Criquet ne mourut pas: on ne meurt pas comme on veut, quand on veut; un
mois plus tard on l'eût même étonnée en lui rappelant qu'une seconde
elle avait souhaité disparaître.
Elle était revenue se coucher grelottante dans ses draps humides;
une bronchite, dont personne ne sut la cause, la tint longtemps
alitée, le cœur et le corps engourdis dans les feuilles d'ouate qui
l'enveloppaient comme une larve au fond de son cocon.
De ces jours, elle ne garda d'autres souvenirs que l'odeur âcre de
l'iode qui monte dans le nez, met sur la langue un goût de fer et la
molle brûlure des cataplasmes. Mais elle avait aimé l'atmosphère close
de la chambre où se glisse la lumière nacrée par la mousseline des
rideaux, les pas étouffés, les voix assourdies, l'effleurement d'une
main sur le poignet ou sur le front, le cliquetis de la cuiller contre
la tasse et, vers la nuit, quand la lampe n'est pas encore allumée,
les flammes roses du feu, dansant en reflets sur le plafond. Elle
écoutait passer les heures qui s'en allaient une à une au timbre clair
de la pendule et savourait les jours égaux. C'était comme une trêve
bienfaisante entre la vie d'hier et celle de demain: nul souci, nul
regret, nul désir, la halte serait rapide...
Les paupières abaissées, elle rêvait de choses vagues et héroïques: son
navire glissait sur les flots éblouissants, colorés par un ciel d'or et
de pourpre: elle était sur le pont, officier, grand, svelte, cambré, le
bras tendu vers des rivages fleuris où l'on voyait, entre les arbres
chargés de fruits, danser de jeunes négresses. Des cités féeriques, des
caravanes bariolées, des fêtes et des combats défilaient ensuite tour
à tour devant ses yeux fermés: elle était à la fois le témoin et le
héros de ces épopées merveilleuses, oubliant son corps frêle de malade
qu'accablait le poids des draps trop chauds.
Tout lui était prétexte à s'évader: le soir, quand la brume de novembre
entrait par la fenêtre un instant ouverte, lui apportant les fumées
amères et les cris de la ville, elle cachait sous les couvertures son
visage frileux, évoquant avec bonheur le grand vent glacial qui hurle
autour d'une barque en détresse. Ou bien si son pied fuyait le contact
brûlant de la bouillotte, elle se voyait aussitôt, silhouette casquée,
toute noire sur le foyer rouge, grimpant à l'échelle dressée devant une
maison en flammes.
La pluie tombe sur les rues boueuses? Qu'importe puisque, pour elle
seule, luit l'éclatant soleil, celui qu'elle admirait toute petite
et qui plus tard s'est assombri. Et si sa main tremble en soulevant
la tasse de tisane, qu'importe encore? La couverture au menton, ne
devient-elle pas, selon son caprice, marin, explorateur, missionnaire?
Souvent, aux heures de fièvre, un petit derviche sortait du mur pour la
visiter. Il faisait, en tapant dans ses mains sèches, trois tours sur
lui-même qui soulevaient en auréole sa courte jupe blanche, inclinait
cérémonieusement devant Criquet son fin visage olive surmonté d'un
turban et demandait: «Faites un vœu, Camille.»--«Être un homme»,
répondait tout de suite Criquet. «Il en sera selon votre volonté»,
prononçait le derviche. Un nouveau salut, un claquement de mains,
trois tours de jupe envolée et le petit derviche rentrait dans le mur.
Criquet l'appelait son ami et parfois croyait en lui. Elle en parla
même à Suzanne qui sourit avec des yeux graves et lui mit aussitôt le
thermomètre sous le bras.
Pourtant un jour, il fallut bien se lever. Dès que Camille fut assise
au coin du fauteuil trop vaste où elle meurtrissait son dos amaigri,
ses rêves l'abandonnèrent brusquement.
«Voilà, se disait-elle en clignant ses paupières baissées et en
fronçant le nez; je monte sur le pont de mon vaisseau, la mer est grise
et un gros brouillard roule au-dessus. Je relève le col de ma vareuse,
je bats la semelle pour me réchauffer, je me donne de grands coups de
poing sur les omoplates, comme les cochers...»
Mais, soulevant les bras, elle apercevait ses poignets posés comme des
baguettes blanches sur les appuis du fauteuil et ses jambes, baguettes
noires étendues vers le feu. Les chimères en tapisserie, sur le dossier
de la chaise, en face d'elle, lui tiraient une langue en laine rousse
et le Racine de la pendule, sous sa perruque de bronze, la contemplait
avec une ironie hautaine.
Ils étaient presque ses seuls compagnons. M. Dayrolles venait de
rentrer de voyage avec une crise de foie si grave qu'il ne quittait
plus sa chambre.
Le docteur Mourot lui faisait de longues visites, apparaissant à la
porte de Criquet tout juste le temps d'agiter sa grande main molle, en
disant d'une voix graillonnante:
--Allons! Allons! Ça va mieux, ça va bien! On dansera bientôt le
cake-walk.
Michel entrait de temps à autre, l'air gêné; les garçons n'aiment pas
les malades; d'ailleurs le souvenir de leur dernière scène restait
entre eux. Suzanne, sa mère, miss Winnie passaient auprès de M.
Dayrolles la plus grande partie de leur temps. Et Criquet immobile
comptait pendant de longues heures les feuilles vertes qui entouraient
les pavots bleu pâle courant en frise le long du mur: «Le bouton en a
trois, la fleur, quatre...»
Ou bien elle écoutait vaguement sa sœur qui, dans le salon, déchiffrait
des sonates de Beethoven, hésitant, s'arrêtant parfois, tandis que
continuaient imperturbables les claquements du métronome et la voix
fausse de miss Winnie, psalmodiant: «Un, deux, trois... Un!»
C'était la vie quotidienne avec ses détails secs et précis, la vie sans
imprévu, monotone et morne, que demain elle reprendrait.
Une légère douleur, entre les épaules, là où la peau tannée par l'iode
se détachait en lambeaux de cuir brun, lui procurait une minute de
distraction.
Puis les questions maladives qu'elle s'était posées naguère
s'emparaient de nouveau de son esprit.
--Pourquoi, mais pourquoi suis-je moi? se demandait-elle tout bas.
Quand elle apercevait dans la glace, entre les écrans de paille
tressée, la tache presque rose de ses cheveux, un œil qui bougeait, un
doigt dressé, mince et blanc:
--Comment est-ce que je sais que ça, c'est moi? murmurait-elle avec une
surprise alanguie. Est-ce que je suis moi parce que je dis que je suis
moi?
A plusieurs reprises, elle répétait du bout des lèvres les mêmes
paroles dont bientôt elle cessait de comprendre le sens. Mais pourquoi
sa bouche remuait-elle?
Dans la rue un tramway s'ébrouait lourdement avec un ronflement
nasillard:
«On dirait un bourdon», pensait vaguement Criquet.
Une fleur, un petit corps roux et velu, des odeurs ferventes
traversaient sa mémoire. Puis le carré de la fenêtre s'embrumait, les
pavots du mur, les dragons de la chaise s'effaçaient, les sons du piano
s'évanouissaient... Criquet s'était endormie.
--Prendre un cerceau pour aller à une matinée dansante, c'est bien une
idée de Criquet, faisait Michel d'une voix maussade, quelques jours
plus tard. Si tu t'en sers, avec tes longues jambes et ton dos rond,
tu auras l'air du kangourou boxeur. Et si tu continues à ne pas t'en
servir, je voudrais bien savoir pourquoi tu l'as emporté?
--Je ne le sais pas moi-même, répondit Criquet.
Elle parcourut d'un regard l'avenue large et blanche entre les pelouses
givrées, les arbres lointains du Bois dont les branches inscrivaient
leurs nervures élégantes sur le ciel gris, vit à son côté Michel, le
nez bleui, les traits tirés, les deux mains dans les poches de sa
capote de lycéen, miss Winnie, le visage barré par un pan d'étole de
fourrure et dont l'aigrette verte scandait d'un hochement chacun des
pas allongés et secs; baissant alors la tête avec un soupir, Criquet
serra nerveusement le cercle de bois usé qui ne lui venait plus qu'au
genou. En le sentant là, comme autrefois, tiède et dur dans sa main, il
lui semblait que son cher passé d'insouciance durait toujours.
Elle désirait se tromper et tromper les autres, prolonger l'instant
indécis... Aujourd'hui surtout, jour de sa première sortie,
n'avait-elle pas le droit d'être heureuse?
En s'habillant, tout à l'heure, elle était agitée, le souffle rapide,
les mouvements vifs: elle quittait enfin sa chambre fermée, elle allait
revoir le ciel, les arbres, les rues, les voitures, les gens aux
visages mélancoliques ou souriants; Michel, qu'elle avait si peu aperçu
pendant sa maladie, l'accompagnait.
Mais le temps était hostile, l'air immobile et coupant, le ciel dur,
les arbres figés. La terre était aride; chaque brin d'herbe, gainé de
gelée blanche, semblait un glaive luisant.
Camille était vaguement blessée de cette indifférence. Cette promenade
qu'elle avait tant souhaitée, son retour à la lumière, au monde, rien
ni personne n'en semblait donc ému? Elle désira un peu de sympathie:
--Il y a plus d'un mois que je n'étais sortie, dit-elle.
La phrase tomba dans le silence. Miss Winnie jugea inutile de répondre
à une remarque évidente. Elle tira de son manchon un mouchoir de soie
quadrillée--les mouchoirs de fil, assurait-elle, lui écorchaient le
nez--essuya les gouttelettes qui s'arrondissaient autour de chaque
poil de son boa, tamponna sa voilette en face de sa bouche, puis cacha
de nouveau sous la fourrure son grand menton triste. Quant à Michel,
il suivait du regard une amazone au chapeau rond qui, ramassée sur sa
selle, sautait à chaque bond du lourd cheval, entouré de vapeur.
--Pas de style! grommela-t-il, la lèvre dédaigneuse.
--C'est bien le vingt novembre que je suis tombée malade, n'est-ce pas,
miss Winnie? continua Camille.
