Et la bande, par la plaine rase, toute blanche de gelée, sous le pâle
soleil d'hiver, s'en allait, débordait de la route, au travers des
champs de betteraves.
Dès la Fourche-aux-Boeufs, Étienne en avait pris le commandement.
Sans qu'on s'arrêtât, il criait des ordres, il organisait la marche.
Jeanlin, en tête, galopait en sonnant dans sa corne une musique
barbare. Puis, aux premiers rangs, les femmes s'avançaient,
quelques-unes armées de bâtons, la Maheude avec des yeux ensauvagés
qui semblaient chercher au loin la cité de justice promise; la Brûlé,
la Levaque, la Mouquette, allongeant toutes leurs jambes sous leurs
guenilles, comme des soldats partis pour la guerre. En cas de
mauvaise rencontre, on verrait bien si les gendarmes oseraient taper
sur des femmes. Et les hommes suivaient, dans une confusion de
troupeau, en une queue qui s'élargissait, hérissée de barres de fer,
dominée par l'unique hache de Levaque, dont le tranchant miroitait au
soleil. Étienne, au centre, ne perdait pas de vue Chaval, qu'il
forçait à marcher devant lui; tandis que Maheu, derrière, l'air
sombre, lançait des coups d'oeil sur Catherine, la seule femme parmi
ces hommes, s'obstinant à trotter près de son amant, pour qu'on ne lui
fît pas du mal. Des têtes nues s'échevelaient au grand air, on
n'entendait que le claquement des sabots, pareil à un galop de bétail
lâché, emporté dans la sonnerie sauvage de Jeanlin.
Mais, tout de suite, un nouveau cri s'éleva.
--Du pain! du pain! du pain!
Il était midi, la faim des six semaines de grève s'éveillait dans les
ventres vides, fouettée par cette course en plein champ. Les croûtes
rares du matin, les quelques châtaignes de la Mouquette, étaient loin
déjà; et les estomacs criaient, et cette souffrance s'ajoutait à la
rage contre les traîtres.
--Aux fosses! plus de travail! du pain!
Étienne, qui avait refusé de manger sa part, au coron, éprouvait dans
la poitrine une sensation insupportable d'arrachement. Il ne se
plaignait pas; mais, d'un geste machinal, il prenait sa gourde de
temps à autre, il avalait une gorgée de genièvre, si frissonnant,
qu'il croyait avoir besoin de ça pour aller jusqu'au bout. Ses joues
s'échauffaient, une flamme allumait ses yeux. Cependant, il gardait
sa tête, il voulait encore éviter les dégâts inutiles.
Comme on arrivait au chemin de Joiselle, un haveur de Vandame, qui
s'était joint à la bande par vengeance contre son patron, jeta les
camarades vers la droite, en hurlant:
--A Gaston-Marie! faut arrêter la pompe! faut que les eaux démolissent
Jean-Bart!
La foule entraînée tournait déjà, malgré les protestations d'Étienne,
qui les suppliait de laisser épuiser les eaux. A quoi bon détruire
les galeries? cela révoltait son coeur d'ouvrier, malgré son
ressentiment. Maheu, lui aussi, trouvait injuste de s'en prendre à
une machine. Mais le haveur lançait toujours son cri de vengeance, et
il fallut qu'Étienne criât plus fort:
--A Mirou! il y a des traîtres au fond!... A Mirou! à Mirou!
D'un geste, il avait refoulé la bande sur le chemin de gauche, tandis
que Jeanlin, reprenant la tête, soufflait plus fort. Un grand remous
se produisit. Gaston-Marie, pour cette fois, était sauvé.
Et les quatre kilomètres qui les séparaient de Mirou furent franchis
en une demi-heure, presque au pas de course, à travers la plaine
interminable. Le canal, de ce côté, la coupait d'un long ruban de
glace. Seuls, les arbres dépouillés des berges, changés par la gelée
en candélabres géants, en rompaient l'uniformité plate, prolongée et
perdue dans le ciel de l'horizon, comme dans une mer. Une ondulation
des terrains cachait Montsou et Marchiennes, c'était l'immensité nue.
Ils arrivaient à la fosse, lorsqu'ils virent un porion se planter sur
une passerelle du criblage, pour les recevoir. Tous connaissaient
bien le père Quandieu, le doyen des porions de Montsou, un vieux tout
blanc de peau et de poils, qui allait sur ses soixante-dix ans, un
vrai miracle de belle santé dans les mines.
--Qu'est-ce que vous venez fiche par ici, tas de galvaudeux?
cria-t-il.
La bande s'arrêta. Ce n'était plus un patron, c'était un camarade; et
un respect les retenait devant ce vieil ouvrier.
--Il y a des hommes au fond, dit Étienne. Fais-les sortir.
--Oui, il y a des hommes, reprit le père Quandieu, il y en a bien six
douzaines, les autres ont eu peur de vous, méchants bougres!... Mais
je vous préviens qu'il n'en sortira pas un, ou que vous aurez affaire
à moi!
Des exclamations coururent, les hommes poussaient, les femmes
avancèrent. Vivement descendu de la passerelle, le porion barrait la
porte, maintenant.
Alors, Maheu voulut intervenir.
--Vieux, c'est notre droit, comment arriverons-nous à ce que la grève
soit générale, si nous ne forçons pas les camarades à être avec nous?
Le vieux demeura un moment muet. Évidemment, son ignorance en matière
de coalition égalait celle du haveur. Enfin, il répondit:
--C'est votre droit, je ne dis pas. Mais, moi, je ne connais que la
consigne... Je suis seul, ici. Les hommes sont au fond pour jusqu'à
trois heures, et ils y resteront jusqu'à trois heures.
Les derniers mots se perdirent dans des huées. On le menaçait du
poing, déjà les femmes l'assourdissaient, lui soufflaient leur haleine
chaude à la face. Mais il tenait bon, la tête haute, avec sa barbiche
et ses cheveux d'un blanc de neige; et le courage enflait tellement sa
voix, qu'on l'entendait distinctement, par-dessus le vacarme.
--Nom de Dieu! vous ne passerez pas!... Aussi vrai que le soleil nous
éclaire, j'aime mieux crever que de laisser toucher aux câbles... Ne
poussez donc plus, je me fous dans le puits devant vous!
Il y eut un frémissement, la foule recula, saisie. Lui, continuait:
--Quel est le cochon qui ne comprend pas ça?... Moi, je ne suis qu'un
ouvrier comme vous autres. On m'a dit de garder, je garde.
Et son intelligence n'allait pas plus loin, au père Quandieu, raidi
dans son entêtement du devoir militaire, le crâne étroit, l'oeil
éteint par la tristesse noire d'un demi-siècle de fond. Les camarades
le regardaient, remués, ayant quelque part en eux l'écho de ce qu'il
leur disait, cette obéissance du soldat, la fraternité et la
résignation dans le danger. Il crut qu'ils hésitaient encore, il
répéta:
--Je me fous dans le puits devant vous!
Une grande secousse remporta la bande. Tous avaient tourné le dos, la
galopade reprenait sur la route droite, filant à l'infini, au milieu
des terres. De nouveau, les cris s'élevaient:
--A Madeleine! à Crèvecoeur! plus de travail! du pain, du pain!
Mais, au centre, dans l'élan de la marche, une bousculade avait lieu.
