Les quatre haveurs venaient de s'allonger les uns au-dessus des
autres, sur toute la montée du front de taille. Séparés par les
planches à crochets qui retenaient le charbon abattu, ils occupaient
chacun quatre mètres environ de la veine; et cette veine était si
mince, épaisse à peine en cet endroit de cinquante centimètres, qu'ils
se trouvaient là comme aplatis entre le toit et le mur, se traînant
des genoux et des coudes, ne pouvant se retourner sans se meurtrir les
épaules. Ils devaient, pour attaquer la houille, rester couchés sur
le flanc, le cou tordu, les bras levés et brandissant de biais la
rivelaine, le pic à manche court.
En bas, il y avait d'abord Zacharie; Levaque et Chaval s'étageaient
au-dessus; et, tout en haut enfin, était Maheu. Chacun havait le lit
de schiste, qu'il creusait à coups de rivelaine; puis, il pratiquait
deux entailles verticales dans la couche, et il détachait le bloc, en
enfonçant un coin de fer, à la partie supérieure. La houille était
grasse, le bloc se brisait, roulait en morceaux le long du ventre et
des cuisses. Quand ces morceaux, retenus par la planche, s'étaient
amassés sous eux, les haveurs disparaissaient, murés dans l'étroite
fente.
C'était Maheu qui souffrait le plus. En haut, la température montait
jusqu'à trente-cinq degrés, l'air ne circulait pas, l'étouffement à la
longue devenait mortel. Il avait dû, pour voir clair, fixer sa lampe
à un clou, près de sa tête; et cette lampe, qui chauffait son crâne,
achevait de lui brûler le sang. Mais son supplice s'aggravait surtout
de l'humidité. La roche, au-dessus de lui, à quelques centimètres de
son visage, ruisselait d'eau, de grosses gouttes continues et rapides,
tombant sur une sorte de rythme entêté, toujours à la même place. Il
avait beau tordre le cou, renverser la nuque: elles battaient sa face,
s'écrasaient, claquaient sans relâche. Au bout d'un quart d'heure, il
était trempé, couvert de sueur lui-même, fumant d'une chaude buée de
lessive. Ce matin-là, une goutte, s'acharnant dans son oeil, le
faisait jurer. Il ne voulait pas lâcher son havage, il donnait de
grands coups, qui le secouaient violemment entre les deux roches,
ainsi qu'un puceron pris entre deux feuillets d'un livre, sous la
menace d'un aplatissement complet.
Pas une parole n'était échangée. Ils tapaient tous, on n'entendait
que ces coups irréguliers, voilés et comme lointains. Les bruits
prenaient une sonorité rauque, sans un écho dans l'air mort. Et il
semblait que les ténèbres fussent d'un noir inconnu, épaissi par les
poussières volantes du charbon, alourdi par des gaz qui pesaient sur
les yeux. Les mèches des lampes, sous leurs chapeaux de toile
métallique, n'y mettaient que des points rougeâtres. On ne
distinguait rien, la taille s'ouvrait, montait ainsi qu'une large
cheminée, plate et oblique, où la suie de dix hivers aurait amassé une
nuit profonde. Des formes spectrales s'y agitaient, les lueurs
perdues laissaient entrevoir une rondeur de hanche, un bras noueux,
une tête violente, barbouillée comme pour un crime. Parfois, en se
détachant, luisaient des blocs de houille, des pans et des arêtes,
brusquement allumés d'un reflet de cristal. Puis, tout retombait au
noir, les rivelaines tapaient à grands coups sourds, il n'y avait plus
que le halètement des poitrines, le grognement de gêne et de fatigue,
sous la pesanteur de l'air et la pluie des sources.
Zacharie, les bras mous d'une noce de la veille, lâcha vite la besogne
en prétextant la nécessité de boiser, ce qui lui permettait de
s'oublier à siffler doucement, les yeux vagues dans l'ombre. Derrière
les haveurs, près de trois mètres de la veine restaient vides, sans
qu'ils eussent encore pris la précaution de soutenir la roche,
insoucieux du danger et avares de leur temps.
--Eh! l'aristo! cria le jeune homme à Étienne, passe-moi des bois.
Étienne, qui apprenait de Catherine à manoeuvrer sa pelle, dut monter
des bois dans la taille. Il y en avait de la veille une petite
provision. Chaque matin, d'habitude, on les descendait tout coupés
sur la mesure de la couche.
--Dépêche-toi donc, sacrée flemme! reprit Zacharie, en voyant le
nouveau herscheur se hisser gauchement au milieu du charbon, les bras
embarrassés de quatre morceaux de chêne.
Il faisait, avec son pic, une entaille dans le toit, puis une autre
dans le mur; et il y calait les deux bouts du bois, qui étayait ainsi
la roche. L'après-midi, les ouvriers de la coupe à terre prenaient
les déblais laissés au fond de la galerie par les haveurs, et
remblayaient les tranchées exploitées de la veine, où ils noyaient les
bois, en ne ménageant que la voie inférieure et la voie supérieure,
pour le roulage.
Maheu cessa de geindre. Enfin, il avait détaché son bloc. Il essuya
sur sa manche son visage ruisselant, il s'inquiéta de ce que Zacharie
était monté faire derrière lui.
--Laisse donc ça, dit-il. Nous verrons après déjeuner... Vaut mieux
abattre, si nous voulons avoir notre compte de berlines.
--C'est que, répondit le jeune homme, ça baisse. Regarde, il y a une
gerçure. J'ai peur que ça n'éboule.
Mais le père haussa les épaules. Ah! ouiche! ébouler! Et puis, ce ne
serait pas la première fois, on s'en tirerait tout de même. Il finit
par se fâcher, il renvoya son fils au front de taille.
Tous, du reste, se détiraient. Levaque, resté sur le dos, jurait en
examinant son pouce gauche, que la chute d'un grès venait d'écorcher
au sang. Chaval, furieusement, enlevait sa chemise, se mettait le
torse nu, pour avoir moins chaud. Ils étaient déjà noirs de charbon,
enduits d'une poussière fine que la sueur délayait, faisait couler en
ruisseaux et en mares. Et Maheu recommença le premier à taper, plus
bas, la tête au ras de la roche. Maintenant, la goutte lui tombait
sur le front, si obstinée, qu'il croyait la sentir lui percer d'un
trou les os du crâne.
