Je devais donc rester caché à la _Maledetta_ jusqu'à ce que l'on eût
fait une perquisition à Mondragone. Si la galerie souterraine n'était
pas découverte, j'y rentrerais la nuit suivante. Dans le cas contraire,
on aviserait à me trouver un autre refuge ou un moyen de fuir. Mais la
meilleure éventualité était celle de pouvoir rentrer ensemble dans notre
chère prison de Mondragone, jusqu'à ce qu'on se fût lassé de faire des
recherches aux environs, car le désappointement de ne trouver personne
dans le château amènerait certainement des ordres pour que les
recherches fussent réelles et sévères.
--Felipone m'a chargée, ajouta Daniella, de l'excuser auprès de toi
de son manque de parole. Il n'aura pas trop de cette nuit pour faire
disparaître toutes les traces du séjour des ses hôtes dans la grande
cuisine, bien qu'il dise que les agents de police seront fins s'ils y
pénètrent. Il m'a tout confié; il est sûr de moi. Quant à ton séjour
dans le casino, il n'en reste pas vestige, non plus que dans l'atelier.
Tartaglia s'est chargé de tout cela.
--Mais lui, où se cachera-t-il?
--C'est son affaire; il m'a dit de n'être pas en peine de lui.
--Ah! mon dieu, m'écriai-je, frappé pour la seconde fois d'un souvenir
qui arrivait immanquablement après tous les autres. Et ton oncle le
capucin?
--Tartaglia l'a fait manger et lui a laissé des provisions pour la
journée. On ne veut pas lui confier le secret du passage de la terrasse;
il ne saurait peut-être pas le garder devant les menaces de ses
supérieurs. On avait bien songé de le faire sortir par là les yeux
bandés; mais cela eût pris trop de temps. On aime mieux le laisser
saisir demain par les carabiniers, qui seront bien sots de n'avoir pas
d'autre capture à faire que celle d'un pauvre moine effrayé, et qui le
reconduiront sain et sauf à son couvent. On l'interrogera: tout ce qu'il
peut dire, c'est qu'il s'est prêté à te porter de mes nouvelles. Il ne
sait absolument rien des autres réfugiés.
--Ainsi, nous restons ici encore vingt-quatre heures? Tu ne me quittes
pas.
--Je ne te quitterai plus jamais, excepté demain matin, pour aller à
l'enterrement de mon frère; après quoi, je dirai adieu à Frascati pour
toujours, si tu veux.
--Sans regret?
--Sans aucun regret. Je n'y aime plus personne que la Mariuccia et
Olivia, et aussi un peu ce pauvre Tartaglia, qui t'a fidèlement servi.
--Et Felipone? et Onofrio?
--Oui, ceux qui se sont bien conduits avec toi! il y a, chez nous,
des gens qui sont si bons et si dévoués qu'il faut bien pardonner aux
autres; mais le plus grand nombre est lâche et mauvais. Croirais-tu
que personne ne m'a porté secours quand mon frère m'a enfermée dans ma
chambre? Le premier jour, on venait me parler à travers la porte; on me
plaignait, mais personne n'avait le courage de faire sauter l'énorme
serrure qu'il avait mise lui-même à la place de mon ruban rose. J'y ai
mis mes mains en sang; j'y ai brisé tous les ustensiles de mon petit
mobilier, j'y ai épuisé mes forces des nuits entières. Quand il
m'entendait faire trop de bruit, il entrait et me frappait. J'ai lutté
corps à corps avec lui jusqu'à tomber évanouie. Olivia et Mariuccia sont
venues dix fois sans pouvoir décider aucun homme à les accompagner.
D'ailleurs, Masolino était presque toujours là. Il couchait dans le
corridor, et il menaçait d'aller chercher l'autorité pour me mettre en
prison tout à fait.
--Je la dénoncerai plutôt complice des conspirateurs qui sont à
Mondragone, disait-il; je veux que ces chiens de révolutionnaires
meurent de faim, et je sais que c'est elle qui leur portait des vivres.
Que pouvaient faire mes amis? Ils aimaient mieux attendre que de le
pousser aux dernières extrémités. Les autres se réjouissaient de mon
chagrin et de ma colère.
--C'est bien fait, disaient-ils; pourquoi aime-t-elle un impie?