C'était Chaval, disait-on, qui avait voulu profiter de l'histoire pour
s'échapper. Étienne venait de l'empoigner par un bras, en menaçant de
lui casser les reins, s'il méditait quelque traîtrise. Et l'autre se
débattait, protestait rageusement:
--Pourquoi tout ça? est-ce qu'on n'est plus libre?... Moi, je gèle
depuis une heure, j'ai besoin de me débarbouiller. Lâche-moi!
Il souffrait en effet du charbon collé à sa peau par la sueur, et son
tricot ne le protégeait guère.
--File, ou c'est nous qui te débarbouillerons, répondait Étienne.
Fallait pas renchérir en demandant du sang.
On galopait toujours, il finit par se tourner vers Catherine, qui
tenait bon. Cela le désespérait, de la sentir près de lui, si
misérable, grelottante sous sa vieille veste d'homme, avec sa culotte
boueuse. Elle devait être morte de fatigue, elle courait tout de même
pourtant.
--Tu peux t'en aller, toi, dit-il enfin.
Catherine parut ne pas entendre. Ses yeux, en rencontrant ceux
d'Étienne, avaient eu seulement une courte flamme de reproche. Et
elle ne s'arrêtait point. Pourquoi voulait-il qu'elle abandonnât son
homme? Chaval n'était guère gentil, bien sûr; même il la battait, des
fois. Mais c'était son homme, celui qui l'avait eue le premier; et
cela l'enrageait qu'on se jetât à plus de mille contre lui. Elle
l'aurait défendu, sans tendresse, pour l'orgueil.
--Va-t'en! répéta violemment Maheu.
Cet ordre de son père ralentit un instant sa course. Elle tremblait,
des larmes gonflaient ses paupières. Puis, malgré sa peur, elle
revint, elle reprit sa place, toujours courant. Alors, on la laissa.
La bande traversa la route de Joiselle, suivit un instant celle de
Cron, remonta ensuite vers Cougny. De ce côté, des cheminées d'usine
rayaient l'horizon plat, des hangars de bois, des ateliers de briques,
aux larges baies poussiéreuses, défilaient le long du pavé. On passa
coup sur coup près des maisons basses de deux corons, celui des
Cent-Quatre-Vingts, puis celui des Soixante-Seize; et, de chacun, à
l'appel de la corne, à la clameur jetée par toutes les bouches, des
familles sortirent, des hommes, des femmes, des enfants, galopant eux
aussi, se joignant à la queue des camarades. Quand on arriva devant
Madeleine, on était bien quinze cents. La route dévalait en pente
douce, le flot grondant des grévistes dut tourner le terri, avant de
se répandre sur le carreau de la mine.
A ce moment, il n'était guère plus de deux heures. Mais les porions,
avertis, venaient de hâter la remonte; et, comme la bande arrivait, la
sortie s'achevait, il restait au fond une vingtaine d'hommes, qui
débarquèrent de la cage. Ils s'enfuirent, on les poursuivit à coups
de pierres. Deux furent battus, un autre y laissa une manche de sa
veste. Cette chasse à l'homme sauva le matériel, on ne toucha ni aux
câbles ni aux chaudières. Déjà le flot s'éloignait, roulait sur la
fosse voisine.
Celle-ci, Crèvecoeur, ne se trouvait qu'à cinq cents mètres de
Madeleine. Là, également, la bande tomba au milieu de la sortie. Une
herscheuse y fut prise et fouettée par les femmes, la culotte fendue,
les fesses à l'air, devant les hommes qui riaient. Les galibots
recevaient des gifles, des haveurs se sauvèrent, les côtes bleues de
coups, le nez en sang. Et, dans cette férocité croissante, dans cet
ancien besoin de revanche dont la folie détraquait toutes les têtes,
les cris continuaient, s'étranglaient, la mort des traîtres, la haine
du travail mal payé, le rugissement du ventre voulant du pain. On se
mit à couper les câbles, mais la lime ne mordait pas, c'était trop
long, maintenant qu'on avait la fièvre d'aller en avant, toujours en
avant. Aux chaudières, un robinet fut cassé; tandis que l'eau, jetée
à pleins seaux dans les foyers, faisait éclater les grilles de fonte.
Dehors, on parla de marcher sur Saint-Thomas. Cette fosse était la
mieux disciplinée, la grève ne l'avait pas atteinte, près de sept
cents hommes devaient y être descendus; et cela exaspérait, on les
attendrait à coups de trique, en bataille rangée, pour voir un peu qui
resterait par terre. Mais la rumeur courut qu'il y avait des
gendarmes à Saint-Thomas, les gendarmes du matin, dont on s'était
moqué. Comment le savait-on? personne ne pouvait le dire. N'importe!
la peur les prenait, ils se décidèrent pour Feutry-Cantel. Et le
vertige les remporta, tous se retrouvèrent sur la route, claquant des
sabots, se ruant: à Feutry-Cantel! à Feutry-Cantel! les lâches y
étaient bien encore quatre cents, on allait rire! Située à trois
kilomètres, la fosse se cachait dans un pli de terrain, près de la
Scarpe. Déjà, l'on montait la pente des Plâtrières, au-delà du chemin
de Beaugnies, lorsqu'une voix, demeurée inconnue, lança l'idée que les
dragons étaient peut-être là-bas, à Feutry-Cantel. Alors, d'un bout à
l'autre de la colonne, on répéta que les dragons y étaient. Une
hésitation ralentit la marche, la panique peu à peu soufflait, dans ce
pays endormi par le chômage, qu'ils battaient depuis des heures.
Pourquoi n'avaient-ils pas buté contre des soldats? Cette impunité les
troublait, à la pensée de la répression qu'ils sentaient venir.
Sans qu'on sût d'où il partait, un nouveau mot d'ordre les lança sur
une autre fosse.
--A la Victoire! à la Victoire!
Il n'y avait donc ni dragons ni gendarmes, à la Victoire? On
l'ignorait. Tous semblaient rassurés. Et, faisant volte-face, ils
descendirent du côté de Beaumont, ils coupèrent à travers champs, pour
rattraper la route de Joiselle. La voie du chemin de fer leur barrait
le passage, ils la traversèrent en renversant les clôtures.
Maintenant, ils se rapprochaient de Montsou, l'ondulation lente des
terrains s'abaissait, élargissait la mer des pièces de betteraves,
très loin, jusqu'aux maisons noires de Marchiennes.
C'était, cette fois, une course de cinq grands kilomètres. Un élan
tel les charriait, qu'ils ne sentaient pas la fatigue atroce, leurs
pieds brisés et meurtris. Toujours la queue s'allongeait,
s'augmentait des camarades racolés en chemin, dans les corons. Quand
ils eurent passé le canal au pont Magache, et qu'ils se présentèrent
devant la Victoire, ils étaient deux mille. Mais trois heures avaient
sonné, la sortie était faite, plus un homme ne restait au fond. Leur
déception s'exhala en menaces vaines, ils ne purent que recevoir à
coups de briques cassées les ouvriers de la coupe à terre, qui
arrivaient prendre leur service. Il y eut une débandade, la fosse
déserte leur appartint. Et, dans leur rage de n'avoir pas une face de
traître à gifler, ils s'attaquèrent aux choses. Une poche de rancune
crevait en eux, une poche empoisonnée, grossie lentement. Des années
et des années de faim les torturaient d'une fringale de massacre et de
destruction.