Mais miss Winnie se contenta de hocher la tête. Alors Criquet se sentit
tout à coup faible, petite et seule. Ces voitures, ces autos, ces
bicyclettes roulaient, trépidaient, filaient dans un monde qui n'était
pas le sien; ces passants grands, gras, bien vêtus lui prenaient sa
part d'espace et de joie. Le froid mordait ses mollets, raidissait
ses doigts et ses orteils, glissait dans ses manches un peu courtes
pour pénétrer jusqu'à son cœur... Elle aperçut dans un arbre un pinson
au gros bec mélancolique qui sautait silencieusement de branche en
branche: «Il doit avoir les pattes gelées, pensa-t-elle, ses pauvres
petites pattes toutes nues...»
Que faire lorsqu'on a froid, lorsqu'on est triste? Courir. Criquet
asséna un grand coup de baguette à son cerceau et s'élança. Mais le
cerceau d'abord et Criquet à sa suite s'abattaient bientôt contre le
manteau de loutre d'une dame élégante qui trébucha.
--Maladroite! murmura cette dernière.
Et tout en époussetant la fourrure de ses doigts gantés elle ajouta, se
tournant vers son mari:
--Quand on joue encore au cerceau à cet âge, on devrait au moins faire
attention...
--Tu vois, grommela Michel, tu nous rends grotesques!
Persuadé qu'il était le point de mire de toutes les femmes, il avait
pris pour lui le coup d'œil méprisant de la jolie promeneuse.
Camille rougissante, marchait lentement, appuyée sur son cerceau. Sa
course lui avait donné des palpitations et ses jambes tremblaient,
raides et alourdies. Oubliant qu'elle venait de passer plusieurs
semaines au lit, elle se désolait:
--C'est fini, répétait-elle tout bas, je ne sais même plus courir! Je
suis vieille...
Elle inclinait la tête pour paraître moins grande, pliait un peu les
genoux à cause de sa robe courte; de temps à autre, elle avait un
mouvement nerveux du coude, comme pour écarter l'attention. Si elle
sentait qu'un promeneur allait la regarder, elle tournait brusquement
la tête.
Quand un homme passait, elle enviait son air résolu, sa démarche
alerte. Mais les femmes retenaient davantage son attention; elle
s'étonnait de les voir, le visage plein, rose, satisfait, cingler sur
le trottoir, la poitrine en proue, laissant des parfums en sillage.
Elle se disait: «Comment ont-elles l'air si heureux? Elles doivent tant
s'ennuyer!» Et elle se retournait pour les suivre du regard.
--Quelle façon tu as de dévisager les gens! fit Michel qui l'avait
rejointe. Tu vas encore te faire apostropher...
--Je me demande... dit Camille hésitante.
--Quoi?
--Je me demande à quoi peuvent bien penser toutes ces femmes?
Michel leva le nez avec importance:
--Peuh! fit-il. A peu de chose: à leur robe, à leur chapeau... à leur
amant...
--A leur amant? Un amant, Michel, c'est bien quelqu'un qu'on aime
d'amour?
--En voilà une question! Ne fais pas la bête. Tu le sais bien.
--Mais ces dames-là sont déjà mariées?
--Eh bien, quoi? demanda Michel agacé.
Criquet réfléchit un instant.
--C'est que... reprit-elle timidement... tu sais, moi, je n'ai jamais
beaucoup pensé à ces choses-là... Je croyais qu'on aimait quelqu'un
d'amour avant de se marier...
Michel eut un petit ricanement. Il tourna la tête pour voir si miss
Winnie se trouvait à une distance convenable, repoussa son képi en
arrière, se campa devant sa cousine, et déclara avec suffisance:
--Tel que tu me vois, mon vieux Criquet, je suis l'amant d'une femme
mariée!
Il pensait à une crémière du quartier, qui, les jours de sortie, lui
souriait d'un air engageant pendant qu'il buvait un lait chaud sucré.
Mais il ne produisit pas l'effet attendu. Camille attachait sur lui des
yeux surpris, incrédules:
--Puisque tu ne peux pas l'épouser?
Elle médita un instant:
--A moins que tu ne veuilles l'épouser plus tard, quand son mari sera
mort... ou qu'elle aura divorcé?...
--Plus souvent! s'écria Michel, brisant d'avance le cœur de la trop
sensible crémière.
Camille resta interdite; puis:
--Alors, pourquoi faire? demanda-t-elle.
--Que tu es sotte, non, mais que tu es sotte! Pourquoi faire? Pour
l'embrasser, pour la caresser, pour...
Gêné par les yeux clairs, plus grands, plus fixes:
--Et puis zut, flûte! C'est trop difficile de parler de ces choses avec
une fille...
Et il haussa les épaules.
--Alors, continua Camille, rouge et sérieuse, on peut dire à des femmes
qu'on les aime, on peut les embrasser sans se marier avec elles?
--Tu en as de bonnes! S'il fallait convoler avec toutes celles...
Il acheva par un rire. Puis, content d'afficher un cynisme qui le
faisait homme:
--On le leur promet bien parfois; mais quant à s'exécuter!...
Il eut un nouveau rire dont il exagéra la brutalité.
--C'est mentir, Michel, c'est un parjure, fit Camille d'une voix
tragique.
--Mentir à une femme, ce n'est pas mentir, déclara le lycéen d'un ton
catégorique.
Camille eut un sursaut et, la bouche à demi-ouverte, le visage
perplexe, se tut.
On avait pris une allée latérale qui conduisait à Neuilly. Miss Winnie
s'étant arrêtée de nouveau pour essuyer son écharpe de fourrure,
Criquet et Michel s'arrêtèrent également.
Un homme et une femme s'avançaient vers eux. L'homme, une casquette de
cycliste posée en arrière sur une touffe trop noire et trop frisée, un
foulard jaune enroulé autour du cou, pelait une baguette en sifflant;
la femme, toute jeune, avait une figure ronde, rouge et joyeuse, comme
enfouie sous un épais bourrelet de cheveux gras d'où sortaient ses
regards mobiles et hardis; elle faisait craquer des noix entre ses
dents solides, les épluchait avec des mouvements de guenon, et de
temps à autre passait ses doigts dans les coques d'un ruban cerise qui
soulignait la blancheur de sa nuque.
Michel pivota sur les talons pour la suivre des yeux:
--Gentille!... dit-il en sifflotant.
Puis s'adressant à Criquet:
--En voilà une, tiens!
--Une quoi?
--Une femme qu'on embrasse, qu'on aime... qu'on n'épouse pas...
Et le rire odieux retentit encore dans le cœur de Criquet. Elle
recula d'un pas, fixa sur son cousin des yeux d'effroi, de tristesse,
d'horreur:
--Toi, Michel, toi, tu pourrais embrasser cette femme, cette vilaine
femme-là... que tu ne connais pas?
--Pourquoi pas? Elle est fraîche, belle fille...
--Oh! s'écria Camille suffoquée.
Et après un silence:
--Mais l'homme qui est à côté d'elle, moi, je ne pourrais pas le
toucher, pour rien au monde, et s'il me touchait, je crois que j'en
mourrais!...
--Naturellement... Tu es une fille... Ce n'est pas la même chose.
Criquet cherchait les mots capables d'exprimer son indignation. Elle
n'en trouvait pas. Mais, sentant monter de grosses larmes, de ces
larmes qui coulent et mouillent:
--Tu me répugnes! cria-t-elle.
Puis elle donna un grand coup de baguette sur son cerceau et partit en
courant...
Elle n'avait plus froid. Ses oreilles étaient brûlantes. Une douleur,
une colère confuses lui gonflaient le cœur. Michel la délaissait.
Michel embrassait des femmes en cheveux, des femmes mariées.
La vie ne finit donc pas quand on est marié? L'amour n'est pas le
sentiment simple et facile qu'elle s'imagine, la formalité qui précède
le mariage, aussi obligatoire que la robe blanche et les cadeaux? Il
lui apparaît tout à coup comme un mystère trouble, effrayant. Elle
s'aperçoit obscurément qu'elle ignore bien des choses et que ces choses
ne sont pas gaies.
Le ton de Michel, son rire, ses coups d'œil vers la femme au ruban
rouge, la soulèvent de dégoût: «Je ne l'aime plus, je ne l'aimerai plus
jamais», dit-elle tout haut, et elle galope, sans souci de sa fatigue
oubliée, elle assène des coups plus violents sur son cerceau qui vibre,
bondit et file sur le sol glacé.
Elle s'arrête enfin, hors d'haleine. Michel et miss Winnie apparaissent
au loin, tout petits et noirs sur le fond terne; les arbres forment
un lacis de lignes embrouillées qui se confondent. Il n'y a dans les
taillis que des feuilles sèches qui ont perdu leurs belles couleurs
d'automne, et des mottes de terre durcie. Le cerceau, après avoir
lentement tourné sur lui-même, s'affaisse près d'une petite rivière,
immobile sous une couche de glace. Camille se penche: tout semble mort
là-dessous. Elle se rappelle la même rivière au printemps, le fond de
sable doré par le soleil, les têtards aux énormes têtes jaunes, aux
queues agiles, frétillant entre les herbes vives; on n'aperçoit plus
maintenant que des plantes brunes aux bras pétrifiés. Elle frappe
doucement la glace du bout de sa baguette; un petit craquement sec
se fait entendre, des bulles rondes montent en roulant mollement et
s'égrènent une à une sous la vitre transparente, puis les plantes
ouvrent leurs bras endormis qui semblent s'étirer et ondulent avec une
faible douceur.
--Que fais-tu là? interroge Michel qui l'a rejointe.
Il la regarde, un peu craintif.
Mais Criquet lève vers lui des yeux encore rouges, limpides quand même
et sans rancune.
--Tu vois, dit-elle joyeusement, avec un sourire, je viens d'éveiller
la rivière...
On venait d'arriver au pavillon où se donnait la matinée à laquelle
les Dayrolles devaient assister. Miss Winnie était partie après avoir
expliqué à un vieux monsieur distrait que la maladie de son père avait
retenu Suzanne. Michel venait de disparaître par une porte de lumière
rose d'où sortaient des éclats de voix et des rires; et Camille, dans
l'antichambre, sous le jour blafard de la fenêtre étroite, parmi les
manteaux amoncelés et les rangées de snow-boots, se tenait gauchement
debout en face d'un vieux monsieur qui la contemplait d'un air vague
par-dessus son lorgnon.
Apercevant une bande de poignet rouge tranchant sur son gant clair,
elle tira sa manche en détournant obstinément la tête; puis elle se
baissa pour remonter son bas et enfin, d'un mouvement nerveux, releva
vivement les yeux vers le regard qu'elle sentait attaché sur elle, à
travers les vitres brillantes.
