III

Le lendemain matin, au moment où Louise frappait à la porte, Criquet

revécut en une seconde le rêve qui toute la nuit l'avait torturée: elle

galopait furieusement à travers les landes de l'île Aulivain, contre

le vent qui hurlait et coupait; des pas la poursuivaient plus proches,

toujours plus proches, jusqu'à l'extrême bord de la falaise.

Elle s'arrêtait, hésitait une seconde en apercevant en bas, sous

l'écume, des rocs dressés comme des crocs dans de la salive blanche;

mais l'inconnu la rejoignait, une pointe acérée s'enfonçait à travers

ses reins; elle se jetait dans le noir, dans le vide, arrivait au

gouffre bouillonnant, et au moment d'être broyée ou happée, se

retrouvait sur son lit, les yeux fixes, les dents serrées, les cheveux

humides.

Trois fois de suite le même rêve l'avait saisie, mais à la dernière,

sa chute ne l'avait pas éveillée; elle était tombée jusqu'à l'eau qui,

froide et molle, s'était refermée sur sa tête, insinuée autour d'elle,

en elle. Immobile, alourdie, sans conscience et sans souffrance, elle

demeurait au fond, comme une éponge gonflée.

Maintenant, il faut se lever. D'ordinaire, elle saute du lit, heureuse

de bouger, de revivre. Il lui semble ce matin qu'elle ne pourra jamais

arracher sa tête de l'oreiller. Ça y est. Si pesante tout à l'heure,

elle sent cette tête légère comme une fleur de pissenlit, une large

boule de duvet que le vent effiloche... Pourquoi son corps, ses jambes

sont-ils devenus si lourds? L'a-t-on vraiment changée en éponge?

Ou bien est-elle retenue par mille petits liens, comme l'infortuné

Gulliver?

Elle a laissé glisser ses jambes jusqu'à la descente de lit; la

fenêtre, la cheminée, la table sculptée, le Racine de bronze assis

sur la pendule se mettent à valser autour d'elle; le parquet monte

et descend, comme la barque de Le Bihan, le jour de la tempête; et

accrochée aux montants du lit elle contemple vaguement ses pieds,

taches blanches sur le tapis rouge; mais tout à coup l'œil hagard, la

bouche tordue, les bras en croix, elle bondit à travers la chambre

jusqu'à la porte:

--Oh! Suzanne, Suzanne, crie-t-elle éperdue, viens vite, vite! On m'a

tuée... Un homme, cette nuit... Viens!

Suzanne, dans la pièce voisine, la regarde, effarée d'abord, puis le

visage soudain rassuré, s'avance vers elle, l'embrasse.

--Petite sotte, comme tu m'as fait peur! Ce n'est rien, je te dis, rien

du tout... Ne pleure plus.

Elle lui murmure quelques phrases à l'oreille, en lui caressant les

cheveux.

Louise entre, et, avec un sourire entendu, abaisse ses paupières sur

des regards sournois.

Alors, tout à coup, Criquet voulut se cacher sous le lit, entrer dans

le parquet, s'enfuir au bout du monde. Mais elle était si faible que,

serrée sur le couvre-pied en un petit tas peureux, elle eut tout juste

la force de fermer les yeux pour ne pas voir. Oh! être sourde, aveugle,

ne plus penser!

On l'avait prise, maniée comme un bébé aux membres mous, on l'avait

couchée dans un lit tout blanc:

--Regarde-moi donc, vilaine, disait Suzanne. Pourquoi m'en veux-tu?

Mais Criquet, en réponse, enfonçait son visage dans l'oreiller, et

Suzanne finit par disparaître.

