--Se lever à une heure pareille quand on n'y est pas forcé! fit une
voix enrouée de sommeil. Je te jure, mon Criquet, que si je n'avais
pas promis dans une heure de faiblesse de te mener à cette pêche aux
congres... Un brouillard à couper au couteau avec ça!... Enfin, en
route!
Et M. Dayrolles, jetant sur ses épaules une pèlerine de molleton bleu,
gagna d'un pas rapide le sentier qui conduisait au port. Camille,
également enveloppée d'une pèlerine, le capuchon rabattu sur les yeux,
essayait d'accorder ses pas avec les longues enjambées de son père.
Autrefois, pour le suivre, elle devait courir derrière lui; maintenant,
elle arrivait, avec un peu d'effort, à poser le bout de ses orteils sur
la trace des gros souliers ferrés. Presque le pas d'un homme!
Elle était contente, son complot avait réussi. C'était elle qui avait
proposé cette partie de pêche, qui l'avait organisée, protégée contre
les intrus,--oui, même contre Michel. Celui-ci d'ailleurs, tout à la
joie de son prochain départ pour Royan, n'avait point insisté pour les
accompagner. Il ne rêvait que casino, théâtre, petits chevaux. Camille
tenait donc son père, à elle toute seule, pendant la demi-heure qu'il
fallait pour atteindre le bourg. Rare aubaine!
Elle allait tout lui dire. Mais par quoi commencer?
La veille au soir, dans son lit, elle avait d'avance plaidé sa cause.
Les mots lui venaient alors pressés et chauds; ils coulaient tout
droit de son âme et sa voix était si touchante qu'elle lui donnait à
elle-même envie de pleurer. Puis le sommeil s'était abattu sur elle;
en s'éveillant elle avait trouvé ses yeux glacés comme des petites
huîtres, sa tête et son cœur mornes et morts. Maintenant on les dirait
emplis de ces boules de vapeur cotonneuse qui se balancent au-dessus
des talus humides.
Il fait presque nuit. Quatre heures n'ont pas sonné. Criquet ne s'est
jamais trouvée dehors d'aussi bonne heure. Peut-être est-ce une raison
de sa timidité? Les champs ont l'air si doux et si triste, ce matin!
Elle n'osera jamais élever la voix dans ce silence. De temps à autre
un oiseau brun aux plumes lourdes s'échappe d'une touffe d'ajoncs ou
d'un buisson de ronces. Il y a dans le gris du ciel une petite étoile
presque blanche qui frissonne. Les arbres, tournés en file vers la
mer, et tout bossus, rentrent la tête dans leurs épaules et des larmes
coulent de chacune de leurs branches noires, de chaque brin d'herbe
incliné sur le bord du chemin. Criquet sent aussi ses cils froids et
mouillés contre sa joue et elle aperçoit des gouttes d'eau rondes, un
peu luisantes, sur les poils frisés de la moustache de son père.
--Comme il est grand et fort, papa, pense-t-elle.
Il frappe les cailloux de son bâton ferré; ses épaules soulèvent à
chaque pas le molleton de la pèlerine et ses cheveux d'un blond ardent
forment sur sa large nuque de petits anneaux courts; car ses cheveux
bouclés ne sont pas souples comme ceux d'une femme, mais, crépus
et rudes, on dirait sous la main une brosse de chiendent. Il tient
toujours la tête en arrière, sa voix sonne et commande, et ses yeux
couleur de fer, oh! ses yeux, on ose à peine les regarder.
Il est bon, pourtant. A l'usine dont il est l'ingénieur, les ouvriers
l'aiment. Il prend leur défense auprès des patrons et c'est à cause de
lui, qu'ils n'ont jamais fait grève. Il a voyagé partout: en Afrique
où il y a des lions et des éléphants, dans les pays de mines et de
neige, quelque part vers le Pôle Nord, et dans ces immenses villes
d'Amérique si laides avec leurs maisons qui grattent le ciel et leurs
cheminées qui fument. Lui qui a vu et fait tant de choses, comment ne
comprendrait-il pas le souci de sa fille?