Derrière un hangar, Étienne aperçut des chargeurs qui remplissaient un
tombereau de charbon.
--Voulez-vous foutre le camp! cria-t-il. Pas un morceau ne sortira!
Sous ses ordres, une centaine de grévistes accouraient; et les
chargeurs n'eurent que le temps de s'éloigner. Des hommes dételèrent
les chevaux qui s'effarèrent et partirent, piqués aux cuisses; tandis
que d'autres, en renversant le tombereau, cassaient les brancards.
Levaque, à violents coups de hache, s'était jeté sur les tréteaux,
pour abattre les passerelles. Ils résistaient, et il eut l'idée
d'arracher les rails, de couper la voie, d'un bout à l'autre du
carreau. Bientôt, la bande entière se mit à cette besogne. Maheu fit
sauter des coussinets de fonte, armé de sa barre de fer, dont il se
servait comme d'un levier. Pendant ce temps, la Brûlé, entraînant les
femmes, envahissait la lampisterie, où les bâtons, à la volée,
couvrirent le sol d'un carnage de lampes. La Maheude, hors d'elle,
tapait aussi fort que la Levaque. Toutes se trempèrent d'huile, la
Mouquette s'essuyait les mains à son jupon, en riant d'être si sale.
Pour rigoler, Jeanlin lui avait vidé une lampe dans le cou.
Mais ces vengeances ne donnaient pas à manger. Les ventres criaient
plus haut. Et la grande lamentation domina encore:
--Du pain! du pain! du pain!
Justement, à la Victoire, un ancien porion tenait une cantine. Sans
doute il avait pris peur, sa baraque était abandonnée. Quand les
femmes revinrent et que les hommes eurent achevé de défoncer la voie,
ils assiégèrent la cantine, dont les volets cédèrent tout de suite.
On n'y trouva pas de pain, il n'y avait là que deux morceaux de viande
crue et un sac de pommes de terre. Seulement, dans le pillage, on
découvrit une cinquantaine de bouteilles de genièvre, qui disparurent
comme une goutte d'eau bue par du sable.
Étienne, ayant vidé sa gourde, put la remplir. Peu à peu, une ivresse
mauvaise, l'ivresse des affamés, ensanglantait ses yeux, faisait
saillir des dents de loup, entre ses lèvres pâlies. Et, brusquement,
il s'aperçut que Chaval avait filé, au milieu du tumulte. Il jura,
des hommes coururent, on empoigna le fugitif, qui se cachait avec
Catherine, derrière la provision des bois.
--Ah! bougre de salaud, tu as peur de te compromettre! hurlait
Étienne. C'est toi, dans la forêt, qui demandais la grève des
machineurs, pour arrêter les pompes, et tu cherches maintenant à nous
chier du poivre!... Eh bien! nom de Dieu! nous allons retourner à
Gaston-Marie, je veux que tu casses la pompe. Oui, nom de Dieu! tu la
casseras!
Il était ivre, il lançait lui-même ses hommes contre cette pompe,
qu'il avait sauvée quelques heures plus tôt.
--A Gaston-Marie! à Gaston-Marie!
Tous l'acclamèrent, se précipitèrent; pendant que Chaval, saisi aux
épaules, entraîné, poussé violemment, demandait toujours qu'on le
laissât se laver.
--Va-t'en donc! cria Maheu à Catherine, qui elle aussi avait repris sa
course.
Cette fois, elle ne recula même pas, elle leva sur son père des yeux
ardents, et continua de courir.
La bande, de nouveau, sillonna la plaine rase. Elle revenait sur ses
pas, par les longues routes droites, par les terres sans cesse
élargies. Il était quatre heures, le soleil, qui baissait à
l'horizon, allongeait sur le sol glacé les ombres de cette horde, aux
grands gestes furieux.
On évita Montsou, on retomba plus haut dans la route de Joiselle; et,
pour s'épargner le détour de la Fourche-aux-Boeufs, on passa sous les
murs de la Piolaine. Les Grégoire, précisément, venaient d'en sortir,
ayant à rendre une visite au notaire, avant d'aller dîner chez les
Hennebeau, où ils devaient retrouver Cécile. La propriété semblait
dormir, avec son avenue de tilleuls déserte, son potager et son verger
dénudés par l'hiver. Rien ne bougeait dans la maison, dont les
fenêtres closes se ternissaient de la chaude buée intérieure; et, du
profond silence, sortait une impression de bonhomie et de bien-être,
la sensation patriarcale des bons lits et de la bonne table, du
bonheur sage, où coulait l'existence des propriétaires.
Sans s'arrêter, la bande jetait des regards sombres à travers les
grilles, le long des murs protecteurs, hérissés de culs de bouteille.
Le cri recommença:
--Du pain! du pain! du pain!
Seuls, les chiens répondirent par des abois féroces, une paire de
grands danois au poil fauve, qui se dressaient debout, la gueule
ouverte. Et, derrière une persienne fermée, il n'y avait que les deux
bonnes, Mélanie, la cuisinière, et Honorine, la femme de chambre,
attirées par ce cri, suant la peur, toutes pâles de voir défiler ces
sauvages. Elles tombèrent à genoux, elles se crurent mortes, en
entendant une pierre, une seule, qui cassait un carreau d'une fenêtre
voisine. C'était une farce de Jeanlin: il avait fabriqué une fronde
avec un bout de corde, il laissait en passant un petit bonjour aux
Grégoire. Déjà, il s'était remis à souffler dans sa corne, la bande
se perdait au loin, avec le cri affaibli:
--Du pain! du pain! du pain!
On arriva à Gaston-Marie, en une masse grossie encore, plus de deux
mille cinq cents forcenés, brisant tout, balayant tout, avec la force
accrue du torrent qui roule. Des gendarmes y avaient passé une heure
plus tôt, et s'en étaient allés du côté de Saint-Thomas, égarés par
des paysans, sans même avoir la précaution, dans leur hâte, de laisser
un poste de quelques hommes, pour garder la fosse. En moins d'un
quart d'heure, les feux furent renversés, les chaudières vidées, les
bâtiments envahis et dévastés. Mais c'était surtout la pompe qu'on
menaçait. Il ne suffisait pas qu'elle s'arrêtât au dernier souffle
expirant de la vapeur, on se jetait sur elle comme sur une personne
vivante, dont on voulait la vie.
--A toi le premier coup! répétait Étienne, en mettant un marteau au
poing de Chaval. Allons! tu as juré avec les autres!
Chaval tremblait, se reculait; et, dans la bousculade, le marteau
tomba, pendant que les camarades, sans attendre, massacraient la pompe
à coups de barres de fer, à coups de briques, à coups de tout ce
qu'ils rencontraient sous leurs mains. Quelques-uns même brisaient
sur elle des bâtons. Les écrous sautaient, les pièces d'acier et de
cuivre se disloquaient, ainsi que des membres arrachés. Un coup de
pioche à toute volée fracassa le corps de fonte, et l'eau s'échappa,
se vida, et il y eut un gargouillement suprême, pareil à un hoquet
d'agonie.
C'était la fin, la bande se retrouva dehors, folle, s'écrasant
derrière Étienne, qui ne lâchait point Chaval.
--A mort, le traître! au puits! au puits!
Le misérable, livide, bégayait, en revenait, avec l'obstination
imbécile de l'idée fixe, à son besoin de se débarbouiller.
--Attends, si ça te gêne, dit la Levaque. Tiens! voilà le baquet!
