Nous allons parler maintenant; de notre cher néant, des mots

NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:

—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été

corrigées.

—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.

—Les mots écrites en gras ont étées representées ainsi: =mot gras=.

—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et

a^{bc}.

L’HOLOCAUSTE

DU MÊME AUTEUR

=Les Nuits, les ennuis et les âmes de nos plus notoires

contemporains.= 5^e édition. (Librairie académique Perrin et C^{ie}.)

1896.

=L’Imitation de Notre Maître Napoléon.= (Bibliothèque Charpentier.)

(E. Fasquelle, éditeur.) 3^e mille. 1897.

_POUR PARAITRE TRÈS PROCHAINEMENT:_

=L’Inimitable=, roman.

=Les Infiniment petits=, roman.

=Le Fossé de Bethléem.=

=Les Ruines=, pièce en trois actes.

=Ici=, album.

=Sur, autour et parmi.=

=Les Petites Icônes.=

=La Jeunesse=, études critiques.

_Il a été tiré de cet ouvrage dix exemplaires numérotés à la presse,

sur papier de Hollande._

_Cinq exemplaires sur japon._

Sceaux.—Imp. E. Charaire.

ERNEST LA JEUNESSE

L’HOLOCAUSTE

—ROMAN CONTEMPORAIN—

PARIS

BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR

11, RUE DE GRENELLE, 11

1898

LIVRE PREMIER

LE VENUSBERG AU REZ-DE-CHAUSSÉE

I

LE PREMIER CHAPITRE, VRAIMENT

A ma porte, c’est un bruit d’ailes.

Ailes qui hésitent, ailes qui insistent, ailes qui se glacent au bois

glacé de ma porte comme les ailes des mouettes se caressent au froufrou

ridé de la mer, ailes qui se mouillent, qui se gèlent, qui se blessent

délicieusement à un océan de perdition, ailes qui veulent se blesser

assez pour n’être plus, pour pendre inertes, inutiles, lent canevas de

légèreté, de blancheur et d’azur, ailes qui frémissent d’une nostalgie

d’humilité, de néant.

Et ce sont des mains aussi qui errent à ma porte, comme pour essuyer le

souvenir de toutes les mains qui s’y sont posées, comme pour en faire

une porte toute neuve, la porte neuve d’un temple neuf.

Ma clef tourne sans grincer: son de patins d’argent sur une nappe

d’argent à peine durci, murmure d’une barque bleue sur un lac

nocturne,—et la porte glisse, s’entr’ouvre—presque pas,—se referme

en un soupir complice, en un soupir de bon augure et de promesse et ce

sont des ailes encore qui viennent vers moi.

Ailes tendues, bras qui se jettent en avant pour étreindre plus vite,

pour prendre plus tôt tout ce qu’il y a de baisers, d’étreintes, de

tendresse, de passion, de ferveur dans cette chambre et dans l’univers.

Une femme...

Une femme? Pourquoi faire le malin envers toi-même? Il n’y a personne

ici que toi et ton amour.

Une femme! c’est ta femme, ta seule femme, la seule femme qui soit et

qui ne soit pas—tant elle est belle et haute, tant elle est pure et

grande, c’est ton espoir, ton souhait, ton idéal, celle dont tu avais

fait tellement ton rêve et ton paradis que tu en avais fait ton deuil,

celle que, secrètement, sans même te l’avouer, pour ne pas devenir plus

ardent et plus triste, tu évoquais chaque soir et invoquais chaque

matin; c’est ton avenir, c’est ta vie, c’est tout toi et c’est ce qui

vaut mieux que toi, c’est ton lointain, ta déesse, ton Dieu et ton

éternité, c’est ton infini qui s’avance les bras avides et câlins.

C’est le geste qu’elle a dû avoir jadis lorsqu’elle allait à son père,

à sa mère, à ses grands parents pour happer, entre leurs soucis, leur

affection et leur émotion, pour cueillir des sourires parmi leur

fièvre, et pour leur offrir de la jeunesse, de l’innocence, un refuge

d’enfance et de cajolerie. Elle levait un peu plus les bras parce

qu’elle était une fillette, une fillette pour missel anglais et pour

conte moral, une fillette pour rondes et pour litanies de nourrices.

* * * * *

Et c’est toujours une fillette, une fillette toute menue et toute

sainte qui sort de son livre d’images, de son livre de prières pour

m’apporter en ses bras tendus l’élixir d’utopie et la fleur des

légendes, pour m’apporter du ciel coulé dans un baiser et qui m’apporte

le baiser aussi, comme une brave petite fille.

Lève un peu plus les bras, petite, lève-les comme jadis: je suis très

grand, je suis grandi de tous mes désespoirs...

Oui, te voilà.

Te voilà qui viens, mon espoir, mais c’est parce que tu viens, c’est

parce que tu es là que mes désespoirs reviennent avec toi qui les

causas, qui les réchauffas de ta beauté; les désespoirs ont leur chant

du cygne; ils chantent: Nous reviendrons, nous revenons.

Chasse-les de tes cheveux dénoués, mon amour, et, puisque tu es tout

délice, chasse cette amertume que je connais, cette amertume qui me

saisit et qui ne m’a jamais abandonné.

* * * * *

Tristesse, amertume, désespoirs, ce n’est pas l’heure; _il faut_ que je

sois heureux, il le faut, entendez-vous?

Et je serai heureux malgré vous.

* * * * *

Ne tends plus les bras, chérie, tes bras qui déjà se penchent comme

s’ils avaient un enfant à amuser sur le tapis: je me suis jeté dans tes

bras, je me suis jeté sur ta bouche et la tiédeur de ton manteau me

froisse les joues et j’ai des mailles de ta voilette aux dents.

J’avais les plus beaux discours dans le gosier tout à l’heure, pendant

l’heure et l’autre heure que j’ai perdues à t’attendre.

Heures perdues? Non.

Ce sont des heures qui se multiplient, qui se doublent, qui se

triplent et qui se détachent de la vie, simplement, comme les pétales

d’une rose. Ce sont des heures qui s’en vont parce que tu ne viens pas,

chérie, qui s’en vont, qui s’en vont, après avoir fait un petit tour,

un petit tour au cadran, puis un grand tour et tant de tours! comme les

tourbillons dans l’eau, qui se creusent, qui se cerclent, se cernent,

s’affolent et vous affolent.

Et les beaux discours que j’avais au gosier, les discours que j’avais

à l’âme s’en sont allés avec les heures: c’est de la perfection qui ne

se parfait pas, et je les regrette un peu car leur rythme m’enveloppait

d’un manteau de printemps et d’un manteau doré d’automne, et leur

profondeur, chérie! ah! leur profondeur, c’était la métaphysique de

l’amour.

Il ne m’en demeure rien qu’un mot, le mot: «chérie».

Je le répète, je te le répète:

«...chérie, chérie...»

Et tu me réponds: «mon chéri.»