--Il ne faut pas faire attention, expliquait Catherine à Étienne. Ils
gueulent toujours.
Et elle reprit sa leçon, en fille obligeante. Chaque berline chargée
arrivait au jour telle qu'elle partait de la taille, marquée d'un
jeton spécial pour que le receveur pût la mettre au compte du
chantier. Aussi devait-on avoir grand soin de l'emplir et de ne
prendre que le charbon propre: autrement, elle était refusée à la
recette.
Le jeune homme, dont les yeux s'habituaient à l'obscurité, la
regardait, blanche encore, avec son teint de chlorose; et il n'aurait
pu dire son âge, il lui donnait douze ans, tellement elle lui semblait
frêle. Pourtant, il la sentait plus vieille, d'une liberté de garçon,
d'une effronterie naïve, qui le gênait un peu: elle ne lui plaisait
pas, il trouvait trop gamine sa tête blafarde de Pierrot, serrée aux
tempes par le béguin. Mais ce qui l'étonnait, c'était la force de
cette enfant, une force nerveuse où il entrait beaucoup d'adresse.
Elle emplissait sa berline plus vite que lui, à petits coups de pelle
réguliers et rapides; elle la poussait ensuite jusqu'au plan incliné,
d'une seule poussée lente, sans accrocs, passant à l'aise sous les
roches basses. Lui, se massacrait, déraillait, restait en détresse.
A la vérité, ce n'était point un chemin commode. Il y avait une
soixantaine de mètres, de la taille au plan incliné; et la voie, que
les mineurs de la coupe à terre n'avaient pas encore élargie, était un
véritable boyau, de toit très inégal, renflé de continuelles bosses: à
certaines places, la berline chargée passait tout juste, le herscheur
devait s'aplatir, pousser sur les genoux, pour ne pas se fendre la
tête. D'ailleurs, les bois pliaient et cassaient déjà. On les
voyait, rompus au milieu, en longues déchirures pâles, ainsi que des
béquilles trop faibles. Il fallait prendre garde de s'écorcher à ces
cassures; et, sous le lent écrasement qui faisait éclater des rondins
de chêne gros comme la cuisse, on se coulait à plat ventre, avec la
sourde inquiétude d'entendre brusquement craquer son dos.
--Encore! dit Catherine en riant.
La berline d'Étienne venait de dérailler, au passage le plus
difficile. Il n'arrivait point à rouler droit, sur ces rails qui se
faussaient dans la terre humide; et il jurait, il s'emportait, se
battait rageusement avec les roues, qu'il ne pouvait, malgré des
efforts exagérés, remettre en place.
--Attends donc, reprit la jeune fille. Si tu te fâches, jamais ça ne
marchera.
Adroitement, elle s'était glissée, avait enfoncé à reculons le
derrière sous la berline; et, d'une pesée des reins, elle la soulevait
et la replaçait. Le poids était de sept cents kilogrammes. Lui,
surpris, honteux, bégayait des excuses.
Il fallut qu'elle lui montrât à écarter les jambes, à s'arc-bouter les
pieds contre les bois, des deux côtés de la galerie, pour se donner
des points d'appui solides. Le corps devait être penché, les bras
raidis, de façon à pousser de tous les muscles, des épaules et des
hanches. Pendant un voyage, il la suivit, la regarda filer, la croupe
tendue, les poings si bas, qu'elle semblait trotter à quatre pattes,
ainsi qu'une de ces bêtes naines qui travaillent dans les cirques.
Elle suait, haletait, craquait des jointures, mais sans une plainte,
avec l'indifférence de l'habitude, comme si la commune misère était
pour tous de vivre ainsi ployé. Et il ne parvenait pas à en faire
autant, ses souliers le gênaient, son corps se brisait, à marcher de
la sorte, la tête basse. Au bout de quelques minutes, cette position
devenait un supplice, une angoisse intolérable, si pénible, qu'il se
mettait un instant à genoux, pour se redresser et respirer.
Puis, au plan incliné, c'était une corvée nouvelle. Elle lui apprit à
emballer vivement sa berline. En haut et en bas de ce plan, qui
desservait toutes les tailles, d'un accrochage à un autre, se trouvait
un galibot, le freineur en haut, le receveur en bas. Ces vauriens de
douze à quinze ans se criaient des mots abominables; et, pour les
avertir, il fallait en hurler de plus violents. Alors, dès qu'il y
avait une berline vide à remonter, le receveur donnait le signal, la
herscheuse emballait sa berline pleine, dont le poids faisait monter
l'autre, quand le freineur desserrait son frein. En bas, dans la
galerie du fond, se formaient les trains que les chevaux roulaient
jusqu'au puits.
--Ohé! sacrées rosses! criait Catherine dans le plan, entièrement
boisé, long d'une centaine de mètres, qui résonnait comme un
porte-voix gigantesque.
Les galibots devaient se reposer, car ils ne répondaient ni l'un ni
l'autre. A tous les étages, le roulage s'arrêta. Une voix grêle de
fillette finit par dire:
--Y en a un sur la Mouquette, bien sûr!
Des rires énormes grondèrent, les herscheuses de toute la veine se
tenaient le ventre.
--Qui est-ce? demanda Étienne à Catherine.
Cette dernière lui nomma la petite Lydie, une galopine qui en savait
plus long et qui poussait sa berline aussi raide qu'une femme, malgré
ses bras de poupée. Quant à la Mouquette, elle était bien capable
d'être avec les deux galibots à la fois.
Mais la voix du receveur monta, criant d'emballer. Sans doute, un
porion passait en bas. Le roulage reprit aux neuf étages, on
n'entendit plus que les appels réguliers des galibots et que
l'ébrouement des herscheuses arrivant au plan, fumantes comme des
juments trop chargées. C'était le coup de bestialité qui soufflait
dans la fosse, le désir subit du mâle, lorsqu'un mineur rencontrait
une de ces filles à quatre pattes, les reins en l'air, crevant de ses
hanches sa culotte de garçon.