Il y avait là une mare, une infiltration des eaux de la pompe. Elle
était blanche d'une épaisse couche de glace; et on l'y poussa, on
cassa cette glace, on le força à tremper sa tête dans cette eau si
froide.
--Plonge donc! répétait la Brûlé. Nom de Dieu! si tu ne plonges pas,
on te fout dedans... Et, maintenant, tu vas boire un coup, oui, oui!
comme les bêtes, la gueule dans l'auge!
Il dut boire, à quatre pattes. Tous riaient, d'un rire de cruauté.
Une femme lui tira les oreilles, une autre lui jeta au visage une
poignée de crottin, trouvée fraîche sur la route. Son vieux tricot ne
tenait plus, en lambeaux. Et, hagard, il butait, il donnait des coups
d'échine pour fuir.
Maheu l'avait poussé, la Maheude était parmi celles qui s'acharnaient,
satisfaisant tous les deux leur rancune ancienne; et la Mouquette
elle-même, qui restait d'ordinaire la bonne camarade de ses galants,
s'enrageait après celui-là, le traitait de bon à rien, parlait de le
déculotter, pour voir s'il était encore un homme.
Étienne la fit taire.
--En voilà assez! Il n'y a pas besoin de s'y mettre tous... Si tu
veux, toi, nous allons vider ça ensemble.
Ses poings se fermaient, ses yeux s'allumaient d'une fureur homicide,
l'ivresse se tournait chez lui en un besoin de tuer.
--Es-tu prêt? Il faut que l'un de nous deux y reste... Donnez-lui un
couteau. J'ai le mien.
Catherine, épuisée, épouvantée, le regardait. Elle se souvenait de
ses confidences, de son envie de manger un homme, lorsqu'il buvait,
empoisonné dès le troisième verre, tellement ses soûlards de parents
lui avaient mis de cette saleté dans le corps. Brusquement, elle
s'élança, le souffleta de ses deux mains de femme, lui cria sous le
nez, étranglée d'indignation:
--Lâche! lâche! lâche!... Ce n'est donc pas de trop, toutes ces
abominations? Tu veux l'assassiner, maintenant qu'il ne tient plus
debout! Elle se tourna vers son père et sa mère, elle se tourna vers
les autres.
--Vous êtes des lâches! des lâches!... Tuez-moi donc avec lui. Je
vous saute à la figure, moi! si vous le touchez encore. Oh! les
lâches!
Et elle s'était plantée devant son homme, elle le défendait, oubliant
les coups, oubliant la vie de misère, soulevée dans l'idée qu'elle lui
appartenait, puisqu'il l'avait prise, et que c'était une honte pour
elle, quand on l'abîmait ainsi.
Étienne, sous les claques de cette fille, était devenu blême. Il
avait failli d'abord l'assommer. Puis, après s'être essuyé la face,
dans un geste d'homme qui se dégrise, il dit à Chaval, au milieu d'un
grand silence:
--Elle a raison, ça suffit... Fous le camp!
Tout de suite, Chaval prit sa course, et Catherine galopa derrière
lui. La foule, saisie, les regardait disparaître au coude de la
route. Seule, la Maheude murmura:
--Vous avez tort, fallait le garder. Il va pour sûr faire quelque
traîtrise.
Mais la bande s'était remise en marche. Cinq heures allaient sonner,
le soleil d'une rougeur de braise, au bord de l'horizon, incendiait la
plaine immense. Un colporteur qui passait, leur apprit que les
dragons descendaient du côté de Crèvecoeur. Alors, ils se replièrent,
un ordre courut.
--A Montsou! à la Direction!... Du pain! du pain! du pain!
V
M. Hennebeau s'était mis devant la fenêtre de son cabinet, pour voir
partir la calèche qui emmenait sa femme déjeuner à Marchiennes. Il
avait suivi un instant Négrel trottant près de la portière; puis, il
était revenu tranquillement s'asseoir à son bureau. Quand ni sa femme
ni son neveu ne l'animaient du bruit de leur existence, la maison
semblait vide. Justement, ce jour-là, le cocher conduisait Madame;
Rose, la nouvelle femme de chambre, avait congé jusqu'à cinq heures;
et il ne restait qu'Hippolyte, le valet de chambre, se traînant en
pantoufles par les pièces, et que la cuisinière, occupée depuis l'aube
à se battre avec ses casseroles, tout entière au dîner que ses maîtres
donnaient le soir. Aussi, M. Hennebeau se promettait-il une journée
de gros travail, dans ce grand calme de la maison déserte.
Vers neuf heures, bien qu'il eût reçu l'ordre de renvoyer tout le
monde, Hippolyte se permit d'annoncer Dansaert, qui apportait des
nouvelles. Le directeur apprit seulement alors la réunion tenue la
veille, dans la forêt; et les détails étaient d'une telle netteté,
qu'il l'écoutait en songeant aux amours avec la Pierronne, si connus,
que deux ou trois lettres anonymes par semaine dénonçaient les
débordements du maître-porion: évidemment, le mari avait causé, cette
police-là sentait le traversin. Il saisit même l'occasion, il laissa
entendre qu'il savait tout, et se contenta de recommander la prudence,
dans la crainte d'un scandale. Effaré de ces reproches, au travers de
son rapport, Dansaert niait, bégayait des excuses, tandis que son
grand nez avouait le crime, par sa rougeur subite. Du reste, il
n'insista pas, heureux d'en être quitte à si bon compte; car,
d'ordinaire, le directeur se montrait d'une sévérité implacable
d'homme pur, dès qu'un employé se passait le régal d'une jolie fille,
dans une fosse. L'entretien continua sur la grève, cette réunion de
la forêt n'était encore qu'une fanfaronnade de braillards, rien ne
menaçait sérieusement. En tout cas, les corons ne bougeraient
sûrement pas de quelques jours, sous l'impression de peur respectueuse
que la promenade militaire du matin devait avoir produite.
Lorsque M. Hennebeau se retrouva seul, il fut pourtant sur le point
d'envoyer une dépêche au préfet. La crainte de donner inutilement
cette preuve d'inquiétude le retint. Il ne se pardonnait déjà pas
d'avoir manqué de flair, au point de dire partout, d'écrire même à la
Régie, que la grève durerait au plus une quinzaine. Elle s'éternisait
depuis près de deux mois, à sa grande surprise; et il s'en
désespérait, il se sentait chaque jour diminué, compromis, forcé
d'imaginer un coup d'éclat, s'il voulait rentrer en grâce près des
régisseurs. Il leur avait justement demandé des ordres, dans
l'éventualité d'une bagarre. La réponse tardait, il l'attendait par
le courrier de l'après-midi. Et il se disait qu'il serait temps alors
de lancer des télégrammes, pour faire occuper militairement les
fosses, si telle était l'opinion de ces messieurs. Selon lui, ce
serait la bataille, du sang et des morts, à coup sûr. Une
responsabilité pareille le troublait, malgré son énergie habituelle.