C’est simple.

Je sens bien que c’est le plus simple mot du monde, qu’il tient tout en

lui et que mon beau discours tremble et flotte dans ce mot, comme un

discours vide.

«...chérie, chérie...»

C’est un mot qui ne me paraît pas français, qui m’apparaît étrange,

avec des lueurs italiennes, des reflets indiens, et je ne sais quelle

ombre du gazouillis des oiseaux. «Chérie, chérie», c’est un mot

qui s’infléchit, qui tourne, qui se courbe, qui enserre toutes les

littératures et toutes les langues, toutes les sensibilités et toutes

les passions, tous les émois et toutes les mers, comme deux mains qui

entourent une taille, comme deux arbres qui se joignent au-dessus d’un

berceau. «Chérie», c’est un mot qui porte avec soi un serment et une

caresse, qui proclame, qui affirme sa foi et qui a peur, pour l’objet

aimé. Et ce serait pour pas cher un de ces prénoms anglais qui traînent

avec un cerceau sur les feuilles mortes des jardins publics.

* * * * *

Mais je m’écoute parler ou ne pas parler.

Parlons de toi, chérie—ou plutôt parle.

Tu parles. Tu dis: «Je t’aime.»

C’est une convention tacite.

Tu as lu en mon pauvre cœur, en mon cœur de pauvre. Tu sais qu’on m’a

peu aimé et que j’en ai souffert et tu veux m’aimer plus de n’avoir pas

été aimé, et tu veux me donner à chaque fois la joie du mendiant qui

trouve un trésor.

Et tu me dis aussi: «Je t’aime»,

parce que tu m’aimes.

Et je te dis: «Je t’aime».

Aime-moi. Je te permets de m’aimer. Je t’en prie. C’est une licence que

j’ai peu accordée en ma vie. Tout le monde n’a pas le droit de m’aimer:

je craindrais de cet amour un rayon de vulgarité, le choc en retour du

coup de foudre, le choc qui fêle et qui anéantit.

* * * * *

Toi, je t’ai élue entre toutes les femmes.

* * * * *

Ne suppose pas que tu as tissé notre amour de ton amour: c’est moi qui

t’ai contrainte à m’aimer, qui t’ai aimée lentement, longuement. J’ai

hésité devant toi et devant mon désir, puis je t’ai désirée—et te

voici, mon amour. Tu m’aimes? je t’aime. C’est une chanson. Tout finit

par des chansons.

Finissons; commençons plutôt.

C’est le début de notre existence à deux, le début de notre nouvelle

existence, c’est l’ère de notre félicité. Réjouis-toi, chérie.

Soyons graves aussi, car c’est la plus grave, la plus religieuse des

communions.

Ta bouche vient cueillir sur ma bouche un nouveau «chérie» ou un

nouveau «Je t’aime». Elle l’y prend. Elle m’enlève les mailles de la

voilette.

Tu souris, tu rougis. «J’aurais dû songer à la relever.»

Et tu as honte, comme Ève et comme Adam lorsque près de s’évader par

la grande porte, la porte du Péché, de leur Paradis terrestre, ils

s’aperçurent qu’ils étaient nus:

Tu viens de t’apercevoir que tu es habillée.

* * * * *

N’aie pas honte, chérie. Tu es très bien comme ça, c’est comme ça que

je t’ai aimée, c’est comme ça que j’ai senti que tu m’étais nécessaire

et fatale et c’est avec cette robe que tu entras pour l’emplir, dans le

paysage de mon âme.

Tu interroges des yeux les murs de cette chambre.

Tu les connais.

Tu es déjà venue ici.

Nous nous sommes rencontrés en voiture, il est vrai, la première fois,

lorsque tu retombas dans cette ville et dans mon amour. C’était une

concession que nous faisions aux usages établis. Mais la voiture se

transforma et les pavés aussi et ce fut une promenade parmi une cité

imprévue car le cocher prit des rues, des avenues et des boulevards

qui, la brume s’épaississant, semblaient sortir des limbes pour

précéder notre amour et pour courir derrière lui.

Et nous descendîmes de cette voiture de mystère à la porte d’une gare.

En notre promenade parmi les quartiers vieillis, les quartiers usés

de prières et de misères et où les églises se dressent tout à coup

pour engouffrer un peu plus de détresse, un peu plus de supplication,

il nous arriva d’entrer dans une rue où tu entras enfant et de

rencontrer à un coin de rue le couvent où tu avais enterré tes derniers

balbutiements et essayé tes premières robes courtes.

Tu n’as eu aucun trouble devant ta prime enfance, devant ta pureté

qui frémit encore derrière les vieux murs et nous avons erré, très

jeunes, plus jeunes de nous rappeler notre jeunesse et mettant en notre

ardeur et notre fraternité toute la pureté de tes jeunes ans, toute mon

innocence, nos cheveux de bébés et nos mains myopes de quatre ans.

L’extrême automne toussait dans les arbres, l’extrême automne se

couchait sur les grilles du Luxembourg, car nous avions été très loin

pour fuir notre passé, pour fuir notre présent, pour être seuls, pour

être nous-mêmes, pour n’avoir pas d’autre patrie que notre passion,

pour n’avoir pas d’autre ami que notre secret.

Et tu me dis: «Quel dommage! Les grilles sont fermées!»

Arbres pâlis, arbres amaigris, arbres dont les feuilles avaient la

couleur d’une crème tournée, arbres mélancoliques, nous regrettions

votre alignement un peu troublé, sur le tard, par vos courbatures et

vos lassitudes: nous aurions voulu vous consoler des amours fugitives

que vous aviez abritées, nous aurions voulu promener sous votre

fièvre glacée l’éternité, la puérilité, la simplicité de notre amour,

nous aurions voulu être votre dernier sourire, le souvenir dont vous

enchantez votre hiver.

Et vous, bustes, et vous, statues, nous aurions voulu vous donner un

peu de vie, oh! non de cette vie inquiète, impatiente, artificielle,

que les tavernes d’alentour vous jettent à certaines heures, mais

une vie d’une belle ligne, d’une chaleur parfaite, une vie classique

d’attendrissement, de rêverie, de constance et de fermeté dans l’idéal.

C’est par-dessus les grilles que doucement, timidement, nous vous

adressâmes le souffle de notre sympathie et l’arome de notre baiser.

Quartiers archaïques, maisons noires et maisons grises, nous ne vous

fîmes pas peur de notre férocité. Nous eûmes un amour respectueux et

sans date, l’amour que vous aviez connu au temps où l’on savait aimer

et où l’on savait être aimée, un amour d’attente et de fidélité, un

amour de discrétion, de tact et de délicatesse, un amour de fatalité.

Et je t’avais, en chemin, mon amie, remis la clef de cet appartement

en rougissant tellement que tu ne t’en étais pas aperçue. Je t’avais

glissé l’adresse en un écho de caresse—et tu te rappelas la caresse.