Et, à chaque voyage, Étienne retrouvait au fond l'étouffement de la
taille, la cadence sourde et brisée des rivelaines, les grands soupirs
douloureux des haveurs s'obstinant à leur besogne. Tous les quatre
s'étaient mis nus, confondus dans la houille, trempés d'une boue noire
jusqu'au béguin. Un moment, il avait fallu dégager Maheu qui râlait,
ôter les planches pour faire glisser le charbon sur la voie. Zacharie
et Levaque s'emportaient contre la veine, qui devenait dure,
disaient-ils, ce qui allait rendre les conditions de leur marchandage
désastreuses. Chaval se tournait, restait un instant sur le dos, à
injurier Étienne, dont la présence, décidément, l'exaspérait.
--Espèce de couleuvre! ça n'a pas la force d'une fille!... Et veux-tu
remplir ta berline! Hein? c'est pour ménager tes bras... Nom de Dieu!
je te retiens les dix sous, si tu nous en fais refuser une!
Le jeune homme évitait de répondre, trop heureux jusque-là d'avoir
trouvé ce travail de bagne, acceptant la brutale hiérarchie du
manoeuvre et du maître ouvrier. Mais il n'allait plus, les pieds en
sang, les membres tordus de crampes atroces, le tronc serré dans une
ceinture de fer. Heureusement, il était dix heures, le chantier se
décida à déjeuner.
Maheu avait une montre qu'il ne regarda même pas. Au fond de cette
nuit sans astres, jamais il ne se trompait de cinq minutes. Tous
remirent leur chemise et leur veste. Puis, descendus de la taille,
ils s'accroupirent, les coudes aux flancs, les fesses sur leurs
talons, dans cette posture si habituelle aux mineurs, qu'ils la
gardent même hors de la mine, sans éprouver le besoin d'un pavé ou
d'une poutre pour s'asseoir. Et chacun, ayant sorti son briquet,
mordait gravement à l'épaisse tranche, en lâchant de rares paroles sur
le travail de la matinée. Catherine, demeurée debout, finit par
rejoindre Étienne, qui s'était allongé plus loin, en travers des
rails, le dos contre les bois. Il y avait là une place à peu près
sèche.
--Tu ne manges pas? demanda-t-elle, la bouche pleine, son briquet à la
main.
Puis, elle se rappela ce garçon errant dans la nuit, sans un sou, sans
un morceau de pain peut-être.
--Veux-tu partager avec moi?
Et, comme il refusait, en jurant qu'il n'avait pas faim, la voix
tremblante du déchirement de son estomac, elle continua gaiement:
--Ah! si tu es dégoûté!... Mais, tiens! je n'ai mordu que de ce
côté-ci, je vais te donner celui-là.
Déjà, elle avait rompu les tartines en deux. Le jeune homme, prenant
sa moitié, se retint pour ne pas la dévorer d'un coup; et il posait
les bras sur ses cuisses, afin qu'elle n'en vît point le frémissement.
De son air tranquille de bon camarade, elle venait de se coucher près
de lui, à plat ventre, le menton dans une main, mangeant de l'autre
avec lenteur. Leurs lampes, entre eux, les éclairaient.
Catherine le regarda un moment en silence. Elle devait le trouver
joli, avec son visage fin et ses moustaches noires. Vaguement, elle
souriait de plaisir.
--Alors, tu es machineur, et on t'a renvoyé de ton chemin de fer...
Pourquoi?
--Parce que j'avais giflé mon chef.
Elle demeura stupéfaite, bouleversée dans ses idées héréditaires de
subordination, d'obéissance passive.
--Je dois dire que j'avais bu, continua-t-il, et quand je bois, cela
me rend fou, je me mangerais et je mangerais les autres... Oui, je ne
peux pas avaler deux petits verres, sans avoir le besoin de manger un
homme... Ensuite, je suis malade pendant deux jours.
--Il ne faut pas boire, dit-elle sérieusement.
--Ah! n'aie pas peur, je me connais!
Et il hochait la tête, il avait une haine de l'eau-de-vie, la haine du
dernier enfant d'une race d'ivrognes, qui souffrait dans sa chair de
toute cette ascendance trempée et détraquée d'alcool, au point que la
moindre goutte en était devenue pour lui un poison.
--C'est à cause de maman que ça m'ennuie d'avoir été mis à la rue,
dit-il après avoir avalé une bouchée. Maman n'est pas heureuse, et je
lui envoyais de temps à autre une pièce de cent sous.
--Où est-elle donc, ta mère?
--A Paris... Blanchisseuse, rue de la Goutte-d'Or.
Il y eut un silence. Quand il pensait à ces choses, un vacillement
pâlissait ses yeux noirs, la courte angoisse de la lésion dont il
couvait l'inconnu, dans sa belle santé de jeunesse. Un instant, il
resta les regards noyés au fond des ténèbres de la mine; et, à cette
profondeur, sous le poids et l'étouffement de la terre, il revoyait
son enfance, sa mère jolie encore et vaillante, lâchée par son père,
puis reprise après s'être mariée à un autre, vivant entre les deux
hommes qui la mangeaient, roulant avec eux au ruisseau, dans le vin,
dans l'ordure. C'était là-bas, il se rappelait la rue, des détails
lui revenaient: le linge sale au milieu de la boutique, et des
ivresses qui empuantissaient la maison, et des gifles à casser les
mâchoires.
--Maintenant, reprit-il d'une voix lente, ce n'est pas avec trente
sous que je pourrai lui faire des cadeaux... Elle va crever de
misère, c'est sûr.
Il eut un haussement d'épaules désespéré, il mordit de nouveau dans sa
tartine.
--Veux-tu boire? demanda Catherine qui débouchait sa gourde. Oh!
c'est du café, ça ne te fera pas de mal... On étouffe, quand on avale
comme ça.
Mais il refusa: c'était bien assez de lui avoir pris la moitié de son
pain. Pourtant, elle insistait d'un air de bon coeur, elle finit par
dire:
--Eh bien! je bois avant toi, puisque tu es si poli... Seulement, tu
ne peux plus refuser à présent, ce serait vilain.
