Après avoir raconté son escapade avec cette sorte de candeur propre aux
êtres qui n'ont pas beaucoup de religion morale, la belle Medora remit
tranquillement son chapeau et, voulant l'assujettir dans ses cheveux
pour reprendre son voyage, elle m'ordonna de chercher dans la mousse une
grande épingle d'acier qu'elle y avait laissée tomber en se décoiffant
brusquement.
Son aventure, quoique gaiement racontée, m'avait paru longue, dans la
situation précaire où je me trouvais. Ce n'est pas quand il faut avoir
l'oeil et l'oreille aux aguets, se rendre compte du moindre bruit et du
moindre mouvement autour de soi, que l'on se sent bien disposé à prendre
la vie par le côté léger et facile, comme cette Anglaise capricieuse
semblait résolue à le faire. La circonstance de l'épingle qu'elle me
faisait chercher me parut un raffinement de bravade égoïste, d'autant
plus qu'elle se mit à rire tout haut, je ne sais de quoi; peut-être de
l'idée qu'il serait fort plaisant pour moi, après avoir surmonté des
dangers sérieux, d'être surpris par mes ennemis, pour m'être obstiné,
hors de saison, à chercher une épingle.
L'amour-propre dont, quoi qu'on fasse, on ne se débarrasse jamais
entièrement quand on se sent ou quand on se croit mis au défi par une
jolie femme, m'empêcha de laisser voir mon impatience, et j'arrivai
à retrouver la perfide épingle sans me départir du plus convenable
sang-froid.
--C'est bien! me dit-elle en la recevant d'un air de bizarre triomphe:
vous êtes véritablement le seul homme que j'aurais pu aimer! Mais je
n'aimerai plus personne, si ce n'est d'amitié. An revoir donc, et bonne
chance pour rentrer à Mondragone!
Elle fit deux pas et se retourna en disant:
--Vous ne venez pas m'aider à remonter sur mon cheval?
--Non! répondis-je, révolté de cette nouvelle exigence; j'entends venir.
--Tiens! c'est vrai! reprit-elle après un moment de silence. Je me
sauve! à bientôt!
Et, sans attendre une réponse que j'étais peu disposé à lui faire, elle
disparut.
Je me baissai dans les rochers et prêtai l'oreille, étonné d'avoir dit
vrai en parlant au hasard pour couper court à cette périlleuse entrevue.
Les branches mortes criaient sous des pas rapides, et ce n'était pas
seulement sous ceux de Medora fuyant vers ma gauche. Une autre personne
venait vers moi par une autre direction. Mon coeur et mes sens
reconnurent Daniella. Je m'élançai joyeux à sa rencontre.
Elle était pâle et tremblante; je crus qu'elle était poursuivie et
voulus armer mon fusil; mais elle me fit signe que cela n'était pas
nécessaire, et s'enfonça dans le taillis avec une sorte d'impétuosité
désespérée, en se retournant de temps en temps pour s'assurer que je la
suivais. Sa figure était bouleversée, non d'effroi, mais de colère.
Quand nous eûmes gagné le pied du rocher _del buco_, je voulus la faire
expliquer. Elle ne répondit pas et se mit à gravir, avec l'agilité et la
force d'un chamois, les gradins inégaux et par endroits gigantesques de
la cascatelle.
Elle entra la première dans la tour, et, se jetant par terre, elle
fondit en larmes.
-Daniella, ma bien-aimée, m'écriai-je en la saisissant dans mes
bras, qu'est-ce donc? que t'est-il arrivé? Est-ce l'émotion de cet
enterrement? sommes-nous en danger? Vais-je encore être forcé de me
séparer de toi? Non! je ne le veux pas, c'est impossible! J'aime mieux
être tué à tes côtés. Mais réponds donc! Quelqu'un t'a-t-il offensée à
cause de moi? As-tu reçu quelque reproche, quelque outrage? Parle, ou je
deviens fou!
-Vous me demandez ce que j'ai? dit-elle enfin d'une voix étouffée par
l'indignation. Vous doutez que je sois outragée, avilie, désespérée!