Tu vis cette chambre en l’horreur de son papier de tenture, en

l’horreur de son parquet écorché. Trois chaises que j’avais

achetées—par pudeur—indiquaient clairement que ce n’était pas «une

chambre meublée».

Nous habillâmes les murs d’affectueux babil, nous couvrîmes le plancher

des fleurs d’un tapis d’étreintes, des entrelacs d’un tapis de baisers.

Et tu revins.

Tu t’étonnas d’un fauteuil, d’un autre fauteuil et d’une table.

Je tâchais à être riche.

* * * * *

Puis je t’attendis vainement—parce qu’il y avait du monde.

Du monde qui te haïssait pour me haïr, du monde qui te suivait sans

mandat, qui t’espionnait par désintéressement, qui te harcelait de

lettres anonymes—par devoir.

Et la chambre fut veuve, de toi, de moi, de notre amour blessé qui

boitillait parmi les grands magasins, parmi les rues et parmi les

soleils mourants.

* * * * *

Et te revoici aujourd’hui.

Tu as laissé les lettres anonymes à la porte, à ma porte où des ailes,

à toi, ont effacé la méchanceté des hommes.

Tu laves les murs de ton regard.

Il y a quelques affiches. Pas de portraits d’aïeux, pas de portraits

d’aïeules.

C’est peut-être que je n’ai pas d’aïeux.

C’est aussi qu’il n’y a qu’une seule femme, toi.

Je n’ai pas voulu t’humilier d’autres portraits, d’autres fautes de

femmes. Je n’ai pas voulu de comparaisons, d’excuses, d’encouragements,

d’excitations.

Tu es chez toi, dans une chambre nouvelle, dans un monde nouveau, sans

lois, sans coutumes. Fais ce qui te plaît: tu n’engages que toi—et tu

ne t’engages pas.

Personne ne fera après toi ce que tu auras fait, je te le jure. Tu es,

tu seras seule.

Ne demande pas aux murs leur avis: ils auront la couleur de ton caprice.

Tu ne t’arrêtes pas aux murs: de ton regard tu embrasses toute cette

chambre, avant de m’embrasser—pour faire durer le plaisir.

Tu connais le mobilier: il n’a pas de style. Ce ne sont pas des

meubles, c’est un décor, c’est un alibi: ce fauteuil est bleu, ce

fauteuil est bleu et or, cette table est brune et cette chaise est

verte: je suis pauvre. Tu n’as pas à connaître ces tapis: ils coûtent

trente-neuf sous et si cette glace est profonde, c’est que tu t’y mires.

* * * * *

Mais une chose énorme te tire les yeux, te tire la face, t’attire

toute: le lit, le lit qui n’y était pas lorsque tu vins, le lit qui

est là maintenant, qui est peut-être venu tout seul, qui s’allonge,

qui s’élargit, qui prend toute la chambre, le lit odieusement calme,

odieusement patient, le lit passif, le lit tyrannique, le lit

avide,—fatal.

C’est pourtant un lit très étroit, un lit presque d’hôpital, le lit

qu’il faut à deux vieillards pour mourir côte à côte. La couverture est

légère, légère pour la saison.

Ne regarde pas le lit de cette façon. Ça n’a pas d’importance. Il est

gentil.

Non. Il te prend. Je n’ai plus rien à dire.

Je n’ose rien dire, ce lit m’effraie.

Et puisque c’est lui qui commande ici...

Chérie, chérie, tu as posé ton chapeau, tu as ôté ta voilette, tu

as couché des épingles qui piquaient ta voilette, qui piquaient ton

chapeau, qui entraient en tes cheveux et qui en sortaient.

Tu avais du blanc sur le bleu de ton corsage, un petit col blanc très

modeste auquel tu donnais de la fierté, la distinction d’une guimpe

vierge, nonne et princesse, un petit col blanc d’Anglaise moderne

auquel tu donnais l’archaïsme d’une collerette florentine et d’un col

génois aussi, un petit col très blanc que tu historiais de l’argent

brodé de je ne sais quelles broderies d’ambiance et de l’or serpentin

de ta nuque, chérie.

Tu n’as plus ton petit col blanc, tu n’as plus ton col bleu et des

agrafes sautent, claquent, ton corsage a l’air de bondir, de voleter

autour de toi, de s’en aller sans le vouloir, arraché de ton corps où

il s’attache jalousement.

Tu te dévêtiras—puisque tu te dévêts—parmi des baisers et des baisers

désolés.

Je les embrasse, tes pauvres vêtements qui s’en vont, ton corsage qui

se désole de te quitter comme je me désolerai tout à l’heure, ton col

qui a scellé ton cou pour mon cou, pour ma bouche et pour ma gorge, ton

jupon, tes jupons aussi qui te voilèrent pour ma pudeur—et ta chemise

dont je ne dirai rien car j’en voudrais trop dire.

Chérie, chérie, pourquoi te déshabilles-tu?

Je ne te le demanderai pas parce que tu me répondrais: «Tu dois le

savoir.»

Tu aurais tort: c’est toi qui ne sais pas.

Quand je t’ai aimée, tu faisais avec tes vêtements un tout harmonieux

et harmonique.

Tu avais une robe et tu avais besoin d’une robe. Car la femme n’est pas

une statue, la femme n’est pas une académie.

Je t’ai aimée comme on aime une reine lointaine, je t’ai prêté

l’escorte des siècles, les escadrons de toutes les épopées et les

couronnes fermées qui sommeillent dans des cimetières de bruyères.

Je t’ai aimée comme une fée, une fée qui a une robe de lune, une

robe de soleil, une robe d’or, une robe d’argent et une robe couleur

du temps, je t’ai aimée comme Ophélie qui a une robe blanche, comme

Desdémone qui a une robe noire, comme Portia qui a une robe de feu,

je t’ai aimée comme sainte Blandine qui a une robe de sang et comme

Iphigénie qui a une robe de larmes: tu as passé, tu es restée toute

vêtue et en robe à longue traîne en mes méditations, tu as été la

grande dame, la dame de mes pensées et voici que, pour le sacrifice, tu

renonces à tes bandelettes de victime, que tu renonces à tes voiles, à

tes parures.

Je n’aurai pas le courage de t’arrêter: tu ne comprendrais pas.

Je n’ai pas le courage de te remettre ton chapeau, de me rendre ma

chimère.

D’ailleurs quand ai-je vécu conformément à mon rêve? Quand ai-je eu ce

que je voulais, tout ce que je voulais?

* * * * *

Et ça me va bien de me plaindre: on me donne plus que je ne voulais!

C’est peut-être ça.

Et puis il n’y a pas que moi dans l’aventure, dans l’idylle, dans le

conte.

Nous sommes deux.

Tu m’aimes, chérie, après tout, avant tout. Tu as des subtilités, toi

aussi et de si absurdes, de si radieuses délicatesses! Tu as cherché ce

qui pouvait me faire plaisir, la preuve à me donner de ta foi, de ta

bonne foi.

