CONCLUSION

Ici se termine le journal de Jean Valreg. Des occupations assidues, la

peinture dont il était chargé, les études musicales qu'il continuait

avec sa femme, les promenades nécessaires à la santé de l'un et de

l'autre, et les visites fréquentes à la villa Taverna, où lord et lady

B*** passèrent l'été, rendirent si difficile le surcroît de besogne que

je lui avais imposé, qu'il me demanda la permission de s'en tenir à de

simples lettres de temps en temps. Voici le résumé de sa situation à

l'automne de la même année.

L'événement tragique de la _befana_ n'avait pas éveillé le moindre

soupçon, malgré l'absence indéfinie de la Vincenza. Felipone n'avait pas

fait semblant de chercher sa femme. A ceux qui le questionnaient, il

répondait qu'il était _becco, beccone, becco cornuto_; et il riait!

La disparition de la Vincenza coïncidant avec celle de Brumières, que

personne n'avait vu partir, on ne doutait pas qu'il n'eût enlevé la

fermière, dont les relations avec lui n'étaient un secret pour personne.

Les annexes de l'immense villa continuaient à dégringoler dans le ravin.

Le pavillon central était toujours solide et s'embellissait de fresques

et de lambris. Le casino était devenu une demeure délicieuse de

fraîcheur, de poésie et de gaieté pour le modeste ménage. Les visites

n'y manquaient pas. La curiosité qu'inspirait ce couple amoureux niché

dans une ruine en attirait bien quelques-unes dont on se fût passé; mais

cette curiosité était bienveillante et le soir y mettait fin. Le dîner

et la veillée tête à tête, au sein d'une solitude absolue et grandiose,

étaient toujours une fête pour Valreg et Daniella. On y parlait du petit

enfant comme s'il était déjà né, et en attendant on aimait Gianino, on

le tenait propre et on lui apprenait à lire.

Felipone n'avait pas laissé percer la moindre agitation. Il s'occupait

de ses affaires, tenait mieux que jamais sa ferme et sa laiterie,

caressait ses neveux, vantait Gianino comme un prodige, ne s'occupait

d'aucune femme et riait toujours des maris trompés et de lui-même.

«Seulement, nous nous apercevons, écrivait Valreg, qu'il maigrit et que

ses yeux se plombent. Il boit beaucoup et commence à divaguer après

souper. Il ne lui échappe jamais un mot compromettant; mais son sourire

éternel devient l'étrange expression d'une souffrance chronique. Je le

crois atteint d'une maladie de foie, et il fait tout ce qu'il faut pour

qu'elle ne soit pas longue. Il va souvent causer avec le berger de

Tusculum, qui cherche à le guérir de son athéisme, mais qui n'y parvient

pas encore. Pourtant, le fait de cette intimité entre deux hommes de

caractères et d'opinions si opposés s'explique peut-être, chez Felipone,

par un vague besoin de croire. Il semble parfois qu'il défende avec

acharnement son impiété pour se faire battre. Malheureusement, le berger

a, malgré son grand bon sens, trop de superstitions locales pour être un

apôtre bien efficace. Onofrio croit aux sorciers. Un autre berger, son

voisin de paillis, est _gettatore_, jeteur de sorts, et lui fait mourir

ses moutons. Il le ménage dans la crainte qu'il ne lui donne une maladie

dont il a fait mourir une vieille femme de Marino, et qui consistait à

vomir des cheveux, «toujours et toujours des cheveux qui lui pesaient

affreusement sur l'estomac, et qui auraient pu couvrir le monte Cavo,

tant ils étaient longs, épais, inépuisables.» Vous voyez que le sage

Onofrio, un érudit, un philosophe, un saint quant à l'austérité,

un homme de coeur à tous égards, est, malgré tout, un paysan assez

semblable aux nôtres. Ses récits merveilleux font rire Felipone, et ses

menaces de l'enfer ne lui causent ni crainte ni remords. Une seule fois,

je lui ai entendu regretter de ne pas croire au ciel; mais il a vite

ajouté: «Le ciel et l'enfer sont sur la terre. Quand on a eu l'un et

l'autre, on n'en doit désirer ni craindre davantage.»

Telle n'est pas la croyance de Daniella; mais elle a fini par se

sentir pardonnée et par savourer sans effroi son amour et son bonheur,

désormais sanctifiés par le prochain espoir de la maternité.

Medora se fait construire, aux environs de Gênes, une villa fabuleuse.

Tartaglia y fait ses affaires honnêtement, à ce qu'il assure.

La bonne intelligence se soutient entre lord et lady B***. Quand

cette dernière a quelque mouvement d'humeur, elle se borne à gronder

_Buffalo_, qui, du reste, est admis au salon. Je sais par l'abbé Valreg,

que j'ai vu en Berry, que la bonne Harriet a fait son testament, et

qu'elle assure une petite fortune aux enfants à venir de Jean Valreg;

mais c'est un secret que l'or garde au jeune ménage.

La Daniella, Vol. II. · 第 38 / 39 题