Ils disaient cela pour paraître bons catholiques et n'être pas dénoncés
par Masolino. Comme il ne se méfiait pas d'eux, ils eussent pu me
délivrer, mais aucun ne l'a osé. Tartaglia l'eût tenté par adresse, mais
quand j'ai pu échanger des lettres avec lui sous la porte, et savoir que
tu te soumettais et ne manquais de rien, j'ai cru devoir me soumettre
aussi. Quand je ne l'ai plus vu revenir, j'ai cru que je deviendrais
folle, et j'avais commencé à couper mes draps pour me sauver par la
fenêtre. Je m'y serais tuée.
Heureusement, mon parrain Felipone a pu me faire passer un mot où il
me disait: _Tout va bien, patience!_ J'ai pris patience. Toute la nuit
dernière, n'entendant pas remuer Masolino, je me suis doutée qu'il ne
renonçait pas à me garder sans avoir quelque mauvais dessein contre toi,
et j'ai travaillé jusqu'au jour à me délivrer. J'avais réussi à entamer
le mur de ma chambre auprès de la porte, dans l'espérance de faire
tomber les gonds. Mais la fatigue m'a forcée de dormir une heure. Quand
j'ai ouvert les yeux, Vincenza était auprès de mon lit.
--Lève-toi vite, m'a-t-elle dit, cache-toi la figure avec mon châle,
et cours à la ferme des Cyprès. Dans quelques moments, je sortirai;
je refermerai la porte comme si de rien n'était, et je m'en irai te
rejoindre.»
Voilà comment j'ai été sauvée. J'ai fait avertir Olivia et Mariuccia;
j'ai passé la journée à Mondragone, que l'on garde toujours avec grand
soin. J'ai ri et sauté de joie avec Tartaglia; j'ai fait danser mon
oncle le capucin, malgré lui; j'ai oublié que j'étais en deuil de mon
frère. Quand je m'en suis souvenue, j'ai pleuré de repentir. Je lui ai
commandé un enterrement honorable et beaucoup de messes. Puis, ayant
pris, de Felipone, toutes les informations nécessaires sur le lieu de ta
retraite... me voila!
--Mais tu connaissais donc tous les recoins de ce désert? Comment, sans
voir clair, as-tu pu arriver ici?
--J'ai pris le chemin de Rocca-di-Papa, qui est facile, et puis, au
moment de monter la côte, j'ai observé un gros rocher que Felipone
m'avait indiqué, qui se trouve placé sur deux autres. Il ne fait pas si
noir dehors que cela te semble d'ici. La lune est voilée cette nuit,
mais on voit. Je savais qu'avec un peu de mémoire et d'adresse, on peut
entrer par là dans la gorge _del buco_. Il n'y a pas de sentier; mais la
distance est courte, et tu vois, je ne suis pas fatiguée.
--Mais tu n'as pas dormi la nuit dernière?
--J'ai dormi une heure; il y avait presque une semaine que cela ne
m'était arrivé.
Elle me montra, sur ses épaules et sur ses bras, les marques bleues des
coups qu'elle avait reçus. Elle souriait en me racontant ses tortures.
--Pauvre Masolino, disait-elle, je te pardonne, c'est tout ce que
je peux faire. Cela me dispensera de te regretter. À présent que
je retrouve ce que j'aime, je suis fâchée de n'avoir pas souffert
davantage: mon mal n'est pas en proportion de mon bien!
Je la forçai de prendre du repos. Étendue sur le lit de sable et de
feuilles, la tête appuyée sur mes genoux, elle s'endormit de ce beau
sommeil tranquille que je contemple toujours avec ravissement. Je passai
la nuit à la regarder, dans une muette béatitude; je ne pensais pas; je
vivais de cette seule idée: elle est à moi maintenant et pour toujours!
Le lieu où nous étions me semblait délicieux, la voix claire de la
cascade était devenue une musique céleste. La faible lueur de la
lanterne dessinait des silhouettes d'architecture bizarres et
réjouissantes sur la muraille crevassée. Le morceau de la tenture
assujetti, au bas de l'ogive, par des pierres, se gonflait comme une
voile, à l'air vif refoulé vers nous par la chute d'eau. Ce vestige de
quelque antique décoration du manoir de Mondragone, apporté là sans
doute par Vincenza pour préserver le docteur, n'était pas en tapisserie,
comme je l'avais cru d'abord; c'était tout bonnement une ancienne
peinture sur toile arrachée de son cadre, une mauvaise imitation de la
mauvaise manière de l'Albane, usée, frottée, disparue, mais au centre de
laquelle un _amorino_ blême et maniéré avait résisté à la destruction et
se découpait encore sur un fond d'arbres noirs et opaques. Il me sembla
que ce pauvre Cupidon se réchauffait à la douce atmosphère de notre
braise, et que, ravi de revoir la lumière, il essayait de se détacher du
fond où l'artiste l'avait si cruellement incrusté, pour venir, comme un
papillon de nuit, brûler ses ailes éraillées à la bougie.