Jusqu'à onze heures, il travailla paisiblement, sans autre bruit, dans
la maison morte, que le bâton à cirer d'Hippolyte, qui, très loin, au
premier étage, frottait une pièce. Puis, coup sur coup, il reçut deux
dépêches, la première annonçant l'envahissement de Jean-Bart par la
bande de Montsou, la seconde racontant les câbles coupés, les feux
renversés, tout le ravage. Il ne comprit pas. Qu'est-ce que les
grévistes étaient allés faire chez Deneulin, au lieu de s'attaquer à
une fosse de la Compagnie? Du reste, ils pouvaient bien saccager
Vandame, cela mûrissait le plan de conquête qu'il méditait. Et, à
midi, il déjeuna, seul dans la vaste salle, servi en silence par le
domestique, dont il n'entendait même pas les pantoufles. Cette
solitude assombrissait encore ses préoccupations, il se sentait froid
au coeur, lorsqu'un porion, venu au pas de course, fut introduit et
lui conta la marche de la bande sur Mirou. Presque aussitôt, comme il
achevait son café, un télégramme lui apprit que Madeleine et
Crèvecoeur étaient menacés à leur tour. Alors, sa perplexité devint
extrême. Il attendait le courrier à deux heures: devait-il tout de
suite demander des troupes? valait-il mieux patienter, de façon à ne
pas agir avant de connaître les ordres de la Régie? Il retourna dans
son cabinet, il voulut lire une note qu'il avait prié Négrel de
rédiger la veille pour le préfet. Mais il ne put mettre la main
dessus, il réfléchit que peut-être le jeune homme l'avait laissée dans
sa chambre, où il écrivait souvent la nuit. Et, sans prendre de
décision, poursuivi par l'idée de cette note, il monta vivement la
chercher, dans la chambre.
En entrant, M. Hennebeau eut une surprise: la chambre n'était pas
faite, sans doute un oubli ou une paresse d'Hippolyte. Il régnait là
une chaleur moite, la chaleur enfermée de toute une nuit, alourdie par
la bouche du calorifère, restée ouverte; et il fut pris aux narines,
il suffoqua dans un parfum pénétrant, qu'il crut être l'odeur des eaux
de toilette, dont la cuvette se trouvait pleine. Un grand désordre
encombrait la pièce, des vêtements épars, des serviettes mouillées
jetées aux dossiers des sièges, le lit béant, un drap arraché,
traînant jusque sur le tapis. D'ailleurs, il n'eut d'abord qu'un
regard distrait, il s'était dirigé vers une table couverte de papiers,
et il y cherchait la note introuvable. Deux fois, il examina les
papiers un à un, elle n'y était décidément pas. Où diable cet
écervelé de Paul avait-il bien pu la fourrer?
Et, comme M. Hennebeau revenait au milieu de la chambre en donnant un
coup d'oeil sur chaque meuble, il aperçut, dans le lit ouvert, un
point vif, qui luisait pareil à une étincelle. Il s'approcha
machinalement, envoya la main. C'était, entre deux plis du drap, un
petit flacon d'or. Tout de suite, il avait reconnu un flacon de
madame Hennebeau, le flacon d'éther qui ne la quittait jamais. Mais
il ne s'expliquait pas la présence de cet objet: comment pouvait-il
être dans le lit de Paul? Et, soudain, il blêmit affreusement. Sa
femme avait couché là.
--Pardon, murmura la voix d'Hippolyte au travers de la porte, j'ai vu
monter Monsieur...
Le domestique était entré, le désordre de la chambre le consterna.
--Mon Dieu! c'est vrai, la chambre qui n'est pas faite! Aussi Rose est
sortie en me lâchant tout le ménage sur le dos!
M. Hennebeau avait caché le flacon dans sa main, et il le serrait à
le briser.
--Que voulez-vous?
--Monsieur, c'est encore un homme... Il arrive de Crèvecoeur, il a
une lettre.
--Bien! laissez-moi, dites-lui d'attendre.
Sa femme avait couché là! Quand il eut poussé le verrou, il rouvrit sa
main, il regarda le flacon, qui s'était marqué en rouge dans sa chair.
Brusquement, il voyait, il entendait, cette ordure se passait chez lui
depuis des mois. Il se rappelait son ancien soupçon, les frôlements
contre les portes, les pieds nus s'en allant la nuit par la maison
silencieuse. Oui, c'était sa femme qui montait coucher là!
Tombé sur une chaise, en face du lit qu'il contemplait fixement, il
demeura de longues minutes comme assommé. Un bruit le réveilla, on
frappait à la porte, on essayait d'ouvrir. Il reconnut la voix du
domestique.
--Monsieur... Ah! Monsieur s'est enfermé...
--Quoi encore?
--Il paraît que ça presse, les ouvriers cassent tout. Deux autres
hommes sont en bas. Il y a aussi des dépêches.
--Fichez-moi la paix! dans un instant!
L'idée qu'Hippolyte aurait découvert lui-même le flacon, s'il avait
fait la chambre le matin, venait de le glacer. Et, d'ailleurs, ce
domestique devait savoir, il avait trouvé vingt fois le lit chaud
encore de l'adultère, des cheveux de madame traînant sur l'oreiller,
des traces abominables souillant les linges. S'il s'acharnait à le
déranger, c'était méchamment. Peut-être était-il demeuré l'oreille
collée à la porte, excité par la débauche de ses maîtres.
Alors, M. Hennebeau ne bougea plus. Il regardait toujours le lit. Le
long passé de souffrance se déroulait, son mariage avec cette femme,
leur malentendu immédiat de coeur et de chair, les amants qu'elle
avait eus sans qu'il s'en doutât, celui qu'il lui avait toléré pendant
dix ans, comme on tolère un goût immonde à une malade. Puis, c'était
leur arrivée à Montsou, un espoir fou de la guérir, des mois
d'alanguissement, d'exil ensommeillé, l'approche de la vieillesse qui
allait enfin la lui rendre. Puis, leur neveu débarquait, ce Paul dont
elle devenait la mère, auquel elle parlait de son coeur mort, enterré
sous la cendre à jamais. Et, mari imbécile, il ne prévoyait rien, il
adorait cette femme qui était la sienne, que des hommes avaient eue,
que lui seul ne pouvait avoir! Il l'adorait d'une passion honteuse, au
point de tomber à genoux, si elle avait bien voulu lui donner le reste
des autres! Le reste des autres, elle le donnait à cet enfant.
Un coup de timbre lointain, à ce moment, fit tressaillir M. Hennebeau.
Il le reconnut, c'était le coup que l'on frappait, d'après ses ordres,
lorsque arrivait le facteur. Il se leva, il parla à voix haute, dans
un flot de grossièreté, dont sa gorge douloureuse crevait malgré lui.
--Ah! je m'en fous! ah! je m'en fous, de leurs dépêches et de leurs
lettres!
Maintenant, une rage l'envahissait, le besoin d'un cloaque, pour y
enfoncer de telles saletés à coups de talon. Cette femme était une
salope, il cherchait des mots crus, il en souffletait son image.
L'idée brusque du mariage qu'elle poursuivait d'un sourire si
tranquille entre Cécile et Paul, acheva de l'exaspérer. Il n'y avait
donc même plus de passion, plus de jalousie, au fond de cette
sensualité vivace? Ce n'était à cette heure qu'un joujou pervers,
l'habitude de l'homme, une récréation prise comme un dessert
accoutumé. Et il l'accusait de tout, il innocentait presque l'enfant,
auquel elle avait mordu, dans ce réveil d'appétit, ainsi qu'on mord au
premier fruit vert, volé sur la route. Qui mangerait-elle, jusqu'où
tomberait-elle, quand elle n'aurait plus des neveux complaisants,
assez pratiques pour accepter, dans leur famille, la table, le lit et
la femme?