Et elle lui tendit sa gourde. Elle s'était relevée sur les genoux, il
la voyait tout près de lui, éclairée par les deux lampes. Pourquoi
donc l'avait-il trouvée laide? Maintenant qu'elle était noire, la face
poudrée de charbon fin, elle lui semblait d'un charme singulier. Dans
ce visage envahi d'ombre, les dents de la bouche trop grande
éclataient de blancheur, les yeux s'élargissaient, luisaient avec un
reflet verdâtre, pareils à des yeux de chatte. Une mèche des cheveux
roux, qui s'était échappée du béguin, lui chatouillait l'oreille et la
faisait rire. Elle ne paraissait plus si jeune, elle pouvait bien
avoir quatorze ans tout de même.
--Pour te faire plaisir, dit-il, en buvant et en lui rendant la
gourde.
Elle avala une seconde gorgée, le força à en prendre une aussi,
voulant partager, disait-elle; et ce goulot mince, qui allait d'une
bouche à l'autre, les amusait. Lui, brusquement, s'était demandé s'il
ne devait pas la saisir dans ses bras, pour la baiser sur les lèvres.
Elle avait de grosses lèvres d'un rose pâle, avivées par le charbon,
qui le tourmentaient d'une envie croissante. Mais il n'osait pas,
intimidé devant elle, n'ayant eu à Lille que des filles, et de
l'espèce la plus basse, ignorant comment on devait s'y prendre avec
une ouvrière encore dans sa famille.
--Tu dois avoir quatorze ans alors? demanda-t-il, après s'être remis à
son pain.
Elle s'étonna, se fâcha presque.
--Comment! quatorze! mais j'en ai quinze!... C'est vrai, je ne suis
pas grosse. Les filles, chez nous, ne poussent guère vite.
Il continua à la questionner, elle disait tout, sans effronterie ni
honte. Du reste, elle n'ignorait rien de l'homme ni de la femme, bien
qu'il la sentît vierge de corps, et vierge enfant, retardée dans la
maturité de son sexe par le milieu de mauvais air et de fatigue où
elle vivait. Quand il revint sur la Mouquette, pour l'embarrasser,
elle conta des histoires épouvantables, la voix paisible, très égayée.
Ah! celle-là en faisait de belles! Et, comme il désirait savoir si
elle-même n'avait pas d'amoureux, elle répondit en plaisantant qu'elle
ne voulait pas contrarier sa mère, mais que cela arriverait forcément
un jour. Ses épaules s'étaient courbées, elle grelottait un peu dans
le froid de ses vêtements trempés de sueur, la mine résignée et douce,
prête à subir les choses et les hommes.
--C'est qu'on en trouve, des amoureux, quand on vit tous ensemble,
n'est-ce pas?
--Bien sûr.
--Et puis, ça ne fait du mal à personne... On ne dit rien au curé.
--Oh! le curé, je m'en fiche!... Mais il y a l'Homme noir.
--Comment, l'Homme noir?
--Le vieux mineur qui revient dans la fosse et qui tord le cou aux
vilaines filles.
Il la regardait, craignant qu'elle ne se moquât de lui.
--Tu crois à ces bêtises, tu ne sais donc rien?
--Si fait, moi, je sais lire et écrire... Ça rend service chez nous,
car du temps de papa et de maman, on n'apprenait pas.
Elle était décidément très gentille. Quand elle aurait fini sa
tartine, il la prendrait et la baiserait sur ses grosses lèvres roses.
C'était une résolution de timide, une pensée de violence qui
étranglait sa voix. Ces vêtements de garçon, cette veste et cette
culotte sur cette chair de fille, l'excitaient et le gênaient. Lui,
avait avalé sa dernière bouchée. Il but à la gourde, la lui rendit
pour qu'elle la vidât. Maintenant, le moment d'agir était venu, et il
jetait un coup d'oeil inquiet vers les mineurs, au fond, lorsqu'une
ombre boucha la galerie.
Depuis un instant, Chaval, debout, les regardait de loin. Il
s'avança, s'assura que Maheu ne pouvait le voir; et, comme Catherine
était restée à terre, sur son séant, il l'empoigna par les épaules,
lui renversa la tête, lui écrasa la bouche sous un baiser brutal,
tranquillement, en affectant de ne pas se préoccuper d'Étienne. Il y
avait, dans ce baiser, une prise de possession, une sorte de décision
jalouse.
Cependant, la jeune fille s'était révoltée.
--Laisse-moi, entends-tu!
Il lui maintenait la tête, il la regardait au fond des yeux. Ses
moustaches et sa barbiche rouges flambaient dans son visage noir, au
grand nez en bec d'aigle. Et il la lâcha enfin, et il s'en alla, sans
dire un mot.
Un frisson avait glacé Étienne. C'était stupide d'avoir attendu.
Certes, non, à présent, il ne l'embrasserait pas, car elle croirait
peut-être qu'il voulait faire comme l'autre. Dans sa vanité blessée,
il éprouvait un véritable désespoir.
--Pourquoi as-tu menti? dit-il à voix basse. C'est ton amoureux.
--Mais non, je te jure! cria-t-elle. Il n'y a pas ça entre nous. Des
fois, il veut rire... Même qu'il n'est pas d'ici, voilà six mois
qu'il est arrivé du Pas-de-Calais.
Tous deux s'étaient levés, on allait se remettre au travail. Quand
elle le vit si froid, elle parut chagrine. Sans doute, elle le
trouvait plus joli que l'autre, elle l'aurait préféré peut-être.
L'idée d'une amabilité, d'une consolation la tracassait; et, comme le
jeune homme, étonné, examinait sa lampe qui brûlait bleue, avec une
large collerette pâle, elle tenta au moins de le distraire.
--Viens, que je te montre quelque chose, murmura-t-elle d'un air de
bonne amitié.
Lorsqu'elle l'eut mené au fond de la taille, elle lui fit remarquer
une crevasse, dans la houille. Un léger bouillonnement s'en
échappait, un petit bruit, pareil à un sifflement d'oiseau.
--Mets ta main, tu sens le vent... C'est du grisou.
Il resta surpris. Ce n'était que ça, cette terrible chose qui faisait
tout sauter? Elle riait, elle disait qu'il y en avait beaucoup ce
jour-là, pour que la flamme des lampes fût si bleue.
--Quand vous aurez fini de bavarder, fainéants! cria la rude voix de
Maheu.
Catherine et Étienne se hâtèrent de remplir leurs berlines et les
poussèrent au plan incliné, l'échine raidie, rampant sous le toit
bossué de la voie. Dès le second voyage, la sueur les inondait et
leurs os craquaient de nouveau.