«Qu'ai-je fait toute la matinée? se demandait Criquet quelques heures

plus tard. J'étais si lasse qu'il me semblait avoir reçu un coup sur

la tête, comme le jour où je suis tombée de la balançoire, sous le

grand acacia... Maman qui ne se dérange jamais est venue dans ma

chambre. J'ai fait semblant de dormir; elle s'est penchée sur moi,

elle a effleuré mes cheveux; je voyais entre mes cils ses mains toutes

pâles et la pierre bleue d'une bague trop large qu'elle laisse glisser

le long de son doigt... Je sentais sur ma joue son souffle un peu

pressé, son odeur de muguet et d'éther. Elle m'a examinée un instant,

elle a soupiré: «Pauvre petite!», elle est partie de son pas lent et

léger... Après j'ai dû dormir longtemps: ce tintement de porcelaine et

d'argenterie, c'est le plateau du café qu'on porte au salon. On a fini

de déjeuner, il doit être deux heures...»

Mais les accents d'une voix sèche et claironnante qui se rapprochaient

et se précisaient firent tressauter Criquet:

--Tante Éléonore! s'écria-t-elle. Elle ne devait rentrer qu'à la fin du

mois. Voilà bien ma chance!

On s'arrêtait à la porte.

--Vous dites qu'elle dort depuis ce matin, miss Winnie? disait la

voix. C'est inconcevable! Inconcevable et dangereux. Cela finirait

par arrêter la circulation... D'ailleurs, je suis obligée de partir.

Jacques, mon fils, m'attend pour une importante démarche et je tiens

tout d'abord à voir cette enfant... Il semblerait vraiment que j'aie

prévu la chose.--J'ai le don de prévoir; triste don, parfois!--Une de

mes premières questions ce matin, vous en souvenez-vous? fut pour

demander: «Y a-t-il du nouveau chez Camille?» Il était du reste grand

temps: à son âge, moi... J'étais, il est vrai, précoce en tout et

pour tout... Vous l'êtes, je crois, beaucoup moins, en Angleterre?

Vous appartenez au genre blond lymphatique, tandis que, nous autres

Flamands, nous sommes des blonds sanguins, le beau type que Rubens

aimait à reproduire... Vous, miss Winnie, par exemple?...

Criquet n'entendit point la réponse murmurée.

--Ah! vraiment? reprit tante Éléonore. C'est extraordinaire! On vous

avait prévenue alors? Oui? Moi je n'approuve nullement ce système.

Rien ne vaut l'innocence, la sainte ignorance... C'est comme pour le

mariage... Michelet a écrit... Que dites-vous, miss Winnie? Camille

peut m'entendre? Mais non, mais non, je parle à voix très basse, je

vous assure, personne ne peut m'entendre...

La porte grinça; de puissantes foulées ébranlèrent le parquet, on

entendit un bruissement arrogant de taffetas et des cliquetis de

chaînes et d'anneaux. Criquet se blottit au fond de son lit comme un

animal traqué, se fit toute mince, toute plate, ensevelit sa tête

sous son traversin, pressant son nez contre le matelas. Mais une main

résolue écarta les couvertures, souleva l'oreiller et la retourna comme

une crêpe; alors, risquant un œil inquiet, elle aperçut d'abord miss

Winnie, les joues écarlates, l'air choqué, puis, dressée comme une tour

au-dessus du lit, la silhouette imposante de tante Éléonore, surmontée

d'un visage charnu dont l'énorme coiffure poudrée avivait encore la

couleur groseille.

«Comme elle est grande et grosse!» songeait Criquet en tendant

humblement vers elle ses lèvres brûlantes.

--Non, mon enfant, non, fit tante Éléonore en la repoussant de la main,

je ne t'embrasserai pas aujourd'hui. Si j'en juge par les gerçures de

ta bouche, tu as dû subir un accès de fièvre et le contact des fiévreux

est à éviter.

«Pour ce que cela me prive!» pensait Criquet.

--Eh bien, mon enfant, continua tante Éléonore, comment te sens-tu?

J'ai désiré te voir, causer avec toi... J'ai même dû renoncer pour

cela à un grave rendez-vous, mais tu me connais!... Ta pauvre mère

hélas! n'a pas assez de santé pour tenir comme elle le devrait son rôle

d'éducatrice... Voyons, ma chère Camille, qu'as-tu à me confier? Parle

sans crainte, mon enfant, je t'écoute...

Et tante Éléonore, d'un geste aux tintements métalliques, croisa ses

deux bras sur sa poitrine de soie noire.