Vous croyez donc que je ne l'ai pas vue, cette femme qui s'enfuyait tout
à l'heure d'auprès de vous en m'entendant venir?
-Cette femme! Comment, c'est là la cause de ton chagrin? Cette femme est
celle qui doit moins que toute autre, te porter ombrage: c'est miss...
--Miss Medora?
--Précisément!
--Vous l'avouez, parce que vous sentez bien que je l'avais reconnue! Oh!
elle ne se cachait pas! Au contraire, elle a relevé son voile en passant
à dis pas de moi, et elle s'est mise à rire avec insolence. Elle me
brave, elle m'avilit. C'est bien la preuve que vous me trahissez.
Je voulus en vain me justifier: la terrible enfant ne m'écoutait pas.
Même lorsqu'elle faisait un effort pour recueillir et comprendre mes
paroles, il semblait qu'il lui fût impossible d'y saisir aucun sens.
Elle marchait avec agitation ou se jetait avec des poses d'une
insouciance effrayante sur les frêles rebords de la terrasse. Dix
fois je crus qu'elle allait s'élancer dans le précipice. Elle était
tragiquement belle dans ce paroxysme de la passion et de la douleur,
avec ses cheveux noirs épars, sa pâleur de marbre, ses yeux creusés d'un
cercle bleuâtre, ses lèvres frémissantes; elle me faisait peur et me
remplissait d'admiration. Rien ne pouvait la calmer, car rien ne pouvait
la convaincre. En proie à une idée fixe qui semblait paralyser toute
faculté de raisonnement, elle trouvait une éloquence effrénée pour se
plaindre, pour m'accuser, pour maudire et outrager sa rivale; elle avait
comme des trésors de haine, amassés depuis longtemps au fond du coeur
et retenue au bord des lèvres. Elle rugissait comme une lionne blessée;
elle avait des hallucinations de vengeance atroce; elle était folle.
Je la regardais avec stupeur en me disant que toute cette rage et toute
cette souffrance venaient de la chute d'une épingle; une minute plus
tard, notre bonheur n'eût pas été troublé. Pour une minute, pour une
épingle, il l'était peut-être sans retour.
Je me défendis longtemps de la contagion de ce délire. Enfin, ne pouvant
l'apaiser, je sentis qu'il me gagnait, que je ne trouvais plus de
paroles pour me justifier, que mes nerfs se crispaient aussi, et que
l'impassible bruissement de la cascade m'entraînait comme un vertige.
L'amour de Daniella changé en mépris, son âme profanée par le soupçon,
ses lèvres souillées par le blasphème, c'était pour moi comme un rêve
affreux. Je ne pouvais pas supporter l'idée de survivre à un bonheur
trop grand sans doute pour durer sur la terre où nous sommes. Je sentis
le froid du désespoir paralyser mes facultés, et je devins comme hébété
devant ses reproches.
Lorsqu'elle vit enfin ce qui se passait en moi, elle se jeta dans mes
bras. Ce fut à mon tour de ne pas comprendre ce qu'elle me disait: mon
âme avait descendu trop avant dans l'abîme, j'avais la gorge serrée
comme par une main de fer et de glace. Je restai condamné à un farouche
silence qui lui fit croire que j'étais irrité contre elle.
Pauvre chère âme! elle me demandait pardon, elle se roulait à mes pieds,
elle couvrait mes mains de baisers, et je ne pus la consoler et la
tranquilliser qu'après une réaction nerveuse où je crus que ma poitrine
et mon cerveau allaient se briser dans les sanglots.
Quand je pus lui raconter tout ce qui s'était passé à propos de Medora,
je la vis prête à retomber dans sa crise. Elle ne me pardonnait pas
de lui avoir caché le nom de la dame voilée, et ses réflexions me
prouvaient à moi-même qu'en effet, aux yeux d'une femme jalouse, les
apparences étaient contre moi. J'avais vu Medora à Mondragone, et je
pouvais être devenu jaloux de la bonne fortune du prince. Je l'avais
escortée dans cette fuite qui m'avait exposé ensuite à de graves périls,
et cela pouvait être l'effet d'une passion qui ne recule devant rien.
