III

--Se lever à une heure pareille quand on n'y est pas forcé! fit une

voix enrouée de sommeil. Je te jure, mon Criquet, que si je n'avais

pas promis dans une heure de faiblesse de te mener à cette pêche aux

congres... Un brouillard à couper au couteau avec ça!... Enfin, en

route!

Et M. Dayrolles, jetant sur ses épaules une pèlerine de molleton bleu,

gagna d'un pas rapide le sentier qui conduisait au port. Camille,

également enveloppée d'une pèlerine, le capuchon rabattu sur les yeux,

essayait d'accorder ses pas avec les longues enjambées de son père.

Autrefois, pour le suivre, elle devait courir derrière lui; maintenant,

elle arrivait, avec un peu d'effort, à poser le bout de ses orteils sur

la trace des gros souliers ferrés. Presque le pas d'un homme!

Elle était contente, son complot avait réussi. C'était elle qui avait

proposé cette partie de pêche, qui l'avait organisée, protégée contre

les intrus,--oui, même contre Michel. Celui-ci d'ailleurs, tout à la

joie de son prochain départ pour Royan, n'avait point insisté pour les

accompagner. Il ne rêvait que casino, théâtre, petits chevaux. Camille

tenait donc son père, à elle toute seule, pendant la demi-heure qu'il

fallait pour atteindre le bourg. Rare aubaine!

Elle allait tout lui dire. Mais par quoi commencer?

La veille au soir, dans son lit, elle avait d'avance plaidé sa cause.

Les mots lui venaient alors pressés et chauds; ils coulaient tout

droit de son âme et sa voix était si touchante qu'elle lui donnait à

elle-même envie de pleurer. Puis le sommeil s'était abattu sur elle;

en s'éveillant elle avait trouvé ses yeux glacés comme des petites

huîtres, sa tête et son cœur mornes et morts. Maintenant on les dirait

emplis de ces boules de vapeur cotonneuse qui se balancent au-dessus

des talus humides.

Il fait presque nuit. Quatre heures n'ont pas sonné. Criquet ne s'est

jamais trouvée dehors d'aussi bonne heure. Peut-être est-ce une raison

de sa timidité? Les champs ont l'air si doux et si triste, ce matin!

Elle n'osera jamais élever la voix dans ce silence. De temps à autre

un oiseau brun aux plumes lourdes s'échappe d'une touffe d'ajoncs ou

d'un buisson de ronces. Il y a dans le gris du ciel une petite étoile

presque blanche qui frissonne. Les arbres, tournés en file vers la

mer, et tout bossus, rentrent la tête dans leurs épaules et des larmes

coulent de chacune de leurs branches noires, de chaque brin d'herbe

incliné sur le bord du chemin. Criquet sent aussi ses cils froids et

mouillés contre sa joue et elle aperçoit des gouttes d'eau rondes, un

peu luisantes, sur les poils frisés de la moustache de son père.

--Comme il est grand et fort, papa, pense-t-elle.

Il frappe les cailloux de son bâton ferré; ses épaules soulèvent à

chaque pas le molleton de la pèlerine et ses cheveux d'un blond ardent

forment sur sa large nuque de petits anneaux courts; car ses cheveux

bouclés ne sont pas souples comme ceux d'une femme, mais, crépus

et rudes, on dirait sous la main une brosse de chiendent. Il tient

toujours la tête en arrière, sa voix sonne et commande, et ses yeux

couleur de fer, oh! ses yeux, on ose à peine les regarder.

Il est bon, pourtant. A l'usine dont il est l'ingénieur, les ouvriers

l'aiment. Il prend leur défense auprès des patrons et c'est à cause de

lui, qu'ils n'ont jamais fait grève. Il a voyagé partout: en Afrique

où il y a des lions et des éléphants, dans les pays de mines et de

neige, quelque part vers le Pôle Nord, et dans ces immenses villes

d'Amérique si laides avec leurs maisons qui grattent le ciel et leurs

cheminées qui fument. Lui qui a vu et fait tant de choses, comment ne

comprendrait-il pas le souci de sa fille?