Et tu as trouvé.

Tu t’es trouvée.

Tu te donnes. C’est ce que tu as de meilleur en toi: c’est tout toi.

Je plaisante encore avec moi, pour étouffer mes sanglots intimes et

mon attendrissement.

C’est que je t’aime plus que jamais, c’est que je t’admire d’être si

simple, d’être si humble. Pour que tu ne t’aperçoives pas de mon émoi,

je me dépouille moi aussi de ma livrée de philosophe, de ma livrée de

pessimiste: je serai nu avant toi, chérie.

Tiens! je suis nu.

Et tu es nue aussi, chérie.

Je te considère du lit où je me suis réfugié pour ne plus te

rencontrer. Tu ne t’y blottis pas encore. Tu as des cordons à ôter, tu

as surtout à t’offrir, malgré toi, à mon admiration.

Ah! que je t’admire! Je t’admire de ne plus te reconnaître.

C’est toi, ce corps ferme, altier, c’est toi ces hanches, c’est toi,

ces jambes nerveuses! C’est un nouvel être qui se penche, les jambes

libres, ce n’est pas la femme de naguère: les femmes n’ont pas de

jambes.

Tu as la finesse et la grâce, la vivacité d’un jeune animal, d’un faon

divin. Tu as de la majesté et de la force et la lumière brutale de la

lampe t’impose je ne sais quelle brutalité. Viens, viens—que je ne te

voie plus!

Tu ne viens pas.

La lumière de la lampe tombe sur ta figure. C’est toujours ta bouche

lente et rose, ton nez long, droit, d’une courbe secrète et ce sont tes

yeux songeurs et moqueurs, tes yeux de dédain et de ciel, qui savent

être bruns et pâles et c’est cette énigme de tes sourcils sombres sous

tes cheveux blonds.

Chérie, chérie, voici que la lumière de la lampe court sur tes cheveux

et qu’elle les incendie de ses remous changeants.

Elle ne les incendie pas. Rien ne pourrait incendier, rien ne pourrait

varier ta blondeur étrange, comme poudrée et métallisée, ta blondeur

bleue et grise, ta blondeur d’aube et de crépuscule. Les passants te

trouvent châtain mais c’est un mot si vite dit!

Tu es blonde, plus blonde, autrement blonde que le reste du monde:

oui, je te reconnais maintenant, c’est bien toi, ce sont tes cheveux,

tes cheveux dont je me suis enveloppé dans mes insomnies, la Toison

d’or, la toison mauve de toutes mes entreprises contre les monstres, le

drapeau de mes héroïsmes, la bannière de mon royaume!

Apporte-moi tes cheveux, donne-moi ta main: tu es bonne, tu m’aimes.

Je serai bon et je t’aimerai.

Et je serai toujours très petit garçon avec toi parce que tu te donnes

à moi aujourd’hui: c’est bien, c’est beau; c’est la plus touchante des

actions; je ne te ferai jamais de peine.

J’ai une grosse envie de pleurer, de pleurer sur mes désespoirs qui

m’ont corseté si longtemps d’un corset de fer, de pleurer sur mes

jeunes ans qui ne t’ont pas connue, de pleurer sur le monde: c’est le

bonheur, vois-tu, le bonheur auquel je me confie, qui va m’emporter à

la rive et me noyer en son immensité. Je voudrais tes larmes avec les

miennes, mais je ne puis te supplier de pleurer: je ne pleurerai donc

pas. Et je ne puis pleurer.

Une ivresse me prend, une ivresse de brute: mes mains âprement

saisissent ton corps, ton corps ignoré, mon cœur veut rapidement

t’apprendre par cœur—et mon âme...

Ah! veux-tu, ne parlons pas de mon âme! Laissons nos âmes où elles

sont, très loin, pas aussi loin qu’elles le désireraient, convulsées,

hagardes, terrifiées devant la frénésie de nos corps! Ah! ah! nos

pauvres âmes ne nous savaient pas les jolies brutes que nous sommes.

Elles ne nous méprisent pas, non, chérie, elles ne nous méprisent pas,

elles ne peuvent pas nous mépriser mais elles nous trouvent un peu

violents, un peu avides, d’un tel appétit et nous ruant vers quelles

voluptés! Consolez-vous, petites âmes, nous vous reviendrons quand

nous serons las et nous vous demanderons votre petite chanson, votre

berceuse et votre chant grave aussi, vers les étoiles.

Et vraiment que nos corps s’ébattent! Est-ce qu’ils nous en demandent

même la permission?

Ah! chérie, ne me demande pas, toi, de te détailler nos courbes et les

chaos variés où nous nous perdons tous les deux. Les sursauts, les

râles, les petits cris, les petits soupirs, les baisers qui montent

et qui descendent, les morsures... Soyons des brutes, des brutes.

Ah! chérie, je ne puis même pas te demander pardon de te mordre: je

te mords très naturellement et j’ai un rugissement de lion timide,

un rugissement qui s’étrangle et qui dure, le ricanement d’une bête

sur sa proie et je te pétris pour te faire plus mienne et je m’irrite

sur ta chair, ta chair qui fait grincer ma bouche, qui soufflette ma

chair de sa fuyance, de son retour, d’un mouvement incessant de recul,

d’approche, de son électricité, de sa lenteur, de son abandon et de sa

révolte.

Les mots m’ont laissé là et toi aussi.

Une seule phrase nous tient et nous balance en son infini «je

t’aime... je t’aime...» et cette phrase n’a plus rien d’humain,

onomatopée, c’est un cri de bête «je t’aime... je t’aime...»

Ta main erre sur ma joue comme la main d’une petite sœur sur la joue

d’un petit frère, plus petit, et je m’enivre à blesser ma paupière de

la ténuité aiguë et soyeuse de tes cils.

Aime-moi, aime-moi, petite sœur... suis-je bête, que fais-tu alors?

Aime-moi, petite sœur, aime-moi tout de même.

Que tu m’aimes en ce moment, ce n’est pas une raison de ne plus m’aimer.

Quelle délicieuse sensation, cette peur de te perdre tandis que je te

possède!

Et tout est délicieux: ma main se joue, s’égare en tes cheveux, en leur

lourde fraîcheur; elle les agite comme un fragile hochet et s’en lie

pour toujours, elle en couvre ton front, ta joue, tes épaules, t’en

fait mille voiles, mille cadres à tes yeux.

Tu veux parler?

C’est pour me forcer à boucher ta bouche de ma bouche.

Je ne parle pas. Fais comme moi. «Je t’aime... je t’aime...» Et à

nous deux nous faisons, n’est-ce pas? un bon petit néant. Un petit

néant grand comme l’univers et plus grand puisque c’est tout l’amour de

l’univers.

La lampe a disparu, le lit s’est dérobé: nous sommes en une poudre

d’étoile, en une molle buée de ciel, nous sombrons en un gouffre de

beauté.