J'avais parlé avec elle, cette nuit-là, et je l'avais peut-être décidée,
par mes prières, à quitter son sigisbée. J'avais peut-être concerté,
avec elle le rendez-vous que Daniella venait de surprendre. De plus,
Daniella m'avait aperçu, de loin, agenouillé devant elle pour chercher
l'épingle. Elle pouvait avoir dérangé une déclaration, comme dans les
pièces de théâtre, où la pantomime classique de plier un genou exprime
tout au plus, aux yeux du spectateur, les circonstances atténuantes
d'une _criminal conversation_.
En dépit de la sincérité de ma justification, il restait d'ailleurs un
point mystérieux que ma pauvre Daniella s'efforçait de me faire avouer
et que l'honneur me prescrivait de taire. L'amour que Medora se figure
avoir eu pour moi, et qu'elle n'avait paa craint de me rappeler avec
un air de détachement superbe; la scène de Tivoli et les paroles qui,
depuis, dans sa bouche, avaient eu rapport à celle folle circonstance,
c'était là un secret que, même vis-à-vis de la maîtresse la plus chère,
je devais ne jamais trahir, sous peine d'être un fat et un lâche à mes
propres yeux. Il me suffisait d'établir et de jurer, en toute loyauté,
que je n'avais jamais eu un moment d'amour pour Medora. Je ne devais à
personne au monde la confession d'un moment d'égarement de la part d'une
femme qui s'était fiée à mon honneur.
Malheureusement, les questions de Daniella s'acharnaient tellement à ce
cas réservé de ma conscience, qu'elle me contraignait à mentir. Elle
poussa la rudesse de sa passion jusqu'à vouloir me faire jurer sur
l'honneur que jamais Medora n'avait cherché à provoquer mon coeur, mon
imagination où mes sens.
C'est en disant toute la vérité que j'aurais pu victorieusement me
disculper. Ma vie, ma conduite, depuis l'aventure de Tivoli, étaient
bien la preuve d'une sorte d'antipathie pour la belle Anglaise, si
j'eusse pu avouer qu'elle m'avait offert sa main; mais Daniella ne
croyait pas qu'elle eût été jusque-là. Elle pensait, au contraire, que
j'avais pu être rebuté le jour de la promenade à Tivoli; que ma fièvre
n'avait pas eu d'autre cause que cette contrariété; enfin, qu'elle-même
n'avait été pour moi qu'un pis-aller. C'était donc ma justification
pleine et entière qu'elle me demandait, et je vous jure que j'étais
stoïque de lui résister, en refusant de lui livrer Medora, provocante et
déçue.
Quand elle vit qu'en me défendant d'avoir jamais senti le moindre
attrait pour cette beauté, la moindre sympathie pour ce caractère, je
m'abstenais de railler et de mépriser la conduite de miss ***, l'orage
recommença. La colère était épuisée, mais ce fut un déluge de pleurs.
--Pourquoi ne pas me dire ce que je croyais savoir et ce que je voulais
croire? s'écria-t-elle en tordant ses petites mains comme si elle eût
voulu les briser. Cette infâme coquette m'a dit elle-même que vous ne
l'aimiez pas, mais qu'elle saurait bien se faire aimer!
--Elle disait cette sottise on cette folie?
--Oui, par moments, car tous les soirs, à Rome, quand tu étais dans la
maison, elle avait des crises de nerfs et des accès de dépit, où elle
disait ce qu'elle avait dans la tête; mais quand elle s'apercevait
du plaisir que me causait son chagrin, elle disait autrement. Elle
prétendait que, dès le premier jour où tu l'as vu sur le bateau à
vapeur, lu l'avais regardée avec extase; qu'elle ne pouvait pas faire
un mouvement ni lever les yeux sans rencontrer les tiens. Elle était
persuadée qu'en courant au-devant de la diligence sur la _via Aurélia_,
tu n'avais pas eu d'autre idée que de savoir si elle allait droit à
Rome, ou si elle s'arrêtait aux environs dans quelque villa; et enfin,
que tu ne te serais pas jeté si bravement sur les brigands quand tu
pouvais te tenir caché, sans un grand désir de te faire distinguer par
elle. Que veux-tu? toutes ces vanteries me brisaient le coeur, à moi
qui t'aimais déjà! Je ne t'ai jamais dit ce que cette fille injuste et
despote m'a fait souffrir à cause de toi; quel, dédain elle affectait
pour ma pauvre condition et pour ma pauvre figure, et comme elle aimait
à répéter devant moi qu'avec sa beauté, son esprit et sa fortune, elle
ne devait jamais trouver de coeur qui lui fût réellement fermé. «Il
n'osera jamais me déclarer qu'il m'aime, disait-elle pendant ta maladie;
il se croit trop au-dessous de moi; mais je lui tiens compte de cette
fierté modeste, et moins il parle, mieux je le comprends.»
