mon amour, et je suis faible

de la force de mon amour. Et je suis retardé par mes souvenirs, par mon

souvenir.

Il n’y a pas que toi, Mort, pour me disputer à la vie, à la vie

stupide de chaque jour, il y a une main, une petite main qui se pose

sur mon épaule, il y a des paroles qui s’étreignent et qui disent: «Ne

va pas vers d’autres paroles, dors en la buée pâle que nous sommes», il

y a les pavés aussi qui me sont pénibles et la route qui est si longue,

si longue, qui se brise, qui tourne pour m’empêcher de marcher plus

avant et il y a le reflet de mon bonheur, mon rêve qui se font plus

lourds, plus caressants, plus tyranniques.

Mais il faut que je retourne à ma vie, il faut que je retrouve mon

cadre de médiocrité, d’indifférence et d’hostilité, il faut que ce jour

soit semblable, fasse semblant d’être semblable aux autres jours, il

faut...

III

LUI!

Je suis tombé sur lui comme en un précipice.

Il m’a piqué au milieu du cœur de son «Bonjour!» comme d’un harpon, il

m’a tiré à lui et à son horreur, de sa cordialité bruyante, il m’assied

en face de lui, il me fait servir à boire. Il m’a arraché à mon rêve,

à mon tendre halo de délice: il s’est rappelé, il s’est révélé à moi

au coin d’une rue, il a jailli sur moi de toute son apathie assis à

cette terrasse de café, calme, souriant, il m’a entouré furieusement, a

tourbillonné autour de moi et me voici plein de lui, je ne pense plus

qu’à lui—pour n’y avoir pas pensé.

Il était sorti de ma vie, comme un remords inutile: ce n’était qu’une

absence momentanée, l’absence du maître qui doit revenir, ce n’était

qu’un faux départ.

Il m’a repris, il s’est réinstallé en moi, bien à son aise,

m’étouffant, m’écrasant, m’humiliant.

Pourquoi ne fait-il pas plus froid? Je me plaignais du froid tout à

l’heure, de l’autre côté du précipice! Imbécile! Pourquoi ne fait-il

pas très froid! Je ne l’aurais pas rencontré.

Il aurait bu à l’intérieur, n’aurait pas encombré de soi les terrasses

de café, les rues, la ville, l’univers et l’au-delà. Il n’aurait pas...

Qu’en sais-je? Ah! je sais bien, qu’il aurait été là, tout de même,

guettant les passants, comme le sphinx, effroyable et sanglant.

Mort, bonne Mort qui m’as accompagné, arrache cet homme de cette

terrasse, bonne Mort, remporte-le, détruis-le, ensevelis-le dans le

pire néant, efface: non! tu ne peux pas! Il est trop grand, trop gros,

immense, indéracinable! Il est plus puissant que toi!

Et tu es partie, Mort, tu m’as abandonné: tu as eu peur de lui.

Je suis seul, hideusement seul—avec lui! Sous lui! J’appartiens à

cet homme. Je suis sa chose, sa pauvre chose misérable. En me touchant

la main tout à l’heure—il m’a touché la main!—il a pris possession,

il a pris livraison de moi comme d’un forçat, il m’a enchaîné, englué,

pétrifié.

Il est hideux.

Sa moustache noire, ses cheveux noirs taillés en brosse, ses yeux

bleus—des yeux pâles en cette face noire;—sa maigreur—car il est

maigre, cet être d’immensité,—son nez camus et la trompeuse énergie

de sa face, l’illusoire nervosité de sa personne, tout m’irrite, tout

m’enfièvre, tout m’affole. Et cependant!...

J’ai bu un peu de l’absinthe que tu m’as offerte, que tu m’as imposée.

Je ne te hais plus, je ne te hais pas et je n’ai même pas le droit de

t’aimer.

Je t’ai demandé, comme un somnambule: «Est-ce que votre femme va bien?»

Car je ne tutoie qu’en mon âme.

Je n’ai pas entendu ta réponse et je ne pouvais l’entendre: je sais que

ta femme va bien, qu’elle déborde de santé, de vie et de joie, qu’elle

est le délice même, la vie même et le ciel puisque je la quitte,

puisqu’elle est ma femme, puisqu’elle m’a pris tout entier,—ta femme!