--Je voudrais tant te ressembler, papa! s'écrie-t-elle avec admiration.

Et voilà que je ressemble à maman. De toi, je n'ai que les yeux et

les cheveux. Et encore mes yeux sont plus verts et mes cheveux plus

rouges...

M. Dayrolles tourne vers la fillette son visage coloré, aux traits

larges:

--Plains-toi donc! Ta mère est cent fois mieux, certes, que tu ne le

seras jamais...

--Je sais bien, papa; tout de même, j'aimerais mieux te ressembler...

parce que tu es un homme...

--Qu'est-ce que tu bafouilles?

--Oui, les hommes, c'est fort, c'est brave, c'est noble!

--Ah! Tu crois ça? Tu as encore des illusions à perdre, mon pauvre

petit!...

Mais M. Dayrolles n'aime pas les développements inutiles. Il se

contente de hausser doucement les épaules, jette un coup d'œil rapide

vers le ciel, abaisse son béret du côté de la mer où s'élève déjà

l'aigre bise du matin et se met à siffler une marche alerte.

Criquet recule, un petit froid au cœur: elle court, saute, grimpe

aux arbres aussi bien qu'un garçon, certes, mais jamais elle n'a pu

apprendre à siffler. Avec une patience tenace, elle a allongé, rentré,

arrondi les lèvres, roulé sa langue en boule, en cornet, en entonnoir,

rien n'est sorti qu'un misérable sifflotement de couleuvre en colère.

Serait-ce le signe qu'elle n'est pas faite pour être un garçon?

Une maison accroupie au bord de la route, semble guetter: on entrevoit

par la porte ouverte un vieillard courbé qui attise un feu de genêts;

on sent une odeur âcre qui pique les narines, on entend une toux grasse

et traînante.

«C'est le père Karadec; comme il a l'air plus vieux et plus sale à

cette heure-ci,» songe Criquet avec désolation.

M. Dayrolles allume une cigarette dont la fumée bleue suit en se

déroulant avec mollesse les écharpes de brume, allongées dans l'air

plus transparent. Et sa main apparaît blanche et forte, un peu carrée,

avec ses veines gonflées, ses ongles brillants, ses quelques poils roux

aux jointures. Cette main, comme Camille la connaît!

Les soirs d'hiver, quand elle lisait près du feu, assise sur le tapis,

elle en aimait la caresse lente sur ses cheveux tombants et sur son cou

penché; parfois deux doigts s'allongeaient jusqu'à son oreille pour la

tirer un peu. Elle se rappelle aussi le parfum du gilet, quand son père

se baisse pour l'embrasser. Un grand élan de tendresse la soulève et la

fait bondir jusqu'à lui.

--Papa, dit-elle, en frottant câlinement sa tête contre le molleton,

papa, j'ai à te parler... sérieusement...

--Qu'y a-t-il donc de cassé? Des difficultés diplomatiques du côté de

tante Éléonore ou de miss Winnie, je parie?

--Oui et non. Il y a de ça, mais c'est bien, bien plus grave...

Un soupir convulsif gonfle puis serre sa gorge; son cœur s'arrête. Elle

sent le bras de son père autour de ses épaules; il la regarde d'en

haut, un peu inquiet.

--Mais tu es tout pâle, mon Criquet. As-tu froid? As-tu mal? Voyons,

dis vite!

Un silence. Camille frotte ses poings crispés sur le fond de ses

poches; elle y retrouve les ficelles, les coquillages, les clous, son

couteau rouillé. Elle n'ouvrira donc jamais la bouche? C'est qu'elle

ne sait pas causer intimement avec son père. Il est gentil pour elle,

ils s'aiment bien, mais ils ne se connaissent pas; sauf Michel, qui

la connaîtrait, d'ailleurs?... La main, la grande main lui presse

doucement le bras. Il faut parler maintenant. Elle passe sa langue sur

ses lèvres sèches, rejette son capuchon, pousse un autre soupir et très

vite, d'une voix haletante:

--Eh bien, voilà, papa, j'ai réfléchi, c'est entendu, décidé: je ne

peux pas être une jeune fille!

Criquet · 第 9 / 19 题