On gratta timidement à la porte, la voix d'Hippolyte se permit de
souffler par le trou de la serrure:
--Monsieur, le courrier... Et il y a aussi monsieur Dansaert qui est
revenu, en disant qu'on s'égorge...
--Je descends, nom de Dieu!
Qu'allait-il leur faire? les chasser à leur retour de Marchiennes,
comme des bêtes puantes dont il ne voulait plus sous son toit. Il
prendrait une trique, il leur crierait de porter ailleurs le poison de
leur accouplement. C'était de leurs soupirs, de leurs haleines
confondues, dont s'alourdissait la tiédeur moite de cette chambre;
l'odeur pénétrante qui l'avait suffoqué, c'était l'odeur de musc que
la peau de sa femme exhalait, un autre goût pervers, un besoin charnel
de parfums violents; et il retrouvait ainsi la chaleur, l'odeur de la
fornication, l'adultère vivant, dans les pots qui traînaient dans les
cuvettes encore pleines, dans le désordre des linges, des meubles, de
la pièce entière, empestée de vice. Une fureur d'impuissance le jeta
sur le lit à coups de poing, et il le massacra, et il laboura les
places où il voyait l'empreinte de leurs deux corps, enragé des
couvertures arrachées, des draps froissés, mous et inertes sous ses
coups, comme éreintés eux-mêmes des amours de toute la nuit.
Mais, brusquement, il crut entendre Hippolyte remonter. Une honte
l'arrêta. Il resta un instant encore, haletant, à s'essuyer le front,
à calmer les bonds de son coeur. Debout devant une glace, il
contemplait son visage, si décomposé, qu'il ne le reconnaissait pas.
Puis, quand il l'eut regardé s'apaiser peu à peu, par un effort de
volonté suprême, il descendit.
En bas, cinq messagers étaient debout, sans compter Dansaert. Tous
lui apportaient des nouvelles d'une gravité croissante sur la marche
des grévistes à travers les fosses; et le maître-porion lui conta
longuement ce qui s'était passé à Mirou, sauvé par la belle conduite
du père Quandieu. Il écoutait, hochait la tête; mais il n'entendait
pas, son esprit était demeuré là-haut, dans la chambre. Enfin, il les
congédia, il dit qu'il allait prendre des mesures. Lorsqu'il se
retrouva seul, assis devant son bureau, il parut s'y assoupir, la tête
entre les mains, les yeux couverts. Son courrier était là, il se
décida à y chercher la lettre attendue, la réponse de la Régie, dont
les lignes dansèrent d'abord. Pourtant, il finit par comprendre que
ces messieurs souhaitaient quelque bagarre: certes, ils ne lui
commandaient pas d'empirer les choses; mais ils laissaient percer que
des troubles hâteraient le dénouement de la grève, en provoquant une
répression énergique. Dès lors, il n'hésita plus, il lança des
dépêches de tous côtés, au préfet de Lille, au corps de troupe de
Douai, à la gendarmerie de Marchiennes. C'était un soulagement, il
n'avait qu'à s'enfermer, même il fit répandre la rumeur qu'il
souffrait de la goutte. Et, tout l'après-midi, il se cacha au fond de
son cabinet, ne recevant personne, se contentant de lire les dépêches
et les lettres qui continuaient de pleuvoir. Il suivit ainsi de loin
la bande, de Madeleine à Crèvecoeur, de Crèvecoeur à la Victoire, de
la Victoire à Gaston-Marie. D'autre part, des renseignements lui
arrivaient sur l'effarement des gendarmes et des dragons, égarés en
route, tournant sans cesse le dos aux fosses attaquées. On pouvait
s'égorger et tout détruire, il avait remis la tête entre ses mains,
les doigts sur les yeux, et il s'abîmait dans le grand silence de la
maison vide, où il ne surprenait, par moments, que le bruit des
casseroles de la cuisinière, en plein coup de feu, pour son dîner du
soir.
Le crépuscule assombrissait déjà la pièce, il était cinq heures,
lorsqu'un vacarme fit sursauter M. Hennebeau, étourdi, inerte, les
coudes toujours dans ses papiers. Il pensa que les deux misérables
rentraient. Mais le tumulte augmentait, un cri éclata, terrible, à
l'instant où il s'approchait de la fenêtre.
--Du pain! du pain! du pain!
C'étaient les grévistes qui envahissaient Montsou, pendant que les
gendarmes, croyant à une attaque sur le Voreux, galopaient, le dos
tourné, pour occuper cette fosse.
Justement, à deux kilomètres des premières maisons, un peu en dessous
du carrefour, où se coupaient la grande route et le chemin de Vandame,
madame Hennebeau et ces demoiselles venaient d'assister au défilé de
la bande. La journée à Marchiennes s'était passée gaiement, un
déjeuner aimable chez le directeur des Forges, puis une intéressante
visite aux ateliers et à une verrerie du voisinage, pour occuper
l'après-midi; et, comme on rentrait enfin, par ce déclin limpide d'un
beau jour d'hiver, Cécile avait eu la fantaisie de boire une tasse de
lait, en apercevant une petite ferme, qui bordait la route. Toutes
alors étaient descendues de la calèche, Négrel avait galamment sauté
de cheval; pendant que la paysanne, effarée de ce beau monde, se
précipitait, parlait de mettre une nappe, avant de servir. Mais Lucie
et Jeanne voulaient voir traire le lait, on était allé dans l'étable
même avec les tasses, on en avait fait une partie champêtre, riant
beaucoup de la litière où l'on enfonçait.
Madame Hennebeau, de son air de maternité complaisante, buvait du bout
des lèvres, lorsqu'un bruit étrange, ronflant au-dehors, l'inquiéta.
--Qu'est-ce donc?
L'étable, bâtie au bord de la route, avait une large porte
charretière, car elle servait en même temps de grenier à foin. Déjà,
les jeunes filles, allongeant la tête, s'étonnaient de ce qu'elles
distinguaient à gauche, un flot noir, une cohue qui débouchait en
hurlant du chemin de Vandame.
--Diable! murmura Négrel, également sorti, est-ce que nos braillards
finiraient par se fâcher?
--C'est peut-être encore les charbonniers, dit la paysanne. Voilà
deux fois qu'ils passent. Paraît que ça ne va pas bien, ils sont les
maîtres du pays.
Elle lâchait chaque mot avec prudence, elle en guettait l'effet sur
les visages; et, quand elle remarqua l'effroi de tous, la profonde
anxiété où la rencontre les jetait, elle se hâta de conclure:
--Oh! les gueux, oh! les gueux!
Négrel, voyant qu'il était trop tard pour remonter en voiture et
gagner Montsou, donna l'ordre au cocher de rentrer vivement la calèche
dans la cour de la ferme, où l'attelage resta caché derrière un
hangar. Lui-même attacha sous ce hangar son cheval, dont un galopin
avait tenu la bride. Lorsqu'il revint, il trouva sa tante et les
jeunes filles éperdues, prêtes à suivre la paysanne, qui leur
proposait de se réfugier chez elle. Mais il fut d'avis qu'on était là
plus en sûreté, personne ne viendrait certainement les chercher dans
ce foin. La porte charretière, pourtant, fermait très mal, et elle
avait de telles fentes, qu'on apercevait la route entre ses bois
vermoulus.