Je l’ai pressée entre mes bras, elle a été mienne, j’ai cru qu’elle

avait toujours été mienne, de toute éternité, par un destin, par la

volonté de Dieu, qu’elle était née pour moi et te voici, toi, toi, qui

sors d’un coin de rue, qui ne dis rien, qui, de ton sourire, de ta

tranquillité, de ton silence, me crie: «La farce est bonne!»

Tu n’es même plus en face de moi à cette terrasse de café: tu entraînes

ta femme lointaine vers ton passé, vers ton présent, vers ton avenir,

tu l’embrasses, tu l’étreins, tu me nargues de ta tendresse, tu me

crucifies de ta douceur.

Non! Pas même. Tu t’es habitué à ta femme: c’est devenu un morceau de

décor, un pan de monotonie: tu te résignes à sa magnificence. Mais

elle, créature magnifique, mais elle toute splendeur et toute sainteté,

elle t’aime et elle s’obstine à t’aimer, à aimer en toi sa première

extase et son premier amour.

Elle t’a cherché, elle t’a cherché partout: quand elle a été obligée

de ne plus te chercher en toi, de ne plus te chercher en l’être

indifférent et las que tu étais devenu, quand tu t’es enfui vers

des terrasses de café, vers des camarades, vers des loisirs et des

veuleries, elle t’a cherché dans des livres et dans des fontaines,

dans des paysages et dans des dieux, puis quand ses leurres se sont

fatigués, eux aussi, quand les couchers de soleil se sont tus et

quand la lune pâle et vide n’a pu te rendre à son ardeur, avant de

te réclamer au démon, par hasard,—ah! que je suis humble!—elle t’a

cherché en moi, reflet, en moi, moins noir, en moi dont les yeux

étaient plus pâles et dont la bouche sèche avait parlé, un soir de

printemps. Sur la mer que nous avions interrogée tous deux, elle

t’avait vu revenir, fervent fantôme et tu t’étais réfugié en moi et,

en moi, elle s’en vint puiser ta jeunesse et ta beauté, l’être ancien,

l’être trop proche qui l’avait prise, elle s’en vint cueillir à mes

lèvres le baiser qu’elle avait connu—de toi.

Eh bien! tu n’as pas eu de chance mon ami. J’ai été ton reflet, comme

la foudre est le reflet de la lune dont je parlais.

Et elle m’a appartenu par prédestination et par fatalité.

Elle a tout trouvé en moi, les mondes, les ciels, un homme, un dieu.

Elle te cherchait en moi; elle m’a trouvé, moi.

Elle a trouvé un corps vierge, et elle ne l’a même pas trouvé: il l’a

enlacée, enserrée, il s’est jeté sur elle, de partout. Immense et câlin

de l’énorme tendresse de l’univers, il a usé sur elle la sensibilité de

tous les siècles, l’âme de l’univers.

Ah! toute à la volupté, elle n’a pu sur l’heure, jouir de sa

jouissance: elle a été aimée, elle a été heureuse, sans plus,

simplement—mais il y a eu, il y a l’après.

Elle pèse ma caresse en ce moment et mon cœur, elle pèse mon âme, et

c’est pour elle un écrasement, une défaillance.

Tu as presque, chérie, un recul d’épouvante et tu es muette

d’admiration, de stupeur: tu découvres l’univers en moi—et ce n’est

que moi et ce n’est pas tout moi.

Et tu as trop de chance: tu n’en voulais pas tant.

Tu as envie de pleurer comme une enfant qui ne sait pas et à qui on a

infligé la fortune, la gloire et les cieux avant de lui apprendre ce

que c’est.

Tu es émue, d’ignorance, et tu tâches à te faire à moi, qui me suis

donné à toi. Tu m’interroges et tu me remercies et tu m’humilies devant

moi, à travers l’espace, tu désires me voir, savoir ce que je fais: je

bois en face de ton mari, chérie, et je suis la chose de ton mari, et

je suis tout petit, toute honte: je l’avais oublié.