--Préférez-vous la société des jeunes gens ou celle des enfants,
mademoiselle? demanda le vieillard d'un ton solennel. Ici--et il
indiquait la porte ouverte--c'est notre petite matinée, oh! bien
modeste, une vingtaine de couples, tout au plus... Là...
Mais Camille l'interrompit:
--J'aime mieux les enfants, s'il vous plaît, monsieur, dit-elle
rapidement.
--Parfait! Parfait! fit le vieillard d'un air mécontent, car il n'avait
pu achever sa phrase.
Et, s'avançant vers une porte, il se disposait à entrer quand, tout à
coup, il s'effaça:
--Mes excuses, mademoiselle, prononça-t-il, passez la première:
j'allais oublier vraiment que vous êtes une jeune fille.
--Mais non, monsieur, je vous en prie... C'est tout le contraire,
bafouilla Camille, confuse. Et elle s'aplatit contre le mur.
Le vieux monsieur lui jeta un regard encore plus vexé, puis ouvrit la
porte.
Quelques enfants, avec des boucles sur leurs collerettes de dentelles,
riaient de tout leur cœur, rangés en cercle autour d'un garçonnet
d'une dizaine d'années qui faisait d'affreuses grimaces en allongeant
par secousses rythmées son cou mince au-dessus d'un col empesé.
Le vieillard fit les présentations:
--Mes petits-enfants--je suis huit fois grand-père, mademoiselle!--, de
jeunes amis qui ont bien voulu se rendre à notre invitation et monsieur
Marcel Tourane, le doyen--jusqu'à présent du moins--de cette jeune
assemblée...
Et se tournant vers Criquet avec un salut:
--Mademoiselle?...
--Camille...
--Mademoiselle Camille Dayrolles qui vous fait l'honneur de se joindre
à vous.
Les enfants semblaient pétrifiés; une envie de rire faisait trembler
les coins de leur bouche; Camille, gênée par l'œil goguenard du jeune
Marcel, demeurait immobile, la tête inclinée, les bras pendants.
--Allons! un peu d'entrain, un peu de gaieté! reprit le vieux monsieur.
Connaissez-vous une ronde enfantine, mademoiselle Camille? Car
j'imagine que nos jeunes amis ignorent, pour la plupart, les éléments
de la danse...
--Je sais: _Les lauriers sont coupés_, monsieur. Et puis: _Savez-vous
planter les choux._
--Parfait! Parfait!
Et le vieillard, hochant la tête, retourna dans l'antichambre, avec les
snow-boots et les manteaux.
--Oui! oui! C'est ça: les choux, les choux! crièrent des petites voix
aiguës.
Des menottes gantées battirent, puis se tendirent, s'accrochèrent aux
mains de Camille, et, traînant un peu leurs souliers sans talons qui
glissaient sur le parquet ciré, les enfants commencèrent à tourner.
Camille avait d'abord chanté seule; mais, peu à peu, une voix grêle,
puis une autre se joignirent à la sienne et bientôt ce fut un chœur
nasillard, sur lequel tranchaient les cris rauques du gamin à col
blanc dont le cou se gonflait, et la note en fausset d'une fillette
qui montrait, dans sa bouche dégarnie, deux dents toutes neuves, trop
grosses, et rayées de cannelures.
--Pas si fort! cria-t-on de la pièce voisine.
--... _On les plante avec son doigt!_...
Les enfants se laissent tomber comme s'ils plongeaient; des petites
filles ont le visage entièrement voilé de leurs cheveux; le jeune
Marcel feint de creuser le parquet de ses deux mains, en soupirant
d'effort, tandis qu'un bébé aux yeux solennels gratte le bois avec
application, de son index potelé.
Quand les petits se relèvent, la joie est à son comble. Marcel qui,
maintenant, conduit la ronde, les tire en arrière, puis les ramène
brusquement, si bien que tous les fronts se choquent avec violence. On
dit: oh! en se frottant, puis on rit; un petit garçon, qu'ont heurté à
la tempe les grosses dents neuves de la fillette, rit plus fort que les
autres, une larme au coin de l'œil.
--... _On les plante avec son nez!_...
Un grand tapage; un cercle de menus corps aplatis, des jambes
noires qui frétillent, le bruit mou des nez qu'on «plante». Tout à
coup le gamin facétieux saisit la tête de ses deux voisins et la
cogne à plusieurs reprises contre le parquet; l'un--la fillette aux
dents--rouge, gonflée de sanglots retenus, essuie sur sa lèvre une
goutte de sang qui tache son petit mouchoir; mais l'autre, le bébé aux
yeux graves, se dresse, les bras écartés, la tête renversée, ferme les
paupières, ouvre une bouche immense, grimaçante, tremblante, d'où ne
sort encore qu'un son drôle de clapet. Marcel, en face de lui, le singe
de façon ridicule; une petite fille se précipite pour le consoler; les
autres enfants attendent, les mains près des oreilles.
Et les hurlements arrivent enfin, effroyables, perçants, ponctués de
notes aiguës, de hoquets, de balbutiements et d'appels:
--Ah! Ah! Méchant... Maman! Oh! Oh! Maman!...
--Capon! Cafard! marmotte entre ses dents Marcel.
Et pivotant sur un pied, il tourne le dos d'un air indifférent.
La porte du salon s'ouvre, des têtes se penchent, des exclamations se
croisent, et un tourbillon de soie rose s'abat aux pieds du bébé:
--Mon Roger! Mon amour! Qu'est-ce qu'ils ont fait au trésor à sa maman?
Le jeune Marcel, superbe et dédaigneux, entraîne dans un coin un petit
bonhomme, rond comme un ver de hanneton dans son costume de soie
blanche.
--Veux-tu voir mon oncle? lui demande-t-il.
Et il met les pouces sous le menton de sa victime qui le regarde avec
terreur.
Une fillette tourne sur elle-même, en frappant des mains et en chantant
d'une voix monotone:
Alex-an-dre le Grand
Roi de Ma-cé-doine
Av-ait un che-val
Nom-mé Bu-cé-phale...
Ses cheveux plats et lourds frappent ses épaules, en cadence.
Camille voudrait offrir sa sympathie à la maman du petit Roger. Mais
celle-ci lui lance un coup d'œil irrité, en murmurant:
--Grande bête! Elle ne pouvait pas faire attention?
Alors Camille s'éloigne.
«Décidément, pense-t-elle, je ne m'amuse plus guère avec les enfants...»
Elle entre doucement dans le salon où l'on danse et s'accote contre le
chambranle de la porte.
C'est la fin d'un pas-de-quatre. Le pianiste, derrière son instrument,
allonge le cou pour voir, en s'essuyant les mains. Les jeunes gens
appuyés contre le mur ou groupés au milieu de la pièce démeublée,
passent leur mouchoir sur leur visage et d'un geste furtif tirent leur
gilet. L'un d'eux, long et dégingandé, heurte du front le lustre qui
tinte tandis que les jeunes filles poussent de petits cris niais et
pointus:
--Oh! Monsieur Gaston!
--Voilà ce que c'est de vouloir être le plus grand!
--Vous irez bientôt vous cogner à la lune...
Elles sont assises en demi-cercle, serrées, comme dans leur boîte,
des bonbons fondants blancs, roses, mauves; un peu essoufflées, elles
relèvent avec une épingle mousse une mèche envolée, tapotent leur jupe,
assurent une fleur, font bouffer une dentelle, ou s'éventent, penchées
vers leur voisine pour chuchoter, avec des gestes tendres, des sourires
mutins, un secret frivole qui souligne la grâce de la taille inclinée
ou du bras arrondi. Mais causant, s'éventant, s'ajustant, toutes, d'un
clin d'œil qui met au bord de leurs cils un éclair d'argent, cherchent
le regard des jeunes hommes debout en face d'elles, et si elles le
rencontrent, rient très fort en renversant la tête.
«En voilà des histoires!» se dit Criquet, agacée.
Elle les considère avec surprise. Ce sont donc les mêmes filles qui,
l'an dernier, avaient les cheveux noués d'un ruban sur la nuque, des
tailles plates et des gestes brusques? L'une d'elles surtout s'est
transformée, Jeanne Lasalle, qui n'a guère que quelques mois de plus
que Criquet. Avec sa jupe blanche, presque longue, découvrant le petit
soulier noir, sa taille déjà cambrée, sa figure ferme et ronde blottie
dans une chevelure de cendre bise, son cou qu'elle gonfle, ses regards
malicieux, sa bouche humide, tantôt pincée et tantôt épanouie, c'est
vraiment une femme. Et comme elle manie son éventail, le faisant
palpiter avec une nonchalance onduleuse, ou le fermant d'un petit coup
sec du poignet qui retombe, souple comme une tige!
--Où a-t-elle appris tout cela? se demande Camille stupéfaite. Quelle
jolie figure elle a!...
Criquet soupire un peu. Elle essaie de se rappeler cette Jeanne
bredouillant d'une voix pâteuse au catéchisme, pleurant quand elle
tombait ou trichant aux barres, avec un air pleutre et sournois. Mais
elle sent qu'ici ces choses n'ont guère d'importance.
Ses yeux cherchent une glace. En se haussant sur la pointe des pieds,
elle aperçoit une seconde son visage en pointe, trop pâle, la saillie
de ses pommettes, ses yeux un peu gonflés, son expression gauche et
maussade, sa robe étriquée aux épaules, large à la taille, son cou
engoncé dans un col qui l'étrangle. Et son cœur se serre. Pour la
première fois elle regrette de n'être pas jolie. Jusqu'alors, elle
le constatait sans rancœur. Elle disait avec simplicité: «Je ne suis
pas belle», comme on remarque: «J'ai les yeux noirs», ou: «Je suis
enrhumée». Elle éprouvait même quelque mépris pour les fillettes trop
bouclées, au visage de sucre rose, dont on dit: «Quel amour!»
Et honteuse de ce sentiment nouveau:
«Est-ce que je vais devenir aussi ridicule que les autres?»
songe-t-elle avec humeur.
Le pianiste a disparu derrière son mur laqué de noir; on entend les
premières mesures d'une valse et un remous agite aussitôt les danseurs.
Trois d'entre eux se précipitent ensemble et s'inclinent vers Jeanne.
Michel en est. Jeanne se lève, le visage éclairé de triomphe; elle pose
son éventail au coin de sa bouche, et regardant les trois jeunes gens
l'un après l'autre, d'un air impertinent et perplexe:
--Je ne peux pourtant pas danser avec trois cavaliers, minaude-t-elle.