Dans la taille, le travail des haveurs avait repris. Souvent, ils
abrégeaient le déjeuner, pour ne pas se refroidir; et leurs briquets,
mangés ainsi loin du soleil, avec une voracité muette, leur
chargeaient de plomb l'estomac. Allongés sur le flanc, ils tapaient
plus fort, ils n'avaient que l'idée fixe de compléter un gros nombre
de berlines. Tout disparaissait dans cette rage du gain disputé si
rudement. Ils cessaient de sentir l'eau qui ruisselait et enflait
leurs membres, les crampes des attitudes forcées, l'étouffement des
ténèbres, où ils blêmissaient ainsi que des plantes mises en cave.
Pourtant, à mesure que la journée s'avançait, l'air s'empoisonnait
davantage, se chauffait de la fumée des lampes, de la pestilence des
haleines, de l'asphyxie du grisou, gênant sur les yeux comme des
toiles d'araignée, et que devait seul balayer l'aérage de la nuit.
Eux, au fond de leur trou de taupe, sous le poids de la terre, n'ayant
plus de souffle dans leurs poitrines embrasées, tapaient toujours.
V
Maheu, sans regarder à sa montre laissée dans sa veste, s'arrêta et
dit:
--Bientôt une heure... Zacharie, est-ce fait?
Le jeune homme boisait depuis un instant. Au milieu de sa besogne, il
était resté sur le dos, les yeux vagues, rêvassant aux parties de
crosse qu'il avait faites la veille. Il s'éveilla, il répondit:
--Oui, ça suffira, on verra demain.
Et il retourna prendre sa place à la taille. Levaque et Chaval, eux
aussi, lâchaient la rivelaine. Il y eut un repos. Tous s'essuyaient
le visage sur leurs bras nus, en regardant la roche du toit, dont les
masses schisteuses se fendillaient. Ils ne causaient guère que de
leur travail.
--Encore une chance, murmura Chaval, d'être tombé sur des terres qui
déboulent!... Ils n'ont pas tenu compte de ça, dans le marchandage.
--Des filous! grogna Levaque. Ils ne cherchent qu'à nous foutre
dedans.
Zacharie se mit à rire. Il se fichait du travail et du reste, mais ça
l'amusait d'entendre empoigner la Compagnie. De son air placide,
Maheu expliqua que la nature des terrains changeait tous les vingt
mètres. Il fallait être juste, on ne pouvait rien prévoir. Puis, les
deux autres continuant à déblatérer contre les chefs, il devint
inquiet, il regarda autour de lui.
--Chut! en voilà assez!
--Tu as raison, dit Levaque, qui baissa également la voix. C'est
malsain.
Une obsession des mouchards les hantait, même à cette profondeur,
comme si la houille des actionnaires, encore dans la veine, avait eu
des oreilles.
--N'empêche, ajouta très haut Chaval d'un air de défi, que si ce
cochon de Dansaert me parle sur le ton de l'autre jour, je lui colle
une brique dans le ventre... Je ne l'empêche pas, moi, de se payer
les blondes qui ont la peau fine.
Cette fois, Zacharie éclata. Les amours du maître-porion et de la
Pierronne étaient la continuelle plaisanterie de la fosse. Catherine
elle-même, appuyée sur sa pelle, en bas de la taille, se tint les
côtes et mit d'une phrase Étienne au courant; tandis que Maheu se
fâchait, pris d'une peur qu'il ne cachait plus.
--Hein? tu vas te taire!... Attends d'être tout seul, si tu veux
qu'il t'arrive du mal.
Il parlait encore, lorsqu'un bruit de pas vint de la galerie
supérieure. Presque aussitôt, l'ingénieur de la fosse, le petit
Négrel, comme les ouvriers le nommaient entre eux, parut en haut de la
taille, accompagné de Dansaert, le maître-porion.
--Quand je le disais! murmura Maheu. Il y en a toujours là, qui
sortent de la terre.
Paul Négrel, neveu de M. Hennebeau, était un garçon de vingt-six ans,
mince et joli, avec des cheveux frisés et des moustaches brunes. Son
nez pointu, ses yeux vifs, lui donnaient un air de furet aimable,
d'une intelligence sceptique, qui se changeait en une autorité
cassante, dans ses rapports avec les ouvriers. Il était vêtu comme
eux, barbouillé comme eux de charbon; et, pour les réduire au respect,
il montrait un courage à se casser les os, passant par les endroits
les plus difficiles, toujours le premier sous les éboulements et dans
les coups de grisou.
--Nous y sommes, n'est-ce pas? Dansaert, demanda-t-il.
Le maître-porion, un Belge à face épaisse, au gros nez sensuel,
répondit avec une politesse exagérée:
--Oui, monsieur Négrel... Voici l'homme qu'on a embauché ce matin.
Tous deux s'étaient laissés glisser au milieu de la taille. On fit
monter Étienne. L'ingénieur leva sa lampe, le regarda, sans le
questionner.
--C'est bon, dit-il enfin. Je n'aime guère qu'on ramasse des inconnus
sur les routes... Surtout, ne recommencez pas.
Et il n'écouta point les explications qu'on lui donnait, les
nécessités du travail, le désir de remplacer les femmes par des
garçons, pour le roulage. Il s'était mis à étudier le toit, pendant
que les haveurs reprenaient leurs rivelaines. Tout d'un coup, il
s'écria:
--Dites donc, Maheu, est-ce que vous vous fichez du monde!... Vous
allez tous y rester, nom d'un chien!
--Oh! c'est solide, répondit tranquillement l'ouvrier.
--Comment! solide!... Mais la roche tasse déjà, et vous plantez des
bois à plus de deux mètres, d'un air de regret! Ah! vous êtes bien
tous les mêmes, vous vous laisseriez aplatir le crâne, plutôt que de
lâcher la veine, pour mettre au boisage le temps voulu!... Je vous
prie de m'étayer ça sur-le-champ. Doublez les bois, entendez-vous!
Et, devant le mauvais vouloir des mineurs qui discutaient, en disant
qu'ils étaient bons juges de leur sécurité, il s'emporta.