--Allons, du courage! dit-il. Nous vendrons notre vie chèrement.
Cette plaisanterie augmenta la peur. Le bruit grandissait, on ne
voyait rien encore, et sur la route vide un vent de tempête semblait
souffler, pareil à ces rafales brusques qui précèdent les grands
orages.
--Non, non, je ne veux pas regarder, dit Cécile en allant se blottir
dans le foin.
Madame Hennebeau, très pâle, prise d'une colère contre ces gens qui
gâtaient un de ses plaisirs, se tenait en arrière, avec un regard
oblique et répugné; tandis que Lucie et Jeanne, malgré leur
tremblement, avaient mis un oeil à une fente, désireuses de ne rien
perdre du spectacle.
Le roulement de tonnerre approchait, la terre fut ébranlée, et Jeanlin
galopa le premier, soufflant dans sa corne.
--Prenez vos flacons, la sueur du peuple qui passe! murmura Négrel,
qui, malgré ses convictions républicaines, aimait à plaisanter la
canaille avec les dames.
Mais son mot spirituel fut emporté dans l'ouragan des gestes et des
cris. Les femmes avaient paru, près d'un millier de femmes, aux
cheveux épars, dépeignés par la course, aux guenilles montrant la peau
nue, des nudités de femelles lasses d'enfanter des meurt-de-faim.
Quelques-unes tenaient leur petit entre les bras, le soulevaient,
l'agitaient, ainsi qu'un drapeau de deuil et de vengeance. D'autres,
plus jeunes, avec des gorges gonflées de guerrières, brandissaient des
bâtons; tandis que les vieilles, affreuses, hurlaient si fort, que les
cordes de leurs cous décharnés semblaient se rompre. Et les hommes
déboulèrent ensuite, deux mille furieux, des galibots, des haveurs,
des raccommodeurs, une masse compacte qui roulait d'un seul bloc,
serrée, confondue, au point qu'on ne distinguait ni les culottes
déteintes, ni les tricots de laine en loques, effacés dans la même
uniformité terreuse. Les yeux brûlaient, on voyait seulement les
trous des bouches noires, chantant La Marseillaise, dont les strophes
se perdaient en un mugissement confus, accompagné par le claquement
des sabots sur la terre dure. Au-dessus des têtes, parmi le
hérissement des barres de fer, une hache passa, portée toute droite;
et cette hache unique, qui était comme l'étendard de la bande, avait,
dans le ciel clair, le profil aigu d'un couperet de guillotine.
--Quels visages atroces! balbutia madame Hennebeau.
Négrel dit entre ses dents:
--Le diable m'emporte si j'en reconnais un seul! D'où sortent-ils
donc, ces bandits-là?
Et, en effet, la colère, la faim, ces deux mois de souffrance et cette
débandade enragée au travers des fosses, avaient allongé en mâchoires
de bêtes fauves les faces placides des houilleurs de Montsou. A ce
moment, le soleil se couchait, les derniers rayons, d'un pourpre
sombre, ensanglantaient la plaine. Alors, la route sembla charrier du
sang, les femmes, les hommes continuaient à galoper, saignants comme
des bouchers en pleine tuerie.
--Oh! superbe! dirent à demi-voix Lucie et Jeanne, remuées dans leur
goût d'artistes par cette belle horreur.
Elles s'effrayaient pourtant, elles reculèrent près de madame
Hennebeau, qui s'était appuyée sur une auge. L'idée qu'il suffisait
d'un regard, entre les planches de cette porte disjointe, pour qu'on
les massacrât, la glaçait. Négrel se sentait blêmir, lui aussi, très
brave d'ordinaire, saisi là d'une épouvante supérieure à sa volonté,
une de ces épouvantes qui soufflent de l'inconnu. Dans le foin,
Cécile ne bougeait plus. Et les autres, malgré leur désir de
détourner les yeux, ne le pouvaient pas, regardaient quand même.
C'était la vision rouge de la révolution qui les emporterait tous,
fatalement, par une soirée sanglante de cette fin de siècle. Oui, un
soir, le peuple lâché, débridé, galoperait ainsi sur les chemins; et
il ruissellerait du sang des bourgeois, il promènerait des têtes, il
sèmerait l'or des coffres éventrés. Les femmes hurleraient, les
hommes auraient ces mâchoires de loups, ouvertes pour mordre. Oui, ce
seraient les mêmes guenilles, le même tonnerre de gros sabots, la même
cohue effroyable, de peau sale, d'haleine empestée, balayant le vieux
monde, sous leur poussée débordante de barbares. Des incendies
flamberaient, on ne laisserait pas debout une pierre des villes, on
retournerait à la vie sauvage dans les bois, après le grand rut, la
grande ripaille, où les pauvres, en une nuit, efflanqueraient les
femmes et videraient les caves des riches. Il n'y aurait plus rien,
plus un sou des fortunes, plus un titre des situations acquises,
jusqu'au jour où une nouvelle terre repousserait peut-être. Oui,
c'étaient ces choses qui passaient sur la route, comme une force de la
nature, et ils en recevaient le vent terrible au visage.
Un grand cri s'éleva, domina La Marseillaise:
--Du pain! du pain! du pain!
Lucie et Jeanne se serrèrent contre madame Hennebeau, défaillante;
tandis que Négrel se mettait devant elles, comme pour les protéger de
son corps. Était-ce donc ce soir même que l'antique société craquait?
Et ce qu'ils virent, alors, acheva de les hébéter. La bande
s'écoulait, il n'y avait plus que la queue des traînards, lorsque la
Mouquette déboucha. Elle s'attardait, elle guettait les bourgeois,
sur les portes de leurs jardins, aux fenêtres de leurs maisons; et,
quand elle en découvrait, ne pouvant leur cracher au nez, elle leur
montrait ce qui était pour elle le comble de son mépris. Sans doute
elle en aperçut un, car brusquement elle releva ses jupes, tendit les
fesses, montra son derrière énorme, nu dans un dernier flamboiement du
soleil. Il n'avait rien d'obscène, ce derrière, et ne faisait pas
rire, farouche.
Tout disparut, le flot roulait sur Montsou, le long des lacets de la
route, entre les maisons basses, bariolées de couleurs vives. On fit
sortir la calèche de la cour, mais le cocher n'osait prendre sur lui
de ramener Madame et ces demoiselles sans encombre, si les grévistes
tenaient le pavé. Et le pis était qu'il n'y avait pas d'autre chemin.
--Il faut pourtant que nous rentrions, le dîner nous attend, dit
madame Hennebeau, hors d'elle, exaspérée par la peur. Ces sales
ouvriers ont encore choisi un jour où j'ai du monde. Allez donc faire
du bien à ça!
Lucie et Jeanne s'occupaient à retirer du foin Cécile, qui se
débattait, croyant que ces sauvages défilaient sans cesse, et répétant
qu'elle ne voulait pas voir. Enfin, toutes reprirent place dans la
voiture. Négrel, remonté à cheval, eut alors l'idée de passer par les
ruelles de Réquillart.
--Marchez doucement, dit-il au cocher, car le chemin est atroce. Si
des groupes vous empêchent de revenir à la route, là-bas, vous vous
arrêterez derrière la vieille fosse, et nous rentrerons à pied par la
petite porte du jardin, tandis que vous remiserez la voiture et les
chevaux n'importe où, sous le hangar d'une auberge.