--S'il est vrai qu'elle t'ait dit tout cela, elle manque de clairvoyance
et de jugement.
--Elle manque tout à fait d'esprit, comme elle manque de coeur. Je la
connais bien, moi! Une femme de chambre connaît mieux sa maîtresse que
tous les hommes qui lui font la cour. De même qu'elle sait tous les
défauts et tous les artifices de sa personne, elle sait toutes les
pauvretés de son caractère et toutes les sottises de son imagination.
Ces poupées que nous habillons pour vous se tiennent devant vous comme
des marionnettes dont on ne voit que le dessus; mais, quand elles
quittent leur costume, elles quittent aussi leur rôle, elles ont besoin
de redevenir elles-mêmes et de se vanter devant nous des succès qu'elles
ont eus et de ceux qu'elles n'ont pas pu avoir.
Daniella, dont le dépit et l'aversion déliaient la langue, ne manqua pas
en véritable fille d'Ève qu'elle se sentait redevenir, cette occasion de
déprécier les charmes de Medora et de me révéler les artifices, vrais ou
supposés, de son teint et de sa taille. Je l'écoutais d'abord en riant
de cette malice qui la soulageait; puis tout cela me rendit triste. Je
n'avais jamais voulu parler de Medora avec elle, et elle avait compris
ou paru comprendre que, dans le divin concert de notre bonheur, ce
souvenir étranger arrivait pour moi comme une fausse note. Elle avait
été si belle dans sa confiance, si grande en me disant:
--Si je pouvais douter de toi, c'est que je ne t'aimerais plus!
Et je la voyais maintenant s'acharner à enlaidir et à ridiculiser un
fantôme de rivale, sans plus tenir aucun compte de ma parole et de ma
loyauté.
Je ne pus m'empêcher de le lui dire, et ce fut encore une blessure
pour elle, tant il est vrai qu'un peu de foi et d'idéal qui se détache
entraîne une avalanche de troubles et d'amertumes. Elle me fit un crime
de ne pas me complaire à lui voir exhaler sa haine, et m'accusa de
défendre, dans mon coeur, celle qui lui ôtait son bonheur et son repos.
Je m'assoupis pendant qu'elle continuait à me parler avec une énergie
qui dépassait la mienne. Je n'avais pas dormi de la nuit. Trop de joie
et trop de douleur m'avaient épuisé. Je succombais à la fatigue et au
dégoût d'une querelle qui me faisait l'effet d'un mauvais rêve dont le
sens vous échappe à chaque instant.
Je crois que je dormis une heure. Quand je m'éveillai, je la vis assise
auprès de moi, chassant les cousins de ma figure et me regardant avec
une expression si tendre et si triste que j'en fus navré.
--Pardonne-moi, lui dis-je en l'attirant sur mon coeur; tu souffrais,
et, moi, j'ai dormi! C'est la première fois que cela m'arrive, et je ne
croyais pas que cela pût m'arriver jamais, de me trouver anéanti devant
tes larmes, et de n'avoir pas en moi la force de te consoler. C'est donc
que ta douleur est, pour moi, une chose impossible à soutenir, et qu'il
faudra que je m'endorme dans la mort si elle continue! Tiens! si notre
bonheur est fini, si je dois ne plus te faire que du mal, cesse de
m'aimer, toi qui es forte, et laisse-moi me tuer, car je me sens faible
et incapable de réagir contre tes reproches.