Criquet cherchait éperdument dans son cerveau où tournaient quelques

lambeaux d'idées. Une seule sensation dominait: ses oreilles cuisantes

qu'elle sentait gigantesques et rouges...

--Mais, tante, gémit-elle enfin, je n'ai rien à dire, rien! Je suis

très fatiguée, voilà tout...

--Fatiguée? reprit tante Éléonore en hochant la tête avec complaisance,

oui, cela se voit de reste, tu es exténuée! Te souviens-tu du jour,--il

n'y a pas si longtemps,--où tu détalais à travers champs comme un

va-nu-pieds de mousse? Et lorsque je te faisais observer que c'était

une conduite peu décente pour une fille de ton âge, tu me répondais

seulement: «Oh! tante, cela m'amuse tant!» T'en souviens-tu?

--Oui, souffla Camille avec un regret désolé.

Il lui sembla qu'une bouffée de vent odorant lui baignait soudain le

visage.

--Que te disais-je alors? «Jouis de ton reste, ce ne sera pas pour

longtemps...» J'avais raison, une fois de plus! Te vois-tu aujourd'hui

bondissant comme un cabri? Tu es là, pâle, lasse, brisée...

--Cela ne durera pas toujours? cria Criquet avec effroi.

--Non, sans doute... Mais après cette première misère, d'autres

viendront... De ce jour jusqu'à ta mort, ta vie, ma pauvre enfant,

comme celle de toutes les femmes, ne sera qu'une suite de peines, de

sacrifices, de souffrances physiques et morales... Le mariage et ses

devoirs, la maternité et ses douleurs,..

--Mais, tante, je ne veux pas me marier, je ne veux pas avoir

d'enfants, je te l'ai déjà dit, sanglota Criquet.

--Tu me l'as dit comme tu me disais l'été dernier, assez insolemment

d'ailleurs: «Je ne veux pas être une jeune fille.» Et pourtant demain

peut-être, tu seras une mère, une pauvre mère!

Madame Broussot leva les yeux au plafond.

--Profite du repos que tu es obligée de prendre, poursuivit-elle, et

demande au ciel des forces pour gravir ton futur calvaire...

Criquet pleurait doucement, les nerfs brisés. Miss Winnie raide, figée,

désapprouvait de toute sa figure fermée ce verbiage papiste, inutile et

inconvenant. Tante Eléonore les contempla toutes deux avec satisfaction:

--Miss Winnie est certainement de mon avis, ajouta-t-elle, bien que la

Providence, ayant sans doute d'autres vues sur son âme, lui ait évité

la part des épreuves réservées aux épouses...

Cette allusion à son célibat acheva la déroute de miss Winnie. Alors,

radieuse, triomphante:

--Je dois te quitter mon enfant, conclut tante Éléonore. Que ton ange

gardien veille sur toi!

Et de son large pouce esquissant une croix dans l'espace, elle

s'éloigna, cinglant avec majesté.

--Ne sentez-vous pas, ma chère miss Winnie, que la cheminée fume?

dit-elle encore avant de disparaître. Moi, rien ne m'échappe. J'ai un

odorat d'une délicatesse!...

Criquet, noyée dans ses larmes, remarqua pourtant que, sous la traîne

pesante de sa robe brochée, la tante entraînait un petit plumeau oublié

par Louise et elle s'en réjouit une seconde.

Mais le chagrin était là, trop lourd, trop encombrant pour être si vite

déposé; il ne s'agissait plus maintenant de l'an ni du mois prochain.

Ce n'était pas demain qu'elle deviendrait une jeune fille; quand elle

se lèverait, elle serait une grande personne, on le lui répétait depuis

le matin.

Bientôt viendra le mariage, puis la maternité, a dit tante Éléonore...

Devient-on mère tout à coup, comme ça? Criquet se souvient d'une chatte

qui jouait, avec toutes les grâces de l'enfance dans ses prunelles

dorées, dans son corps soyeux et souple; un jour, elle avait eu des

petits chats, et elle s'était transformée en dame longue, efflanquée, à

l'allure grave, au caractère acariâtre.