--Allons donc! quand vous aurez la tête broyée, est-ce que c'est vous
qui en supporterez les conséquences? Pas du tout! ce sera la
Compagnie, qui devra vous faire des pensions, à vous ou à vos
femmes... Je vous répète qu'on vous connaît: pour avoir deux berlines
de plus le soir, vous donneriez vos peaux.
Maheu, malgré la colère dont il était peu à peu gagné, dit encore
posément:
--Si l'on nous payait assez, nous boiserions mieux.
L'ingénieur haussa les épaules, sans répondre. Il avait achevé de
descendre le long de la taille, il conclut seulement d'en bas:
--Il vous reste une heure, mettez-vous tous à la besogne; et je vous
avertis que le chantier a trois francs d'amende.
Un sourd grognement des haveurs accueillit ces paroles. La force de
la hiérarchie les retenait seule, cette hiérarchie militaire qui, du
galibot au maître-porion, les courbait les uns sous les autres.
Chaval et Levaque pourtant eurent un geste furieux, tandis que Maheu
les modérait du regard et que Zacharie haussait gouailleusement les
épaules. Mais Étienne était peut-être le plus frémissant. Depuis
qu'il se trouvait au fond de cet enfer, une révolte lente le
soulevait. Il regarda Catherine résignée, l'échine basse. Était-ce
possible qu'on se tuât à une si dure besogne, dans ces ténèbres
mortelles, et qu'on n'y gagnât même pas les quelques sous du pain
quotidien?
Cependant, Négrel s'en allait avec Dansaert, qui s'était contenté
d'approuver d'un mouvement continu de la tête. Et leurs voix, de
nouveau, s'élevèrent: ils venaient de s'arrêter encore, ils
examinaient le boisage de la galerie, dont les haveurs avaient
l'entretien sur une longueur de dix mètres, en arrière de la taille.
--Quand je vous dis qu'ils se fichent du monde! criait l'ingénieur.
Et vous, nom d'un chien! vous ne surveillez donc pas?
--Mais si, mais si, balbutiait le maître-porion. On est las de leur
répéter les choses.
Négrel appela violemment:
--Maheu! Maheu!
Tous descendirent. Il continuait:
--Voyez ça, est-ce que ça tient?... C'est bâti comme quatre sous.
Voilà un chapeau que les moutons ne portent déjà plus, tellement on
l'a posé à la hâte... Pardi! je comprends que le raccommodage nous
coûte si cher. N'est-ce pas? pourvu que ça dure tant que vous en avez
la responsabilité! Et puis tout casse, et la Compagnie est forcée
d'avoir une armée de raccommodeurs... Regardez un peu là-bas, c'est
un vrai massacre.
Chaval voulut parler, mais il le fit taire.
--Non, je sais ce que vous allez dire encore. Qu'on vous paie
davantage, hein? Eh bien! je vous préviens que vous forcerez la
Direction à faire une chose: oui, on vous paiera le boisage à part, et
l'on réduira proportionnellement le prix de la berline. Nous verrons
si vous y gagnerez... En attendant, reboisez-moi ça tout de suite.
Je passerai demain.
Et, dans le saisissement causé par sa menace, il s'éloigna. Dansaert,
si humble devant lui, resta en arrière quelques secondes, pour dire
brutalement aux ouvriers:
--Vous me faites empoigner, vous autres... Ce n'est pas trois francs
d'amende que je vous flanquerai, moi! Prenez garde!
Alors, quand il fut parti, Maheu éclata à son tour.
--Nom de Dieu! ce qui n'est pas juste n'est pas juste. Moi, j'aime
qu'on soit calme, parce que c'est la seule façon de s'entendre; mais,
à la fin, ils vous rendraient enragés... Avez-vous entendu? la
berline baissée, et le boisage à part! encore une façon de nous payer
moins!... Nom de Dieu de nom de Dieu!
Il cherchait quelqu'un sur qui tomber, lorsqu'il aperçut Catherine et
Étienne, les bras ballants.
--Voulez-vous bien me donner des bois! Est-ce que ça vous regarde?...
Je vas vous allonger mon pied quelque part.
Étienne alla se charger, sans rancune de cette rudesse, si furieux
lui-même contre les chefs, qu'il trouvait les mineurs trop bons
enfants.
Du reste, Levaque et Chaval s'étaient soulagés en gros mots. Tous,
même Zacharie, boisaient rageusement. Pendant près d'une demi-heure,
on n'entendit que le craquement des bois, calés à coups de masse. Ils
n'ouvraient plus la bouche, ils soufflaient, s'exaspéraient contre la
roche, qu'ils auraient bousculée et remontée d'un renfoncement
d'épaules, s'ils l'avaient pu.
--En voilà assez! dit enfin Maheu, brisé de colère et de fatigue. Une
heure et demie... Ah! une propre journée, nous n'aurons pas cinquante
sous!... Je m'en vais, ça me dégoûte.
Bien qu'il y eût encore une demi-heure de travail, il se rhabilla.
Les autres l'imitèrent. La vue seule de la taille les jetait hors
d'eux. Comme la herscheuse s'était remise au roulage, ils
l'appelèrent en s'irritant de son zèle: si le charbon avait des pieds,
il sortirait tout seul. Et les six, leurs outils sous le bras,
partirent, ayant à refaire les deux kilomètres, retournant au puits
par la route du matin.
Dans la cheminée, Catherine et Étienne s'attardèrent, tandis que les
haveurs glissaient jusqu'en bas. C'était une rencontre, la petite
Lydie, arrêtée au milieu d'une voie pour les laisser passer, et qui
leur racontait une disparition de la Mouquette, prise d'un tel
saignement de nez, que depuis une heure elle était allée se tremper la
figure quelque part, on ne savait pas où. Puis, quand ils la
quittèrent, l'enfant poussa de nouveau sa berline, éreintée, boueuse,
raidissant ses bras et ses jambes d'insecte, pareille à une maigre
fourmi noire en lutte contre un fardeau trop lourd. Eux, dévalaient
sur le dos, aplatissaient leurs épaules, de peur de s'arracher la peau
du front; et ils filaient si raide, le long de la roche polie par tous
les derrières des chantiers, qu'ils devaient, de temps à autre, se
retenir aux bois, pour que leurs fesses ne prissent pas feu,
disaient-ils en plaisantant.