Elle avance à pas légers en se balançant un peu, tandis que, toujours
inclinés, ils la précèdent à reculons. Elle trouve cela très drôle,
elle rit, la tête rejetée en arrière, les yeux brillants, et deux
fossettes se creusent dans ses joues grasses.
«Comme elle est mince et souple! pense Camille. Moi aussi, je serais
mince sans cette bande de toile...»
Et du doigt, elle touche à travers la robe sa cuirasse épaisse.
--Avec moi, mademoiselle Jeanne, dansez avec moi! crie Michel dont la
voix s'enroue. Il y a deux ans, vous m'avez promis, solennellement
promis, de m'accorder votre première valse!
--Moi, je vous ai promis quelque chose? dit Jeanne d'un petit air
provocant.
--Oui, oui.
--Menteur!
Et du bout de son éventail, elle lui frappe la joue.
--Je ne mens pas... C'était... C'était chez ma tante Dayrolles...
Justement Camille est là. Tu t'en souviens, Criquet?
Il s'est tourné vers Criquet et tour à tour cligne des yeux et la
supplie.
--Je ne me rappelle pas du tout, fait-elle dignement. Mais je sais bien
qu'un jour tu lui as tiré les cheveux et qu'elle a boudé une heure!
Jeanne, les sourcils un peu froncés, la bouche durcie, la détaille
entre ses cils depuis les pieds jusqu'aux cheveux.
--Tiens! Bonjour, Camille... Je ne vous avais pas vue... Comment va
madame votre mère?... Et pourquoi ne dansez-vous pas?
--Maman va bien, merci... Quant à danser, je ne sais pas. Et puis si je
savais...
Elle allait ajouter «On ne m'inviterait pas...» mais elle se mord les
lèvres.
--Mon Dieu, que vous êtes drôle! fait Jeanne, supérieure. On apprend
quand on ne sait pas...
Mais s'avisant que Camille fixe sur Michel des regards désolés, elle
se tourne légèrement vers le jeune homme qui joue avec les glands de sa
ceinture de soie blanche, et, l'éventail haut:
--A bas les pattes, ou je frappe! Je n'aime pas qu'on me touche. Vous
êtes un faiseur d'histoires, monsieur Michel... Allons! ne prenez pas
cette tête lugubre! Si vous êtes bien sage, je vous accorderai cette
valse... parce que cela me plaît... Et parce que je suis gentille...
Avec un signe de tête protecteur à Camille et un sourire de victoire,
elle pose ses doigts sur l'épaule de Michel qui l'enlace et l'entraîne.
Les deux danseurs évincés tournent des visages déçus, hésitent une
seconde, puis, s'élançant tête baissée à travers les couples qui
tourbillonnent, ramènent deux jeunes filles, épaves parmi les sièges
vides. Le cercle s'élargit, les robes claires et mousseuses viennent
battre contre Criquet appuyée au mur; des écharpes effleurent mollement
sa joue, elle sent les haleines tièdes, le parfum des mouchoirs de
dentelle, le vent des éventails, elle surprend les mots chuchotés,
les regards animés ou tendres; la valse la frôle, l'enveloppe de son
souffle et de son ivresse; et pourtant comme elle est seule! Pas un
coup d'œil, pas une parole ne s'égare vers elle. Chaque fois que
passe et repasse Michel, rouge, les yeux étincelants, les lèvres
entr'ouvertes, penché sur le visage radieux et amolli de Jeanne, elle
éprouve une douleur vive, comme si on lui piquait le cœur avec une
petite pointe.
«Il y a deux ans, Michel appelait Jeanne poseuse, chipie. Comme il la
regarde, pourtant! Moi, son amie, jamais il ne m'a regardée ainsi... Je
n'ai pas ces beaux yeux, cette figure lisse et ronde...»
Elle s'aperçoit tout à coup qu'être jolie, c'est tout ce que les hommes
exigent des femmes, tout ce qu'ils aiment en elles. Cependant, on vient
au monde jolie ou laide. On n'y peut rien. Alors?
Ce sentiment d'injustice mêlé à sa jalousie confuse, l'irrite et
la désole. Et soudain, elle revoit un musée de cire, où on l'avait
conduite, étant petite. Sur ce même air de valse, un automate vêtu de
velours bleu montrait du doigt, en dodelinant de la tête, son cœur
battant dans sa poitrine ouverte.
«C'est là que j'ai mal...», se dit-elle.
Voici, en face, sur la cheminée, un beau chardon sec, aux nuances
bleuâtres, comme il en pousse dans le sable de l'île Aulivain... Tiens!
cette nuque blonde dont luisent les poils ras? Mais c'est Jacques! Il
vient de passer plusieurs mois en Allemagne. Oh! lui, du moins, sera
heureux de la rencontrer, on parlera de Suzanne!
Toute joyeuse, elle se faufile le long du mur, passe derrière le piano
où le musicien plaque des accords sauvages, et débouche près de la
cheminée. Jacques y est accoudé. Il cause avec une dame en rose, la
mère du petit Roger. Elle a des grands yeux sombres, une bouche rouge
en arc, des bandeaux noirs et une lourde natte en diadème. Jacques
admire des œillets couleur de vin, piqués à son corsage.
--Ce n'est pas possible, dit-il, ces fleurs sont naturelles!
Il se penche comme pour les respirer, si bas que son visage
semble effleurer les belles épaules un peu hautes. La dame recule
imperceptiblement, sourit, baisse les yeux, puis les relève aussitôt,
si grands que ses cils frisés vont toucher la ligne pure des sourcils.
--Pourquoi fait-elle cette drôle de tête? se demande Criquet.
Puis, comme son cousin ne se décide pas à bouger, elle le tire
doucement par le pan de son habit.
--Ah! c'est toi, Criquet? fait-il en se retournant.
--Oui, c'est moi... Je suis si contente de te voir! Je voulais te dire:
Suzanne...
Elle s'arrête. Le visage de Jacques, distrait, impatient, n'a pas
changé.
--Eh bien, Suzanne?
--Elle n'a pu venir aujourd'hui, parce que papa est malade...
--Je sais...
--On va peut-être lui faire une opération dans un mois ou deux...
--Je sais, je sais... Maman me l'a dit... j'irai demain voir mon
oncle...
--Dis donc, Jacques, je crois que si Suzanne avait deviné que tu serais
ici...
Mais Jacques s'est déjà retourné vers la jeune femme. Il prend
l'éventail suspendu par un ruban au poignet mince, l'ouvre, regarde
au travers, s'évente et rit d'un air câlin. Il ne tient pas à savoir
ce que Suzanne aurait dit ou fait. L'aurait-il déjà oubliée? Comme il
pleurait pour elle, il y a quelques mois!
Déçue, Camille retourne vers son coin, se blottit dans l'angle de la
porte.
«Tout est changé, pense-t-elle, moi comme les autres.»
Les lanciers, de nouveau! Cette journée ne finira donc jamais!
Quatre couples se sont formés, et, debout près de Camille, attendent.
Les jeunes gens passent la main dans leurs cheveux, essuient les verres
de leur lorgnon, se dandinent en regardant avec inquiétude du côté du
pianiste: les demoiselles remontent leurs gants et piétinent d'un air
mutin.
La première phrase du quadrille égrène enfin ses notes lentes et
maniérées; les visages se détendent, les jeunes gens s'inclinent,
les jeunes filles se suspendent à leur bras arrondi, et les groupes
s'ébranlent, tournant en cercle d'un pas solennel et rythmé.
Qu'ils sont grotesques! Il y a un petit homme tout rond, tout rouge et
tout suant, que sa longue danseuse tient dédaigneusement à distance,
d'un coude pointu; quant à cette grosse, au nez retroussé, avec ses
bras courts et cette façon de rebondir qui gonfle ses jupes, c'est une
balle de caoutchouc, un peu molle et déjà dégonflée. L'autre, en face,
une jolie brune qui a une tête minuscule, des bandeaux plaqués, un nez
busqué, une taille plate et pliante, on dirait une de ces longues bêtes
vertes aux bras croisés qu'on appelle des mantes religieuses!
Et Criquet se déride. C'est vraiment bête, la danse! Que serait-ce donc
s'il n'y avait pas la musique?
Criquet se bouche les oreilles. Alors, tous ces gens qui, sans raison,
agitent les bras et les jambes, avancent, reculent, esquissent des
gestes de marionnettes et des plongeons de pantins, s'écartent, puis
tout à coup se ruent violemment les uns sur les autres, s'empoignent,
tourbillonnent et sautent comme des grenouilles épileptiques, lui
apparaissent si cocassement bouffons que, sa mélancolie soudain
dissipée, Criquet rit de tout son cœur!
Mais elle aperçoit, appuyé de l'autre côté de la porte, un monsieur
pas très grand, pas très beau, un peu voûté, vieux déjà, avec une
barbiche grise en pointe et une minuscule rosette à la boutonnière,
qui la regarde avec des yeux clairs, si pleins d'intérêt et de bonté,
que Criquet répond aussitôt par un signe de tête complice, un sourire
confiant.
--Ils sont drôles, dit-elle en indiquant du menton les couples
confondus en une mêlée frénétique.
--Assez drôles, fait le vieux monsieur. Mais ce n'est pas à votre âge
qu'on remarque ces choses. Vous n'aimez donc pas danser?
--Non... D'abord, je ne sais pas...
--On apprend...
--C'est ce que me disait tout à l'heure la jeune fille qui est
là-bas... qui danse avec le lycéen... Elle est jolie, n'est-ce pas?...
Non, voyez-vous, je sens que je ne pourrais pas apprendre: on me dit
que je n'ai pas d'oreille, je chante faux; alors...
Un silence, puis gravement:
--Du reste, même si je savais, je ne danserais pas: puisque ce sont les
garçons qui invitent les filles.
--Eh bien?
--Eh bien, il ne m'inviteraient pas!
--Quelle idée!
--Ce n'est pas une idée...
Criquet secoua la tête un peu tristement. Ses regards cherchèrent
Michel.
--Tenez, dit-elle, le lycéen que je vous ai montré, c'est mon cousin.
Nous étions amis, autrefois. Aujourd'hui, il ne fait pas attention à
moi, et il danse avec Jeanne, dont il se moquait l'an dernier... Les
garçons n'aiment danser qu'avec les filles qui sont jolies...
--Vous ne vous trouvez pas jolie?
--Oh! non, alors!... Autrefois, je m'en moquais, je crois que
maintenant cela va me faire de la peine...