Dès la pointe du jour, ma chère maîtresse s'éveilla et voulut partir
pour Grotta-Ferrata, où l'on avait porté les corps des deux bandits chez
les religieux basiliens. Morts sans confession, en état de péché mortel,
ils devaient n'avoir de prières que celles de la piété individuelle, et
ne recevoir la sépulture que dans un lieu à part du cimetière consacré.
Ce fut un nouveau déchirement de coeur pour moi que de quitter encore ma
Daniella. Il me semble maintenant, dès qu'elle est seulement à deux pas
de moi, que je vais la perdre de nouveau, et je m'inquiète comme la mère
la plus nerveuse et la plus puérile pour son unique enfant.
Je la reconduisis jusque vers les trois rochers où elle devait reprendre
la route. En avançant avec précaution dans ces inextricables taillis
ondulés et semés de blocs de lave, comme la forêt de Fontainebleau est
semée de grès, nous vîmes combien il y est facile d'échapper à des
poursuites. Daniella examinant la localité au jour, se rassura au point
de me permettre de faire l'école buissonnière pour retourner à ma
poivrière de la _Maledetta_.
En étudiant les sinuosités du terrain le long des ruisseaux, je
m'exerçai à savoir me rendre aussi invisible, en cas d'alerte, que si je
n'eusse fait autre chose en ma vie que ce métier de chevreuil.
Je fis donc une promenade de deux heures, et plusieurs croquis de ces
charmantes retraites, sans m'éloigner notablement de mon refuge et sans
apercevoir bêtes ni gens. Après quoi, je refis le chemin que j'avais
fait avec Daniella, afin d'aller l'attendre dans le voisinage des trois
pierres.
Rassuré par l'impunité de la solitude, j'approchais, sans trop de
précautions, de la lisière un peu plus éclaircie du chemin, lorsque
j'entendis un galop de chevaux sur le sable. Je me blottis dans les
broussailles pour regarder passer les cavaliers, l'ennemi peut-être.
Quelle fut ma surprise de reconnaître _Otello_ portant avec une
orgueilleuse aisance la dame voilée! Elle était suivie du groom du
prince, chevauchant à distance respectueuse, comme il eût fait dans les
allées du bois de Boulogne.
Je me baissai davantage, car il me sembla qu'elle avait tourné la tête
avec insistance de mon côté. Elle fit environ vingt pas en me dépassant,
et, tout à coup, sautant légèrement à terre, presque sans arrêter son
cheval, elle jeta la bride à son jockey, et, relevant adroitement sa
jupe d'amazone, elle vint à moi en courant.
Quand elle fut tout près du buisson où je restais immobile, espérant
encore que sa fantaisie la pousserait dans un autre sens, elle m'appela,
à voix basse en me donnant du Valreg tout court. Étonné de la rencontrer
dans cette forêt quand je la croyais en mer, je pensai que quelque
événement fâcheux était arrivé à ses compagnons de voyage, et lui
faisant signe de ne pas s'arrêter et de ne pas parler, je la conduisis à
quelque distance dans les blocs de rochers.
Quand nous fûmes en sûreté:
--Ne craignez rien, dit-elle en s'asseyant résolument et en jetant son
chapeau comme pour respirer. Je vois que vous vous cachez mal, et je
suis plus prudente que vous; car vous vous laissez apercevoir et moi
j'ai dit au groom de se cacher un peu plus loin avec les chevaux, pour
ne pas éveiller l'attention des passants. Nous pouvons causer cinq
minutes, j'imagine. Dites-moi pourquoi vous êtes-là! Vous n'avez donc
pas pu rentrer encore à Mondragone?
--Non, madame; ce ne sera que pour la nuit prochaine.
--Vous êtes là tout seul?
--Oui, pour quelques instants.
--Qui attendez-vous? Daniella, je parie? Je viens de la rencontrer à
Grotta-Ferrata, à la porte du monastère, au milieu d'un enterrement.