Nous allons parler maintenant; de notre cher néant, des mots et des

paroles, des vers vont monter, à peine, d’abord, comme une apparition

de sainte, puis vont se précipiter comme un torrent lumineux: nous

allons dire ce qu’on appelle des riens et nous allons nous passer notre

âme, en fraude, dans des mots vides.

Et nous allons dormir peut-être, la main dans la main, comme des

écoliers de l’école de Silence, comme des anges qui, au retour de

l’exil, se rappellent peu à peu comment on doit dormir pour faire

plaisir au bon Dieu.

Les rêves sublimes sont là, tout près; les jolis rêves se préparent,

sur le bout du pied, les yeux grands ouverts à mesure que nos yeux

se ferment, les rêves immenses se déploient sans bruit pour nous

surprendre, ils vont envahir notre horizon et danser—sur nous, autour

de nous,—la sarabande des espoirs, la ronde des ambitions satisfaites,

le galop de la grandeur et de la puissance.

Fermons les yeux, chérie, fermons les yeux sur les si récents, sur les

impérissables souvenirs qui, de nos corps, se distillent en nos cœurs

et qui, comme une source de joie, emplissent jusqu’au bord la coupe

de nos âmes, car nos âmes sont revenues, oui, Madame, et s’étirent et

se remettent à vibrer—pas très fort—comme une belle fanfare, comme

une gentille harpe. Ah! les mutines! Tu ne sais pas ce qu’elles font?

Elles se content et content nos étreintes, en font une cantate, les

traduisent en langage céleste, en font de l’idéal, tel quel, et c’est

céleste, c’est admirable, c’est divin. Et puis si ça vous amuse...

Bonsoir, nous allons dormir.

* * * * *

Eh quoi? qui se dresse à mes côtés? qui s’effare?

C’est toi, toi, chérie? Tu ne t’endors pas. Tu parles?

Une grande phrase. «Chéri, il faut que je parte. Quelle heure est-il?»

Partir!

Partir?

Pourquoi?

Ah! mon Dieu, je me rappelle.

Je ne veux pas me rappeler. C’est trop long. Je sens seulement que je

vais pleurer.

Je ne sais pas l’heure qu’il est, chérie. J’avais une montre, il y a

longtemps, quand j’étais tout petit. Elle s’est fatiguée, elle s’est

cassée—de n’être jamais à l’heure du collège. Je n’ai plus eu de

montre depuis. J’ai attendu les heures et j’ai toujours eu le dernier

mot avec elles parce qu’elles avaient moins de patience et moins

d’impatience que moi. Elles se vengent. Je te dirai l’heure cependant.

Il y a autour de cette chambre des gens qui vendent du pain, du vin et

qui ont des horloges—par coquetterie.

Je vais m’habiller et sortir vers l’heure, vers l’heure malfaisante qui

te chasse et qui m’isole.

Je ne suis plus nu, je ne suis plus l’être qui t’a aimée.

Je suis le monsieur qui passe, qui passe devant les horloges, pour

souffrir.

Je suis dans la rue.

Je cherche. Je ne sais plus ce que je cherche. Je suis seul. J’ai aimé

la solitude, j’ai aimé les longues courses au hasard, les promenades à

l’aventure, la quête du néant.

Mais aujourd’hui il me semble qu’on m’a coupé des bras et des jambes,

les jambes et les bras qui m’enserraient tout à l’heure, qu’on m’a

coupé les cheveux, les cheveux où je me suis perdu, qu’on m’a arraché

la bouche, les yeux et le cœur.

Je me sens nu sous mes vêtements, je me sens impudique et ridicule sous

ma loque de passant.

Je rentre, je me précipite, je me meurtris aux bras adorés, aux

lèvres que j’ai meurtries, aux cheveux que j’ai échevelés: je presse,

j’étreins, je tâche à me faire petit au creux de tes seins et de ton

amour, à m’ensevelir en toi, je m’enfonce en toi, en ton cher corps et

je pleure, je pleure...

Tu t’effares: «Qu’as-tu? il est si tard?»

Non, il n’est pas si tard, chérie.

Il est tôt, il est étrangement tôt. C’est l’aube et l’aube hésitante de

ma vie, c’est la minute où je nais amant.

Tu as commencé à t’habiller en attendant.

Ah! reste nue puisque tu as voulu être nue!

Mais tu as ton idée. «Tu ne me dis pas l’heure.»

Je ne sais pas, chérie. J’ai voulu te défendre contre l’heure, j’ai

voulu être défendu par toi contre l’heure. Le rempart jumeau, le double

rempart de nos corps contre l’heure, l’heure mesquine qui amène en

sourdine la fatigue, la vieillesse et la mort...

Tu t’entêtes.

«Quel enfant! Mais mon petit, il faut cependant que je sache l’heure.»

Il faut aussi que nous soyons heureux.

Mais l’heure, ton heure, je veux te la jeter. Tu t’en couvriras les

épaules comme d’un manteau de misère, tu égrèneras toutes ses secondes

comme une pluie de cendres sur la cendre de tes cheveux; mais c’est

rageusement que je retourne la prendre, d’une traite, entre deux

baisers et ton baiser encore tiède sur moi, m’enveloppant tout entier

contre l’air froid de la rue... «Oui, il est temps que je parte. Il est

grand temps.»

Le temps! le temps! c’est comme une profanation, c’est comme un

vieillard qui se glisse entre notre amour et qui te tire, hypocrite,

par les cheveux, par les épaules...

Tu es levée.

Tu termines ta toilette, ta toilette de fuite. Amoureuse qui va rentrer

dans le siècle, tu t’enroules dans tes parures de femme: on ne se

doutera pas dans la rue que tu es un sanctuaire de tendresse, un autel

de passion, un chemin de foi et d’ardeur.

Mais tu as froid: ah! chérie! il n’y a pas de feu ici: c’est ma faute.

J’aurais dû penser au froid, je n’ai pensé qu’à toi.

Je suis un amant novice, je n’ai aimé personne avant toi et tu es ma

première femme. N’insistons pas: c’est ridicule. Je connais pour avoir

lu de mauvais contes, pour avoir vu de mauvais dessins, les rencontres

brèves et leurs accessoires. Il n’y a pas d’accessoires ici.

Tu grelottes un peu: c’est de n’avoir plus autour de ton cou le

hausse-col brûlant de mes bras.

Je te rends mes bras, je te rends mon cœur «...comme il bat!...»

Ah! tu t’aperçois de ma fureur? tu vois que j’ai mal!

J’ai une émotion un peu brutale: elle me tue, elle me défonce la

poitrine! j’ai un cœur mal élevé qui se heurte, qui se brise, qui

bondit de joie et de tristesse et j’ai un sourire aussi qui est un peu

naïf, un peu brouillé, trop tendre, trop triste, trop reconnaissant—et

qui demande trop de choses...