Et Criquet soupira.
--Mais vous n'êtes pas laide!... Voyons, regardez-moi un peu... Pas
avec cet air gauche et malheureux... Là, comme ça! Vous n'êtes pas
laide du tout, mademoiselle...?
--Camille. Mais on m'appelle Criquet.
--Très gentil, Criquet. Résumons, mademoiselle Criquet: vous avez des
cheveux superbes...
--Rouges!
--C'est très joli, les cheveux roux! Allez-vous quelquefois au Louvre,
dans les Salons? Oui?... Vous en avez bien vu, dans les tableaux!
--Oui, mais les tableaux, c'est des tableaux.
--Quant à vos yeux, ils sont vifs, d'une couleur rare...
--Oh! Monsieur, des yeux verts!
--Eh bien quoi? Je vous assure que les yeux verts ne passent pas pour
une difformité!
--Vrai?
--Mais oui!
--Ça, c'est drôle! Dans les livres que je lis, je n'en ai jamais vu
qu'aux personnages ridicules ou méchants.
Le vieux monsieur continuait son examen:
--La taille... Mon Dieu, la taille pourrait être plus... déliée. Mais
vous mincirez, je pense. Quel âge avez-vous? Treize ans? Quatorze ans?
--Non, bientôt quinze, fit Criquet d'une voix rapide.
Puis elle reprit:
--Oh! ma taille!... Mais je suis très mince, vous savez?... Seulement,
c'est la bande...
--La bande?
--Oui...
Camille baissa la tête, gratta un instant ses bottines l'une sur
l'autre, puis tout à coup, rejetant ses cheveux en arrière, dit
résolument:
--Écoutez, monsieur, je vais vous confier ce que je n'ai jamais confié
à personne; parce que vous m'avez parlé quand j'étais toute seule dans
mon coin et que vous avez l'air très bon... Si je parais si carrée,
c'est à cause d'une longue bande de toile épaisse qui est roulée des
tas de fois autour de ma taille: sans cela je serais mince, mince comme
Jeanne là-bas... Voilà!
Les yeux du vieux monsieur brillaient de curiosité.
--Voilà, en effet! dit-il. Maintenant vous allez m'expliquer, je pense,
pourquoi cette bande?
--... Pour des masses de raisons. Mais la principale, c'est que je ne
voulais pas avoir l'air d'une fille.
--Comment? A votre âge, d'ordinaire, on soupire après les jupes
longues, les éventails, les coiffures compliquées, que sais-je?
--Les autres, peut-être... Mais moi, oh! j'aurais voulu, j'aurais tant
voulu être un garçon!
Camille joignit les mains, tordit ses doigts qui craquèrent, les
croisa vivement derrière sa tête; et, oubliant ce qui l'environnait,
les yeux fixes, la voix haletante:
--Les garçons, reprit-elle, ils ont toutes les chances! Il leur arrive
de belles aventures, ils gagnent de l'argent, des honneurs, de la
gloire... Et tenez, même pour danser, ils peuvent choisir qui leur
plaît... Pour se marier aussi... Ils ont gardé pour eux le meilleur de
la vie... Ils sont égoïstes, les hommes, ils sont méchants, ils sont
brutaux!... Je les déteste, oh! comme je les déteste!
Elle frappa du pied, la voix brisée par un petit sanglot. Le vieux
monsieur l'observait derrière son lorgnon, avec un sourire de
bienveillante malice.
--Drôle de fillette, fit-il au bout d'un instant. Comment! Vous trouvez
les hommes méchants, brutaux, égoïstes,--vous avez raison, d'ailleurs,
jusqu'à un certain point!--et vous voudriez être un homme? Vous désirez
vous ranger parmi les oppresseurs et les tyrans contre les faibles, les
désarmés? De la part de la petite personne généreuse que vous semblez
être, voilà de quoi surprendre!
Camille laissa tomber ses bras, entr'ouvrit la bouche, posa sur le
vieillard des yeux étonnés.
--Croyez-vous, poursuivit-il en s'écoutant parler avec complaisance,
croyez-vous qu'il ne serait pas plus noble, plus digne de vous, de
prendre le parti des femmes, justement parce que vous les trouvez
malheureuses et sacrifiées? Ne pensez-vous pas qu'il y a là un rôle
à jouer? Montrer aux hommes, par exemple, que quoique femme ou plutôt
parce que femme, et malgré tous les obstacles, on peut travailler, se
rendre utile, à soi-même et aux autres, et non pas seulement chercher
des honneurs et de la gloire, ce qui est vain, mais faire de la belle
et bonne besogne? Consoler des douleurs, réparer des injustices? Cela
ne vaut-il pas mieux que de se révolter inutilement, puérilement? Car
vous ne pouvez pas devenir un homme, n'est-ce pas?
--Ça, c'est vrai, confessa Camille. Autrefois, j'espérais toujours...
--Quoi donc?
--Rien... des bêtises...
Et, après un instant de réflexion:
--Vous êtes très gentil, monsieur, dit-elle. Je n'avais jamais pensé
à tout cela, jamais! Vous avez raison: ce n'est pas chic de vouloir
être un homme parce que les hommes sont plus heureux que les femmes...
Seulement, c'est si bon d'être heureux!
--Mais il y a de grandes joies dans la vie des femmes, des joies que
vous connaîtrez, j'en suis sûr: je pourrais dès à présent vous les
énumérer, ajouta-t-il en souriant, mais nous avons eu une conversation
déjà bien longue, bien grave. Je ne devais passer ici que cinq
minutes... Allons! Il faut que je file à l'anglaise. Nous recauserons
de tout cela plus tard, ma petite amie... Vous êtes bien ma petite
amie, n'est-ce pas?
--Oh! oui monsieur!
--Nous reparlerons de cela quand vous serez une femme, une vraie femme,
forte, vaillante, heureuse aussi, et moi un pauvre bonhomme, bien plus
vieux encore que maintenant...
--Vous n'êtes pas très vieux, monsieur, fit Camille avec politesse.
Elle l'avait accompagné dans l'antichambre déserte où il endossait, en
soufflant un peu, une pelisse de fourrure. Elle l'aida à passer les
manches, puis resta debout devant lui, le contemplant avec affection.
--A présent, dit-il, si vous étiez une petite fille, je vous
embrasserais... Si vous étiez une jeune fille, je vous baiserais la
main...
--Oh! non!
--Comme vous n'êtes ni l'une ni l'autre, nous allons échanger une
poignée de mains, tout simplement, en camarades. Là!... Au revoir, mon
amie Criquet, nous nous reverrons. En attendant, pensez à ce que je
vous ai dit...
--Oui, monsieur, à bientôt, et merci de tout mon cœur.
Lorsque Camille rentra au salon, l'air content et rêveur, le piano
s'était tu depuis un instant. Elle fut tout étonnée de voir que tout le
monde la regardait; on chuchotait, on riait. Une jeune fille s'avança
vers elle, puis un jeune homme, puis d'autres encore, et bientôt elle
fut entourée. Michel lui-même s'approchait:
--Qu'est-ce qu'il te disait, Criquet?
--Pourquoi avez-vous causé si longtemps?
--Hé bien, mademoiselle Camille, voilà que vous vous payez des
tête-à-tête avec des grands hommes!
--Quel grand homme? demanda Criquet.
--Mais... Julien Lacoste!
--Le romancier!
--L'auteur dramatique!
--L'académicien!
--Le psychologue, le féministe!
--Que vous racontiez-vous donc avec tant de feu?
--Oh! des choses, répondit Criquet, avec une négligente dignité... Des
choses que vous ne comprendriez pas... Nous avons tout à fait les mêmes
idées sur la vie, ce monsieur Lacoste et moi...
V
Camille descendait l'escalier, rapidement mais posément, sans sauter
les marches trois par trois, sans faire tinter du talon les baguettes
de cuivre. Elle allait avec Louise, la femme de chambre, voir son père,
qui depuis une dizaine de jours était en traitement dans une maison de
santé. Elle devait l'embrasser avant l'opération qu'on avait fixée pour
l'après-midi.
Pourtant, elle n'était pas inquiète. Elle savait qu'il ne souffrirait
pas puisqu'on l'endormirait; et elle revoyait la face joviale du grand
chirurgien, elle entendait sa voix encourageante, son rire sonore:
«Veinard! disait-il à M. Dayrolles, son ami d'enfance. Tu vas te payer
des vacances! Et dans un mois, tu seras sur pied, tout prêt à repartir
pour les sales pays qui t'ont mis le foie en si bel état!»
Camille n'en doutait pas. Autour d'elle, des oncles, des tantes, des
amis avaient subi des opérations et ne s'en portaient que mieux.
Sans cesse, au hasard des propos, revenaient des phrases de ce
genre: «C'était avant son opération...»--«Le docteur Tréhun, qui m'a
opérée...»--«Depuis mon opération je peux manger de tout...» Cela
semblait marquer une halte dans la vie, un point de repère,--comme
on dit: «Après mes années de service» ou «avant mon mariage».--«Et
tous ces gens-là ne sont pas solides comme papa», songeait Camille en
évoquant avec orgueil la haute taille, les larges épaules, les cheveux
drus et bouclés de M. Dayrolles.
Ce n'était donc pas à lui qu'elle pensait ce matin-là en s'en allant
dans la rue, silencieuse et la mine absorbée. Depuis sa conversation
avec Julien Lacoste, ses pensées avaient suivi une direction nouvelle.
Si elle n'avait pas modifié sa coiffure ni sa toilette enfantines,
c'était un peu par habitude, un peu par paresse, et pour ne pas
surprendre ceux qui l'entouraient. Elle attendait un événement, je ne
sais quoi d'important ou d'imprévu pour inaugurer sa vie nouvelle.
Mais elle n'envisageait plus cette vie toute prochaine comme un désert
monotone et morne, et petit à petit, d'avance, elle en comblait les
vides, la peuplait de projets et de rêves neufs. Ce n'était plus sous
les traits d'un homme, explorateur ou marin, qu'elle se voyait lorsque
le soir, dans son lit, elle appelait l'avenir. Elle consentait à
être une femme,--mais pas une femme comme les autres, naturellement!