--Non, non! s'écria-t-elle, il n'en sera pas ainsi! Tu sauras souffrir,
s'il m'arrive de souffrir encore. Que puis-je te promettre? Rien,
puisque je deviens folle à l'idée d'être trahie, Oui, folle! Tu l'as
bien vu, il m'était impossible de t'entendre et de m'entendre moi-même.
Mon coeur te défendait et me criait que tu étais sincère; mais je ne
sais quel démon criait encore plus fort dans mes oreilles. Ah! ne me dis
pas que notre bonheur est fini, car je me poignarderais tout de suite si
tu croyais cela! Non! non! Je te jure que je ne suis plus jalouse et que
je ne veux plus l'être. Si cela m'arrive encore, eh bien! dis-toi que
j'ai un terrible accès de fièvre, et ne m'abandonne pas plus que tu ne
le ferais si je tombais malade. Est-ce que tu ne comprends pas cela,
mon Dieu, qu'on soit jaloux avec rage de ce qu'on aime avec passion?
Serais-tu tranquille et raisonnable si tu me voyais courir ou me cacher
pour causer avec ce prince ou avec ce docteur dont tu me parlais hier?
Non certes, toi aussi tu perdrais l'esprit, tu ne m'écouterais pas,
et tu serais peut-être aussi injuste que je l'étais tout à l'heure.
D'ailleurs, est-ce que l'amour est tout entier dans le bonheur qu'on
goûte ensemble? Est-ce qu'il n'est pas aussi dans le chagrin, dans le
délire, dans l'inquiétude que l'on se cause l'un à l'autre? Est-ce
que nous n'avons pas déjà bien souffert de notre passion? S'est-elle
refroidie pour cela?
--Tu as raison! Il ne s'agit pas d'être heureux, mais d'aimer! Eh bien,
fais-moi tout le mal que tu voudras, pourvu que je vois renaître ton
sourire et que je retrouve l'ardeur de ton baiser.
La journée s'acheva dans les célestes voluptés d'une tendresse plus vive
et plus délicate que nous ne l'avions encore ressentie. Il s'était fait
en Daniella comme une transformation à la suite de cette crise terrible.
Elle parlait avec plus d'élévation et de clarté; elle trouvait des mots
plus nets et plus profonds pour exprimer son amour. Elle voyait presque
en artiste et en poète les grandeurs de la nature qui nous environnait.
Sa beauté même me semblait avoir pris un caractère plus touchant et plus
intelligible. Son expansion ne m'étonnait plus par des réticences et
des élans imprévus. Elle était intelligente comme un être cultivé dès
l'enfance, et tendre comme la femme la plus douce et la plus pieuse.
Je n'osais lui dire combien j'étais frappé de cette sorte de
transfiguration soudaine. Peut-être m'apparaissait-elle ainsi parce que
j'avais vu éclater la violence cachée sous son calme habituel, et que,
la connaissant enfin tout à fait, je me sentais épris de l'excès même de
son redoutable amour.
Peut-être aussi ce prompt retour à une complète sérénité et cette
révélation d'une beauté morale plus exquise, étaient-ils tout simplement
le résultat d'une organisation qui a besoin quelquefois d'exhaler un
excès de puissance pour se remettre dans son progrès naturel. Les âmes
méridionales sont sans doute comme leur ciel, qui, après des orages
formidables, verse tout à coup de si bénignes influences sur terre et
fait pousser tant de fleurs sur le sol, meurtri et dévasté une heure
auparavant.
A onze heures nous commençâmes à plier bagage. La toile qui nous servait
de porte fut roulée et cachée sons les décombres avec les autres
ustensiles; le feu et la lumière furent éteints. Je renouvelai l'amorce
de mon fusil. Daniella releva sa jupe de dessus dans ses agrafes. Nous
nous donnâmes un dernier baiser en envoyant un adieu amical à la vieille
tour et à la cascade argentée. Puis nous descendîmes la cascatelle pour
être prêts à recevoir Felipone, qui devait se trouver là à minuit.