Tu es pressée, tu as hâte de t’ensevelir en ton foyer, en ton foyer

glacé où il fait moins froid qu’en cette chambre froide.

Tu prononcerais volontiers des paroles pour caractériser notre délice,

pour en dire toute la saveur, toute la férocité, pour souhaiter en

notre union la bienvenue à la volupté et pour m’avouer encore que tu

m’aimes, que tu es mienne, mais ta voix tremblerait un peu en cet

endroit où il n’y a pas de feu—et tu n’as pas le temps.

Va-t’en donc, douce victime, va-t’en pour me revenir.

«...demain?»

Ah! que je t’ai implorée parfaitement! Et comme je suis sincère! Jamais

je ne retrouverai l’accent, le ton dont j’ai nuancé, dont j’ai chargé,

dont j’ai précisé, dont j’ai élargi, dont j’ai empli d’immensité, de

fatalité et de tendresse, cette date, ces deux fades syllabes.

«Je tâcherai. Oui, je crois. Sois sage.»

Un baiser qui fuit lui aussi—et c’est ta fuite.

Je ne te suis pas. Je ne veux pas te voir partir. J’entends ma clef qui

tourne, ma porte qui se referme.

C’est tout.

Il n’y a plus que moi chez moi. Il n’y a plus que la lassitude et la

tristesse.

Les ailes ont troué ma porte et s’en sont allées.

II

PETIT PANTHÉISME SENTIMENTAL

La chambre vide, la chambre veuve s’emplit de silence jusqu’aux murs,

d’un silence énorme, électrique, hostile, d’un lourd silence de

reproche: la lumière de la lampe qui se jeta sur les épaules et sur

les seins de celle qui n’est plus ici, qui se baigna à l’ambre pâle de

ses hanches, la lumière de la lampe qui, en un tourbillon, s’épandit

et s’abandonna, qui dansa, frénétique, qui jaillit et qui fusa comme

une rosée, qui garrotta de clarté notre étreinte et qui l’enlaça d’un

collier de perles et de flammes, la lumière de la lampe est devenue

frêle et frileuse, malheureuse aussi; elle se plaint vers la lune

invisible et semble ne plus vouloir briller et agoniser que pour la

lune.

Les fauteuils s’accroupissent comme des Arabes en deuil et c’est comme

un affaissement de tout en cette chambre, de toutes les choses sans

âme: leur âme, l’âme de cette chambre s’est enfuie.

Oui, ç’a été une fuite et l’âme est partie trop vite.

Mais ce n’est pas ma faute.

Et vraiment, chambre infortunée, tu t’étais trop vite, toi-même,

habituée à cette âme blonde.

Tu n’as pas toujours eu une âme: tu es une chambre médiocre et si la

pauvreté l’habita, comme c’est trop vraisemblable, ce fut humblement.

Je t’ai louée parce qu’un marchand de vin n’avait pas voulu de toi.

Ton silence, chambre, devient plus agressif.

Je comprends. Le marchand de vins ne t’a pas louée parce que tu étais

prédestinée à moi, à nous et parce que les aventures les plus fatales

doivent, par le temps qui court, avoir un prétexte, un alibi naturel,

un alibi de banalité.

Eh! chambre, tu es triste,—comme moi, tu es pauvre, comme moi, tu es

vide—comme moi.

Et nous ne pouvons nous consoler puisque nous sommes faits pour être

tristes ensemble et pour nous réjouir ensemble—moins souvent.

Tu as été sanctuaire: tu as connu la gloire, les fêtes absolues,

l’intimité qui comporte, qui apporte avec soi l’immensité, tu as été

l’univers et tu as été l’au-delà: c’est fini pour aujourd’hui, morne

chambre.

Et tu ne resteras vêtue que de tes souvenirs et de ton silence.

Je ne puis te consoler puisque je ne puis être consolé et je trouve

comme toi que cette créature hautaine, que cette créature de délice,

que cette créature de douceur s’en fut trop tôt, trop rapidement, trop

brutalement, que la rue et le monde la tirèrent d’ici, comme on tue.

Et je vais m’en aller, moi qui te parle. Je serai dans mon tort, parce

que les chambres doivent être habitées, mais je te demande pardon, tout

de suite. Et je ne vais pas m’en aller tout de suite: j’ai honte. En te

délaissant, je délaisse le décor de mon bonheur et mon bonheur et tu

vas être si vide, si froide!

Ah! que l’intensité de nos moments, que la tendre férocité de notre

séjour, que l’impatience passionnée de nos rencontres se disperse,

s’étende sur ton vide et sur ta médiocrité, petite chambre!

Tu as abrité des malheurs: tu leur as accordé le leurre du toit,

le leurre de la sécurité, le droit de dormir et le droit d’avoir de

la pudeur, tu leur as été indulgente en cachant leurs soucis et tu

leur as été pénible en leur coûtant leur argent et, parfois, l’argent

qu’ils n’avaient pas: tu n’es pas mon gîte à moi et tu n’es pas son

gîte à elle: tu n’es même pas le gîte de notre amour, puisque notre

amour emplit le monde et que, dans tous les palais et sur toutes les

montagnes, il se déchire en petites prières et en jolis murmures, que

les oiselles le passent au bec de leurs petits et que les chênes et les

fantômes le chantent en leurs frissons, tu es le gîte de notre étreinte.

Nous ne nous embrassons que chez toi, qu’en toi: sois fière, petite

chambre.

Tu boudes encore et la lumière de la lampe s’écarte de moi: je vais

t’endormir avant de partir.

Je vais te bercer, chambre si pauvre, comme on berce une princesse de

soie et d’or, je vais te bercer d’un conte tout neuf, caressant comme

les plus vieux contes et vrai comme une caresse: c’est le conte de

notre amour.

Mais tu es une vieille chambre pauvre: tu ne sortis jamais de chez toi:

comment te dire les sites qui nous enchantèrent, qui nous attendrirent,

qui nous fiancèrent?

Tu ne sais pas ce que c’est que la mer—et la mer est dans notre

amour, tu ne sais pas ce que c’est que le soleil—et le soleil luit

en notre amour, tu ne sais pas ce que c’est que la lune et la lune

argente, attiédit, enfièvre notre amour et les routes s’y suivent et

s’y croisent, les arbres se penchent vers lui: tu ne sais pas ce qu’est

un arbre.

Suis-je bête! Tu as été un arbre et des arbres, tu as été des pierres,

tu as été, chambre glacée, du soleil, de la lune, de la nature et de la

mer: c’est par mer que, de très loin, les arbres raidis s’en viennent

chercher des haches françaises: pardonne-moi: tu connais mieux la mer

et le soleil que moi.

* * * * *

Donc j’allai un jour dans une ville où vont les gens riches. Les gens

riches! Tu en as peut-être aperçu un ou deux qui venaient perdre sur

ta cheminée, non sans le faire remarquer, une, deux ou trois pièces de

monnaie—ou qui réclamaient d’autres pièces de monnaie, de très haut,

du haut de leur chapeau haut de forme. Et des commissaires de police,

des huissiers sont peut-être venus ici, qui sont des gens riches.