Elle protégerait ses sœurs malheureuses, les relèverait, engagerait
contre les méchants une lutte où elle resterait victorieuse et pourtant
magnanime... Avec un orgueil puéril, elle s'enfiévrait et s'imaginait
déjà, modeste et fière, debout, les mains tendues, entre des femmes
à genoux, levant des yeux d'extase reconnaissante, et des hommes
prosternés, le front dans la poussière. «Alors, Michel m'admirera
peut-être, pensait-elle. Il regrettera de m'avoir méconnue. Et moi je
lui dirai: «Je te pardonne... Sois mon ami comme autrefois.»
Seulement, cette gloire, comment l'acquérir? Que serait Criquet? Elle
avait aperçu dans le journal le portrait d'une bien jolie avocate. Lui
permettrait-on de faire son droit?
Tante Éléonore disait: «Une femme, une jeune fille, toute seule, au
Palais, au milieu de cette meute d'hommes qui la flairent! C'est une
horreur que la loi devrait interdire!» D'ailleurs, pour plaider il faut
parler, faire de longues phrases dont on ne prévoit pas la fin, de
beaux gestes, calmes et ronds. «Moi, au bout de six mots je bafouille
et dès que je lève un bras, pensait Criquet, quelque chose tombe ou
s'accroche à moi...»
Médecin, peut-être: on soigne les gens, on les guérit, ils vous aiment.
Pourtant, Criquet se rappelle que l'autre semaine, elle accompagnait
chez le docteur, un de ses frères qui avait un panaris: elle revoit
le bistouri luisant, la petite main solidement maintenue, le coup de
lancette, le sang, le pus. Au souvenir des cris, des supplications de
l'enfant, elle pâlit encore. «Je ne vous conseille pas de faire votre
médecine», lui avait dit le docteur, en riant ironiquement.
Pour la première fois, un doute traverse son cerveau: «Peut-être, si
j'étais née garçon, n'aurais-je pas fait un très bon officier...» Un
soldat, un marin, c'est son métier de tuer, de faire couler du sang,
des larmes... Un frisson de dégoût lui court entre les épaules.
Alors, professeur? Une dame, amie de sa famille, apparaît à Camille.
Elle est agrégée et fait des cours dans un grand lycée de Paris. On
dit d'elle: «C'est une femme remarquable», et tante Eléonore ajoute:
«L'enseignement, du moins, est une carrière féminine!» Mais elle a une
voix haute et dure, un grand nez osseux dont le bout est chevauché par
un lorgnon toujours de travers. Elle possède des opinions sur tout,
littérature, philosophie, politique, musique et elle les sort avec
autorité. Criquet n'oserait jamais. Non, décidément.
Elle entrait dans le parc Monceau. Tout à coup, Louise, la femme de
chambre, qui semblait également perdue dans ses réflexions, s'arrêta en
apercevant une grosse fille aux joues vermillonnées, avec un corsage
de velours rouge boutonné à grand'peine sur une poitrine exubérante et
qui marchait en tenant son mouchoir à la main.
--Tiens, Clémence! fit-elle.
La grosse fille appliqua aussitôt son mouchoir sur sa figure avec de
petits reniflements et l'on vit trembler son chignon. Marie l'entraîna
plus loin, et toutes deux se mirent à chuchoter avec animation.
Camille demeurait au milieu de l'allée. Une faible brise agitait
les branches où les feuilles pointaient, semblables à des mains
de nourrisson, frémissantes et ridées; les arbres, au loin, se
couronnaient de fumée blonde, le soleil s'allongeait tendrement sur les
pelouses encore noires, rayées de tiges vertes; l'air amolli vibrait de
cris aigus de moineaux et de merles, de roucoulements de pigeons. Les
pas sonnaient légèrement dans les allées; les promeneurs chantonnaient
en regardant le ciel gris et bleu. L'un d'eux tenait d'une main son
chapeau melon, et de l'autre tirait au bout d'une laisse un petit bull
aux yeux saillants, dont la langue pendait. Un chat qui errait au long
d'un bosquet s'assit, et, rentrant dans sa fourrure, ferma les yeux
avec jouissance.
Criquet envia le garçon pâtissier, assis sur sa corbeille renversée et
qui lisait un journal en chauffant son dos blanc. Puis elle s'approcha
d'un massif que bêchaient deux jardiniers. Ils avaient rejeté dans
l'allée un gros tas de terre de bruyère emplie de fibres et de
racines, qui sentait les feuilles mortes et la forêt. Une bête aux
longues pattes, à la cuirasse d'un vert cannelé, y courait éperdument.
Camille, oubliant ses soucis, se sentit tout à coup alerte et contente.
Sa pensée courut trouver Michel. C'était un jeudi, on le verrait.
Peut-être n'aurait-il pas sa bouche moqueuse et ses yeux distraits.
Camille l'imagina les deux mains dans les poches de sa capote à boutons
d'or, descendant le boulevard Saint-Michel ou causant dans les allées
du Luxembourg avec des camarades. Elle vit en un éclair le bassin à
l'eau couleur de bronze, les terrasses avec leurs arbres aux masses
rondes et le cercle des statues grises. Puis elle s'assombrit en
pensant que Michel parlait sans doute de ces choses qu'on ne dit pas
aux jeunes filles...
La grosse bonne était partie, rouge et gonflée, en secouant son
mouchoir humide. Le visage brun de Louise était plus sec et plus dur,
et ses yeux paraissaient de l'encre terne dans le cercle orangé des
paupières; elle balançait rageusement le sac de faux cuir pendu à son
poignet.
--Qu'a donc votre amie? interrogea Criquet.
--On l'a mise à la porte sans même lui donner ses huit jours...
--Pourquoi ça?
--A cause du fils du patron, un gosse de dix-sept ans, frisé comme un
petit saint Jean, avec une moustache blonde et une voix si douce, le
polisson! De suite, il s'était mis à tourner autour de Clémence. Plus
tard, quand il en a eu assez, la patronne qui avait fermé les yeux
parce que ça l'arrangeait, lui a cherché des raisons à la douzaine. Ah!
ça n'a pas traîné: en cinq sec, elle était dehors. Et maintenant, elle
se dévore de chagrin. Bien heureuse encore si elle s'en tire comme ça.
Moi, je lui ai dit tout à l'heure: «Tu engraisses tant de l'estomac que
tu en fais sauter tes boutons. Ce n'est pas naturel, ma fille!»
--Et lui... le jeune homme? demanda Criquet. Il n'a pas expliqué à sa
mère qu'il aimait votre amie?
--Lui? Ah! Mademoiselle a encore des illusions!
Camille n'avait pas tout compris de cette histoire, mais elle
soupçonnait qu'il s'y cachait bien des hontes, bien des tristesses.
Une fois de plus, sa pensée retourna vers Michel. Elle se rappela son
regard vers la fille au ruban rouge, près des fortifications. «On les
aime, on les embrasse, on ne les épouse pas.» Et dire qu'elle avait cru
tous les hommes nobles et courageux!
Louise donna un grand coup de pied dans une pomme pourrie qui alla
rouler entre les jambes d'un valet de chambre en gilet jaune.
--Attention, la belle, attention!
Et il ouvrit les bras d'un air gouailleur.
--Voulez-vous me laisser passer, espèce de mal poli! cria Louise, verte
de colère.
Et saisie d'une crise de frénésie subite, serrant les poings:
--J'en ai soupé, des hommes! fit-elle. C'est tout menteur, canaille et
compagnie!
--Oh! pas tous, Louise, protesta Criquet.
--Si, mademoiselle, tous!
--Pas mon père... Papa, j'en suis sûre, n'a jamais commis de vilaines
actions!
--Je ne veux rien dire contre monsieur, prononça la femme de chambre
avec son air sournois. Mais c'est bien certain que monsieur a dû faire
comme les autres quand il était jeune!
Elles se turent jusqu'au moment où elles arrivèrent à la maison de
santé. Camille traversa la cour, ourlée de primevères et de crocus
en fleurs, et pénétra dans un vestibule orné de plantes vertes où se
tenait un petit groom. Une infirmière en tablier de toile parut, jeune,
fraîche et souriante sous son bonnet blanc.
--Monsieur Dayrolles cause pour le moment avec l'interne, dit-elle;
votre maman et votre sœur sont sorties, il faudra que vous attendiez un
instant au salon, mademoiselle.
Camille vit au portemanteau quatre pardessus à collet de fourrure avec
des rosettes rouges à la boutonnière; ses yeux s'arrêtèrent une seconde
sur la tache sanglante, puis allèrent, un peu anxieux, vers un large
couloir ripoliné de blanc sur lequel s'ouvraient deux portes.
--Oui, dit l'infirmière, ces messieurs sont là. Nous avons opération
toute la journée aujourd'hui. Ce matin, c'est le jeune homme qui
revient de Dakar, vous savez, celui qui avait un costume à carreaux.
On entendit tout à coup un long gémissement étouffé. Camille leva la
tête et pâlit.
--Ce n'est rien, fit l'infirmière toujours souriante, ils sont
endormis, ils ne souffrent pas... Mais entrez donc au salon,
mademoiselle.
Et elle la poussa du côté opposé.
A peine dans la vaste pièce, Criquet se sentit rassurée. Un soleil vif
et clair entrait par de larges portes-fenêtres donnant sur un jardin;
dans un coin, une cage dorée où des oiseaux aux couleurs éclatantes
sautelaient et lançaient leurs notes de cristal; partout, sur les
tables et les consoles, des plants géants d'azalées fleuries, roses,
blanches, rouges, dont l'odeur molle pénétrait l'air tiède, et, pour
ajouter à cette atmosphère de paix et de douceur, auprès du feu, une
vieille dame aux cheveux neigeux, au visage gras et paisible, brodait
en chantonnant. Elle sourit gaiement à Camille, et les flammes du feu
de bois mirent un reflet rose à ses lunettes.
--Comment allez-vous, madame? demanda Criquet.
--Mais bien, très bien, ma petite amie, merci. Jamais je ne me suis
sentie aussi vaillante... C'est le tour de votre papa aujourd'hui,
paraît-il? Moi, c'est pour demain. Oh! je n'ai pas la moindre
appréhension. Ces messieurs m'ont tellement rassurée! «Quelques heures
de sommeil, m'ont-ils dit, quelques jours de lit à vous laisser
dorloter, et vous retrouverez votre appétit et vos jambes de vingt
ans.» Nous voisinerons avec votre papa, il me racontera ses voyages...
Savez-vous, ma chère petite, que nous nous sommes rencontrés autrefois
au bal, quand il était presque un gamin et moi encore une jeune femme?
Cela vous étonne, n'est-ce pas?
Elle eut un joli rire puéril, et d'un geste qui découvrit son bras
potelé à la peau très blanche, fit bouffer une coque de ses fins
cheveux.