* * * * *

Et je ne puis le haïr.

La colère qui me soulève, l’humiliation qui me courbe, la mémoire

qui m’est soudain revenue, avec mille sujets de m’irriter et de me

tuer, tout se brise devant ta pure image qui m’apparaît—oh! sans les

frissons de tout à l’heure,—devant ton image hiératique et pure,

devant ta statue et ton souvenir.

Et je me penche vers mon verre, le verre qu’il m’a offert.

C’est beau, c’est vraiment beau.

Les mers s’y condensent qui me firent songer à toi et ce sont les

reflets des ciels qui glissèrent sur mes extases, ce sont les opales

et les émeraudes, les pierres de lune et les turquoises aussi qui

roulèrent en mes espoirs et ce sont toutes les couleurs des sourires

que je prêtai au destin à son propos, ce sont les aurores et

crépuscules qui m’apportèrent de la patience, les brouillards et les

halos dont j’enveloppai ton fantôme et ce sont toutes les mélancolies

et toute la folie que tu me permis: c’est immobile et stagnant comme

un marais de fatalité par un soir bleu, c’est lent et nuancé comme

une nuit d’amour et c’est de la sérénité, de l’attendrissement, de

l’indulgence et l’amertume ouatée, sucrée et pâle des larges cimetières.

J’ai bu un peu: je suis plus triste.

J’ai versé un peu d’eau en mon verre pour apâlir cette pâleur, pour

ajouter un peu de fatalité à cette fatalité.

Homme qui, en face de moi, bois quelque chose de brun et de rouge, tu

ne me crains pas et tu n’as pas à me craindre. Ce n’est pas le temps de

prononcer des discours et de te louer: je voudrais te dire que tu es

mon frère, mon frère douloureux, que je t’aime et que je sens tous les

dévouements, toutes les complicités me monter aux lèvres, me monter aux

yeux—en larmes. Je suis uni à toi par des liens étroits et secrets,

par des liens de simplicité et de candeur.

Et il n’y a rien de bas, rien de plaisant en mon affection.

Ce n’est pas moi qui ai surgi sur ta route, c’est toi qui m’as

rencontré sur ma route à moi, et qui m’as fait dévier de mon chemin.

Et ne fallait-il pas te rencontrer? N’est-ce pas ma route? C’est par

toi que j’ai connu la femme de ma vie et de mon éternité: je ne l’ai

pas prise, je ne te l’ai pas enlevée: c’est toi qui devais la mener à

moi—et tu l’as menée.

Ah! oui! cela serait misérable, à le juger comme jugent les hommes,

comme juge ce néant grelottant et gouailleur que la lâcheté des siècles

a fait de l’humanité: mais, n’est-ce pas? nous ne jugeons les choses

qu’en fonction de notre dédain et de notre haute tristesse?

Cela est, cela devait être: je ne me repens pas.

Et je ne te hais pas—pour les raisons humaines que tu aurais de me

haïr.

Je ne te hais pas, je ne m’humilie pas. Je devrais t’envier, je devrais

être jaloux de toi, qui as été le premier amant de cette femme, je

devrais être jaloux de tes baisers anciens, de tes baisers de tout à

l’heure—et de demain.

Mais je suis un être d’orgueil: est-ce que ça compte?

* * * * *

Toi, tes amis, tes ennemis, que sais-je? des hommes et des hommes

pourraient avoir possédé mon adorée: elle serait vierge cependant

jusqu’à mon baiser, jusqu’à ma caresse, vierge de ma virginité,

de ma jalousie, de ma superbe. Est-ce que tu as pu l’aimer aussi

profondément, aussi sauvagement, aussi suavement que moi?

Est-ce qu’on a pu avoir l’intégrité, la naïveté, la subtilité de

mon amour? Est-ce qu’on a pu être aussi enfant, pareillement homme,

également Dieu, en son culte, en sa protection?

Et puis avais-tu toutes les larmes—que j’ai, tous les mondes—que

j’ai, toutes les ambitions et toutes les rancœurs—que j’ai, pour les

jeter à ses pieds, pour lui en faire un tapis, un lit, un tombeau de

vie?

