--Avec de tels sentiments, ma brave femme, on est au-dessus de
l'infortune.
Honorine et Mélanie apportaient enfin le paquet. Ce fut Cécile qui le
déballa et qui sortit les deux robes. Elle y joignit des fichus, même
des bas et des mitaines. Tout cela irait à merveille, elle se hâtait,
faisait envelopper par les bonnes les vêtements choisis; car sa
maîtresse de piano venait d'arriver, et elle poussait la mère et les
enfants vers la porte.
--Nous sommes bien à court, bégaya la Maheude, si nous avions une
pièce de cent sous seulement...
La phrase s'étrangla, car les Maheu étaient fiers et ne mendiaient
point. Cécile, inquiète, regarda son père; mais celui-ci refusa
nettement, d'un air de devoir.
--Non, ce n'est pas dans nos habitudes. Nous ne pouvons pas.
Alors, la jeune fille, émue de la figure bouleversée de la mère,
voulut combler les enfants. Ils regardaient toujours fixement la
brioche, elle en coupa deux parts, qu'elle leur distribua.
--Tenez! c'est pour vous.
Puis, elle les reprit, demanda un vieux journal.
--Attendez, vous partagerez avec vos frères et vos soeurs.
Et, sous les regards attendris de ses parents, elle acheva de les
pousser dehors. Les pauvres mioches, qui n'avaient pas de pain, s'en
allèrent, en tenant cette brioche respectueusement, dans leurs
menottes gourdes de froid.
La Maheude tirait ses enfants sur le pavé, ne voyait plus ni les
champs déserts, ni la boue noire, ni le grand ciel livide qui
tournait. Lorsqu'elle retraversa Montsou, elle entra résolument chez
Maigrat et le supplia si fort, qu'elle finit par emporter deux pains,
du café, du beurre, et même sa pièce de cent sous, car l'homme prêtait
aussi à la petite semaine. Ce n'était pas d'elle qu'il voulait,
c'était de Catherine: elle le comprit, quand il lui recommanda
d'envoyer sa fille chercher les provisions. On verrait ça. Catherine
le giflerait, s'il lui soufflait de trop près sous le nez.