--Et cette dame qui vous faisait la lecture, dimanche? interrogea
Camille.
--Elle est guérie, paraît-il! J'avais demandé à la voir, mais on m'a
répondu qu'on avait déjà pu la transporter dans sa famille. C'est
comme ce monsieur d'un certain âge qui faisait sa partie avec moi,
vous souvenez-vous? Il n'a pas encore pu me recevoir, il a toujours du
monde. Moi, j'attends ma fille et mes petits-fils tout à l'heure.
Camille écoutait avec déférence ce joyeux bavardage. Elle avait oublié
ses craintes d'un instant. Pouvait-on vraiment être malade et souffrir,
dans cette belle maison pleine de fleurs et de soleil, qui sentait si
bon?
Aussi, lorsque, quelques minutes plus tard, elle entrait sur la pointe
des pieds dans la chambre de son père, avait-elle presque oublié
l'opération prochaine.
M. Dayrolles était étendu tout habillé sur le lit où son grand corps
robuste s'enfonçait, formant un creux, comme s'il pesait très lourd;
ses cheveux n'avaient plus leur crépelure vivace; ils étaient ternes,
aplatis, semés de mèches blanches, un reflet argenté courait sur sa
barbe en broussaille, et son visage aux lignes fléchies, à la peau
sèche et fendillée, se pommelait de taches brunes; sa main pâle pendait
le long du drap. Il était tourné vers la fenêtre, et ses yeux trop
clairs dans leurs paupières jaunies, avaient un regard fixe, profond,
d'une lucidité amère, douloureuse, un de ces regards qui savent et
désespèrent, et que l'on cache à ceux qu'on aime.
Mais Camille, debout au pied du lit, ne remarqua pas plus ce regard que
les altérations du visage familier. Contemplant la forme immobile, elle
se disait simplement, avec un effroi presque hostile: «Papa aussi, à
l'âge de Michel, a peut-être fait de vilaines choses. De pauvres femmes
ont pleuré à cause de lui. Et il riait sans doute, comme Michel...»
Aussi, quand son père l'aperçut et qu'un tressaillement passa sur les
pauvres joues amollies, Criquet n'eut-elle pas un élan. Elle s'approcha
du lit, et dit: «Comment vas-tu, papa?» de son ton habituel.
Il prit les petites mains rouges dans ses mains desséchées aux ongles
courbes, les serra, et considérant sa fille avec avidité:
--Mon Criquet, ma chérie, dit-il d'une voix un peu haletante, lorsque
tu es née, j'attendais un garçon, j'étais déçu; je n'ai pas eu vers ton
mignon visage grimaçant le grand mouvement de tendresse que j'aurais
dû... Oh! ma petite, je te demande pardon... Je t'ai bien aimée plus
tard. Te souviens-tu? Tu avais trois ans, des mèches en anneaux roux
autour du front, et un air si résolu!... Je t'envoyais, le soir,
chercher une fleur au fond du jardin; tu avais peur, tu courais, puis
j'entendais tes petits pieds hésitants sur le gravier... Je revois
cette nuit, par la fenêtre, les arbres qui bougent, un oiseau qui file
dans les feuilles, je sens l'odeur du seringa... J'étais jeune, j'étais
fort. Te souviens-tu de ce temps, Camille?
--Pas trop, papa.
--Il faut se souvenir, ma petite fille, il faut toujours se souvenir...
Plus tard, je t'ai peut-être un peu délaissée, ma chérie... J'étais si
occupé! Mais c'était pour toi encore, pour vous tous; il fallait gagner
de l'argent, en gagner sans cesse davantage! Et maintenant, hélas!...
Peut-être que je me trompais, que ce n'est pas là le vrai bonheur...
J'aurais dû mieux vous connaître, ne pas perdre le temps qu'on ne
retrouve jamais, causer avec vous, avec toi, t'écouter, ne pas rire...
J'ai ri quand tu m'as conté tes petits chagrins; ensuite, j'ai oublié.
Tu étais triste, cet hiver... Une seconde, je le voyais, j'y pensais,
et puis, et puis les soucis me reprenaient, la vie, l'horrible vie...
La vie... Ah! ma petite, ma petite, on ne s'aime pas assez, on ne
s'aime jamais assez!...
Il l'approchait de lui, étreignant ses mains, enlaçant sa taille; il
parcourait son visage de ses yeux fiévreux, tout à coup il lui inclina
la tête, elle sentit sur sa joue des lèvres chaudes et dures. Elle
était un peu surprise; elle avait peine à reconnaître ce père brusque,
gai, aux paroles brèves, autoritaires, et une honte, une sorte de
pudeur invincible, la tenait droite, raide, presque maussade, sous ces
marques de tendresse inaccoutumée.
Quand sa mère entra, Camille ne remarqua pas davantage la fatigue
anxieuse de ses traits tirés, ni les marbrures rouges sur les joues
de Suzanne, ni l'éclat humide des regards bleus, ni le pauvre sourire
contraint...
On lui dit:
--Il faut t'en aller, Camille...
Une seconde, elle fut serrée contre la poitrine haletante, entre les
bras où elle se blottissait naguère avec tant de confiance, et dont
l'étreinte était maintenant faible et tremblante. Elle dit:
--A bientôt, papa, dans quelques jours...
Elle fit avant de sortir, un signe de sa main repliée, et ce fut tout:
la minute précieuse s'était enfuie. Camille devait la regretter toute
sa vie.
L'après-midi du même jour, assise chez elle dans le salon, un livre
entre les doigts, Criquet se sentait peu à peu envahie par une vague
inquiétude. Des détails qui, le matin, ne l'avaient point frappée, se
levaient et s'accusaient dans sa mémoire. Elle pensait à l'émotion
étrange de son père, elle revoyait tout à coup le visage creusé,
jauni, comme fondu, et une mèche décolorée où apparaissaient des fils
d'argent. Un frémissement soudain lui parcourut le cœur: «Pauvre papa,
comme il a blanchi!», songea-t-elle.
Mais elle se rappelait surtout un incident. En sortant de la chambre,
elle s'était arrêtée un instant à la fenêtre donnant sur le jardin,
au fond du couloir ripoliné de blanc. Elle regardait un oiseau jaune
qui tournait autour d'une branche de sycomore en frappant l'écorce à
légers coups de bec, quand elle entendit à travers une porte des bruits
singuliers: on aurait dit une plainte étouffée, rauque, monotone...
Puis, il y eut un silence, un grand cri, et comme des sanglots profonds
et contenus, entrecoupés de murmures.
Elle écoutait, troublée, pâlissante, quand la porte s'ouvrit, et un
interne qu'elle connaissait de vue sortit en courant. Elle aperçut
la chambre en désordre, le lit où se devinait un corps allongé
et, à genoux, une femme, la tête entre ses bras, le dos agité de
tressaillements.
Ce ne fut qu'un éclair: une infirmière arrivait, fermait la porte et
disait d'un ton sévère:
--Il ne faut pas stationner dans les couloirs, mademoiselle, ces
messieurs le défendent. Justement, un malade vient d'avoir une crise.
Criquet s'était sauvée, avait revu en bas le vestibule orné de plantes
vertes, le groom rieur, le salon ensoleillé, la vieille dame paisible,
elle avait respiré l'odeur des azalées, écouté le gazouillis des
oisillons aux couleurs vives dans leur cages à barreaux d'or, elle
s'était efforcée d'oublier... Mais une impression de malaise et de
terreur lui était demeurée de cette vision. Que se passe-t-il là-bas,
en ce moment même?
Madame Dayrolles et miss Winnie étaient restées à la maison
d'opération. Les deux garçons jouaient à la toupie dans l'antichambre;
on entendait le sifflement de la corde, le bruit aigu de la toupie
mordant sur le plancher, puis un bourdonnement sonore. «Cela rappelle
les batteuses de l'île Aulivain, en septembre», pensa Criquet.
Et de nouveau, elle éprouva la piqûre de l'angoisse. Son père serait-il
plus malade qu'elle ne l'avait cru? Suzanne, en face d'elle, tenait
sa broderie sur ses genoux, mais on ne voyait pas bouger l'aiguille.
Elle levait la tête, tirait sa montre, respirait fort, la main posée
sur sa poitrine. Quand, dans la rue, une voiture roulait et semblait
s'arrêter, elle courait à la fenêtre, soulevait le rideau, revenait
ensuite en se tordant les poignets. Parfois, elle écoutait le silence,
et Camille s'effrayait devant ce regard fixe et ces traits figés. Le
tic tac de la pendule lui paraissait alors étrangement bruyant et
rapide, comme s'il battait dans son cœur accéléré. La journée passait,
le ciel, à travers les rideaux, envoyait une clarté d'un rose affaibli.
Tout à coup, au lieu de sonner, on frappa doucement à la porte
d'entrée, quelqu'un alla ouvrir, il y eut des piétinements, le murmure
de plusieurs voix entrecoupées, puis des pas hésitants s'approchèrent.
Un souffle froid semblait avoir pénétré dans la pièce. Suzanne s'était
dressée, les yeux dilatés, les mains pendantes; elle regardait la
porte, et Camille voyait se décolorer affreusement son beau visage aux
lèvres entr'ouvertes. L'instant semblait s'éterniser, et, dehors, une
corne d'automobile, lugubre, n'en finissait pas de sonner.
Enfin, miss Winnie entra, puis s'arrêta, les bras tendus vers Suzanne;
sa longue figure était tachée de larmes, sa bouche et son menton
s'agitaient par saccades; aucune parole n'en pouvait sortir. Mais
Suzanne qui regardait toujours avec une affreuse avidité, porta soudain
ses deux poings à ses tempes, en renversant le cou.
--Miss Winnie! miss Winnie! supplia-t-elle. Non? non?... Je ne veux
pas! je ne veux pas!
--Mon enfant, ma pauvre enfant!...
Alors, on entendit un cri terrible. Le corps mince de Suzanne frémit,
se crispa; elle arracha d'un seul coup les deux bracelets d'or de
ses poignets et les lança contre le mur où ils tintèrent; puis, elle
ondula, tourna plusieurs fois sur elle-même en secouant la tête; ses
cheveux se répandirent autour d'elle, et elle s'abattit toute raide
entre les bras de l'institutrice.