Ils partirent. La bande, au loin, ruisselait dans Montsou. Depuis
qu'ils avaient vu, à deux reprises, des gendarmes et des dragons, les
habitants s'agitaient, affolés de panique. Il circulait des histoires
abominables, on parlait d'affiches manuscrites, menaçant les bourgeois
de leur crever le ventre; personne ne les avait lues, on n'en citait
pas moins des phrases textuelles. Chez le notaire surtout, la terreur
était à son comble, car il venait de recevoir par la poste une lettre
anonyme, où on l'avertissait qu'un baril de poudre se trouvait enterré
dans sa cave, prêt à le faire sauter, s'il ne se déclarait pas en
faveur du peuple.
Justement, les Grégoire, attardés dans leur visite par l'arrivée de
cette lettre, la discutaient, la devinaient l'oeuvre d'un farceur,
lorsque l'invasion de la bande acheva d'épouvanter la maison. Eux,
souriaient. Ils regardaient, en écartant le coin d'un rideau, et se
refusaient à admettre un danger quelconque, certains, disaient-ils,
que tout finirait à l'amiable. Cinq heures sonnaient, ils avaient le
temps d'attendre que le pavé fût libre pour aller, en face, dîner chez
les Hennebeau, où Cécile, rentrée sûrement, devait les attendre.
Mais, dans Montsou, personne ne semblait partager leur confiance: des
gens éperdus couraient, les portes et les fenêtres se fermaient
violemment. Ils aperçurent Maigrat, de l'autre côté de la route, qui
barricadait son magasin, à grand renfort de barres de fer, si pâle et
si tremblant, que sa petite femme chétive était forcée de serrer les
écrous.
La bande avait fait halte devant l'hôtel du directeur, le cri
retentissait:
--Du pain! du pain! du pain!
M. Hennebeau était debout à la fenêtre, lorsque Hippolyte entra fermer
les volets, de peur que les vitres ne fussent cassées à coups de
pierres. Il ferma de même tous ceux du rez-de-chaussée; puis, il
passa au premier étage, on entendit les grincements des espagnolettes,
les claquements des persiennes, un à un. Par malheur, on ne pouvait
clore de même la baie de la cuisine, dans le sous-sol, une baie
inquiétante où rougeoyaient les feux des casseroles et de la broche.
Machinalement, M. Hennebeau, qui voulait voir, remonta au second
étage, dans la chambre de Paul: c'était la mieux placée, à gauche, car
elle permettait d'enfiler la route, jusqu'aux Chantiers de la
Compagnie. Et il se tint derrière la persienne, dominant la foule.
Mais cette chambre l'avait saisi de nouveau, la table de toilette
épongée et en ordre, le lit froid, aux draps nets et bien tirés.
Toute sa rage de l'après-midi, cette furieuse bataille au fond du
grand silence de sa solitude, aboutissait maintenant à une immense
fatigue. Son être était déjà comme cette chambre, refroidi, balayé
des ordures du matin, rentré dans la correction d'usage. A quoi bon
un scandale? est-ce que rien était changé chez lui? Sa femme avait
simplement un amant de plus, cela aggravait à peine le fait, qu'elle
l'eût choisi dans la famille; et peut-être même y avait-il avantage,
car elle sauvegardait ainsi les apparences. Il se prenait en pitié,
au souvenir de sa folie jalouse. Quel ridicule, d'avoir assommé ce
lit à coups de poing! Puisqu'il avait toléré un autre homme, il
tolérerait bien celui-là. Ce ne serait que l'affaire d'un peu de
mépris encore. Une amertume affreuse lui empoisonnait la bouche,
l'inutilité de tout, l'éternelle douleur de l'existence, la honte de
lui-même, qui adorait et désirait toujours cette femme, dans la saleté
où il l'abandonnait.
Sous la fenêtre, les hurlements éclatèrent avec un redoublement de
violence.
--Du pain! du pain! du pain!
--Imbéciles! dit M. Hennebeau entre ses dents serrées.
Il les entendait l'injurier à propos de ses gros appointements, le
traiter de fainéant et de ventru, de sale cochon qui se foutait des
indigestions de bonnes choses, quand l'ouvrier crevait la faim. Les
femmes avaient aperçu la cuisine, et c'était une tempête
d'imprécations contre le faisan qui rôtissait, contre les sauces dont
l'odeur grasse ravageait leurs estomacs vides. Ah! ces salauds de
bourgeois, on leur en collerait du champagne et des truffes, pour se
faire péter les tripes.
--Du pain! du pain! du pain!
--Imbéciles! répéta M. Hennebeau, est-ce que je suis heureux?
Une colère le soulevait contre ces gens qui ne comprenaient pas. Il
leur en aurait fait cadeau volontiers, de ses gros appointements, pour
avoir, comme eux, le cuir dur, l'accouplement facile et sans regret.
Que ne pouvait-il les asseoir à sa table, les empâter de son faisan,
tandis qu'il s'en irait forniquer derrière les haies, culbuter des
filles, en se moquant de ceux qui les avaient culbutées avant lui! Il
aurait tout donné, son éducation, son bien-être, son luxe, sa
puissance de directeur, s'il avait pu être, une journée, le dernier
des misérables qui lui obéissaient, libre de sa chair, assez goujat
pour gifler sa femme et prendre du plaisir sur les voisines. Et il
souhaitait aussi de crever la faim, d'avoir le ventre vide, l'estomac
tordu de crampes ébranlant le cerveau d'un vertige: peut-être cela
aurait-il tué l'éternelle douleur. Ah! vivre en brute, ne rien
posséder à soi, battre les blés avec la herscheuse la plus laide, la
plus sale, et être capable de s'en contenter!
--Du pain! du pain! du pain!
Alors, il se fâcha, il cria furieusement dans le vacarme:
--Du pain! est-ce que ça suffit, imbéciles?
Il mangeait, lui, et il n'en râlait pas moins de souffrance. Son
ménage ravagé, sa vie entière endolorie, lui remontaient à la gorge,
en un hoquet de mort. Tout n'allait pas pour le mieux parce qu'on
avait du pain. Quel était l'idiot qui mettait le bonheur de ce monde
dans le partage de la richesse? Ces songe-creux de révolutionnaires
pouvaient bien démolir la société et en rebâtir une autre, ils
n'ajouteraient pas une joie à l'humanité, ils ne lui retireraient pas
une peine, en coupant à chacun sa tartine. Même ils élargiraient le
malheur de la terre, ils feraient un jour hurler jusqu'aux chiens de
désespoir, lorsqu'ils les auraient sortis de la tranquille
satisfaction des instincts, pour les hausser à la souffrance
inassouvie des passions. Non, le seul bien était de ne pas être, et,
si l'on était, d'être l'arbre, d'être la pierre, moins encore, le
grain de sable, qui ne peut saigner sous le talon des passants.
Et, dans cette exaspération de son tourment, des larmes gonflèrent les
yeux de M. Hennebeau, crevèrent en gouttes brûlantes le long de ses
joues. Le crépuscule noyait la route, lorsque des pierres
commencèrent à cribler la façade de l'hôtel. Sans colère maintenant
contre ces affamés, enragé seulement par la plaie cuisante de son
coeur, il continuait à bégayer au milieu de ses larmes:
--Les imbéciles! les imbéciles!
Mais le cri du ventre domina, un hurlement souffla en tempête,
balayant tout.
--Du pain! du pain! du pain!