J'ai eu une émotion affreuse; j'ai cru qu'il vous était arrivé malheur
et que c'était vous qu'elle conduisait au cimetière. J'ai failli
m'arrêter pour lui parler, à _cette fille!_ mais elle ne me voyait pas,
elle était absorbée. Il aurait fallu approcher trop, et attirer tous les
regards sur moi. J'ai espéré que les passants me diraient quelque chose;
je n'ai pas rencontré une âme jusqu'ici, où, en regardant toujours avec
attention, pour tâcher de découvrir un paysan qui me renseignerait sur
ce mort, je vous ai aperçu. Ah! Valreg, que je suis heureuse de vous
voir là vivant!
Ces dernières paroles furent dites avec l'accent saccadé et la
physionomie nerveuse qu'elle avait à Tivoli, et je crus devoir la
remercier avec un très-froid respect de l'intérêt qu'elle prenait à moi.
--Je ne me serais jamais consolée d'un pareil événement, dit-elle d'un
air préoccupé. Mais est-ce que c'est Felipone qui a été tué?
--Non, Dieu merci, ce n'est personne qui vous intéresse.
--Mais, pardon, peut-être! Ce n'était pas pour un inconnu que la
Daniella se trouvait là en prières?
--Parlons brièvement; le temps me presse. Masolino Belli a été tué
cette nuit par Felipone, en cherchant à nous assassiner. Moi, j'ai tué
Campani.
--Pour tout de bon, cette fois?
--Pour tout de bon. Si vous eussiez bien regardé, Masolino n'était
probablement pas seul à la porte du cimetière.
--Vous avez tué ce brigand _vous-même?_ Donnez-moi votre main, Valreg!
J'aime à serrer la main d'un homme qui vient de tuer son ennemi.
C'est si rare, au temps où nous vivons, de faire acte d'énergie et de
vengeance!
--Cet homme n'était pas plus mon ennemi qu'un loup ou un serpent qui se
jetterait sur moi, lui dis-je en touchant froidement la main qu'elle me
tendait, et en examinant la singulière expression de férocité exaltée
que prenait cette tête fantasque. Je suis le mortel le moins vindicatif
qui se puisse imaginer.
--Valreg! reprit-elle en s'animant, vous ne vous connaissez pas! Vous
êtes, avec votre sang-froid modeste, de la trempe des héros!
--Moi?
--Ne riez pas, je parle sérieusement. Ce que vous avez fait pour moi
en vous exposant à de pareilles aventures vous assure à jamais mon
admiration et ma reconnaissance.
Il n'était ni galant ni habile de la détromper; mais elle parlait avec
une telle vivacité, que je me hâtai de dire la vérité, à savoir, que je
m'étais exposé par reconnaissance pour ses compagnons, et non pour elle,
que je n'avais pas même pressentie sous son voile, dans la _Befana_.
--C'est impossible, dit-elle en riant; vous m'aviez reconnue!
--Je ne vous avais pas seulement regardée, je vous en donne ma parole
d'honneur.
--C'est prendre beaucoup de peine pour repousser un sentiment de
reconnaissance bien pur et bien calme de ma part, reprit-elle en se
levant avec une agitation qui démentait ses paroles. J'avais cru, en
vous voyant enrôlé tout gratuitement dans mon escorte, pouvoir attribuer
ce dévouement à une amitié chevaleresque. Il me semblait que vous me
deviez cette amitié-là, à moi qui vous ai si courageusement offert mon
amour, et qui, malgré l'outrage que vous m'avez fait de le dédaigner,
vous ai gardé un attachement, une estime sincères.
--Si ce sont là vos sentiments pour moi, c'est moi, en effet qui vous
dois de la reconnaissance, mais je n'ai pas eu l'occasion de vous la
montrer. Voilà tout ce que je voulais dire. Et, à présent, voulez-vous
me permettre de vous demander où sont vos amis, et comment il se fait
que vous erriez séparée d'eux et seule dans ce pays sauvage?
--Ce pays n'est sauvage qu'en apparence. Il y a, à mi-côte de ce rocher
et tout près de ce village, de petites villas où j'ai demeuré l'année
dernière avec ma tante; j'en vais louer une pour quelques jours avant de
me décider à prendre un parti.
--Mais le prince?...
--Eh bien, le prince!... dit-elle en riant, le prince et le docteur,
avec leurs cuisiniers et leurs marmitons, font, en ce moment, voile vers
Livourne ou vers Ajaccio; que sais-je? Cela dépend du vent qu'il fait,
et je ne m'en soucie guère. Est-ce que j'aime le prince, moi? est-ce
que je lui appartiens? est-ce qu'il a le moindre droit sur moi? Je
suis libre; j'ai eu envie de me marier, je lui ai fait l'honneur de le
choisir, je me suis ravisée; après?