Elle voit encore, à une soirée chez ses parents, une jeune femme qui,

depuis son mariage, avait beaucoup grossi, se désolant de ne pouvoir

danser; «Consolez-vous, lui avait-on dit, dans quelques mois, vous

serez légère comme avant...» Et, en effet, on l'avait revue plus tard,

la taille svelte, escortée d'une nourrice qui portait un bébé.

La vie de Criquet était alors trop pleine, trop absorbante pour

qu'elle eût le loisir de méditer sur ce phénomène.

«Je le savais bien pourtant, mais je n'y avais jamais réfléchi,

songeait-elle; les mamans comme les mères chattes, portent leurs

enfants dans elles-mêmes, tout près de leur cœur... Mais comment les

font-elles sortir? Peut-être que leur corps éclate, comme une orange

trop mûre? Ou bien il s'ouvre, comme l'écorce des noix?»

Puis, avec terreur:

«Si tout de même cela m'arrivait?»

Criquet passait une main craintive sur son ventre plat, tout en

pensant: «Et les hommes? Ont-ils les mêmes ennuis?»

Que de mystères! Criquet sait d'avance qu'elle n'apprendra rien de gai.

Mais mieux vaut être sûre. Elle promène à travers la pièce son regard

inquiet. La femme de chambre vient d'entrer. Elle coud auprès du feu.

Criquet éprouve quelque honte à la questionner.

Cette Louise a de très grands yeux gris qui semblent toujours se

moquer, des yeux entourés d'un cercle noir comme une paire de lunettes.

«C'est sûrement pas la mine de plomb qui les rend comme mon fourneau,»

avait un jour grommelé la cuisinière, d'un ton plein de sous-entendus.

Criquet, perplexe et soucieuse, cherchait le sens de ces paroles

ambiguës, quand la femme de chambre, qui venait de lui jeter un coup

d'œil, se mit à rire, pliée en deux, sur le mouchoir qu'elle reprisait:

--Qu'y a-t-il de si drôle? interrogea Camille offusquée.

--Que mademoiselle me pardonne, fit Louise. Quand je vois mademoiselle

se mettre les sangs à l'envers je ne peux pas, là, c'est plus fort que

moi!

Et de nouveau elle gloussa.

Criquet, un peu choquée, murmura, comme se parlant à elle-même:

--Il n'y a pas de quoi être si contente!

--Eh bien, moi, il y avait beau temps à votre âge que je tourmentais ma

mère pour me mettre des jupes à taille et que je fourrais des paires de

bas dans mon corsage... Ah! j'étais dégourdie, on peut le dire!

--Et pourquoi désiriez-vous tant être grande, Louise?

--Tiens! pour m'amuser, comme les autres filles...

--Moi, fit Criquet pensivement, je n'aime pas danser, je n'aime ni les

robes ni les rubans. Je voudrais bien vous ressembler.

Et après un silence, elle ajouta plus bas:

--Vous n'avez jamais eu d'enfant, Louise?

La femme de chambre sauta sur sa chaise en laissant tomber ses ciseaux:

--Un gosse, moi? Ah bien! En voilà une question, mademoiselle?

--C'est que tante Éléonore avait l'air de dire que je pourrais bientôt

en avoir. Alors, j'ai peur...

Louise lança un rire pointu, saccadé, qui s'acheva en chant de coq:

--Bien sûr qu'on peut en avoir: c'est plus facile que de gagner à la

loterie. Mais cela ne vient tout de même pas à regarder voler les

mouches...

--Comment cela vient-il?

Louise jeta vers Criquet un regard en dessous et se tut.

--Que mademoiselle s'adresse donc un peu pour voir à la miss anglaise,

dit-elle au bout d'un instant.

Elle abaissa les paupières, fit quelques points, puis releva des yeux

luisants où semblait frétiller tout un monde de pensées folâtres;

elle passait sa langue sur ses lèvres, l'air gourmand, attendant les

questions. Criquet, gênée par ce regard, demanda seulement:

--Et les hommes, Louise?

--Quoi, les hommes?

--Ils ne sont pas malades quand les enfants naissent?