Des temps se relaient deux fois l’an où les gens riches veulent se

mettre en contact avec le peuple et les choses. C’est le moment qu’ils

choisissent pour s’avouer qu’ils ont besoin d’air, de vigueur, de

fraîcheur et de chaleur et où ils partent en chercher où il y en a—sur

le Baedecker.

Ils ont à traverser des villes de province qui se ressemblent—car rien

ne se ressemble comme les villes de province, mais ils les traversent

vite, les brûlent, passent à côté, parce qu’ils sont dans des chemins

de fer très rapides, qui leur cachent les choses monotones, la

souffrance et la misère, qui ont hâte de les jeter dans de la beauté,

comme ils jettent les pauvres gens dans les faubourgs gris et noirs,

dans les chambres aussi sombres que toi, petite chambre, et dans ces

endroits de repos que sont les prisons et les cimetières.

Dès que les gens riches ont été jetés dans la beauté, sans brusquerie,

avec leurs bagages et leurs domestiques, ils crient ou ne crient pas

que c’est très cher, qu’on leur fait payer la chaleur et la fraîcheur

et que l’existence est hors de prix.

Ils happent la beauté goulûment sans y prendre garde—et n’admirent que

pour admirer leur richesse et pour s’admirer.

* * * * *

Mais vraiment, c’est beau.

Lorsque le chemin de fer mène à cette ville, il se promène entre la

mer et les montagnes et, par gentillesse, semble aller lentement,

lentement—et il va si vite!—pour qu’on puisse se laisser charmer par

le paysage.

Et le paysage, la mer, les montagnes entrent dans les wagons, le ciel

aussi—et quel ciel! les palmiers glissent le long des wagons et c’est

un cortège naturel et extravagant: la mer qui est là, qui est partout,

qui court après vous, qui vous cerne, qui vous lèche, s’obstine en sa

complaisance, l’enchevêtrement harmonieux des palmiers, des oliviers,

des arbres de joie et des fleurs touffues, des fleurs bleues, rouges,

mauves, jaunes et vertes, les orangers qui se dressent et qui se

penchent, les fleurs qui mangent les maisons, les pins-parasols qui se

déploient, les fleurs encore, les fleurs toujours, roses et noires,

jaunes et grises, les fleurs métalliques, les fleurs couleur de

pierre et couleur d’enfer, les fleurs qui se tendent, qui s’offrent,

qui repoussent sous le regard, les fleurs tyranniques, les arbres

débonnaires, les maisons qui s’abritent des arbres et des fleurs et

qui n’offensent ni les fleurs ni les arbres, les brèves montagnes qui

se dentèlent devant d’autres montagnes plus hautes,—des montagnes

de fond,—les golfes qui se dessinent et qui disparaissent pour

reparaître, le ciel qui se tisse de même splendeur, toute cette orgie

de grandeur, de nature, de facilité et de simplicité, vous poursuit, se

presse autour de vous comme un chœur aimant, tout est sans bruyance,

sans déclamation, tout chante en sourdine, tout est sans arrogance,

tout semble vouloir faire plaisir, sans plus, et être comme le couloir

sans limite, la route fleurie du paradis.

Et la ville s’enferme de montagnes, de murailles, la ville, en son

caprice, monte, descend, se déchire, s’étage, s’enfonce en des

précipices pour s’envoler en une flore de sommets: on l’appelle

Monte-Carlo.

Les fleurs y jaillissent, énormes, s’y développent, s’y épanouissent,

y éclatent de sève, de chaleur, de fraîcheur, les arbres s’y efforcent

vers le ciel et c’est comme une musique intime, secrète des plantes et

de la ville.

Les arbres et les fleurs qui vous ont suivi jusque-là en chemin de

fer s’arrêtent avec vous, entrent les uns dans les autres, se gonflent

d’une vie intense, profonde, massive et comme obscure, et la mer qui

a coulé jusque-là s’arrête aussi et gonfle la mer, en fait une masse

électrique, qui s’étouffe de sa beauté.

Les gens riches, petite chambre, ont de l’estime pour cette

ville—parce qu’elle se coiffe d’une salle de jeu.

C’est en cette ville que la nature, la splendeur et la douceur de

la nature, se sont réfugiées; c’est en cette ville que le soleil

s’essaie, l’hiver, qu’il languit, qu’il se reprend à sourire, qu’il

baigne sa mélancolie, c’est sur cette ville que toutes les fleurs

se penchent, qu’elles s’amoncèlent en des bouquets tout faits, en

des forêts d’azur, de ténèbre, de rose et d’or; le ciel y est uni

comme une prière, la mer, ah! la mer, je ne pourrais te la décrire,

tant elle est majestueuse, lourde de tendresse et de ferveur, lente,

attirante, absorbante, à la fois câline et dédaigneuse, tant elle est

la mer des contes de fées qu’on se rappelle la nuit et des Mille et une

Nuits qu’on scande le soir, tant elle est la mer d’Orient, la mer des

nostalgies; elle est belle à ne pas oser la couper d’une rame ou d’un

éperon de vaisseau, eh bien! les gens riches ont de l’estime pour cette

ville parce que, au-dessus de la mer, en bordure des fleurs, défiant le

ciel de deux mâts de cocagne, une salle de jeu s’étend, se vautre,—qui

leur coûte cher.

J’entrai dans cette salle de jeu.

Rien n’est plaisant comme de jeter—volontairement—quelque argent aux

gens riches comme à des fauves.

Des tables sont là, creusées d’un trou où une bille roule, guettant

un trou plus petit—et où l’on peut sans danger oublier des pièces de

monnaie.

Des êtres sont assis, sont tapis le long de la table—et des êtres sont

debout derrière, et, au milieu de la salle, des êtres s’attardent à

défaillir et à rester hagards, n’ayant plus de quoi s’asseoir, n’ayant

plus de quoi se tenir debout, n’ayant plus de quoi regarder.

Et malheur à l’argent qui tombe sur ces tables! Ce n’est pas en un

plomb vil qu’il se transforme, c’est en de petits pains à cacheter

blonds ou gris, en petits pains à cacheter qui ne cachètent rien et qui

s’engluent et qui s’enfuient. Les êtres qui cernent cet argent ont des

têtes où il se reflète, en son horreur soudaine, têtes plombées, têtes

bossuées comme les pièces qui ont beaucoup roulé; têtes de cauchemars

comme les écus qui ont longtemps dormi; têtes vieillies tout à coup de

toute la vieillesse de ces pièces, de ces écus qui les quittent, qu’ils

chassent; têtes creusées, sinistres, punies de tous les crimes, de

toutes les douleurs des rois dont les effigies s’impriment, se figent

et s’effacent parmi le disque gris ou blond.