--Je ne me suis permis aucune réflexion; je vous demandais seulement si
ces aimables et braves personnes étaient en sûreté.
--Parfaitement, puisqu'elles se sont embarquées hier à la pointe du
jour. Vous voulez savoir nos aventures! Oh! elles sont moins brillantes
que les vôtres. Nous avons traversé en voiture un affreux pays plat
où j'aurais dormi de grand coeur si le prince ne m'en eût empêchée
en dormant lui-même. Imaginez, _mon cher_, la plus utile et la plus
opportune découverte! Le prince ronfle à couvrir le bruit d'une voiture
lancée à fond de train! J'ai une horreur particulière pour cette
infirmité. Mon cher oncle, lord B***, s'endort tous les soirs dans un
coin du salon de sa femme, et il ronfle! Le prince ronfle absolument de
la même manière que lui; une manière si ridicule, si inconvenante,
si irritante et à la fin si effrayante, qu'en traversant la forêt de
Laurentium, je crus que tous les buffles des marécages couraient après
nous. Je me jurai de n'être jamais la femme d'un homme qui ronfle,
et j'éveillai le docteur pour le lui déclarer, pendant que son ami
continuait à ronfler. Le docteur essaya de me ramener à ce qu'il
appelait la raison; mais quand il eut épuisé son éloquence pour me
convaincre, savez-vous ce qu'il imagina? Je vous le donne en cent!
--Il voulut vous retenir malgré vous?
--Mieux que ça! il m'offrit son coeur et ses cinquante-cinq ans! Vous me
direz qu'il est plus beau que le prince; mais il n'est pas prince: il
est roturier et républicain, et il mange deux fois plus que le prince,
qui mange déjà deux fois trop puisque ça le fait ronfler.
J'avais fort envie de rire, continua Medora, mais je préférai me fâcher,
afin d'en finir plus vite. Le prince n'entendit rien, ce qui donna à son
lourd sommeil un ridicule de plus. Quand nous fûmes sur la grève, il
bailla d'une manière indécente et remplit la voiture d'une odeur de
vieux cigare, mêlée à je ne sais quels vieux parfums de lavande attachés
à sa barbe. Se parfumer de lavande! c'est tout ce que j'exècre! Je le
pris en horreur, et, sautant sur le sable, je déclarai que j'avais
réfléchi et changé d'idée; que je ne voulais plus me marier ni m'enfuir,
mais retourner sur l'heure chez ma tante Harriet.
Mon pauvre prince parla de se brûler la cervelle; le docteur se chargea
de l'en empêcher dans le cas où il en aurait réellement envie, et,
comme ledit docteur était fort piqué de mes dédains pour lui, il voulut
démontrera son ami que j'étais une tête folle et un démon. Le pauvre
prince prenait mon parti et s'accusait, la discussion menaçait de se
prolonger, mais le jour grandissait. Les gardes-côtes paraissaient au
loin. Le patron de l'affreuse petite chaloupe, où je n'eusse pas voulu
embarquer seulement un de mes souliers, s'impatientait et menaçait de
prendre le large sans passagers. Je coupai court à la situation en
m'élançant sur Otello, que le groom avait amené sur nos traces, et en
disant des choses désagréables à mes vieux Lindors pour les dégoûter
de me retenir. Puis, je saisis un moment où le prince, surpris par une
quinte de toux, ne pouvait plus se pendre à la bride d'Otello, pour
faire un temps de galop comme je n'en ai fait de ma vie. Le prince
eut la générosité de vouloir me laisser un de ses domestiques pour
me ramener à Rome; mais tous étaient compromis, sauf le groom, qui
consentit à suivre ma destinée. Je le vis courir après moi, mais je ne
me laissai rejoindre par lui que lorsque j'eus vu, de mes propres yeux,
la chaloupe en mer et la grève déserte.
Alors j'ai été prendre du repos à Albano; et, comme aucun mandat d'arrêt
ne menace ma liberté, mais que j'aime autant ne pas afficher mes
sottes velléités de mariage et le risible dénouement de mon aventure
romanesque, je suis partie d'Albano, ce matin avant le jour, pour aller,
comme je vous l'ai dit, à Rocca-di-Papa, où je suis certaine de ne
trouver en cette saison aucun être civilisé qui me connaisse, et où la
solitude ne conseillera ma conduite à venir.