En bas, ils se trouvèrent seuls. Des étoiles rouges disparaissaient
au loin, à un coude de la galerie. Leur gaieté tomba, ils se mirent
en marche d'un pas lourd de fatigue, elle devant, lui derrière. Les
lampes charbonnaient, il la voyait à peine, noyée d'une sorte de
brouillard fumeux; et l'idée qu'elle était une fille lui causait un
malaise, parce qu'il se sentait bête de ne pas l'embrasser, et que le
souvenir de l'autre l'en empêchait. Assurément, elle lui avait menti:
l'autre était son amant, ils couchaient ensemble sur tous les tas
d'escaillage, car elle avait déjà le déhanchement d'une gueuse. Sans
raison, il la boudait, comme si elle l'eût trompé. Elle pourtant, à
chaque minute, se tournait, l'avertissait d'un obstacle, semblait
l'inviter à être aimable. On était si perdu, on aurait si bien pu
rire en bons amis! Enfin, ils débouchèrent dans la galerie de roulage,
ce fut pour lui un soulagement à l'indécision dont il souffrait;
tandis qu'elle, une dernière fois, eut un regard attristé, le regret
d'un bonheur qu'ils ne retrouveraient plus.
Maintenant, autour d'eux, la vie souterraine grondait, avec le
continuel passage des porions, le va-et-vient des trains, emportés au
trot des chevaux. Sans cesse, des lampes étoilaient la nuit. Ils
devaient s'effacer contre la roche, laisser la voie à des ombres
d'hommes et de bêtes, dont ils recevaient l'haleine au visage.
Jeanlin, courant pieds nus derrière son train, leur cria une
méchanceté qu'ils n'entendirent pas, dans le tonnerre des roues. Ils
allaient toujours, elle silencieuse à présent, lui ne reconnaissant
pas les carrefours ni les rues du matin, s'imaginant qu'elle le
perdait de plus en plus sous la terre; et ce dont il souffrait
surtout, c'était du froid, un froid grandissant qui l'avait pris au
sortir de la taille, et qui le faisait grelotter davantage, à mesure
qu'il se rapprochait du puits. Entre les muraillements étroits, la
colonne d'air soufflait de nouveau en tempête. Il désespérait
d'arriver jamais, lorsque, brusquement, ils se trouvèrent dans la
salle de l'accrochage.
Chaval leur jeta un regard oblique, la bouche froncée de méfiance.
Les autres étaient là, en sueur, dans le courant glacé, muets comme
lui, ravalant des grondements de colère. Ils arrivaient trop tôt, on
refusait de les remonter avant une demi-heure, d'autant plus qu'on
faisait des manoeuvres compliquées, pour la descente d'un cheval. Les
chargeurs emballaient encore des berlines, avec un bruit assourdissant
de ferrailles remuées, et les cages s'envolaient, disparaissaient dans
la pluie battante qui tombait du trou noir. En bas, le bougnou, un
puisard de dix mètres, empli de ce ruissellement, exhalait lui aussi
son humidité vaseuse. Des hommes tournaient sans cesse autour du
puits, tiraient les cordes des signaux, pesaient sur les bras des
leviers, au milieu de cette poussière d'eau dont leurs vêtements se
trempaient. La clarté rougeâtre des trois lampes à feu libre,
découpant de grandes ombres mouvantes, donnait à cette salle
souterraine un air de caverne scélérate, quelque forge de bandits,
voisine d'un torrent.
Maheu tenta un dernier effort. Il s'approcha de Pierron, qui avait
pris son service à six heures.
--Voyons, tu peux bien nous laisser monter.
Mais le chargeur, un beau garçon, aux membres forts et au visage doux,
refusa d'un geste effrayé.
--Impossible, demande au porion... On me mettrait à l'amende.
De nouveaux grondements furent étouffés. Catherine se pencha, dit à
l'oreille d'Étienne:
--Viens donc voir l'écurie. C'est là qu'il fait bon!
Et ils durent s'échapper sans être vus, car il était défendu d'y
aller. Elle se trouvait à gauche, au bout d'une courte galerie.
Longue de vingt-cinq mètres, haute de quatre, taillée dans le roc et
voûtée en briques, elle pouvait contenir vingt chevaux. Il y faisait
bon en effet, une bonne chaleur de bêtes vivantes, une bonne odeur de
litière fraîche, tenue proprement. L'unique lampe avait une lueur
calme de veilleuse. Des chevaux au repos tournaient la tête, avec
leurs gros yeux d'enfants, puis se remettaient à leur avoine, sans
hâte, en travailleurs gras et bien portants, aimés de tout le monde.
Mais, comme Catherine lisait à voix haute les noms, sur les plaques de
zinc, au-dessus des mangeoires, elle eut un léger cri, en voyant un
corps se dresser brusquement devant elle. C'était la Mouquette,
effarée, qui sortait d'un tas de paille, où elle dormait. Le lundi,
lorsqu'elle était trop lasse des farces du dimanche, elle se donnait
un violent coup de poing sur le nez, quittait sa taille sous le
prétexte d'aller chercher de l'eau, et venait s'enfouir là, avec les
bêtes, dans la litière chaude. Son père, d'une grande faiblesse pour
elle, la tolérait, au risque d'avoir des ennuis.
Justement, le père Mouque entra, court, chauve, ravagé, mais resté
gros quand même, ce qui était rare chez un ancien mineur de cinquante
ans. Depuis qu'on en avait fait un palefrenier, il chiquait à un tel
point, que ses gencives saignaient dans sa bouche noire. En
apercevant les deux autres avec sa fille, il se fâcha.
--Qu'est-ce que vous fichez là, tous? Allons, houp! bougresses qui
m'amenez un homme ici!... C'est propre de venir faire vos saletés
dans ma paille.