Les femmes déposent leur beauté et leur élégance au vestiaire, avec

leur ombrelle—et se couvrent d’un uniforme tacite de gêne et de

cupidité; c’est une poussière d’or et d’argent qui les embue et ce sont

des rides qui viennent.

Les hommes se ressemblent tous, vieillis, jaunes et verts.

Je perdis bien évidemment à ce jeu de perte et de perdition et je ne

m’obstinai pas en cette prison de cendre et de plomb.

Je me précipitai dans le soleil, dans les fleurs, dans les arbres et

dans la mer.

* * * * *

C’était le temps où le printemps tremble sur les côtes, où les arbres

se trouent des murmures hésitants, des murmures impétueux de la vie,

c’était le temps où le crépuscule s’alanguit et repousse le soir dans

la mer, où le jour veut avoir le temps de mourir et de s’étendre

paresseusement sur les flots.

Le soleil s’évanouissait dans de l’azur, c’était le moment de l’azur,

où l’azur veut tout conquérir, veut tout avoir, veut être tout, où il

couvre, où il masque tout, jusqu’à la médiocrité, jusqu’au néant, où il

s’épand, en coulées larges et sûres, presque par blocs, sur les arbres,

sur les fleurs et c’est un azur profond et massif, un azur plein,

vivace, torrentiel et calme.

Je ne m’assis pas au bord de la mer: c’est une mer devant laquelle on

ne doit pas s’asseoir, c’est une mer qui veut qu’on la respecte.

L’azur léger qui, en un balancement léger, s’en venait mourir au ras

de la terre, à la pointe du roc, s’épaississait tout de suite d’un

azur plus lourd, d’un azur de puissance, presque indigo; du mauve se

gonflait des violets les plus sombres, les plus veloutés, lumineux

d’une lumière intime et lointaine.

Pas un bruit, pas un souffle pour troubler l’atmosphère de

prédestination, le silence de gestation, le crépuscule d’apothéose.

Et j’entendis un souffle, moins qu’un souffle, un rythme secret.

Je regardai.

* * * * *

Sur les larges et plats degrés qui descendent insensiblement à la

mer, une forme glissait, sans couper le ciel, sans violer l’azur,

une forme qui se mariait à l’azur du ciel, à l’azur de l’heure, une

forme rythmique, en son rythme secret, mélodieuse comme le silence

et lente comme le crépuscule. Et, devant cette mer où l’on ne voit

jamais personne, devant cette mer jalouse de sa beauté, égoïste en

sa splendeur, devant cette mer qui ne chante que pour soi, qui n’est

coquette que pour soi, devant cette mer qui semble grosse d’un dieu

inconnu, devant cette mer d’indifférence et de pudeur, devant cette mer

de mystère, je crus voir s’avancer je ne sais quelle ondine, je ne sais

quelle nymphe de pudeur et de mystère, je crus à une apparition, je

crus que je troublais une cérémonie, que je troublais un rite.

L’ondine qui descendait était la grâce et la jeunesse et, en ce

soleil couchant, en cet azur tyrannique, en ce midi autocratique,

elle apportait comme un reflet, comme un rayon de lune—et de lune

allemande, comme un reflet des lacs d’Écosse, comme un reflet des ciels

de l’Écosse aux ciels gris-perle.

Il y a des nuances dans le silence: j’étais si ému que je voulus me

taire davantage, d’un silence plus anxieux et plus respectueux.

Et des paroles glissèrent à moi, de l’ondine glissante. Oh! des paroles

qui n’outragèrent pas le paysage, qui n’humilièrent rien en la nature,

des paroles de paix en la paix universelle, des paroles profondes en la

profondeur du mystère.

—C’est vous? demanda la nymphe. Quel beau soir!

Je la connaissais! J’eus devant la mer; le scrupule de ne pas trop me

la rappeler, de ne pas l’interroger sur sa santé et sur des choses

autour d’elle.

Elle me paraissait nouvelle, fille de cette ville et de cette mer: je

ne l’avais pas remarquée jusque-là; je l’avais rencontrée et saluée

sans la remarquer.

Et j’avais envie de pleurer à ses pieds.

Jamais je ne fus plus faible, jamais je ne me sentis plus près des

choses, plus près de m’évanouir dans les choses.

La nature qui ne me frappe jamais parce que je la sens en moi, que je

n’admire jamais, parce que je l’admire trop, que je ne puis exprimer

de mots parce que je la sens de tout moi, de mon cœur, de mes yeux,

de mon âme, de la volupté et de la souffrance de tout mon corps et de

mon âme élargie, aiguë, immense, les arbres, les fleurs, les rochers,

le ciel et la mer même, tout se cabrait, se convulsait en moi, tout se

déchirait, tout se lamentait, tout s’exaltait en moi, d’un spasme.

—Oui, dis-je, c’est un beau soir.

De quel ton avais-je parlé? J’avais parlé la langue de l’amour, car

elle me considéra étrangement.

—Je ne vous ai jamais entendu parler ainsi. Vous avez mal?

Je ne la regardai pas. Elle était là qui errait sur la mer, qui

emplissait l’immensité et je la fixais tout près, là-bas, et ailleurs

dans le vague et dans le vide.

—Oui, répondis-je, j’ai mal. Mais ce n’est rien!

Non, petite fille, ce n’est rien, c’est tout,—et c’est plus et c’est

pis et c’est mieux. Ma vie,—mais qu’est-ce que ma vie?—vient de

s’échouer au bord de cette mer, au bord de ce rocher. Mais non! ce

n’est pas un naufrage:

C’est un appareillage sur cette mer sans barques, sur cette mer

fraternelle, orgueilleuse comme nos deux âmes.

Et nos deux âmes et nos deux songes s’en vont sur cette mer, en une

étreinte. Tu ne le sais pas: je ne te le dirai pas. Les fiançailles

doivent être secrètes et rien n’est discret comme la mer, rien n’est

discret comme la beauté.

Tu me dis, petite fille:

«La mer est magnifique de sévérité. Ne voyez-vous pas qu’elle se glace

en pensant aux joueurs de là-haut. Pauvres gens!»

La mer ne se glace pas, petite: elle se fait plus lente pour mieux

permettre à notre songe, à notre âme de s’enlacer sur elle.

Mais je ne voulus pas rompre le charme.

Je dis:

«La mer a autre chose à faire ou à ne pas faire. Elle ne sait pas ce

que sont les joueurs. Le seul jeu qu’elle admette, c’est celui de la

fatalité et de l’éternité. Elle ne pense pas, étant indolente et ne se

prête pas à des pensées: elle est indulgente seulement aux rêves parce

que les rêves voguent au-dessus d’elle, en ne la caressant qu’à peine,

elle est indulgente aux désirs qui meurent sur elle et à l’amour qui a

des ailes.»

Je parlais bas, en cette chapelle d’immensité.

L'Holocauste: Roman Contemporain(#51269) · 第 1 / 16 段