--Je voudrais tant te ressembler, papa! s'écrie-t-elle avec admiration.
Et voilà que je ressemble à maman. De toi, je n'ai que les yeux et
les cheveux. Et encore mes yeux sont plus verts et mes cheveux plus
rouges...
M. Dayrolles tourne vers la fillette son visage coloré, aux traits
larges:
--Plains-toi donc! Ta mère est cent fois mieux, certes, que tu ne le
seras jamais...
--Je sais bien, papa; tout de même, j'aimerais mieux te ressembler...
parce que tu es un homme...
--Qu'est-ce que tu bafouilles?
--Oui, les hommes, c'est fort, c'est brave, c'est noble!
--Ah! Tu crois ça? Tu as encore des illusions à perdre, mon pauvre
petit!...
Mais M. Dayrolles n'aime pas les développements inutiles. Il se
contente de hausser doucement les épaules, jette un coup d'œil rapide
vers le ciel, abaisse son béret du côté de la mer où s'élève déjà
l'aigre bise du matin et se met à siffler une marche alerte.
Criquet recule, un petit froid au cœur: elle court, saute, grimpe
aux arbres aussi bien qu'un garçon, certes, mais jamais elle n'a pu
apprendre à siffler. Avec une patience tenace, elle a allongé, rentré,
arrondi les lèvres, roulé sa langue en boule, en cornet, en entonnoir,
rien n'est sorti qu'un misérable sifflotement de couleuvre en colère.
Serait-ce le signe qu'elle n'est pas faite pour être un garçon?
Une maison accroupie au bord de la route, semble guetter: on entrevoit
par la porte ouverte un vieillard courbé qui attise un feu de genêts;
on sent une odeur âcre qui pique les narines, on entend une toux grasse
et traînante.
«C'est le père Karadec; comme il a l'air plus vieux et plus sale à
cette heure-ci,» songe Criquet avec désolation.
M. Dayrolles allume une cigarette dont la fumée bleue suit en se
déroulant avec mollesse les écharpes de brume, allongées dans l'air
plus transparent. Et sa main apparaît blanche et forte, un peu carrée,
avec ses veines gonflées, ses ongles brillants, ses quelques poils roux
aux jointures. Cette main, comme Camille la connaît!
Les soirs d'hiver, quand elle lisait près du feu, assise sur le tapis,
elle en aimait la caresse lente sur ses cheveux tombants et sur son cou
penché; parfois deux doigts s'allongeaient jusqu'à son oreille pour la
tirer un peu. Elle se rappelle aussi le parfum du gilet, quand son père
se baisse pour l'embrasser. Un grand élan de tendresse la soulève et la
fait bondir jusqu'à lui.
--Papa, dit-elle, en frottant câlinement sa tête contre le molleton,
papa, j'ai à te parler... sérieusement...
--Qu'y a-t-il donc de cassé? Des difficultés diplomatiques du côté de
tante Éléonore ou de miss Winnie, je parie?
--Oui et non. Il y a de ça, mais c'est bien, bien plus grave...
Un soupir convulsif gonfle puis serre sa gorge; son cœur s'arrête. Elle
sent le bras de son père autour de ses épaules; il la regarde d'en
haut, un peu inquiet.
--Mais tu es tout pâle, mon Criquet. As-tu froid? As-tu mal? Voyons,
dis vite!
Un silence. Camille frotte ses poings crispés sur le fond de ses
poches; elle y retrouve les ficelles, les coquillages, les clous, son
couteau rouillé. Elle n'ouvrira donc jamais la bouche? C'est qu'elle
ne sait pas causer intimement avec son père. Il est gentil pour elle,
ils s'aiment bien, mais ils ne se connaissent pas; sauf Michel, qui
la connaîtrait, d'ailleurs?... La main, la grande main lui presse
doucement le bras. Il faut parler maintenant. Elle passe sa langue sur
ses lèvres sèches, rejette son capuchon, pousse un autre soupir et très
vite, d'une voix haletante:
--Eh bien, voilà, papa, j'ai réfléchi, c'est entendu, décidé: je ne
peux pas être une jeune fille!