Je meurs, j’étouffe de l’immensité de mon amour, j’en ai assez pour

tuer les vivants et pour ressusciter les morts, pour déborder la mer,

l’univers, l’enfer et le firmament.

Et c’est si fougueux et c’est si doux!

Ah! mon cher, quel pauvre initiateur, quel pauvre guide tu as fait! Et

comme tu vas être mon ombre—misérablement!

Je voudrais en ce moment, par pitié, te prêter un peu de force, un peu

de divinité, un peu d’humanité.

Je voudrais que tu fusses digne de moi.

Et je ne voudrais rien.

* * * * *

Pensons à autre chose.

A quoi?

A toi.

Ah! certes! sauter de mon amour en toi, c’est une rude étape! me jeter

de l’histoire de mon amour en ton histoire—c’est une chute; et ton

histoire, c’est tout de même l’histoire de mon amour: mais est-ce que

tout n’est pas mon amour, est-ce que tout n’est pas l’histoire de mon

amour?—et je te cueille là-dedans parce que je veux bien me baisser,

parce que je veux bien regarder à terre—pour alanguir peut-être ma

promenade et mon essor et pour être plus nonchalamment sublime.

* * * * *

Tu es ingénieur civil et tu n’es pas maladroit en ta partie: tu t’es

signalé par des inventions, tu as su les mettre en valeur, tu t’es

accommodé d’une notoriété flatteuse et tu es chevalier de la Légion

d’honneur.

C’est même au banquet qu’on t’offrit pour fêter ta gloire nouvelle...

oui, c’est à ce banquet que tu m’as présenté à ta femme—ah! _ta_, TA,

TA femme—mais je n’y fis pas attention, c’était ta femme: tu étais mon

ami.

Je saluai—sans plus.

Et je la revis depuis—avec toi, sans la regarder. Tu avais été

cordial et bon envers moi, tu m’avais loué, encouragé, réconforté.

Et tu m’amusais, en outre, de ta jovialité inlassable. On te

rencontrait—comme je t’ai rencontré sur le boulevard, tout à

l’heure,—tu vaguais sans escorte et tu étais le compagnon rêvé—dont

on ne rêve pas la nuit,—l’ami, le camarade.

* * * * *

Il me fallut Monte-Carlo, il me fallut la mer et le crépuscule, il me

fallut tout le silence et toute la pureté de ce soir bleu pour entendre

chanter mon cœur, pour entendre chanter la destinée, pour me connaître,

pour la connaître, pour _savoir_.

Et depuis, je butai contre toi en ma route: tu fus là des jours, des

jours, tous les jours pour troubler mon inquiétude, pour exaspérer mon

espoir, pour tacher la candeur de mon extase; tu fus là—pour être là.

* * * * *

Et tu es là, aujourd’hui encore, aujourd’hui. Et c’est toujours ta

monotonie, c’est ton humilité, c’est ta facilité envers les hommes et

les choses.

Sois plus fier, sois fier,—mais je ne puis t’ordonner d’être fier,

je ne puis t’ordonner d’être beau—et je ne puis t’ordonner de ne pas

être. Et je suis contraint malgré toi et malgré ta présence, de revenir

à mon délice.

* * * * *

Je m’y ensevelis.

Ah! tu peux parler—et tu parles—tu peux critiquer les passants, le

gouvernement et l’industrie métallurgique, tu peux même comparer les

diverses séductions des femmes qui passent: je ne t’écoute pas: je suis

très loin, très loin—chez toi—je cause avec cette pauvre femme que tu

oublies et nous causons tendrement—de toi.

Elle me dit:

—Il n’est pas méchant. On ne peut pas juger quand on le voit comme ça,

dehors. Il ne faut pas le juger sur ce qu’il paraît, sur ce qu’il veut

paraître. Il poitrine, plastronne, papillonne, brille. Il s’use à des

paradoxes, à des à peu près—et si tu savais comme il est simple. Il

est gentil, s’étonne de tout, se prête à tout et se donne. Je l’aime.

Et je gémis.

—Et moi? et moi?

L'Holocauste: Roman Contemporain(#51269) · 第 2 / 16 段