Mouquette trouvait ça drôle, se tenait le ventre. Mais Étienne, gêné,
s'en alla, tandis que Catherine lui souriait. Comme tous trois
retournaient à l'accrochage, Bébert et Jeanlin y arrivaient aussi,
avec un train de berlines. Il y eut un arrêt pour la manoeuvre des
cages, et la jeune fille s'approcha de leur cheval, le caressa de la
main, en parlant de lui à son compagnon. C'était Bataille, le doyen
de la mine, un cheval blanc qui avait dix ans de fond. Depuis dix
ans, il vivait dans ce trou, occupant le même coin de l'écurie,
faisant la même tâche le long des galeries noires, sans avoir jamais
revu le jour. Très gras, le poil luisant, l'air bonhomme, il semblait
y couler une existence de sage, à l'abri des malheurs de là-haut. Du
reste, dans les ténèbres, il était devenu d'une grande malignité. La
voie où il travaillait avait fini par lui être si familière, qu'il
poussait de la tête les portes d'aérage, et qu'il se baissait, afin de
ne pas se cogner, aux endroits trop bas. Sans doute aussi il comptait
ses tours, car lorsqu'il avait fait le nombre réglementaire de
voyages, il refusait d'en recommencer un autre, on devait le
reconduire à sa mangeoire. Maintenant, l'âge venait, ses yeux de chat
se voilaient parfois d'une mélancolie. Peut-être revoyait-il
vaguement, au fond de ses rêvasseries obscures, le moulin où il était
né, près de Marchiennes, un moulin planté sur le bord de la Scarpe,
entouré de larges verdures, toujours éventé par le vent. Quelque
chose brûlait en l'air, une lampe énorme, dont le souvenir exact
échappait à sa mémoire de bête. Et il restait la tête basse,
tremblant sur ses vieux pieds, faisant d'inutiles efforts pour se
rappeler le soleil.
Cependant, les manoeuvres continuaient dans le puits, le marteau des
signaux avait tapé quatre coups, on descendait le cheval; et c'était
toujours une émotion, car il arrivait parfois que la bête, saisie
d'une telle épouvante, débarquait morte. En haut, lié dans un filet,
il se débattait éperdument; puis, dès qu'il sentait le sol manquer
sous lui, il restait comme pétrifié, il disparaissait sans un
frémissement de la peau, l'oeil agrandi et fixe. Celui-ci étant trop
gros pour passer entre les guides, on avait dû, en l'accrochant
au-dessous de la cage, lui rabattre et lui attacher la tête sur le
flanc. La descente dura près de trois minutes, on ralentissait la
machine par précaution. Aussi, en bas, l'émotion grandissait-elle.
Quoi donc? Est-ce qu'on allait le laisser en route, pendu dans le
noir? Enfin, il parut, avec son immobilité de pierre, son oeil fixe,
dilaté de terreur. C'était un cheval bai, de trois ans à peine, nommé
Trompette.
--Attention! criait le père Mouque, chargé de le recevoir. Amenez-le,
ne le détachez pas encore.
Bientôt, Trompette fut couché sur les dalles de fonte, comme une
masse. Il ne bougeait toujours pas, il semblait dans le cauchemar de
ce trou obscur, infini, de cette salle profonde, retentissante de
vacarme. On commençait à le délier, lorsque Bataille, dételé depuis
un instant, s'approcha, allongea le cou pour flairer ce compagnon, qui
tombait ainsi de la terre. Les ouvriers élargirent le cercle en
plaisantant. Eh bien! quelle bonne odeur lui trouvait-il? Mais
Bataille s'animait, sourd aux moqueries. Il lui trouvait sans doute
la bonne odeur du grand air, l'odeur oubliée du soleil dans les
herbes. Et il éclata tout à coup d'un hennissement sonore, d'une
musique d'allégresse, où il semblait y avoir l'attendrissement d'un
sanglot. C'était la bienvenue, la joie de ces choses anciennes dont
une bouffée lui arrivait, la mélancolie de ce prisonnier de plus qui
ne remonterait que mort.
--Ah! cet animal de Bataille! criaient les ouvriers, égayés par ces
farces de leur favori. Le voilà qui cause avec le camarade.
Trompette, délié, ne bougeait toujours pas. Il demeurait sur le
flanc, comme s'il eût continué à sentir le filet l'étreindre, garrotté
par la peur. Enfin, on le mit debout d'un coup de fouet, étourdi, les
membres secoués d'un grand frisson. Et le père Mouque emmena les deux
bêtes qui fraternisaient.
--Voyons, y sommes-nous, à présent? demanda Maheu.
Il fallait débarrasser les cages, et du reste dix minutes manquaient
encore pour l'heure de la remonte. Peu à peu, les chantiers se
vidaient, des mineurs revenaient de toutes les galeries. Il y avait
déjà là une cinquantaine d'hommes, mouillés et grelottants, sous les
fluxions de poitrine qui soufflaient de partout. Pierron, malgré son
visage doucereux, gifla sa fille Lydie, parce qu'elle avait quitté la
taille avant l'heure. Zacharie pinçait sournoisement la Mouquette,
histoire de se réchauffer. Mais le mécontentement grandissait, Chaval
et Levaque racontaient la menace de l'ingénieur, la berline baissée de
prix, le boisage payé à part; et des exclamations accueillaient ce
projet, une rébellion germait dans ce coin étroit, à près de six cents
mètres sous la terre. Bientôt, les voix ne se continrent plus, ces
hommes souillés de charbon, glacés par l'attente, accusèrent la
Compagnie de tuer au fond une moitié de ses ouvriers, et de faire
crever l'autre moitié de faim. Étienne écoutait, frémissant.
--Dépêchons! dépêchons! répétait aux chargeurs le porion Richomme.
Il hâtait la manoeuvre pour la remonte, ne voulant point sévir,
faisant semblant de ne pas entendre. Cependant, les murmures
devenaient tels, qu'il fut forcé de s'en mêler. Derrière lui, on
criait que ça ne durerait pas toujours et qu'un beau matin la boutique
sauterait.
--Toi qui es raisonnable, dit-il à Maheu, fais-les donc taire. Quand
on n'est pas les plus forts, on doit être les plus sages.
Mais Maheu, qui se calmait et finissait par s'inquiéter, n'eut point à
intervenir. Soudain, les voix tombèrent: Négrel et Dansaert, revenant
de leur inspection, débouchaient d'une galerie, en sueur aussi tous
les deux. L'habitude de la discipline fit ranger les hommes, tandis
que l'ingénieur traversait le groupe, sans une parole. Il se mit dans
une berline, le maître-porion dans une autre; on tira cinq fois le
signal, sonnant à la grosse viande, comme on disait pour les chefs; et
la cage fila en l'air, au milieu d'un silence morne.