Criquet avait parlé d'un air détaché, car elle devinait la réponse.

Louise poussa un cri aigu et se balança sur sa chaise en se tortillant.

--Mademoiselle me fera mourir! souffla-t-elle enfin, haletante.

Malades, les hommes? Ah! bien oui, le plaisir pour eux, la peine pour

nous!

Louise ne riait plus; les sourcils froncés, les prunelles durcies,

elle secouait la tête et paraissait remuer des souvenirs cuisants.

--Et les garçons? reprit Camille à voix plus basse. Est-ce que...

Elle hésitait...

Un éclair de gaieté traversa le visage de Louise, mais elle restait

assombrie:

--Non, non, mademoiselle les garçons n'ont rien, pas plus que les

hommes... Tous les ennuis sont pour les femmes... Ah! ils peuvent se

vanter d'avoir tiré le bon numéro, les...

Criquet crut entendre un vilain mot. Louise qui pliait le mouchoir le

tendit avec tant de violence qu'il craqua.

Le feu flûtait sa chanson aigre et moqueuse. Une auto traversa la rue

avec fracas, lançant trois longues notes mélancoliques.

--Enfin, conclut Criquet avec un grand soupir, heureusement que c'est

fini!

--Quoi donc, mademoiselle?

--Je serai bientôt guérie et je ne penserai plus à tout ça.

Louise la regardait avec ahurissement.

--Guérie? On n'a donc pas prévenu mademoiselle?

--Comment? Ce n'est pas fini?

On frappait à la porte de la chambre voisine. La femme de chambre se

leva pour aller ouvrir.

Camille, restée seule, eut un instant de désespoir. La vie lui apparut

tout à coup affreuse, intolérable.

--Ce n'est pas juste, ce n'est pas juste, répétait-elle, en roulant sa

tête dans l'oreiller. Les hommes ont gardé tout le bonheur de la vie...

Égoïstes, lâches!

Pour la première fois, elle s'avouait qu'elle était une fille, elle

éprouvait de la pitié pour ses pareilles, elle s'associait à elles.

Pour la première fois, elle n'admirait plus les garçons.

--Mademoiselle, fit Louise, en passant sa tête par la porte

entre-bâillée, c'est monsieur Michel qui voudrait vous dire un mot...

Michel? Aujourd'hui? Lui qui, la veille, n'avait pas daigné lui

accorder une minute?

--Non! non! cria-t-elle. Je ne veux pas le voir!

Mais Michel entrait déjà, bousculant la femme de chambre. Très à

l'aise, les mains dans ses poches, l'allure dégagée, la figure fraîche,

l'œil vif, il emplissait l'air des accents de sa voix coassante:

--Miss Winnie m'avait défendu d'entrer dans ta chambre, mais j'ai passé

par celle de Suzanne. C'est à ton tour maintenant de faire ta poire?

Tu es bien fière parce que tu dors, au lieu de trimer comme le pauvre

monde... Et puis sois tranquille, je ne vais pas moisir ici...

Une pudeur nouvelle et douloureuse emplissait Criquet, pudeur du corps,

pudeur de l'âme. Si Michel allait deviner! Elle ferma la bouche,

elle ferma ses yeux pleins de larmes, elle tira le drap jusqu'à ses

lèvres, rentra ses bras, les croisa étroitement sur sa poitrine, avec

un mouvement de défense et de terreur. Immobile, blanche, silencieuse

comme une petite morte, elle écoutait le pas martelé, la voix sonore,

les paroles étrangères qui meurtrissaient sa tête dolente.

--On m'a donné trois heures pour aller chez le dentiste, expliquait

Michel mais je vais le sécher, le dentiste! Nous sommes plusieurs qu'on

a laissé sortir aujourd'hui. On a fait un pari: c'est à qui boira le

plus de bocks en dix minutes. Moi, j'ai parié d'en avaler douze. Ce

sera dur! Et pendant que les uns avaleront, les autres chanteront:

Il vaut mieux boire et s'en ressentir

Que de ne pas boire et de s'en repentir!

Il hurlait à tue-tête, le bras levé. Criquet poussa un gémissement.