Camille, debout près du piano, les yeux et le cœur immobiles, voyait
tout cela. Elle ne pouvait pas, ne voulait pas comprendre. Un grand
froid pénétrait dans ses veines, et la scène qui se déroulait devant
elle s'imprimait pour toujours dans son cerveau, sans que, par une
parole ou par un geste, elle pût en témoigner. Elle sentit qu'elle
s'affaissait entre le canapé et le piano, sa place favorite; elle sut
que ses deux mains étaient comme soudées l'une à l'autre, sa langue
desséchée, ses dents contractées. Ce fut tout. Et elle continuait à
voir.
Miss Winnie avait emporté Suzanne. Les deux garçons étaient entrés;
l'un d'eux pleurait tout haut en tenant sa toupie serrée contre sa
poitrine; l'autre, l'air stupéfait, demandait à Louise:
--Ce n'est pas vrai que papa est mort?
La cuisinière arrivait, et après s'être essuyé les yeux avec le revers
de son tablier, tapait dans ses mains crevassées:
--Ah! ce pauvre monsieur! soupirait-elle. Encore si jeune! Qui aurait
pensé ça quand il me disait il y a quinze jours: «Votre soufflé est
réussi, Françoise!» Il en a mangé comme un agneau, le pauvre... Que
c'est peu de chose de nous!
Les deux bonnes cachaient mal sous des dehors de pitié une animation
presque joyeuse. Une mort soudaine, cela donne de l'importance chez la
concierge et les fournisseurs. Camille comprit leur sentiment et se mit
à les haïr, elles, leurs larmes feintes et leur bavardage.
Le timbre de l'antichambre sonnait maintenant à toute minute; un bref
colloque à la porte, puis des parents, des amis entraient, l'air
affligé, et s'entretenaient à voix basse. On entendait parfois des
bribes de phrase:
--Il était perdu, paraît-il...
--Il ne s'est pas réveillé après l'opération... Il était encore sous
l'action du chloroforme...
--Ah! cela vaut mille fois mieux!
--Moi, quand j'ai appris qu'il entrait à la maison du docteur Touroude,
je me suis dit: «Ce n'est pas bon signe.»
--Oui, on n'y reçoit que les cas désespérés. Il paraît que malgré tous
les soins, qui sont admirables--on les paie à leur prix!--on n'en sauve
pas un sur cinq...
Camille qui écoutait, insensible, revit la maison tiède et fleurie, la
vieille dame si gaie, la scène rapide surprise le matin même; son cœur
eut une secousse et de nouveau s'arrêta.
On entendit alors les pas de plusieurs personnes, puis des mots
entrecoupés, des plaintes, des hoquets, quelqu'un qui résistait et
qu'on entraînait vers le fond de l'appartement. Chacun s'était tu dans
le salon.
--C'est madame Dayrolles qu'on ramène, murmura une voix.
Le silence retomba, frémissant de la douleur qui avait passé.
Mais il y eut un bruit d'étoffes soyeuses, des pas lourds, des
exclamations, des soupirs pareils à des aboiements, et tante Éléonore
fit une entrée théâtrale:
--Ah! Ah! gémissait-elle. Que je suis malheureuse! Encore un deuil dans
ma pauvre vie, et quel deuil! Le meilleur des frères, qui m'a consolée
dans mon veuvage! Ah!... De l'air, vite de l'air, je me trouve mal!
Et tandis qu'on s'affairait autour d'elle, elle se laissait choir dans
une confortable bergère, se renversait sur les coussins, sortait son
flacon de sels, le respirait, les yeux clos, en poussant de petits
cris, puis se redressait tout à coup pour éponger avec soin les larmes
tombées sur la mousseline de soie de son corsage.
--Ces médecins sont des ânes! continuait-elle avec une énergie
surprenante. Si l'on m'avait écoutée, jamais on n'aurait fait
d'opération! J'ai le malheur d'être une Cassandre! Ma pauvre
belle-sœur, d'ailleurs, est si faible, si désarmée, si enfant encore...
Ah! c'est une lourde charge que me laisse mon frère bien-aimé!
Avisant alors les deux garçons qui, regardaient, ahuris, consternés:
--Venez ici! commanda-t-elle de sa voix la plus sonore, venez dans les
bras de votre tante, malheureux petits orphelins!
Le mot frappa Camille comme un coup de couteau, s'enfonça en elle et
fit jaillir le premier flot de douleur consciente. Pourtant elle ne put
encore pleurer.
A ce moment, une vieille parente effacée, toujours vêtue de noir et
que personne n'avait l'habitude de remarquer, se leva pour partir.
Elle fut la seule à découvrir Camille, effondrée dans son coin. Elle
s'approcha d'elle, se pencha, lui prit la main qu'elle serra dans les
siennes, l'embrassa, la contempla longuement sans une parole, avec des
regards noyés, pitoyables et bons. Camille ne parla pas davantage,
mais son cœur se fondit, et jamais plus elle n'oublia le vieux visage
compatissant ni l'étreinte des deux pauvres mains gantées de laine
noire.
Un à un, les gens se retiraient avec quelques murmures polis et
attristés. On avait oublié de donner de la lumière, l'appartement
s'emplissait d'ombre, et de tous côtés semblaient s'élever des soupirs,
des plaintes, des sanglots.
«C'est Suzanne dans sa chambre... C'est la voix de maman...» pensait
Camille, les yeux toujours secs.
Le temps passait, elle était seule. Enfin miss Winnie entra, parcourut
du regard le salon. Son visage était rouge, ses traits bouleversés,
mais elle parla de son ton ordinaire:
--Êtes-vous là, Camille?... Oui? Venez dîner, mon enfant...
Camille se leva lentement. Combien d'années était-elle restée là,
dans ce coin? Il lui semblait que ses bras, que ses jambes, que tout
son corps se fussent changés en pierre; ils ne lui obéissaient plus.
Pourtant, elle marcha, d'un pas mécanique.
Mais quand elle pénétra dans la salle à manger, qu'elle vit le couvert
dressé, la nappe blanche, les assiettes rondes et luisantes sous la
suspension et le potage fumant dans la soupière, quand elle aperçut ses
frères, miss Winnie, d'autres encore autour de cette table, une tempête
de colère et d'horreur la souleva soudain. Comment! on allait dîner
comme hier, comme tous les jours! Ces gens étaient-ils fous?
--Laissez-moi, je n'ai pas faim, dit-elle.
Et à demi-voix, elle ajouta:
--On dîne... mais _lui, lui_...
Ses yeux tombèrent sur la place de son père. Tante Éléonore se
disposait à s'y asseoir. Criquet s'élança, les dents grinçantes, les
poings levés:
--Je ne veux pas, cria-t-elle d'une voix rauque. C'était sa place, sa
place à lui, je vous défends, vous entendez, je vous défends de la
prendre!
Elle regardait sa tante avec haine. Elle aurait eu plaisir à la mordre,
à la battre, à la tuer. Puis, voyant son air stupéfait:
--Pardon, pardon, balbutia-t-elle.
Elle se sauva. Personne ne la suivit.
--Cette enfant est terrible, remarqua seulement tante Éléonore.
Miss Winnie ne songeait qu'au chagrin de Suzanne, qui sanglotait de
fièvre dans son lit. Les autres n'eurent pas l'idée que cette gamine
singulière, qui n'avait même pas pleuré, pût souffrir atrocement.
Camille s'en allait par l'appartement noir, s'accrochant aux draperies,
griffant les murs, chancelant à travers les ténèbres, lamentable,
affolée, perdue. Puis elle bondit tout à coup et se trouva dans la
chambre de son père dont elle referma doucement la porte. Tout y
était paisible, ordonné. La lumière vacillante du bec de gaz, dans la
rue, glissait sur le parquet, tremblait le long de la table de noyer,
mettait une lueur blanche sur un livre ouvert, accrochait un éclair
à la panse de l'encrier de cristal. Un léger parfum d'ambre, _son_
parfum, baignait toute la pièce. C'était comme une présence muette
flottant dans la chambre vide.
Camille contemplait d'un air égaré ces objets familiers: l'armoire où
l'on voyait les cols brillants et les cravates, la grande toilette de
marbre avec ses robinets et ses flacons, cette glace où si souvent elle
avait vu le visage de son père, pendant qu'il brossait ses durs cheveux
bouclés. Des souliers jaunes dans leurs embauchoirs attendaient. _Il_
était là, elle le sentait, elle le voyait. Elle tendit les bras et les
lèvres en tournant lentement sur elle-même.
--Papa, papa, suppliait-elle.
Elle aperçut le lit, s'y jeta, arracha le couvre-lit et, prenant
l'oreiller entre ses deux bras, y ensevelit sa figure. Le parfum
d'ambre s'y retrouvait plus vif, avec une autre odeur qu'elle
connaissait bien, celle de la chère main caressante, qu'elle avait si
souvent sentie dans son cou, sur ses cheveux.
--Papa, réponds-moi, vite, tout de suite, ne sois pas méchant,
sanglotait-elle. Je t'aime, je t'aime! Je ne te l'ai pas dit ce matin,
parce que je pensais à des bêtises; je ne savais pas que tu étais bien
malade. Ne me punis pas si fort, ne me laisse pas, je t'en prie, ne me
laisse pas! Je t'aime trop! Dire que je ne t'ai même pas embrassé, que
je t'ai à peine répondu, et maintenant, maintenant... Pardon, papa, mon
papa chéri, pardonne-moi, dis-moi que ce n'est pas vrai! Parle-moi, je
t'en prie, parle à ta petite fille que tu aimais, que tu portais dans
tes bras!...
Elle étreignait l'oreiller, le pressait contre ses lèvres, le couvrait
de baisers, le baignait de larmes.
Son cœur éclatait enfin, son pauvre cœur gonflé de remords et de
désespoir. Elle se roulait sur le lit, ses cheveux lui entraient dans
la bouche, l'étouffaient, elle se meurtrissait contre le mur. Parfois,
elle se taisait pour écouter... Alors c'était un affreux silence,
pesant et mort, qui l'écrasait, et l'abominable pensée la rejetait sur
l'oreiller, gémissante et tordue:
--Il n'a pas su combien je l'aimais! Il ne le saura jamais...
Elle sanglotait encore désespérément quand la porte s'entr'ouvrit:
--Tu étais donc là, mon pauvre Criquet, dit Michel à voix basse. Je
viens d'arriver, je t'ai cherchée partout.
Elle se jeta dans ses bras avec toute sa douleur:
--Ah! pleura-t-elle, tu as pensé à moi!... Tu es bon, Michel, tu es
tout de même bon...