--Je suis venu pour faire signer ma feuille de sortie, continuait

Michel; puis je me suis rappelé que tu avais une trousse à ongles dont

tu ne te sers jamais. Tu me la prêteras jusqu'à la prochaine sortie,

n'est-ce pas? Eh! bien, es-tu muette? Ou sourde? Ou morte? Veux-tu bien

m'ouvrir ces yeux-là?

Il se penchait sur elle. Elle sentit sur son visage les doigts froids

et le souffle vif. Alors son chagrin, sa rancune, sa jalousie bondirent

à la fois. Elle sortit violemment ses bras, frappa son cousin sur le

nez, sur la bouche, lui saisit les cheveux, les tira à pleines mains.

--Va-t'en, criait-elle en sanglotant, va-t'en! Je ne veux plus te voir!

Tu es bête, tu es méchant. Je te déteste!

Il la prit aux poignets, les yeux noirs de colère, mais la voyant prête

à appeler, songeant en outre qu'on lui avait défendu d'entrer, il la

lâcha, se bornant à grogner:

--Chatte en colère, fille! C'est traître, les filles, ça griffe!

Il lui tourna le dos et bientôt la porte se refermait. Mais de l'autre

côté on entendait maintenant un bruit de murmures et de rires.

Suzanne peut-être? Non. Suzanne était sortie. C'était Louise qui

parlait à Michel, en le couvant de ses regards effrontés. Si elle

allait lui dire?... Criquet sentit une vague de feu rouge l'envahir

tout entière.

Assise sur son lit, une main sur son front douloureux, l'autre sur son

cœur agité, elle songeait à Michel, qu'elle avait perdu, qu'elle ne

retrouverait point et qui s'en allait dans l'air frais et vivant de la

rue, vigoureux, content, vulgaire, haïssable.

Elle entrevit le café aux lumières crues, les verres levés, les visages

violents avec leurs yeux allumés, leurs bouches ouvertes et noires.

Un frisson la secoua; aurait-elle aimé ces joies brutales? Non, non,

certes! Elle ne souhaitait pas l'accompagner aujourd'hui. Mais qu'il ne

sache pas non plus ce qu'elle souffre, qu'il ne sache plus rien d'elle,

jamais!

La chambre s'obscurcissait lentement; les objets familiers se noyaient

un à un dans l'ombre triste, abandonnant Camille; une lueur rouge à

peine frémissait à terre devant le feu qui pleurait; le vent pleurait

aussi et la pluie monotone frappait les vitres. Criquet sanglotait

longuement tout bas, à sanglots brisés qui s'arrêtaient pour reprendre.

Parfois elle s'écoutait et se plaignait avec douceur: «Pauvre, pauvre

Criquet», répétait-elle. Elle n'avait plus de peine aiguë; c'était

un découragement infini qui l'épuisait comme si, avec ses larmes,

s'écoulait peu à peu sa vie. Qu'il faudrait peu de chose pour s'en

aller tout à fait, pour cesser de sentir!

Elle se tut un instant; de gros soupirs en hoquets soulevaient encore

sa poitrine; dans les intervalles, le silence s'étendait autour d'elle

en toile d'araignée; seule, une note rythmique le troublait maintenant,

égale et claire comme le chant d'un crapaud. Criquet reconnut ce bruit:

celui d'une goutte d'eau qui, dans la salle de bains voisine, tombait

sans cesse du robinet dans la baignoire. La petite goutte lente et

obstinée semblait une voix menue qui disait: «Viens! Viens! Viens!»

Camille redressa la tête pour écouter. On lui avait dit le matin même:

«Surtout pas d'eau froide... On peut en mourir...»

En mourir? Elle obéit à l'appel, sortit de son lit, et toute

chancelante encore, ouvrit les deux portes et marcha jusqu'à la vasque

blanche qu'on avait remplie pour le bain de miss Winnie. Elle contempla

un instant l'eau noire où dansait un reflet de gaz, quitta sa longue

chemise, et, avec un petit cri où s'achevait son dernier sanglot, se

laissa glisser dans la baignoire.

Criquet · 第 16 / 19 题